Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 4 sur 42

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Les mains propres

La connaissance de l’avenir.

Nous raillons les Anglais pour les perruques de leurs juges et le cérémonial suranné de leurs fêtes royales. Ils nous raillent pour nos barrières d’octroi et pour nos duels, parce qu’ils sont affranchis de ces usages.

Dans une mue perpétuelle, le monde se dépouille de ses vieilles plumes. Il en reste de ci, de là, quelques-unes. Et nous rions de celles du voisin.

 

Toutes les qualités acquises, les sentiments délicats, les fines sensations, tout ce que l’homme a conquis depuis qu’il apparut faible et nu sur la terre, me semblent comparables à cet humus qui s’est lentement déposé sur la rude écorce du globe, cet humus qui n’est que le résidu de la vie, la poussière accumulée des générations, et qui nous donne les fleurs.

 

Je ne sais pas de plus néfaste geste que celui de Diogène rejetant l’écuelle dont il se servait, à la vue d’un enfant qui buvait dans le creux de sa main. Est-ce qu’au contraire le progrès humain n’est pas une suite d’acquisitions ? La créature jetée nue sur la terre, peu à peu, à accru sa vie. Elle l’a parée, elle l’a embellie. Elle l’a adoucie. Supprimer l’écuelle, c’est retourner à l’état primitif. C’est marcher en arrière. C’est renier tout l’effort séculaire que représente la création de cette écuelle.

 

La connaissance de l’avenir.

 

On ne peut pas prétendre qu’on ne prédira jamais l’avenir. On prédit déjà l’avenir astronomique, le retour des éclipses et des comètes.

Or, il en est d’un geste humain comme de la marche d’une étoile dans le ciel. L’un et l’autre sont le résultat de causes déterminantes, de forces précises et qui se composent. Le phénomène terrestre est peut-être plus complexe que le phénomène céleste, mais tous deux sont du même ordre. On ne peut donc pas affirmer qu’on ne prédira pas l’un comme on a prédit l’autre.

 

Quelle sera la prochaine prévision ? Sans doute la connaissance exacte du temps, au point de vue météorologique, grâce à une étude méthodique de ses phénomènes et grâce à leur coordination, rendue possible par les moyens de communication instantanée, comme la télégraphie sans fil. Déjà, on annonce plusieurs jours d’avance la marche d’une inondation, celle d’un cyclone, d’une dépression barométrique.

 

L’usage des graphiques, des courbes qui enregistrent par exemple la température ou la pression barométrique, nous familiarise avec l’idée de la connaissance de l’avenir. En effet, si on arrête la courbe en un point quelconque, on connaît la direction qu’elle va suivre immédiatement au delà de ce point. Cette direction se confond pendant quelques instants avec celle de ce qu’on nomme la « tangente » en ce point, tangente qui nous est connue. On peut donc dire que l’on sait quelle sera la température ou la pression un peu au delà du moment présent. On a pu prédire quelques conditions de l’avenir immédiat.

 

S’accommodera-t-on de savoir l’avenir ? Oui. Car nous connaissons déjà une circonstance future de notre existence : nous avons la certitude de notre mort. Et nous nous en accommodons.

 

Les alchimistes ont cherché la transmutation des corps, c’est-à-dire l’unité de la matière. Sans doute cette notion deviendra-t-elle une vérité scientifique. De même la lecture de la pensée, qui n’est encore qu’une ressource de prestidigitateur, deviendra, elle aussi, une science exacte. Ainsi, des empiriques, guidés par un obscur instinct, ont entrevu l’avenir. Pourquoi ne soulèverions-nous pas d’autres pans du voile ?

 

Nous devons lutter contre une paresse de notre esprit, qui se refuse à concevoir un autre état de mœurs que l’état actuel. Bien qu’un regard jeté sur le passé suffise à nous convaincre de la réalité d’une évolution, nous avons peine à admettre que cette évolution se poursuivra. C’est ainsi que, de très bonne foi, des gens vous écrasent sous des formules comme celle-ci : « Il y aura toujours des douanes », lorsqu’on s’efforce d’évoquer un temps où les nations tireraient leurs ressources financières d’un autre système fiscal et supprimeraient ainsi une chance de guerre.

 

Nos descendants seraient étonnés de quelques traits de barbarie de notre époque, comme nous le sommes nous-mêmes par l’histoire des serfs qui battaient l’eau des douves afin d’apaiser les grenouilles et de protéger le sommeil du seigneur. Comme nous le sommes par ces révélations sur la saleté de la noblesse du grand Roy, sur l’absence de lieux d’aisances au château de Versailles, sur la misère des paysans réduits à manger de la terre…

Ils douteront de l’existence d’une société où l’ouvrier peinait de l’aube au soir pour subsister tandis que le financier gagnait des millions en signant un ordre. D’une société où cinq cents francs de fleurs décoraient le couvert d’un dîner, tandis que des miséreux s’alignaient aux portes des casernes en attendant une écuellée de soupe.

Ils refuseront de croire que des gabelous et des douaniers palpaient les sacs à main, tripotaient les victuailles, faisaient ouvrir les malles, violaient les intimités du linge, et fouillaient les personnes même jusque dans leurs plus secrets replis.

Ils seront stupéfaits de constater que la mémoire, la seule mémoire, donnait accès aux carrières les plus recherchées. Car, pour devenir ingénieur, médecin, professeur, avocat, officier, il fallait subir des examens qui étaient uniquement des exercices de mémoire et qui ne tenaient nul compte du caractère, de l’intelligence, ni du jugement.