Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 21 sur 42

Pages du PDF

Les mains propres

Chapitre V: Vues Sociales

CHAPITRE V

VUES SOCIALES

 

Altruisme. — Solidarité. — Quelques iniquités. — L’idée de patrie.

 

L’altruisme.

 

Allons ! Il faut avoir le courage de le crier : chacun pense à soi, d’abord à soi, férocement à soi. Soi, soi, c’est le centre de l’univers. Tous nos sens, qui concentrent en nous la perception du dehors, n’aident-ils point à cette illusion ? Plus on avance dans la vie, plus cette vue s’impose. La conversation nous en offre un exemple typique. Chacun ne vise qu’à briller, qu’à se raconter, qu’à tenir la scène. Nos paroles ne provoquent chez les autres que des retours sur eux-mêmes. Citez-vous un personnage ? L’interlocuteur réagit automatiquement : « Je le connais, je ne le connais pas. » Nommez-vous un site : « J’y ai été, je n’y ai pas été. » L’intéressant, ce n’est pas votre personnage ou votre site, c’est de savoir si votre partenaire le connaît ou ne le connaît pas. Contez-vous une anecdote ? Elle en suggère immédiatement une autre au voisin. Et il n’écoute plus la vôtre, dans sa hâte trépidante de placer la sienne. Chacun parle avec une chaleur passionnée de ses ambitions, de ses entreprises, de ses amours. Et le confident, pendant ce temps, par association d’idées, songe à ses amours, à ses entreprises, à ses ambitions. Il tente de leur donner l’essor, en coupant d’un classique : « Ainsi moi… C’est comme moi… » Ou bien il guette, dans une impatience distraite, le moment de prendre enfin la parole. On se demande s’il exista vraiment de « brillants causeurs ». Personne n’écoute. Tout le monde attend de parler.

Et il y a bien d’autres exemples, incessants, de cette opération automatique, fatale. C’est un jeu auquel on peut se livrer avec la certitude de gagner. En lançant une idée, vous êtes sûr qu’elle va frapper votre auditeur au centre de lui-même, et qu’elle va faire se dresser une idée analogue qui était en lui. Ainsi, quand on vise une cible, le fanion sort et s’agite. Mais ici, on est sûr de mettre chaque fois dans le mille.

Une fois qu’on a considéré de ce point de vue la vie de relation, on s’aperçoit que ces phénomènes se répètent avec une vigueur, une généralité absolues. Et cela devient un mélancolique amusement que de voir ces lois se vérifier sans exception. Et certes, le spectacle n’est pas beau, de cet être qui pense d’abord à lui, qui est toujours plein de lui, de ses œuvres et de ses soucis.

Et cependant c’est de cet égoïsme que jaillit toute la floraison charmante de l’altruisme. Car l’altruisme n’est bien que de l’égoïsme affiné, cultivé. La plante humaine n’est pas seulement un buisson aux lignes sèches, au feuillage aride, et qui se borne à lui-même. Elle se couvre et se pare aussi de fleurs qui, semant leur poussière féconde et leur parfum, lui permettent de se répandre et de se dépasser. Et ces fleurs s’appellent courtoisie, bonté, indulgence, générosité, dévouement, pitié, amour. Oui, l’altruisme n’est bien que l’épanouissement fleuri, le prolongement intelligent et gracieux de l’égoïsme. Être bon, être généreux, c’est pouvoir se donner la fine joie d’être généreux et bon, d’en recueillir les bienfaits en retour. Avoir de la pitié, c’est d’abord tenter d’abolir la douleur dont le spectacle offense. Le sacrifice, l’abnégation ne sont, au fond, que de hautaines voluptés. Et ce qui fait la beauté de l’amour, de toutes les amours, c’est que, dans la tendresse, l’homme étend à d’autres êtres sa préoccupation jusqu’alors personnelle. Il cesse de s’appartenir uniquement, férocement. Il pense à d’autres que soi. Il se penche sur eux. Il les écoute. Il épouse leurs vœux. Il n’est plus la plante sans parfum. Il s’exhale.

Voilà le vrai progrès moral, la plus précieuse conquête du présent sur le passé, cette tendance à l’expansion de soi-même vers les autres. L’être le plus barbare est celui qui, enfermé dans sa dure carapace, satisfait bassement, âprement, ses seuls appétits. Le plus civilisé est le plus sensible à la vie extérieure, celui qui s’y mêle et qui s’y donne. Ainsi la créature peu à peu obéit à la loi universelle, à la douce loi de rayonnement : l’astre scintille, la fleur embaume, l’homme aime.