Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 23 sur 42

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Les mains propres

Quelques iniquités.

 

Quand on pense aux ouvriers, on est comme suffoqué, tant on aurait à dire… Et puis, on garde le silence, parce qu’on craint que toute parole ne soit vaine, pour le présent. Les petites réformes, les améliorations de détail sont si peu, à côté de l’énorme injustice que constitue l’opposition du labeur et du luxe. Et on sent que cette injustice ne cessera que dans une autre ère, sous un autre régime, dans une de ces cités futures qui ne sera peut-être pas celle qu’ébauchent les collectivistes, mais qui est aussi dans la terre promise…

 

La question sociale ne fera de grands pas qu’à partir du moment où ceux qui peuvent la résoudre y auront un intérêt sentimental.

J’entends le moment où ceux qui détiennent la fortune ne pourront plus penser sans malaise à la famille nombreuse grouillant dans un taudis, à l’ouvrier qui va l’hiver dès sept heures au travail sous sa mince pelure et qui fera tout le jour le même geste jusqu’à la mort, à l’ouvrière en chambre qui crée du luxe pour un salaire de famine. J’entends le moment où ces « avantagés » auront pris si intimement conscience de l’injustice qu’elle leur sera insupportable. Le moment où ils auront sur le cœur le poids de la misère humaine. Alors ils chercheront à s’en débarrasser.

Aujourd’hui, la jeune fille qui rentre du bal à l’aurore, regarde d’un œil indifférent, du fond de sa limousine, les travailleurs qui vont à l’usine. Elle n’en souffre pas. Entre elle et eux, il y a la vitre, une cloison dure, mince, imperméable. Mais un jour viendra où cette jeune fille souffrira, comme elle souffre déjà à la vue d’un cheval abattu entre ses brancards.

 

Nous avons une résignation vraiment trop facile à la misère d’autrui. Oui, le pêcheur, le mineur sont attachés à leur état, par habitude, par hérédité. Mais leur a-t-on fait goûter d’une autre vie ? Et qui donc soutiendrait qu’ils ne souhaitent pas un sort plus doux ? Un jour ne viendra-t-il pas où l’on fera de la pisciculture comme on fait aujourd’hui de la culture, où l’élevage en bassins, le long des côtes, supprimera les rigueurs et les périls de la grande pêche ? Un jour ne viendra-t-il pas, en attendant de recueillir tout droit l’énergie solaire, où on la demandera à l’alcool des végétaux, où on la récoltera à la surface de la terre, au lieu de l’extraire si durement de ses entrailles ?

 

En ce moment, la pitié active ne va qu’aux animaux. Encore elle ne les connaît pas tous. Ses grands protégés sont le chien, le chat, le cheval. Elle ignore superbement tous les animaux comestibles. Elle rugit contre la vivisection de laboratoire. Mais elle n’a pas un pleur pour l’abattoir. Ni pour la chasse. Bref, ses lois sont tellement obscures et contradictoires, qu’il ne faut pas désespérer de la voir, enfin, aller vers les hommes.

 

De nos jours, quand on voit un ouvrier avec un lorgnon, on est surpris. Ainsi, ce simple bienfait reste encore le monopole d’une classe. N’est-ce pas un exemple des énormes progrès à accomplir ?

 

Pour soulever un rail de onze mètres, il faut qu’un chef d’équipe donne le commandement : « par les cheveux » ou : « à l’épaule ». Sans ce signal, l’équipe ne lèverait pas le rail. Une coordination est nécessaire et justifie le commandement.

Ainsi, le chef apparaît indispensable. Mais il ne sera unanimement accepté que s’il est élu.

 

Les grandes administrations sont restées féodales. Elles traitent encore leur clientèle comme les seigneurs traitaient leurs serfs. On ne se sent pas de plain-pied avec elles. Entre elles et soi, il y a le guichet, comme il y avait le pont-levis. Dans la forme de leurs mandements, elles sont brutales, bourrues, oppressives. Les Finances réclament une contribution sous la menace de poursuites. Le Gaz, l’Électricité réclament leur dû sous la menace de couper la lumière. Et cela sans délai, grossièrement, inutilement, pour le plaisir.

Il y a là un esprit ancien, qui devra changer. L’administrant et l’administré sont des individus équivalents. Et l’on n’imagine pas combien les mœurs seraient plus aimables s’il y avait derrière les guichets de la bonne grâce.

 

On ne maudira jamais assez l’esprit de bureau. C’est notre cancer, monstrueux, flasque, envahissant, indéracinable.

On ne dénoncera jamais assez cette passion de l’immobilité, ce génie de la complication, cette horreur de l’innovation, ce mépris du public, cette pleutrerie de l’irresponsabilité unie à l’arrogance du despotisme.

C’est lui qui anémie l’organisme social. C’est lui qui en abaisse le rendement à un taux ridicule.

Au jeu des anticipations, je n’imagine pas la révolution qui en triomphera, tant que nous garderons nos traits de race.

 

Redoutons la justice. Évitons son contact. Elle marque tout ce qu’elle touche. L’homme qui bénéficie d’un non-lieu ou d’un acquittement demeure diminué socialement.

Elle est brutale. Qui n’a pas vu, à la correctionnelle, distribuer des années de prison à la minute comme on estampille des lettres à la poste, ne peut pas imaginer cette stupéfiante horreur.

Elle est obscure et cruelle. Elle guillotine et elle jargonne. Elle coupe les gens en deux et les cheveux en quatre.

Elle est injuste. Elle acquitte volontiers les crimes de la passion, c’est-à-dire de la passion amoureuse, et elle condamne les crimes de la faim. La faim aussi est une passion !…