Les mains propres
La bravoure.
Quel est donc cet instinct qui attache tant de prix à la constance ? Peut-être aspire-t-il vers une humanité meilleure ? Peut-être en sert-il l’espoir et la prévision ? On ne sait. Mais on peut, en tout cas, découvrir ses racines.
La constance satisfait d’abord en nous un besoin de sécurité. Les contrats entre deux êtres ou deux entités n’ont pas de plus sûr garant que la fidélité. Non seulement elle épargne les conséquences tragi-comiques de la trahison conjugale et les ravages corrosifs de l’inconstance amoureuse, mais encore elle veille sur tous les accords, toutes les ententes, tous les traités. Sans elle, ils ne sont pas. Elle est le solide appui dans la conduite de toutes les entreprises. Elle est la condition de la confiance. Par elle, la vie, qui n’est qu’un continuel phénomène d’échanges, devient plus franche et plus directe, plus facile et plus douce, plus simple et plus noble.
Enfin, la fidélité flatte en nous le goût de la durée. Nous aimons que rien ne change autour de nous. Cela nous rassure et nous donne l’illusion de notre pérennité. L’homme s’efforce de se survivre, de se prolonger. Il grave son nom sur l’écorce des arbres et sur les tables d’airain. Il dresse des monuments pour perpétuer sa mémoire. Il construit son tombeau plus solidement que son logis. Par tous les moyens, il entend persister. Et l’art lui-même n’est que de la vie qui dure plus qu’une vie… Or, la fidélité satisfait en nous ce goût de l’immuable. Elle en est le symbole humain. Dans la détresse de voir autour de soi tout s’effriter, tout se flétrir, tout vieillir, comment ne pas s’attendrir et ne pas s’émerveiller devant cette fée charmante qui ne change pas ? L’âme fidèle, c’est le marbre où tout demeure de ce qu’on y inscrit ; l’âme inconstante n’est que l’ardoise où tout s’efface.
Il ne fallait pas tant de raisons pour que la fidélité apparût, touchante et sacrée, au premier rang des grâces dont se puisse parer la créature et s’affirmât peut-être la vertu capitale.
La bravoure.
La vraie bravoure, dans un monde conscient que nous devons tous travailler à construire, ce sera d’exposer sa vie pour un effet utile.
Actuellement on trouve brave celui qui expose sa vie, tout court. On n’examine pas s’il l’expose par ostentation pour éblouir des témoins, pour leur montrer qu’il n’a pas peur de la mort ni du danger. On n’examine pas s’il l’expose dans une impulsion pour un effet futile, qui ne vaut pas son sacrifice.
A la vue de ces actes irréfléchis, s’éveille et applaudit en nous un très vieil instinct qui nous pousse à admirer le mépris de la mort, le dédain de la vie.
On dira que ce vieil instinct contient en germe l’altruisme, puisqu’il nous fait admirer l’homme qui sauve son semblable. J’en doute. Car on admire aussi l’homme qui risque sa vie pour un tour de force, pour le plus stupide pari, où nulle existence n’est à sauver.
Ainsi que nos autres sentiments — plus même que beaucoup de nos sentiments — la bravoure demande à être contrôlée, pour devenir consciente, cesser d’être parfois un jeu de vanité, pour s’exercer utilement, noblement, humainement.
Il a dû se produire une confusion dans l’esprit. On admire l’exploit qui sauve une existence ou qui vainc une difficulté utile à briser. Et, par extension, par généralisation, on en est venu à admirer l’exploit qui sauvera peut-être une existence, même en en sacrifiant certainement plusieurs, ou l’exploit qui vaine une difficulté puérile.
Au point de vue de la bravoure, de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être, on pourra examiner ce petit problème : quand un cambrioleur vous donne à choisir entre le silence et la mort, pourquoi l’homme qui s’est tu sort-il un peu diminué de l’aventure ?
Il aurait donc dû plutôt mourir ? Ainsi il apparaît bien qu’en ces questions de bravoure, de peur, de dévouement, une conception nouvelle devrait s’établir, où aurait passé la claire raison.