Les mains propres
Religion.
Et, cependant, quand on essaie de faire pénétrer cette notion dans l’esprit de la personne la plus lucide, on se heurte à une résistance invincible : « Si ! dit-elle, je serai privée de la vie. » Vainement répliquera-t-on : « Mais puisque vous ne saurez pas que vous en êtes privée… » Elle ne se rend pas. Le sens spiritualiste doit persister en elle. Il lui souffle qu’elle se survivra, qu’elle assistera à sa mort, qu’elle en aura conscience, qu’elle voltigera au-dessus de sa dépouille, qu’elle se pleurera.
En fait, l’affreux, le cruel, c’est le passage de la vie à la mort. C’est l’appréhension, l’approche, le préambule, les circonstances de la mort. C’est l’adieu à la vie. Et plus cet adieu est bref, plus la peine est courte. Elle est nulle dans la mort imprévue, instantanée.
En réalité, la mort d’un être ne frappe que ceux qui, l’aimant, lui survivent. On peut dire aussi qu’elle lèse la collectivité, puisqu’il la prive du concours qu’il eût pu lui donner encore. Mais, en matérialisme, cet être lui-même ne survit pas à sa disparition. Il ne la regrette que le temps qu’elle se prépare. Son regret cesse avec sa vie.
On a dit bien souvent que les vieillards devaient se préparer à la mort, s’y accoutumer, vivre en bon voisinage avec elle et l’appeler comme un repos définitif. J’estime même qu’à partir d’un certain âge, on devrait chaque matin s’étonner un peu de vivre encore, considérer chaque réveil comme une amusante résurrection, et s’émerveiller de ce miracle quotidien.
Religion.
Sans doute faudrait-il nourrir les enfants de la religion catholique si nous vivions dans un milieu de foi, tel qu’on nous peint le moyen âge.
Mais qui peut prétendre sérieusement que la crainte de l’enfer ou l’espoir du paradis guide actuellement les actes de la plupart d’entre nous ?
Sans foi, il ne reste plus qu’une question de rites à observer. Et du moment que ces usages ne sont pas soutenus par une croyance profonde, ils ne méritent plus le respect. Suivre des coutumes uniquement pour le « qu’en dira-t-on », pour imiter le voisin, sans en sentir vraiment le besoin, est-ce digne de nous ?
Il ne s’agit pas d’ailleurs d’élever les enfants dans le mépris du catholicisme. Il suffit qu’ils soient areligieux. S’ils rencontrent plus tard la foi dans ce dogme, ou dans d’autres, il sera temps pour eux de s’y réfugier, d’en demander alors, consciemment, tous les sacrements.
Ne pas donner de religion, c’est les donner toutes.
Comment se dissimuler que la chrétienté ne règne ni sur tous les peuples ni sur tous les temps, qu’elle n’occupe qu’un fragment de la planète et qu’un moment de l’histoire ? Comment se dissimuler qu’il y a plus de quatre cents religions, que chacune dit : « Je suis la seule. Hors de moi, pas de salut. » N’a-t-on pas le droit de jeter ce regard d’ensemble sur notre petit globe ?
La foi n’est respectable que quand elle ne s’impose pas, quand elle n’enrôle pas par contrainte sous ses bannières ceux qui ne la partagent pas.
Que cherche-t-on à donner aux enfants ? Le bonheur. Être areligieux, cela leur enlève-t-il une chance de bonheur ? Non, du moment qu’on ne peut pas leur donner la foi opaque, la foi moyenâgeuse, que leur raison percerait.
Quand on discute avec un fervent catholique, quand on lui demande comment il croit être plus agréable à son Dieu en mangeant de la sarcelle que du poulet le vendredi, il refuse de s’expliquer et dit : « C’est un acte d’obéissance. Vous ne comprendriez pas. Il faut la grâce. Il faut la foi. » Soit. Mais quand on n’a pas cette foi dans le dogme, pourquoi en suivre les rites ?
N’est-ce pas une foi, de croire à une justice plus juste, à une liberté plus libre, à une vie meilleure sur la terre ?
L’idée divine pénètre profondément l’être humain, elle se glisse en particulier dans la langue, expression et reflet de la pensée, héritage que se transmettent les générations. On dit : « Adieu ». On s’écrie : « Mon Dieu ! Jésus ! Ciel ! Grand Dieu ! Bon Dieu ! » On rend grâce à Dieu : « Dieu merci ! Le Ciel soit loué ! » Le mot est sur les lèvres. Est-il autant dans les cœurs ?
Mais il y a, dit-on, un besoin de prier, de se réfugier à l’abri d’une grande puissance inconnue, de lui demander secours dans l’extrême péril. Soit. Mais pourquoi ceux qui éprouvent ce besoin n’auraient-ils pas leur dieu, sans se plier à toutes les exigences du dogme, qui apparaissent si étranges, souvent si choquantes, quand on n’a plus la foi simple et aveugle que nous prêtons à nos ancêtres de l’an mille ?
Un penchant de notre esprit incline à accepter la souffrance sans examen ni révolte, sous la terreur obscure d’un châtiment. C’est une pente qui plonge vers les lointains abîmes du passé, où l’homme faible et désarmé, blotti au fond d’une caverne, frémissait aux rugissements des monstres et croyait les entendre dans toutes les clameurs de la nature. C’est sur cette pente que les religions ont volontiers bâti leur église.
Certes, la religion n’a jamais fait que répondre aux appels de la créature. Mais ses prêtres n’ont point résisté à la tentation de dominer, de transformer leur influence en instruments de pouvoir, d’enchaîner les bras qui se tendaient vers eux. Le besoin de la prière et des pompeuses cérémonies a empli leurs temples et leurs aumônières ; le besoin de confession leur a livré les foyers et les cœurs ; la peur de la vie brutale a peuplé leurs cloîtres et leurs retraites ; et la peur de la mort a surtout servi leur puissance. Car, apaisant cette crainte par la promesse du paradis, ils ont exalté du même coup la résignation aux misères terrestres, poussé ainsi les masses moutonnières vers les durs labeurs et les massacres stupides.
La croyance en une vie future n’est peut-être pas née uniquement de la peur de la mort. Elle est peut-être aussi l’aspiration vers le mieux, mais le mieux sur la terre, la prescience d’une humanité plus heureuse. Il serait curieux que la religion eût métamorphosé cette notion du progrès en la promesse, si largement exploitée par elle, d’un monde meilleur.
On oublie souvent que la croix — devenue l’emblème du sacrifice de Jésus à la rédemption du monde — était un instrument de supplice. Si la foi socialiste s’impose à son tour, si elle a son grand martyr et s’il périt sur l’échafaud, il est singulier de penser qu’on voudra perpétuer son souvenir par l’instrument de son supplice et qu’on verra, comme on voit aujourd’hui des calvaires, se dresser de symboliques guillotines aux croisées des chemins.