Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 17 sur 42

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Les mains propres

De la Fidélité.

Qui n’a observé ce phénomène sur soi-même ? Avant de prononcer une parole, généralement on l’essaye. Et c’est après l’avoir ainsi vérifiée qu’on la laisse passer.

Mais il y en a qui jaillissent de nous-même sans passer au guichet de la réflexion. Ce sont les impulsions.

Eh bien, ces impulsions gagneraient à être contrôlées. Qu’y perdrait-on ? Nous ne laisserions plus échapper, après ce petit examen, le mot méchant, les suggestions de la haine et de la vengeance. Et nous donnerions tout de même la volée aux élans du cœur. Il faut réfléchir avant d’agir, faire passer toutes les sollicitations de notre instinct au contrôle de la conscience. Encore une fois, pas de regret : si le geste est beau, nous l’accomplissons. S’il est sot, nous le retenons.

Ce don d’examen, c’est un des signes de la conquête humaine.

 

De la Fidélité.

 

La vertu qu’il importe peut-être le plus de cultiver en nous, c’est la fidélité. Et je l’entends au sens le plus large, qui s’étend jusqu’à la loyauté. La langue a d’ailleurs elle-même prévu cette synonymie : l’immuable attachement d’un peuple à sa race originelle ne s’appelle-t-il pas le loyalisme ?

Nous pouvons peu sur nous-même. Nous pouvons néanmoins développer et fortifier un sentiment dans notre cœur en nous représentant sans cesse l’avantage de l’éprouver et le dommage d’y manquer. Or, les bienfaits que la fidélité répand sur la vie sont innombrables. Sous tous ses aspects, elle séduit, elle conquiert, on l’honore. Que ce soit dans le domaine du sentiment, de la croyance ou de la doctrine, partout elle force le respect et l’admiration.

On vénère la fidélité dans la tendresse lorsqu’elle soude deux êtres jusqu’à la mort. Et cela qu’il s’agisse de l’amitié, du mariage ou de l’amour. La fable et l’histoire sont peuplées de ses héros. Leurs noms nous sont familiers. Ils sont unis deux à deux dans notre mémoire. Et ces couples illustres sont les plus belles images de la légende humaine.

Nous admirons aussi la fidélité à une croyance, à une doctrine, à un idéal. Celle-là compte également ses héros et ses martyrs. Les noms sont grands de ceux qui ont accepté la mort plutôt que de renier leur vie. Sans même qu’elle s’achève en tragédie, une carrière nous semble belle pourvu qu’elle soit droite. On estime très haut l’artiste, le tribun, le philosophe, qui restent toute leur existence fidèles à leur école, à leur cause, à leurs principes.

Par contre, quelle unanime sévérité pour l’infidèle, pour tous les infidèles ! On méprise le politicien trop souple qui louvoie, prend le vent, arbore des convictions aux couleurs changeantes du temps, dessine une carrière pleine d’inflexions, de détours et de crochets. On sourit de l’écrivain trop habile qui, répudiant la généreuse audace de ses débuts, épouse de fades opinions plus propices au succès. Et quand les Mémoires du passé ressuscitent à nos yeux une de ces séduisantes figures de femme, toutes parées de grâces, d’intelligence et de beauté, ne sommes-nous pas secrètement déçus qu’au lieu de se vouer à un unique amour elle adresse à des héros successifs des serments chaque fois éternels ? Ah ! comme nous lui en voulons d’avoir fait défleurir une illusion dans notre cœur…

Ainsi, un blâme public ou caché atteint toujours les infidèles. Et cependant ils pourraient plaider heureusement leur cause. S’ils évoluent — car telle est l’indulgente formule dont ils baptisent leur inconstance — c’est qu’ils suivent la loi de nature. N’est-elle pas elle-même en continuelle évolution ? Notre organisme se renouvelle sans cesse. Pourquoi n’en serait-il pas de nos pensées comme des cellules qui les tiennent encloses ?

Mais un instinct plus fort que cette apparente logique souhaite que l’esprit demeure, si la matière change. Peu importe qu’on verse sans cesse un aliment nouveau à la lampe du phare, pourvu que le feu reste fixe…