Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 9 sur 25

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Les péchés des pères

Novembre 1895. Une Histoire de Robe

NOVEMBRE 1895

UNE HISTOIRE DE ROBE

 

APRÈS avoir astiqué l’aigle et vissé la boule sur le dessus, il range le casque d’artilleur dans l’armoire, le glissant sous l’uniforme bleu-gris, soigneusement suspendu à un cintre, à côté du ceinturon, des cartouchières, de la baïonnette. Tout cela aurait besoin d’une bonne couche de graisse pour cuir, et il meurt d’envie d’aller prendre dans la chambre la boîte de fer-blanc bleu et jaune, mais il a mieux à faire et, de plus, les femmes sur le dos, c’est-à-dire sa fiancée, la mère de celle-ci et la sienne. Elles courent partout dans la maison comme des poules effarouchées car, le 22 du mois, c’est jour de noces, Carl Wilhelm Leeb, également appelé Willi, épouse Magda, fille de Traugott Niebuhr, de sept ans sa cadette. Le vieux Traugott fait penser à une barrique de choucroute juchée sur des tubes de canon, mais il possède plus d’arpents que n’importe qui d’autre au village. Les terres, c’est bien entendu Albert, le fils de Traugott, qui en sera l’héritier, tandis que Magda, elle, pourra compter sur une dot généreuse : de l’argenterie, du lin, de la porcelaine, bref, des trucs de bonnes femmes, ainsi qu’une coquette somme d’argent.

Carl Wilhelm n’a que faire de tout cela, même s’ils doivent rembourser

leurs dettes auprès de la Mission Hermannsburg1 à laquelle son oncle a légué la ferme. Son père Ludwig disait qu’il n’y parviendrait pas de son vivant, et il ne se passe pas un jour sans qu’il ne maudisse son demi-frère. Il refuse de se rendre sur sa tombe, interdit même aux autres membres de la famille de l’entretenir, mais sa mère, elle, ne marche pas dans la combine car elle a peur des qu’en-dira-t-on. L’année prochaine, la sépulture va être rasée, comme ça l’affaire sera réglée, et ce sera comme si cette “punaise de sacristie”, comme l’appelle son père, n’avait jamais existé.

Et voilà qu’il va se marier – ahurissant. Il préférerait jeter sa gourme, mais il doit passer devant l’autel, il n’a pas le choix. Lorsqu’il s’assied à la table de sa chambre, ouvre son cahier et prend sa plume, il repense avec nostalgie à l’époque où il était à Strasbourg et effectuait son service militaire qui s’est terminé un an plus tôt. Ce furent des années formidables et les petites Alsaciennes étaient sensationnelles. Il fréquentait Caroline, la fille d’un grand négociant en vins, et s’il s’était fiancé avec elle, il ne serait pas là, il serait devenu un habitant de Strasbourg, un citadin, un homme libre. Il prend la gourde accrochée au mur près de la table, un cadeau d’adieux de ses camarades, et en examine l’arrière, à l’intérieur du verre on voit la photographie d’une jeune beauté portant une robe à fleurs et un chapeau en forme de parasol. Ses lèvres sous sa moustache dessinent un baiser et il repose la gourde. Mais, finalement, il s’est laissé fléchir par les lettres de sa mère : étant le seul fils de la famille – sa sœur est déjà mariée – c’est à lui de reprendre la ferme, que cela lui plaise ou non. Personne ne lui demande ce dont il a envie ni ce qui l’intéresse, surtout pas son père.

Willi Leeb regarde par la fenêtre le jardin automnal, un triste spectacle, le ciel est gris comme de la fumée. Son rêve serait de devenir professeur, volontiers de latin ; il est fasciné par la clarté des règles de cette langue depuis que Müller, l’instituteur du village, a torturé ses élèves de dernière année à coups de De bello Gallico de César. Ses camarades poussaient des gémissements, alors que pour lui, cette brève initiation à cet idiome qui ouvre le regard sur une époque lointaine avait été une révélation ; pour la première fois il avait pris conscience de l’immensité du monde et de l’étroitesse de son existence. C’est à Strasbourg que tout cela lui était apparu dans toute sa limpidité, et la langue française, quoique tabou, et donc rare à entendre, l’avait conquis elle aussi.

Il se reconcentre, trempe sa plume dans l’encrier et, sans aucune hésitation, écrit le titre :

La première heure d’instruction

Sergent Rumstig

Il va écrire une saynète, pour divertir ses amis et camarades avec qui il va célébrer samedi la fin de sa vie de célibataire. Tous n’ont pas servi comme lui dans le 10 e régiment d’artillerie à pied de Basse-Saxe, mais la plupart d’entre eux sont réservistes, connaissent d’expérience ces sous-officiers bourrus qui briment les bleus, et c’est le genre d’individus dont il a envie de se payer la tête. Dès que sa plume effleure le papier, ses yeux se mettent à pétiller et, tandis qu’une charrette chargée de fanes de betteraves passe en cahotant sur les pavés, il enchaîne les phrases sans penser une seule seconde à la ferme ou à sa fiancée. La place d’armes de sa caserne lui revient en mémoire dès l’instant où il fait dire ces mots à son bougon de sergent Rumstig : Les gars, mettez-vous ça une bonne fois pour toutes dans le crâne : jamais vous ne me serrerez la main, à moi qui trône au-dessus de vous tel le soleil tombant sur l’abat-jour de la vieille lampe que votre grand-mère avait dans sa chambre ! Ses amis vont se taper sur les cuisses quand il va leur lire cela. Nom de nom, les gars, continue-t-il, laissant filer sa plume, moi, pendant deux heures, je me suis retrouvé sous le feu de tirs ininterrompus aux portes de Paris et je n’ai pas perdu mon sang-froid, mais là, je commence à perdre le fil. Demi-tour, bigre, sinon je vais l’écraser à la manière d’une soubrette qui écrabouille un cri-cri. Tout d’un coup, il est de nouveau à Strasbourg, là où nichent les cigognes, dans le parc municipal, et il se revoit dans son uniforme chic assis dans un café au bord de l’Ill.

Sa plume vole sur les pages lignées du cahier, c’est comme si l’écriture lui permettait d’échapper à ce présent qu’il abhorre.

Deux mois plus tôt, en une journée tout aussi morose, il était allé récolter les betteraves fourragères avec son père. À la lisière de la forêt, parmi les arbres au feuillage jaunissant, flottait une brume matinale, des corneilles sautillaient dans le champ. Son père, âgé de soixante-quatre ans mais toujours vaillant, coupait les fanes des betteraves que Willi déterrait à l’aide de sa fourche à deux dents, l’une après l’autre, heure après heure. La charrette tirée par le bœuf, le collier de traction couvrant leur large front, attendait au bord du champ, prête à être chargée.

À un moment donné, ils faisaient une pause pour reprendre leur souffle, le père sortit une fiole émaillée de la poche de son veston, en ôta le bouchon mécanique et la tendit à Willi. Celui-ci renifla – une forte teneur en alcool – et but une gorgée. Son père en fit de même. Puis il dévisagea son fils de ses yeux bleu-gris.

— Carl Wilhelm, déclara-t-il, ta mère m’a demandé de te dire deux mots.

Wilhelm dressa l’oreille, intrigué, car cela n’augurait jamais rien de bon quand on l’appelait par ses deux prénoms. En faisant son service militaire, il avait montré qu’il était un homme, mais, face à ses parents, il redevenait sans cesse un enfant, c’était triste à pleurer, vraiment. Il reprit la fiole et but une autre gorgée, et cela non plus n’augurait rien de bon, car s’il avait besoin de se fortifier avant, c’est que ça allait chauffer. Il redonna la fiole à son père sans dire un mot. Celui-ci la remit dans sa poche avant de poursuivre :

— Dieu sait que je n’étais pas du genre à cracher sur les plaisirs, bien au contraire. Ton oncle, cette vieille punaise de sacristie, c’est pour ça qu’il me détestait, mais c’est sans doute parce qu’il était vieux garçon.

Willi eut un frisson car il se doutait de quoi il retournait.

— Ah bon ? demanda-t-il pour éluder le sujet. Et comment ça se fait ?

Son père souleva sa casquette pour se gratter le crâne.

— Ma foi, il voulait servir le bon Dieu. Bien sûr, il avait une bonne, Dorothée Thies, une veuve, et qui sait… Enfin, bref… (il s’éclaircit la voix et glissa le pouce de la main droite dans la poche de son veston où se trouvait sa montre) ta mère m’a demandé de te parler. À cause de Magda.

Machinalement, le regard de Willi balaya le champ. Des betteraves blafardes sur la terre sombre, des fanes vertes et des corneilles noires picorant le sol labouré. Ainsi s’annonçait l’automne, avant que les feuilles ne virent au rouge et à l’or. Il passa les doigts sur sa moustache et, envahi d’un malaise, se mit à danser d’un pied sur l’autre. À cet instant, il aurait préféré se retrouver face à n’importe quel sergent braillard plutôt que d’avoir affaire à son père avec son regard pénétrant et sa grosse ganache qui lui donnait toujours un air renfrogné.

Ludwig Leeb croisa le regard de son fils.

— Le plaisir aussi peut tirer à conséquence, lui rappela-t-il. Tu as un devoir, Carl Wilhelm. Que comptes-tu faire ?

Revenons quatre mois en arrière. Une radieuse journée de juin. Willi Leeb, de retour chez lui depuis au moins six mois, était encore tout vibrant de la période où il faisait son service militaire. Il marchait dans le village, droit comme un i : ses bottes étaient cirées, ses habits repassés et amidonnés, sa moustache soigneusement taillée. Les filles le regardaient passer, et lui leur lançait des œillades hardies, il tenait même une liste dans laquelle il classait la gent féminine locale par ordre de préférence. De vraies beautés, il n’y en avait pas beaucoup ici, contrairement à la cité alsacienne, mais il existait quand même de séduisantes créatures, à commencer par Hermine, mais elle était déjà promise, quel dommage, car ses charmes étaient difficiles à surpasser, et puis elle n’était pas bête non plus, il y en avait là-dedans, sous ses boucles brunes. Willi la dévorait du regard, mais son fiancé, un compagnon menuisier, tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux. Il ne pouvait donc rien faire, mais il y avait la numéro 2, Magda Niebuhr, âgée de seulement dix-sept ans, mince, blonde et énergique, une fille aux yeux gris d’un éclat envoûtant. Willi était persuadé qu’elle avait jeté son dévolu sur sa personne, et comme la bienséance lui interdisait de faire des avances à Hermine, il avait dirigé sur Magda tout ce qu’il avait été capable de mobiliser en matière de séduction et d’humour. Il n’en attendait pas grand-chose ; il n’aurait même pas su dire s’il était amoureux. Après avoir passé toutes ces années en uniforme, il regorgeait d’assurance et connaissait quantité d’anecdotes susceptibles d’impressionner les jeunes femmes du village.

Ce fut le cas de Magda. La jeune femme succomba rapidement au charme de Willi. Elle l’écoutait avec ravissement parler des dames de Strasbourg, élégantes et mondaines, un officier à leur côté, ainsi que des bars à vin, des cafés et des bals. C’était un autre monde que celui de la campagne, où l’on portait des foulards et des blouses, où, à l’église, les hommes et les femmes étaient séparés de part et d’autre de l’allée centrale et où l’on travaillait dur chaque jour. Magda était suspendue à ses lèvres, et Willi, enflammé, attendait le moment de pouvoir passer à l’acte. Et, au village, on avait bien sûr remarqué qu’il faisait la cour à Magda. Ça chuchotait ferme, quoique gentiment, et lorsqu’ils eurent vent de l’histoire, leurs parents se gardèrent d’intervenir, confiants dans l’éducation qu’ils avaient prodiguée à leurs rejetons ; après tout, eux aussi avaient été jeunes, et puis il n’y aurait pas de mésalliance : la ferme des Niebuhr avait beau être plus grande, les deux familles étaient établies de longue date. On lâcha donc la bride aux enfants.

Bon, il faisait un temps magnifique en ce mois de juin 1895, les céréales poussaient bien, on espérait une récolte abondante. Un jour, en fin d’après-midi, on avait fait manger les bêtes et il restait encore du temps jusqu’au souper, Willi invita Magda à faire une promenade dans les prés. Elle courut jusqu’à la maison que son père avait fait construire trois ans plus tôt, une espèce de manoir en brique rouge, doté d’un perron imposant, d’un avant-corps donnant sur la rue et d’une tourelle coiffée d’une girouette, et troqua sa tenue de travail contre une sage robe de lin. Puis ils allèrent faire le tour du village, timides l’un comme l’autre, Willi, raide comme un cierge, les mains dans le dos, et chaque fois qu’ils croisaient quelqu’un, Magda baissait les yeux tandis que son chevalier servant faisait un salut engageant.

Au moment où ils traversèrent la voie ferrée, le feuillage des aulnes, des frênes et des saules scintillait dans la lumière dorée du soleil qui s’apprêtait à disparaître à l’ouest, derrière la ferme voisine. Des vaches ruminaient, couchées dans les prés, les hirondelles étaient en chasse ; une fois la nuit tombée, elles céderaient la place aux chauves-souris.

— Magnifique, n’est-ce pas ? dit Willi. Un spectacle de paix.

Il se sentait tellement bien que sa poitrine faillit exploser, et il jeta un bref regard en direction de Magda. Ses yeux se posèrent sur son profil, effleurèrent ses seins qui pointaient sous sa robe claire, puis ils s’arrêtèrent sur ses pieds. Ceux-ci étaient fourrés dans de gros souliers en cuir, mais elle avait cette démarche formidable, à la fois énergique et élégante.

À côté, même Hermine ne faisait pas le poids ; elle avait des formes plus généreuses, certes, mais une démarche pataude. Magda, en revanche, avait de l’abattage, chacun de ses mouvements en témoignait. Willi ne se lassait pas de la regarder. Était-il amoureux, finalement ?

— Grand-mère m’a dit de me méfier de toi, dit Magda. Les cailloux crissaient sous ses semelles, elle arracha distraitement une fleur de cerfeuil blanche.

— Allons donc ! Tu sais bien que je suis un grand timide, répondit Willi, et elle se mit à rire.

— Elle m’a raconté que ton père était un coquin dans le temps. Et qu’il… (elle rougit) et qu’il a semé des bâtards un peu partout.

— Je ne suis pas au courant, avoua Willi. Mon paternel appréciait sans doute les plaisirs de la chair, mais ça ne veut pas dire que j’ai des demi-sœurs et demi-frères aux quatre coins du royaume qui pourraient me disputer mon héritage.

Ils longèrent trois châtaigniers plantés au bord de la voie ferrée. Magda les pointa du doigt en disant :

— On dirait une famille. La mère, le père et l’enfant.

— Hmm, marmonna Willi.

Il eut brusquement chaud. Devant eux passa une locomotive à vapeur qui tractait jusqu’à l’aciérie de Peine une chaîne de wagons plats transportant des creusets remplis de fonte incandescente. Ils furent enveloppés dans un nuage de soufre qui leur laissa une sensation râpeuse sur la langue ; le conducteur se pencha par le hublot et, mettant ses deux doigts dans sa bouche, siffla Magda.

— Quel goujat ! grogna Willi.

Magda rit, puis ils poursuivirent leur chemin, traçant un carré à travers les prés. Leur conversation s’enlisait. Willi loucha à plusieurs reprises sur Magda qui marchait tête baissée, examina son profil – quelle noblesse…, se dit-il, brûlant du désir de la toucher. Le village était loin désormais ; le clocher, visible entre deux frênes, rougeoyait dans le soleil du soir et un tabac d’Espagne qui venait de passer devant eux, comme pour les guider, se posa sur une fleur de plantain. “Quel joli papillon.”

Willi s’essuya le front. Ils se tenaient près du barrage d’un fossé de drainage qui longeait le chemin. Le vent bruissait dans le feuillage de deux aulnes dont l’ombre tombait sur le flanc d’un appentis pour le bétail ; le pâturage était dépouillé et couvert de bouses de vache sur lesquelles s’activaient des mouches vertes et bleues. Cela n’avait rien de romantique ; aucune comparaison possible avec les rendez-vous galants qu’il avait connus à Strasbourg – lui en uniforme, Caroline en jupe à volants et corsage, sa chevelure noire coiffée d’un chapeau à larges bords, ils flânaient ainsi le long de la rivière, s’attablaient dans les cafés chics. Avec Magda, il était au milieu des herbes et des excréments, cerné d’insectes, le soleil rougeoyait à l’ouest, et à cela s’ajoutait la crainte d’être vu par quelqu’un qui irait colporter ragots et cancans. Willi regarda autour de lui, mais les prairies étaient désertes. L’instant d’après, il sentit quelque chose le toucher et se retourna brusquement – Magda avait pris sa main droite et levait vers lui un regard hésitant.

— Si tu as envie, dit-elle, tu peux me donner un baiser.

— Vraiment ? fit-il, troublé, mais aussitôt il retrouva son aplomb, passa un bras autour de sa taille et l’embrassa tendrement.

Quand ils se détachèrent l’un de l’autre, les yeux gris de Magda étaient grands ouverts. Ils s’embrassèrent une fois, et encore une autre puis, étroitement enlacés, avancèrent en chancelant sur l’amas de traverses qui comblaient le fossé, et se retrouvèrent dans l’ombre des aulnes, puis dans l’appentis. Et là, dans la pénombre et loin du monde, les narines chatouillées par les effluves de bouse sèche, ils se donnèrent l’un à l’autre.

— Que comptes-tu faire ?

Willi fixa son regard sur son père qui portait son habituelle casquette sombre ; un homme trapu, grisonnant mais vigoureux. Son regard balaya le champ de betteraves blanches, la lisière de la forêt, la campagne environnée des cheminées fumantes des usines. Ce serait maintenant ça, son univers ! Jusqu’à la fin de ses jours. Son fricotage avec Magda Niebuhr était l’ultime clou dans la porte qui l’enfermait dans cette vie – il était condamné au travail de la terre, condamné au mariage, condamné à une vie qui ne serait pas mauvaise, certes, mais cela le révoltait : il était inacceptable qu’on ne lui laisse pas le choix ! Son paternel était parti du principe qu’il prendrait sa suite, comme si c’était une fatalité. Willi le fusilla du regard. Puis il lâcha :

— Je ne veux pas être un paysan. Moi, je veux être soldat ou professeur.

Ludwig Leeb garda son calme. Le pouce coincé dans la poche de son veston, il répondit :

— Tout ça, ce sont des chimères. Ta place est ici – dans cette ferme, dans ce village.

— Je veux devenir professeur de latin.

— Et tirer le diable par la queue ? N’oublie pas ta Madga !

— Pourquoi est-ce à moi de reprendre la ferme ? Peut-être que je ne serai pas un bon paysan.

— Notre famille cultive ces champs depuis des siècles, et moi, ça fait des décennies que je me décarcasse pour réparer la bêtise de ton oncle. Je le fais aussi pour toi. Pour qu’un jour, tu puisses dire que cette ferme t’appartient.

Le visage du père lui fit soudain l’effet d’avoir été taillé dans un morceau de bois.

— Je ne veux pas, insista Willi.

— Je me fiche de ce que tu veux. Tu as un devoir, et ton devoir, fiston, il finira par devenir une joie. De même que… (il lui lança un regard rusé) la joie deviendra un devoir, n’est-ce pas ?

Willi bouillait intérieurement. Il se sentait impuissant, maudissait ses batifolages avec Magda dans les prés.

— Tu n’es pas mieux que ton demi-frère ! hurla-t-il brusquement. Il était peut-être trop pieux, mais tu es aussi buté que lui, père. Aussi bouché et aussi vieux jeu.

Il saisit la fourche et s’éloigna d’un pas pesant, piétinant volontairement les fanes de betteraves. Il devinait le regard de son père dans son dos, et l’air qu’il avait – mi-contrarié, mi-réjoui. Le vieux était pétri de la certitude que son fils finirait par filer doux, et c’est la raison pour laquelle Willi le haïssait et se haïssait lui-même, car il se doutait qu’il plierait effectivement l’échine. Il faillit pleurer de colère ; il posa le pied sur l’ergot de la fourche et sortit les betteraves une à une de cette fichue terre qui collait à ses bottes telle une malédiction, tandis que son père, une cigarette aux lèvres, l’observait d’un air amusé.

— Allez tous vous faire foutre ! lâcha Willi avec colère, en plantant sa fourche dans le sol. J’étais à Strasbourg, moi ! Je suis réserviste. Et s’il y a

une guerre, je prendrai mon casque, et 2 adieu !

Il jeta une autre betterave par-dessus son épaule.

— Adieu, tête de mule ! Adieu, femme et marmot ! Adieu, adieu, adieu !

Effrayées par les betteraves qui fusaient dans tous les sens, les corneilles s’envolèrent. Leurs cris ressemblaient à des rires enroués.

Les gars, c’est la dernière fois que je vous préviens, nasille le sergent Rumstig, sous la plume de Willi. L’année a quatre saisons, la vie d’un homme a quatre âges, mais le soldat, lui, n’a que trois états : la vie, le tribunal et la mort. La vie, c’est avec le fusil, le tribunal, c’est au moindre délit, et la mort, c’est après le tribunal de guerre ou face à l’ennemi, dans l’honneur. Les malpropres resteront des malpropres, alors soyez toujours propres. Tandis qu’il écrit ces lignes, un sourire se dessine sur ses lèvres, puis il pose sa plume pour regarder par la fenêtre. La charrette brinquebalante est en train de descendre la pente, le vieux Jordan est juché sur son siège, chapeau enfoncé sur le front, épaules remontées jusqu’aux oreilles ; il rachète du mobilier domestique, mais en cette journée maussade, sa plate-forme de chargement est vide, mis à part quelques chaises. Son cheval, le dos en lame de faucille, pose doucement ses sabots sur les pavés.

Propre, voilà comment il faut être, songe Willi. Qu’on soit soldat ou civil, et pourtant, en son for intérieur, il sait qu’il n’est pas fait pour être paysan, mais qu’il est condamné à le devenir. Dans un autre monde, à une autre époque, peut-être pourrait-il briser le joug, mais pas ici ni maintenant, pas en ayant cette bourrique de paternel sur le dos.

— Willi ! Descends !

Il pousse un gémissement agacé. C’est sa mère.

— Oui, oui, j’arrive, hurle-t-il.

Il se lève et enfile ses bottes – il ne porte jamais de sabots –, dévale l’escalier avec fracas.

— Où êtes-vous ? lance-t-il.

— Dans le salon.

C’est la voix de sa future belle-mère, Helene Niebuhr, une femme gracile mais sévère, qui lui avait fait la leçon après que sa fille lui avait confessé sa grossesse. Elle est originaire des environs d’Hildesheim, et là-bas, avait-elle précisé d’un ton sec, les bonshommes étaient “chevaleresques” et assumaient leurs responsabilités.

“Moi aussi, je vais le faire”, avait-il rétorqué d’un ton sec.

Et elle d’enchaîner : “Sans doute. Mais seulement si on te donne un coup de pied là où je pense.”

Il hésite avant d’ouvrir la porte du salon, prend une profonde inspiration pour se concentrer. Puis il entre. La mère Niebuhr le fusille du regard ; sa propre mère est à genoux devant la fiancée qui essaie une robe de mariée. Magda adresse un sourire timide à son futur, et Willi rougit – elle est magnifique dans cette robe blanche à froufrous qui tombe jusqu’à ses pieds, chaussés de pantoufles grises. Willi en reste bouche bée. Puis il demande :

— Mais où sont tes chaussures ?

— Ce n’est pas ça le problème, grogne la mère de la fiancée. C’est la robe. On n’a pas envie que les gens remarquent son ventre qui, grâce à ton dévouement désintéressé, sera bientôt gros comme une boule, Carl Wilhelm.

Elle détache les syllabes de son prénom avec une pointe de moquerie dans la voix.

— Bon, gémit sa mère en se relevant péniblement, ça va aller, Helene. La robe tombe parfaitement. On ne voit presque rien, n’est-ce pas ?

Elle recule d’un pas, les mains sur les hanches, et regarde Magda.

— Une si belle mariée, murmure-t-elle d’un air béat.

— Parfaitement ! Helene Niebuhr bougonne. C’est la quatrième robe qu’elle essaie. Quand je pense à toutes les nuits que j’aurais pu m’offrir dans le plus bel hôtel de Bad Harzburg avec tout l’argent que j’ai dépensé.

— C’est sûr, dit la mère Leeb, mais rappelons que c’est toi qui trouves qu’aucune ne convient.

Elle se tourne vers la mère de la fiancée.

— Avec tout le respect que je te dois, Helene.

— Arrête avec ton respect, Elisabeth, répond-elle sèchement. Le respect, c’est ton fils qui aurait dû en avoir. On sait tous que cet enfant n’est pas arrivé par l’opération du Saint-Esprit.

Willi, évitant son regard, s’avance vers le poêle de faïence pour vérifier le feu. Il voit Magda lever les yeux au ciel puis lui faire un clin d’œil et, tandis qu’il remet du bois, il se sent le cœur plus léger. Pour gagner du temps, il remue les braises à l’aide du tisonnier, en écoutant les mères se disputer. Propre, il faut qu’il soit propre, comme il sied à tout homme et à tout réserviste ; il faut savoir garder son sang-froid, qu’il pleuve des balles et des obus ou bien des reproches et des critiques. Tant qu’à être condamné à être paysan, époux et père, qu’il puisse au moins tenir les rênes, se lamenter ne servira à rien.

— Pardon ?

Helene Niebuhr se tourne brusquement vers lui.

Willi sursaute – il a prononcé ses derniers mots à haute voix. Il se redresse, repose le tisonnier et répète :

— Il ne sert à rien de se lamenter, belle-maman.

Soudain, elle lui paraît minuscule, fragile comme un oisillon, mais un de ceux qui aiment toutefois donner des coups de bec.

— Ces vieux meubles, là, dit-il, pris de court par ses propres mots, car il ne sait pas lui-même comment il en est arrivé à parler du mobilier ; on les donnera à Jordan, et on en achètera enfin des neufs. Je veux que le salon soit beau quand l’enfant sera là. Demain, j’irai voir Jürries le menuisier.

— On n’a rien à fiche de ça en ce moment, ronchonne Helene Niebuhr. Il faut qu’on trouve une robe chaste.

Willi s’approche de sa fiancée et passe un bras autour de sa taille.

— Ce sera celle-ci, n’est-ce pas ? dit-il.

Il regarda Magda. Elle acquiesce de la tête.

— Très bien.

Il lui donne un baiser sur la joue et s’apprête à quitter le salon. Au moment de franchir la porte, il ajoute :

— Ce n’est pas une honte d’être enceinte. Réjouis-toi, belle-maman, c’est tout de même le premier de tes petits-enfants.

— Moi, j’en ai déjà deux de ma fille, marmonne sa mère avec une fierté mêlée de gêne.

Après un dernier regard à Magda, Willi ferme la porte et s’en va. L’affaire est réglée, il peut retourner à son texte pour son enterrement de vie de garçon : toujours propres ! Il est presque arrivé en haut de l’escalier lorsque son père passe dans le couloir d’un pas traînant. Leurs regards se croisent. Les yeux du vieux luisent d’un éclat insondable et son fils monte furtivement les dernières marches, comme s’il avait fait une bêtise.

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1 Nom d’une mission luthérienne fondée en Australie centrale en 1877 par deux missionnaires allemands (formés dans la ville d’Hermannsburg, située en Basse-Saxe).

2 En français dans le texte.

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