Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 37 sur 42

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Les mains propres

Chapitre IV: De L’instruction : Quelques Lacunes

CHAPITRE IV

DE L’INSTRUCTION : QUELQUES LACUNES

 

Les langages secrets. — La constitution. — Soi-même. — « Self-defence ». —

Planter un clou. — Les « applications ».

 

Les langages secrets.

 

On jargonne autour de nous des langues qui sont aussi différentes du français, aussi mystérieuses que les langues étrangères, mortes et vivantes. Or, le programme des études fait une place importante au latin, voire au grec, qui sont des fleurs de luxe et de haute culture. Il consacre un temps moindre à l’anglais et à l’allemand, qui ne sont qu’utiles. Et il dédaigne absolument ces langages à la fois usuels et secrets dont on aura toujours besoin dans la vie actuelle.

Quels sont donc ces idiomes hermétiques, qu’on n’apprend pas et qu’il faut comprendre ? Mais tout d’abord celui qu’on parle au pays de Finance. Nous en ignorons, au moment d’entrer dans la lutte, les plus élémentaires rudiments. Qui donc nous apprit la simple différence entre une action et une obligation ? Entre le dividende et l’intérêt ? Qui nous initia au mystère de l’hypothèque, du marché à terme et au comptant, du change et de l’escompte, du report et de la couverture ? Qui nous révéla l’énigme alléchante de l’action de jouissance et celle, angoissante, du chèque barré ? Et tant de mots détournés de leur sens originel, le parquet, la coulisse, la liquidation…

Les cours de comptabilité jettent bien là-dessus quelque lumière. Mais ils ne figurent qu’au programme d’une instruction déjà spécialisée. Tout le monde ne les suit pas. Et tout le monde aura besoin de connaître ces notions. Tout le monde se heurtera, tôt ou tard, à ces mots impénétrables. Dans ce pays où le sens de l’épargne est si vif, où chacun s’efforce, aux dépens de son bien-être présent, d’amasser pour l’avenir une petite liasse de titres, n’est-il pas surprenant qu’on n’enseigne pas le moyen de s’en servir ?

L’argent circule dans le corps social comme le sang dans un organisme. Les phénomènes financiers mènent le monde actuel. Ils font la paix et la guerre. Il y a là, au point de vue des rapports internationaux, une géographie qui en vaut bien une autre. Or, par une hypocrisie pareille à l’hypocrisie sexuelle, on garde, sur ces questions qu’on sait pourtant vitales, un silence absolu.

On rétorquera que, là-dessus, chacun fait son apprentissage, le moment venu, tant bien que mal, sous la pression du besoin. Fâcheuse méthode. D’abord, c’est risquer d’être pris de court dans une circonstance imprévue. Et puis, ce ne serait pas la peine de consacrer à l’instruction dix des plus charmantes années de la vie, si l’on n’acquérait pas à ce prix l’A B C des connaissances utiles, si l’on devait tout apprendre plus tard, dans l’urgence et sous le joug de la nécessité.

Pourquoi ne pas inculquer ces simples notions à l’âge où l’on admet que la mémoire est spécialement sensible, tendre et fidèle ?

Encore une fois, il ne s’agit pas de faire de nos adolescents autant de petits financiers. Il n’est question que d’un enseignement très élémentaire, qui n’exigerait guère de temps dans l’énorme total des heures de classe. Et si cet enseignement ne figure à aucun degré du programme des études générales, c’est sans doute que ce plan a été conçu dans un esprit déjà ancien, à une époque où la nécessité de ces connaissances ne se fût justifiée ni par la prodigieuse extension des affaires, ni par la non moins stupéfiante diffusion des fortunes.

Il existe encore un autre langage aussi nécessaire et aussi fermé. C’est celui que parlent les notaires et les avoués. C’est la langue du Palais.

Là, encore, nul ne peut dire qu’il ne se heurtera pas quelque jour à un jargon incompréhensible et dont il aurait pourtant besoin de pénétrer le sens. Pour conclure en connaissance de cause un acte d’association, industrielle ou conjugale, il nous faudrait des clartés qu’on ne nous a pas données.

Quels fiancés ont saisi un mot à la lecture de leur contrat de mariage ? O subtilités de la communauté réduite aux acquêts, lourdes entraves du régime dotal, rigueurs du remploi, vous restez lettre close pour les tendres amoureux. Et quand ils vous découvrent, il est trop tard. Que de drames seraient évités, en trois leçons !

Et combien d’industriels, de commerçants, ont dû maudire leur ignorance lorsqu’ils se sont sentis prisonniers de leur acte de société, faute d’avoir pu éventer les pièges tendus à chaque ligne ?

Actuellement, pour se marier, pour s’établir, pour mourir même — car on ne sait pas rédiger son testament — il faut avoir fait son droit.

Mais, dira-t-on, il y a le notaire. Je sais bien. D’abord, il ne peut pas s’intéresser à chacun de nous aussi étroitement que nous-même. Puis, on ne peut pas se faire accompagner toute sa vie par un notaire. On signe des actes hors de sa présence. Et, en tout cas, ce n’est point une ambition démesurée, ni une précaution superflue, que de vouloir comprendre un peu le langage qu’il nous parle…

Voilà bien l’effet — et peut-être aussi la cause — de notre ignorance : elle justifie le notaire. Elle le rend indispensable, même en des circonstances où l’on conçoit qu’on pourrait se passer de lui. Que d’actes pourraient être signés sans gros frais, non dans une étude, mais dans un bureau qu’on ouvrirait dans les mairies, si nous avions quelques connaissances en droit usuel !

En parlant un langage obscur et qu’on nous laisse ignorer, le tabellion obéit peut-être à une sorte d’instinct de conservation. Tous les hommes de robe — les médecins qui professent s’en affublent encore en cérémonie — ont besoin, pour garder leur pouvoir, de s’envelopper de mystère, comme ils s’entourent les deux jambes dans un unique fourreau. Notre ignorance fait piédestal à leur science.