Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 16 sur 42

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Les mains propres

Le Contrôle.

Je crois que le mal et le bien se compensent dans une existence, car le total d’une vie, comme le résultat d’une longue opération de jeu, doit tendre vers zéro, vers l’équilibre qui régit tout.

Seulement, nous avons dans l’esprit l’idée d’expiation qui vient de la terreur inspirée aux premiers hommes par le mystérieux univers qui les entourait. Nous voulons que le mal qu’on endure expie le mal qu’on a fait.

 

Il doit y avoir en nous un sens du juste et de l’injuste. Quelque chose nous avertit, par exemple, qu’il y a de l’injustice dans le cas du fermier, obligé de travailler pour verser de l’argent à un fils de famille qui n’a fait qu’hériter, dans le cas de l’ouvrier qui trime avec les mêmes gestes pendant cinquante ans, pour enrichir un patron qui se donne tous les plaisirs de l’oisiveté.

Mais nous devons cultiver, développer ce sens de la justice. C’est un des aspects de cette loi d’équilibre qui régit les mondes. Rien d’étonnant à ce que ce sens ne soit pas renforcé en nous. Car c’est la vérité scientifique, en découvrant par exemple la loi de la gravitation, qui a dévoilé cette notion de l’équilibre universel. Découverte relativement récente, notion encore neuve. C’est à nous à la dégager, à la faire resplendir en nous.

 

Le Contrôle.

 

Il est utile de se rendre compte du rôle en chacun de nous de l’inconscient.

C’est une zone du cerveau que l’état de nos connaissances ne nous permet pas encore de circonscrire, où s’élaborent nos pensées avant de parvenir aux régions où nous en prenons conscience.

Antre obscur, où se cuisinent, où s’agitent nos résolutions avant d’émerger au jour.

Il est bon d’imaginer l’existence de cette zone où certaines de nos pensées naissent, flottent, s’ébauchent. Peut-être est-ce la partie du cerveau la plus ancienne, celle qui ressemble le plus à celle des autres animaux, celle de l’instinct, tandis que les régions, où s’exerce notre contrôle, sont des conquêtes récentes, le propre de l’homme, le signe du progrès et du perfectionnement.

Parfois, bien que tout ce travail ait lieu à notre insu, cette ébauche de notre décision est très poussée. Elle jaillit, elle émerge toute armée, toute prête, dans la lumière de notre conscience. A peine avons-nous le temps de l’examiner. Déjà elle agit, déjà elle commande nos gestes. C’est l’impulsion, avec tous ses charmes et tous ses dangers.

Donc, pensons à tout ce travail caché, secret pour nous-mêmes, toute cette préparation qui parfois va nous surprendre.

Quand on a le sentiment de cet inconscient, on s’explique bien des décisions subites, qui se sont élaborées dans l’antre, dans l’ombre de nous-mêmes…

 

A l’inverse, il arrive fréquemment que des paroles, des images, bref le butin de nos sens, tombent dans notre inconscient sans que nous les percevions au passage, sans que nous ayons eu le temps de les enregistrer, un peu comme un visiteur se glisse dans l’immeuble sans être vu du concierge.

 

Grâce aux journaux, nous nous soucions de toutes sortes de faits que nous eussions ignorés sans cette lecture. A propos d’événements qui ne nous touchent pourtant pas directement, nous nous créons des petites joies, des petits chagrins, des triomphes et des défaites. Nous savons ce qui se passe dans l’univers et dans l’esprit des autres. Nous participons plus que nos ancêtres à la vie générale. L’information nous arrive en ondes rapides. Et notre conscience du monde s’en trouve prolongée.

Ainsi elle s’étend en surface. De même qu’elle doit, physiologiquement, gagner en profondeur. Au fur et à mesure que des êtres se civilisent, le domaine de la conscience doit conquérir dans leur cerveau des zones nouvelles, empiéter de plus en plus sur l’obscure région de l’instinct.

Nous devenons conscients de plus de choses autour de nous et de plus de choses en nous.

Dans une nouvelle étape, cette conscience de l’univers deviendra plus sensible. Elle nous aidera à compatir. Ainsi, jadis, nous eussions ignoré une catastrophe lointaine. Aujourd’hui, nous la connaissons, mais elle ne nous émeut pas. Plus tard, elle nous touchera comme nous touche actuellement une catastrophe toute proche.

 

J’ai dit que, dans notre cerveau, le domaine où s’exerce la conscience, le contrôle de la pensée, devait grandir peu à peu et que cet accroissement devait marquer notre progrès, nous éloigner des animaux, chez lesquels semble régner l’instinct.

Mais cette expansion du domaine de la conscience ne se manifeste-t-elle pas dans cet organisme encore imparfait qu’on appelle un peuple ? Est-ce que le progrès de ce peuple en civilisation ne se marque pas par le nombre toujours croissant d’éléments, c’est-à-dire d’individus, qui prennent conscience d’être des hommes, qui ne se laissent plus mener comme un troupeau, avec des ordres — ou des mots d’ordre — qu’ils ne comprennent pas, qu’ils n’examinent pas ? Il faudrait agrandir encore cette conscience sociale, en surface et en profondeur, l’enrichir de vérités nouvelles. Ainsi, un grand progrès ne sera-t-il pas accompli, le jour où la majorité des gens seront pénétrés de cette notion que faire du bien à autrui, c’est s’en faire à soi-même ?

 

Plus nous pourrons contrôler nos gestes, nos paroles, avant de les laisser jaillir de nous-mêmes, plus nous nous améliorerons.

Et il me semble que l’être se perfectionne dans ce sens. La zone de sa conscience s’agrandit. C’est-à-dire qu’il prend conscience d’un nombre grandissant d’instincts qui jadis s’évadaient, l’entraînaient d’une impulsion, sans contrôle.