Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 19 sur 42

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Les mains propres

La mort.

Il y aurait beaucoup à réformer dans les idées qu’évoque le suicide.

On a mis de la honte autour de lui, comme on en a mis autour d’autres actes qui nuisaient au sort de la race et qui étaient faciles à accomplir : l’onanisme, qui va contre la reproduction ; la désertion, qui va contre la nation ; le faux-monnayage, qui va contre le monopole financier de l’État. On a donc élevé une barrière de honte contre ces tentations.

Dégagé de préventions, le suicide apparaît avec une face nouvelle. Il apparaît comme une évasion hors de la douleur. Évasion qui demande du courage. Car elle doit vaincre l’instinct de conservation, forcer l’affreux passage de la vie à la mort.

Quant au droit au suicide, il faut distinguer. Il me semble que l’homme qui ne produit rien pour la communauté et qui est seul sur terre peut parfaitement se détruire.

Celui qui est l’objet d’affections ou qui croit avoir encore à produire œuvre utile doit au contraire mettre ces considérations en antagonisme avec les souffrances ou les épreuves auxquelles il veut échapper.

 

Une des curieuses inconséquences de notre morale, c’est qu’on a mis de la honte autour du suicide, autour de l’être qui sacrifie sa vie pour échapper à la douleur, et qu’on a mis de l’admiration autour de l’être qui sacrifie sa vie même pour un exploit inutile, voire stupide.

 

La mort.

 

Comme on sait peu de choses sur la seule certitude de la vie, la mort ! On dit d’un être : il est mort. On met à son chevet deux bougies, de l’eau bénite, un médecin hâtif passe, et le cadavre est happé par les exigences de l’Administration.

Sans doute, l’instinct de résignation, l’horreur méprisante du corps, exploités par la religion, servent l’ignorance où l’on veut rester de la mort.

Et cependant la mort n’est pas si vite définitive. La physiologie a découvert que les organes et les tissus meurent successivement. Elle a fait revivre des organismes. Les expériences de Carrel en sont témoin.

L’automobile est venue illustrer cette notion : en bien des cas, on pourrait réparer la machine. Si on remplaçait l’organe lésé, elle repartirait, elle revivrait. Abandonnée après la panne au bord de la route, elle s’effriterait, se rouillerait, achèverait de se dissoudre, de mourir.

Un médecin légiste me disait qu’un milliardaire qui se ferait suivre, comme de son ombre, d’un médecin, échapperait à un certain nombre de chances de mort, à celles qui suspendent la vie sans la briser du coup.

D’ailleurs, la traction rythmée de la langue dans toutes les asphyxies montre qu’on va de plus en plus profondément chercher la vie dans la mort. La mort recule comme l’ignorance.

Cette notion de la mort successive, continue, ouvre une vue singulière. Les gens qu’on a ranimés, grâce à la traction rythmée de la langue, ont été retirés de la mort. Ils ont commencé à mourir. Ils ne rapportent de cette incursion aucun souvenir. N’est-ce pas un début de preuve de la non-existence d’un au-delà ?

 

Il n’y a qu’une certitude dans la vie : c’est la mort. Tout le reste n’est qu’hypothèse. Et je m’étonne toujours qu’on n’ait pas bâti tout l’édifice de la vie sur cette solide certitude de la mort. En se représentant la vie comme enfermée dans un espace clos, on est plus tenté de l’emplir, de la faire intelligente, dense et belle, que lorsqu’on ne s’imagine point ses limites.

Il est singulier qu’on n’ait encore fondé, comme édifice de vie, sur la certitude de la mort, que les Assurances.

Sans la vie future, la morale change d’axe. La vie humaine apparaît plus précieuse. On ne la sacrifie plus qu’à des croyances méditées, consenties.

C’est en vertu d’atavismes religieux qu’on trouve lâche de tenir à la vie. Sans l’idée d’immortalité, le culte de la vie apparaît juste et bon.

 

Nous tendons sans cesse à embellir la vie. Les religions tendent à embellir la mort. Elles en ont fait le seuil du bonheur. Nous en avons fait la fin du bonheur.

Grâce à cette promesse, les prêtres ont pu entraîner des générations à la souffrance et au massacre. Ils leur ont fait bâtir des pyramides, ils les ont jetées dans les batailles. Qu’importait ? La vie future, l’éternité était au bout de ces éphémères épreuves. En réalité, ils fondaient, sur ce besoin de croire à l’immortalité, leur pouvoir humain. Ils ont exalté le néant de la vie. Nous prêchons le néant de la mort.

 

Voici un exemple singulier de la perturbation jetée dans la morale par la suppression de l’idée de vie future. On n’a pas trouvé de plus cruelle vengeance, de plus grand châtiment que la mort. C’est la suprême expiation. C’est là qu’en veulent venir deux ennemis acharnés. C’est la peine capitale infligée par la société. Or, qu’est-ce que la mort, sans la vie future ? C’est l’oubli absolu. C’est la fin de la souffrance.

Si bien que pour punir, pour châtier un être exécré, on le fait échapper à toute douleur, dans le néant. Pourtant, s’il ne se survit pas, s’il n’a pas d’âme immortelle, sa punition est courte. Elle s’arrête à la mort. Elle ne dure que le temps de la menace de la mort.

On le prive, dira-t-on, de ce bien suprême, la vie ? Mais puisqu’il ne sera plus là pour déplorer cette privation ! Puisque la mort est la fin de tout… Puisqu’une fois mort il ne saura plus qu’il est privé de la vie !