Les péchés des pères
Pentecôte 1949. L’homme de la Maison
PENTECÔTE 1949
L’HOMME DE LA MAISON
MÊME si les oiseaux ont salué le jour il y a déjà un bon moment, le jeune Wilhelm sommeille encore. Il se tourne de l’autre côté et reprend sa respiration dans un râle, un filet de salive s’échappe du coin de sa bouche et coule sur l’oreiller.
Lundi de Pentecôte. La veille au soir, il a commencé par aller faire la noce avec les autres garçons célibataires à l’auberge du village, puis, à une heure du matin, il s’est rendu dans la forêt avec son noyau dur d’amis, là où, comme chaque année, les vieux paysans surveillent le bois, un astucieux prétexte derrière lequel se cache une beuverie autour d’un feu de camp, saucisses grillées et œufs brouillés inclus. Là-bas, on avait continué de gobeloter car, selon le père Frieling, “qui travaille beaucoup peut boire beaucoup”. Sauf que, hélas, on ne peut plus travailler quand on a trop bu, et maintenant Leeb junior est en train de cuver son ivresse, enfoui jusqu’aux oreilles sous sa couverture.
Les scènes qui se bousculent dans son esprit, il les discerne comme à travers une brume d’alcool ; il reconnaît les gens bien qu’ils aient changé d’apparence, et il en est de même pour les lieux. Il sait qu’en rêve il danse sous le grand chapiteau dressé pour la Schützenfest, la Fête des tireurs, mais ce qu’il voit à travers la bâche de la tente, d’une transparence troublante, ne correspond pas à la réalité, car au lieu des champs qui bordent le village, c’est un désert qu’il distingue, avec des charrettes chargées de paille en train de flamber et des chevaux attelés à des herses qui courent dans tous les sens, pris de panique ; quant à lui, il ne porte ni sa tenue blanche de célibataire ni la veste galonnée d’un sous-officier avec le sabre et le colback, mais des bottes et une veste de treillis sale. Cela ne l’empêche pas de faire valser une jeune fille chic sur les planches au rythme de la musique, il s’agit de toute évidence de Sophia Wely, la fille du garde forestier, car elle a des cheveux châtains et des yeux verts comme l’aspérule. Tels Willy Fritsch et Lilian Harvey, ils se faufilent parmi des couples de danseurs enlacés ; tout en la faisant tournoyer, il l’entraîne hors du chapiteau puis ils traversent la place, passent devant la baraque de tir résonnant des pétarades des carabines à air comprimé et du cliquetis des cibles métalliques, dans un mouvement tout en élégance il saute par-dessus la clôture et l’emmène danser dans les champs. Bien que le crépitement des flammes couvre la musique, il continue de danser, Sophia blottie dans ses bras, aux anges, il la fait virevolter dans des nuages de fumée qui ni n’empeste, ni ne pique les yeux, jusqu’à se renverser avec elle sur un énorme tas de paille dans lequel ils se fondent, envahis de picotements de bonheur – et là, il se réveille.
Il pousse un gémissement en repliant ses jambes blotties dans sa chemise de nuit, entoure l’oreiller de ses deux bras. Bougonne en ouvrant les yeux, la lumière l’aveugle, et son crâne… dans son crâne chantent les anges, mais avec des voix de crécelles. Certes, ce jour férié n’est pas un jour chômé, le printemps étant, en plus, une période très chargée, mais Josef peut s’occuper du nourrissage. Wilhelm Leeb junior regagne son petit nuage de bien-être, se replonge dans ses rêves.
La Fête des tireurs, qui avait eu lieu deux semaines plus tôt, avait été la deuxième après une interruption de neuf ans en raison de la guerre, et Wilhelm avait eu le coup de foudre pour la charmante Sophia Wely. On l’appelait la fille du garde forestier même si, à proprement parler, elle ne l’était plus puisque son père, qui fut le dernier garde forestier domanial avant que la forêt du comte ne fût vendue, était décédé prématurément. Parmi les filles du village, cette jeune fille élancée de dix-sept ans faisait exception. Chaque fois qu’elle riait, ses yeux pétillaient comme des émeraudes et Wilhelm se sentait tout chose. Pendant la fête, il l’avait dévorée des yeux et avait fait contre mauvaise fortune bon cœur lorsque ses amis, accoudés avec lui au comptoir, le gratifièrent de moqueries graveleuses.
— Elle est plate comme une limande, bougonna Horst Bulitta, persuadé que toutes les filles en pinçaient pour lui parce qu’il portait l’écharpe à carreaux du roi des célibataires. Et puis elle n’a rien à apporter en mariage, même pas un lopin de terre.
Wilhelm, gêné, murmura :
— Pourquoi tu parles de mariage ?
— C’est toi qui oses dire ça ? balbutia Karl-Otto Köhler. Toi qui as laissé tes terres en Silésie ! À moins que tu les aies emportées avec toi dans ta carriole pour ensuite les cacher quelque part ? Mais tais-toi donc.
— Toi, la ferme ! siffla Bulitta. Encore une saloperie de ce genre et je te casse la gueule.
Köhler, fils d’un petit fermier, avala sa gnôle d’un trait et se mit à rire.
— Tu vas me casser la gueule ? Toi qui es encore tout essoufflé d’avoir couru pour échapper aux Russes ? Espèce de mauviette, va.
Il lui décocha un regard méprisant.
— Et puis dis donc… (il pointa le doigt sur la couronne que le nouveau roi des célibataires portait sur son écharpe) comment on danse avec un gros machin pareil sur la poitrine ? Tu sens rien quand tu te colles.
— Si tu étais une meilleure gâchette, tu le saurais ! rétorqua Bulitta, mettant les rieurs de son côté.
— Ouais, dit, légèrement ivre, Balduin Frieling, lui-même fils de paysan. Elle est pas mal, la petite Wely, un joli petit lot. Les autres filles, à côté, on dirait des barques prises dans une tempête.
— Des barques prises dans une tempête ! (Köhler fit une grimace.) T’es un poète, ou quoi ? N’empêche qu’il a raison, Bulitta. Regarde Pauline… elle, elle a de la chair sur les os, elle est facile à prendre en main. Je vais l’emballer, celle-là, vous allez voir, les gars.
— On croirait entendre un boucher qui jauge des escalopes, dit Frieling.
— Jouer les fiers-à-bras en restant au comptoir à picoler, quelle lâcheté, dit Bulitta. Si tu en avais dans le ventre, tu irais lui faire un brin de causette, à la Pauline. Mais il y aurait de fortes chances qu’elle détale en criant au moment où tu lui dirais que tu t’appelles Karl-Otto.
Il regarda Köhler d’un air narquois.
Celui-ci le menaça du poing.
— Drôlement mignonne, la fille du garde forestier, murmura Frieling, se tournant vers Wilhelm. Si tu réussis à l’alpaguer… Chapeau !
Wilhelm marmonna quelque chose, toujours dans ses petits souliers.
— Ah, les femmes… C’est aussi capricieux que le temps.
Bulitta donne l’impression d’avoir vécu plus d’expériences qu’il ne l’aurait souhaité.
— Il faut savoir les prendre. Et puis Pauline, elle a déjà un gars ou pas ?
Köhler, qui se sentit blessé dans son amour-propre, rétorqua :
— Peuh, passons à l’action ! Vous allez voir ce que vous allez voir, bande de chiffes molles.
Il fit claquer son verre sur le comptoir et s’éloigna d’un pas énergique.
Les autres le suivirent du regard, intrigués. La tente était pleine à craquer, l’air saturé de la fumée des cigarettes et des cigares, le niveau sonore élevé car l’orchestre, qui alternait airs populaires et valses, était déchaîné. Il faisait plus chaud que dans n’importe quelle étable, la sueur coulait à flots sur la piste de danse et les gens se trémoussaient comme des fous, comme s’ils devaient toujours rattraper ce dont ils avaient été privés pendant la guerre. En approchant de la table à laquelle se trouvaient Pauline Bunk et ses amies, Köhler ralentit l’allure et se retourna pour voir ses amis. Constatant qu’ils l’observaient toujours, il s’avança d’un pas ferme de la table. Six paires d’yeux de jeunes filles se portèrent sur le jeune homme vêtu de blanc et les cheveux coiffés en arrière.
— Ça y est, c’est parti, dit Bulitta, appuyé contre le comptoir, un verre de bière à la main. Voyons voir si on peut en tirer quelque chose d’instructif.
Ils regardèrent Köhler rouler des mécaniques et, les yeux rivés sur Pauline Bunk, agiter les mains comme un chef d’orchestre. Puis il se pencha en avant pour lui caresser la joue, ce qui fit sursauter les six filles. Pauline fit une grimace mais Köhler continua de lui déverser son baratin, lui montra la piste de danse et la prit par le bras.
— Oh, oh, murmura Wilhelm.
— Il va se ramasser une veste, notre Don Juan, dit Frieling d’une voix sombre.
Köhler regarda de nouveau par-dessus son épaule, il était plus rouge qu’une betterave. Il était toujours agrippé à Pauline, ce qui ne semblait pas du tout convenir à celle-ci, qui secouait son bras en maugréant quelque chose, et comme il ne la lâchait pas, elle saisit tout de go son verre et lui en balança le contenu en pleine figure. Les autres filles partirent d’un rire strident et Köhler battit en retraite.
— Alors ? demanda Bulitta, une fois que le pauvre éconduit fut revenu se réfugier au comptoir. Mais qu’est-ce qu’elles peuvent boire, ces dames là-bas ?
— Une odeur de moisi, pas trop désagréable, dit Frieling. Du vin de Hesse rhénane, sans l’ombre d’un doute.
— Quelle garce. (Köhler s’essuya le visage avec son mouchoir.) Il y en a d’autres qui l’invitent à danser ? Elle aurait dû être contente !
— Maintenant à ton tour, Wilhelm, dit Bulitta. Montre-lui, à notre godelureau, comment il faut s’y prendre.
— Moi ?
Wilhelm se sentit pris au dépourvu.
Les trois autres l’encouragèrent du regard.
— Non mais, dites donc ! s’exclama Köhler. Je vais être le seul à me ridiculiser ?
Il émit un petit ricanement.
Le regard de Wilhelm parcourut fébrilement la tente. Il se sentait contraint d’obéir mais n’avait pas envie de se couvrir de honte.
— Je ne la vois nulle part. Je pense qu’elle est déjà partie, dit-il d’une voix atone.
— Mais si, elle est là-bas ! objecta Bulitta en pointant le doigt vers Sophia Wely qui discutait avec un jeune homme. Elle est en train de se faire draguer par Haastick.
— Mais il est bien trop vieux pour elle, dit Frieling. Il doit déjà avoir la trentaine, pas vrai ?
— Wilhelm, il faut que tu l’arraches des pattes de ce vieillard, dit Bulitta en gratifiant son ami d’une petite tape. Taïaut ! Taïaut !
— Vous n’êtes qu’une bande de fumiers.
Wilhelm prit une profonde inspiration et se mit en mouvement.
Rictus aux lèvres, ses amis le regardèrent se faufiler parmi la foule pour rejoindre la fille du garde forestier, à l’autre bout du chapiteau.
— Il va avoir une drôle de surprise, Leeb, dit Köhler d’un ton goguenard, passant une main dans ses cheveux poisseux de vin blanc.
Ils le virent s’approcher de Sophia. Son soupirant, Heinrich Haarstick, fut obligé de lever les yeux pour regarder son indésirable rival car il faisait une tête de moins.
Une expression de mécontentement apparut sur son visage lorsque Wilhelm s’inclina profondément devant la jeune fille, lui dit quelque chose avec un sourire et adressa même quelques mots à Haarstick. Celui-ci, qui semblait à la fois stupéfait et flatté, ne broncha pas quand Wilhelm offrit son bras à la jeune Sophia et l’entraîna sur la piste de danse.
Köhler ouvrit de grands yeux ronds.
— Un sacré séducteur, ce type, dit Frieling en riant.
— Mais qu’est-ce qu’il a pu dire à Haarstick ? s’étonna Bulitta. Regardez-le… Il sourit béatement alors qu’il vient de se faire siffler sa petite amie sous son nez.
Ils parvenaient à voir la tignasse blonde de Wilhelm car celui-ci était plus grand que la plupart des autres danseurs. L’orchestre jouait inlassablement et le jeune Leeb ne semblait nullement disposé à s’arrêter de danser ni à laisser Sophia Wely se défaire de son étreinte. À un moment, ils apparurent au bord de la piste et Wilhelm décocha un sourire en coin à ses amis soudés au comptoir.
— Mais c’est qu’il a l’air fou amoureux, les gars, jugea Frieling.
— C’est aussi l’impression que j’ai, approuva Bulitta. Je ne l’ai jamais vu comme ça.
— Quelle grande perche, dit Köhler. La Wely est beaucoup trop petite pour lui. Pour l’embrasser, il faudrait qu’elle monte sur un escabeau.
Wilhelm, qui n’avait rien entendu, disparut dans la foule avec sa cavalière. Ils dansèrent jusqu’à l’aube.
Des voix de femmes stridentes. En bas, ça piaille et ça se dispute. Puis un grondement sourd retentit, suivi d’un cri.
Wilhelm s’extrait péniblement de sa couverture, interprétant ce bruit comme le signal de se lever. Il a le crâne qui bourdonne, et une fois debout,
à côté de son lit, il chancelle – cette maudite 1 Goldwasser ! C’est Egon Luditschek, un gars originaire de Prusse-Occidentale, qui, tard dans la nuit, en avait sorti une bouteille comme par magie. Assis autour du feu, ils l’avaient vidée puis avaient jeté de la terre sur les braises avant de rejoindre le village en titubant. Personne ne se souciait des anciens qui, complètement soûls, s’étaient assoupis sur les bancs, on les avait tout bonnement laissés dans la forêt.
Au rez-de-chaussée, la dispute continue et Wilhelm – qui, dans l’état où il est, a du mal à supporter les voix stridentes – descend l’escalier en se cramponnant à la rampe. Les cris viennent de la cuisine. Il ouvre la porte et s’écrie :
— Nom de Dieu, mais vous pouvez pas vous taire à la fin ?
Puis il entre. Il a tout de suite les pieds mouillés car il y a de l’eau sur le sol de pierre. Son regard se pose sur la baignoire en zinc renversée, devant laquelle se tient Grete, sa sœur âgée de quatorze ans, nue comme Dieu l’a créée, mais néanmoins drapée dans une serviette, et quelques pas plus loin, Mme Dignatz, une Silésienne logée avec sa famille dans la laiterie de la ferme et qui aide aux tâches domestiques. Elle a les mains sur les hanches, les yeux brillant de colère. À la vue de Wilhelm, elle explose :
— Une sale gosse gâtée ! Ça renverse la baignoire parce que l’eau n’est soi-disant pas assez chaude ! Elle mériterait une bonne raclée, non mais franchement !
— C’était froid, rétorque Grete avec morgue. Glacial. Je ne vais quand même pas me tremper dans cette baignoire pour attraper la grippe.
— On lui passe trop ses caprices, à cette gamine, se plaint Mme Dignatz en se tournant vers Wilhelm. Tout le monde ici lui obéit au doigt et à l’œil. Les enfants, il faut leur imposer des limites, sinon on en fait des bons à rien. Moi, je ne tolère pas un manque de respect pareil. Et ce n’est pas moi qui nettoierai cette cochonnerie !
— Vous travaillez pour nous, déclare Grete, tenant fermement sa serviette des deux mains. C’est donc vous qui allez nettoyer ça.
— Je suis la fille d’un entrepreneur de transport, moi, pas une boniche, espèce de petite chipie.
Puis elles se remettent à se disputer comme des chiffonnières tandis que Wilhelm, toujours les pieds dans l’eau, se gratte la tête ne sachant quoi répondre.
Au bout d’un moment, ses pieds sont déjà refroidis, sa mère débarque en courant. Dès l’instant où elle pose ses semelles dans l’eau, des traînées de saleté se forment derrière ses chaussures, car elle était à l’étable. Elle est toute rouge et dans tous ses états parce qu’elle a entendu du bruit mais ignore ce qui se passe. Elle s’arrête net au milieu de la cuisine et découvre la scène : la baignoire renversée, sa fille à moitié nue, son fils qui a mal aux cheveux et Mme Dignatz, qui se met aussitôt à aboyer.
— Ça ne va pas du tout, madame Leeb, cette jeune fille mériterait une bonne paire de claques. Elle a renversé la baignoire, comme ça ! Non mais, on est où, là ? Moi, je ne nettoierai pas cette flaque, c’est à la gamine de le faire. Il faut qu’elle assume les conséquences de ses actes !
Käthe Leeb tente de prendre un air sévère, mais son visage n’exprime que désarroi et tristesse, et sa remontrance manque de fermeté :
— Grete, c’est quoi ces bêtises ? Tu es vraiment mal élevée.
Sa fille pince les lèvres.
— Cette femme n’a pas chauffé l’eau, répond-elle d’un air buté.
Mme Dignatz lâche un rire jaune.
— N’importe quoi. Mais bon… La prochaine fois, j’attendrai que ça fasse de la vapeur et des bulles, comme ça la petite sera enfin à la bonne température.
— Willem, dit Käthe Leeb s’adressant à son fils, mais dis quelque chose ! Tu n’es pas fichu de faire entendre à ta sœur qu’elle ne peut pas faire ça ?
Wilhelm hausse les épaules. Grete n’écoute jamais ses remarques puisqu’il n’est que son frère, et puis elle lui lance un regard empreint d’une telle candeur qu’il est tout bonnement incapable de dire quoi que ce soit.
Les yeux rivés sur le sol de la cuisine, sa mère dit tout bas :
— Bon, je vais m’en occuper. Mais… (elle regarde sa fille en agitant l’index) si cela se reproduit, alors… alors…
Aucune parole de menace ne lui vient à l’esprit.
Grete réprime un ricanement. Mme Dignatz les regarde d’un air à la fois déçu et méprisant.
— Voilà une bien drôle de famille, marmonne-t-elle. Il manque un homme dans cette maison.
— L’homme de la maison, c’est mon fils ! objecte Käthe Leeb en désignant Wilhelm.
La Silésienne rit doucement.
Wilhelm sort de la cuisine et remonte l’escalier en maudissant sa bourrique de sœur. Parfois, il en a plein le dos, autant de sa famille que de la ferme, il aurait envie de prendre le large pour un nouveau départ ailleurs, mais il a des responsabilités auxquelles il ne peut se soustraire.
De retour dans sa chambre, il s’appuie des deux mains sur la plaque de marbre du meuble de toilette et se regarde dans le miroir : ses cheveux blonds sont tout emmêlés, il a l’air exténué. Il verse de l’eau de la cruche dans la bassine pour se laver le visage, passe à plusieurs reprises ses doigts mouillés dans sa chevelure puis se peigne en dessinant une raie sur le côté.
C’est déjà mieux. Il a les yeux vitreux, quelques vaisseaux ont éclaté dans le gauche. Il repose le peigne et, à l’instant où la corne heurte le meuble, il lui revient tout à coup à l’esprit qu’aujourd’hui, lundi de Pentecôte, il a un rendez-vous – il en a convenu hier avec Sophia, littéralement entre deux portes, car les garçons étaient restés entre eux à l’auberge, les filles n’étant pas admises.
Son pouls s’accélère.
— Merde, grogne-t-il, essayant fébrilement de se rappeler l’heure et le lieu.
Il a un trou de mémoire et les Wely n’ont pas le téléphone. Au moment d’enfiler sa chemise qu’il a prise sur le montant du lit, il constate que celle-ci empeste la fumée du feu de camp ; il la jette dans un coin, va en chercher une propre dans l’armoire, marque une hésitation : elle n’a pas été repassée. C’est Grete qui est censée s’occuper du repassage mais, bien évidemment, elle n’en a aucune envie.
— Quelle garce, fulmine-t-il en enfilant malgré tout la chemise, et sitôt chaussé de ses bottes et de ses éperons, il prend la direction des latrines.
Il passe devant la cuisine où le calme est revenu, sort de la maison en passant par le grand salon puis traverse la cour pour rejoindre le porche où se trouvent les fosses d’aisances. Il a les jambes en coton, se précipite dans l’un des obscurs cabinets. Les interstices entre les lattes laissent passer un peu de lumière et son regard, posé sur les lambeaux de journaux qu’il a piochés sur la pile de papier, s’arrête sur une annonce accompagnée de la photo d’un mannequin bien proportionné qui relève des deux mains sa magnifique chevelure bouclée ; en dessous il est écrit : Pour une dégaine qu’on dégrafe, choisissez les gaines de Graff.
Wilhelm pousse un gémissement : si seulement il savait à quelle heure ils se sont donné rendez-vous… Il a encore l’impression de tournoyer avec Sophia sur la piste de danse, un bras passé autour de sa taille ; tout comme il se souvient du regard réprobateur qu’elle lui avait lancé lorsque sa main s’était retrouvée sur ses fesses, en fait ce n’était pas une erreur, il n’avait tout simplement pas pu résister à la tentation de sentir le galbe de ses formes sous ses doigts. Plus ils dansaient, plus il l’avait attirée à lui, et elle n’avait opposé aucune résistance, laissant même tomber sa tête contre sa poitrine. Quel délice, d’autant plus que Sophia dansait avec la légèreté d’une plume et se laissait guider avec la même aisance ; ils n’avaient qu’à aller se faire voir, ses amis toujours prompts à la raillerie. C’était comme une ivresse, une ivresse qui, en plus, ne coûtait pas le prix qu’il paie à présent pour avoir trop picolé : nausées, vertiges et une fatigue qui l’enserre dans ses griffes osseuses.
Comme il aurait aimé l’embrasser, la fille du garde forestier…
À cet instant, on tambourine à la porte, des coups si fort que les trous percés dans les lattes se mettent à tousser de la poussière de bois. Arraché à sa transe, Wilhelm rend le morceau de journal à son ultime destination. De nouveaux coups, puis une voix qui s’exclame :
— Tu es là, Willem ? Sors, je crois qu’il y a un goret qui a crevé.
C’est Josef.
— Une minute, grogne Wilhelm.
— Quoi ? s’indigne Josef.
Wilhelm se met à crier :
— Une minute ! On peut pas chier en paix, bordel ?
Ce bref accès de colère lui donne de nouveau le tournis.
— Le porcelet a l’air raide mort, insiste Josef, qui attend devant la porte.
— Bah, dans ce cas, y a rien qui presse.
— Willem ? Tu viens ?
Le jeune homme fait claquer ses bretelles sur ses épaules. En sortant des cabinets, il est ébloui par le soleil mais la chaleur lui fait du bien : le soleil, il est comme Sophia, quant aux latrines, étroites et lugubres, elles sont à l’image de cette maudite ferme, et puis il y a aussi les caprices de sa sœur, les lamentations de sa pauvre mère, et son frère, ah, lui, il a décroché le coquetier puisqu’il passe des semaines entières à se faire dorloter et choyer chez l’oncle et la tante, pendant que lui, Wilhelm, doit diriger la ferme. Ce ne sont pas quelques menus travaux qui le tueraient, le petit Bruno, âgé de dix ans, mais sa mère, sans cesse sur la brèche, n’a pas envie de l’avoir dans les pattes. Ce gamin a vraiment de la chance, Wilhelm l’envie ; lui aussi aimerait être encore petit même si, bien sûr, il n’aurait alors pas eu la possibilité de danser avec Sophia.
— Bon, qu’est-ce qu’il y a, Josef ? grogne-t-il. Il est mort ou pas, ce porcelet ?
— Viens voir.
Josef, une tête et demie de moins que Wilhelm, ouvre la marche en passant sous le porche qui mène à la cour. Il dit par-dessus son épaule :
— Avec Martin et Pawel c’était mieux, ils m’aidaient, eux. Et puis les Ukrainiennes, elles étaient toujours très gentilles. Ils sont où maintenant ?
— La guerre est finie, répond Wilhelm, tu le sais, ça, quand même. Ça fait longtemps qu’ils sont rentrés chez eux.
— Et le chef, c’est quand qu’il rentre ? veut savoir Josef. Pour lui aussi, la guerre est finie.
Lorsqu’il se retourne de nouveau, il a les yeux qui papillotent, Wilhelm ne peut s’empêcher de se demander s’il a conscience que la stérilisation contrainte dont il a fait l’objet pour “débilité congénitale” a été menée à l’instigation de son chef. Josef continue d’avancer en trottinant, traverse la cour en direction de la porcherie, sans laisser entrevoir qu’il était au courant ou en voulait au senior. Depuis son opération, qui a eu lieu six ans plus tôt, il va se cacher chaque fois que le docteur Fröbe vient à la maison, et toujours dans la porcherie. Wilhelm ne sait pas quoi en penser. Josef n’est sûrement pas débile et ce n’est pas de sa faute s’il ne sait ni lire ni écrire ; il n’y avait tout simplement personne pour lui apprendre à aller sur le pot et l’envoyer à l’école. Sa tête, où Sophia occupe la plus grande place, cogite encore ; il chasse les pensées malsaines, et les voilà déjà dans la porcherie.
L’odeur âcre qui sature l’air, c’en est trop pour Wilhelm – il se sent à deux doigts de vomir.
Les bêtes grognent dans leurs enclos. Deux d’entre eux, au fond de la porcherie, sont équipés de lampes chauffantes rouges ; c’est là que logent les truies et leurs petits. Josef marche toujours en tête, mais il a ralenti le pas car le sol dégage de l’humidité. Ils s’arrêtent devant l’enclos du fond et Josef montre la truie avec ces cinq porcelets en train de téter en poussant de petits couinements.
— Mais ils sont tous en parfaite santé, murmure Wilhelm, encore aux prises avec la nausée.
L’endroit lui inspire du dégoût : le plafond bas garni de madriers où l’on voit des brins de paille dépasser des fissures car au-dessus se trouve une réserve de foin ; les cloisons humides dont le crépi est tout bosselé ; les auges couleur de sang coagulé, garnies de leurs treillages de bois ; les tas de fientes sous les nids d’hirondelles ; les toiles d’araignées sales et les mouches qui se posent sans vergogne sur ses joues. Wilhelm ne se sent pas à sa place. Comment, se demande-t-il, une fille aussi raffinée que Sophia Wely pourrait-elle aimer quelqu’un qui passe ses journées à trimer dans cette satanée porcherie et rentre chez lui en puant le cochon ? Le désespoir supplante sa nausée – qui resurgit néanmoins lorsque Josef déclare :
— Mais tu ne vois pas, Willem ? Là, sous son dos. C’est mort, ça, non ?
Dans la lumière rougeâtre de la lampe chauffante, Wilhelm distingue une petite boule livide, à la fois enfouie sous la truie et recouverte de paille. Puis, ouvrant grands les yeux, il découvre une petite queue en tire-bouchon et une extrémité figée, sans doute une patte arrière.
— Oh, flûte, murmure-t-il.
— Faut virer ça, dit Josef.
— C’est pour ça que tu m’as fait venir ? Tu aurais pu le faire toi-même ! aboie Wilhelm.
Josef lève vers lui un regard contrit, hausse les épaules. Wilhelm, qui ne porte pas la tenue adéquate pour aller dans une porcherie, passe ses longues jambes par-dessus le treillage et s’approche de la truie qui émet des grognements de panique. Les porcelets arrêtent de téter pendant quelques instants mais s’y remettent aussitôt, leur soif étant plus forte que la peur. Wilhelm se plante derrière la truie pour observer la pauvre petite chose qui, à la lueur de la lampe, paraît toute rose comme si elle était en vie, et pourtant elle est morte, étouffée sous sa mère, écrasée par sa mère. Ce n’était pas un acte prémédité ; la truie a eu six petits et ne peut avoir un œil sur chacun. Peut-être celui-là était-il trop téméraire, peut-être trop faible aussi, et les faibles, il faut qu’ils périssent, c’est la loi, en tout cas d’après son chef d’unité aux Jeunesses hitlériennes, qui leur avait enfoncé ce précepte dans le crâne, et puis d’autres du même genre.
— J’ai besoin de la fourche, dit-il à Josef.
Celui-ci va dans la réserve de nourriture et revient avec la fourche à quatre dents qu’il lui tend par-dessus le treillage. Wilhelm la saisit et fait couler sa main fermée le long du manche usé jusqu’à ce qu’il transperce la litière et heurte le sol de pierre. Puis il prend son courage à deux mains, saisit la patte du porcelet et tire dessus – en vain. Wilhelm pose la fourche contre le mur, s’approche de la truie et tente de déplacer son corps pesant en le poussant avec ses jambes.
— Allez, grogne-t-il, bouge-toi, la grosse ! Il pousse à nouveau, un effort qui ravive sa migraine.
La truie demeure immobile, les cinq porcelets continuent de téter activement. Wilhelm plonge la main dans la paille souillée d’excréments, saisit le cadavre des deux mains et tire de toutes ses forces, toujours en vain. Il se redresse, de la sueur perlant sur son front.
— Ah, la grosse, ce que tu peux être têtue, grogne-t-il en prenant la fourche.
Puis il se retourne un instant et voit Josef planté dans le grand vestibule, les yeux écarquillés.
— Bon Dieu, mais viens m’aider, Josef ! crie Wilhelm.
Josef secoue la tête puis ôte sa casquette et passe la main dans ses cheveux.
— Non, Willem, non, murmure-t-il. J’aime pas toucher ce qui est mort. Ça me file la chair de poule.
Wilhelm pousse un soupir irrité. Puis il se met à piquer le dos de la truie avec les quatre dents de la fourche. Elle émet un grognement, tourne brusquement la tête, faisant vibrer ses petites oreilles, mais ne fait aucun effort pour bouger. Wilhelm pique de nouveau, plus fort cette fois-ci. Avec un couinement strident, la truie se dresse sur ses pattes, manquant d’écraser les autres porcelets. Ceux-ci se mettent à courir partout dans leur enclos, Wilhelm a enfin le champ libre.
Le porcelet étouffé apparaît sous ses yeux, son petit groin, devenu bleuâtre, paraît violet à la lueur de la lampe chauffante. Ses yeux sont éteints, une de ces pattes avant est tordue. Wilhelm veut prendre la bête, mais au moment de se baisser, il est envahi de nausées. Il tournoie sur lui-même, fait deux pas maladroits en avant et se met à vomir devant le mur. Puis plié en deux, les mains posées sur les genoux, il est saisi d’un haut-le-cœur et expulse un second jet de vomi nauséabond. Les porcelets virevoltent autour de lui, la truie grogne en le fixant de son air renfrogné. Lorsque Wilhelm ôte les mains de ses genoux, son beau pantalon est couvert d’excréments.
— Nom de nom ! jure-t-il en regardant ses mains souillées.
Puis il crache, prend une profonde inspiration, saisit la fourche et glisse les dents sous le porcelet mort. Il s’aide du pied pour pouvoir le soulever correctement, et quand il se redresse, blanc comme un linge, un goût de bile dans la bouche, il lance un regard noir à Josef.
— Tiens, prends ça, dit-il. Je peux pas sortir avec ce truc dans les mains.
Josef le déleste de la fourche tout en tenant le cadavre le plus loin possible de son corps. Il fait une grimace de dégoût.
— On a les jetons d’un porcelet mort ? dit Wilhelm d’un ton moqueur. Tu es un vrai gaillard, toi. Vas-y, donne.
Il sort de la porcherie, le porcelet gisant sur les dents de sa fourche. Lorsqu’en se retournant une dernière fois, il voit la truie se jeter sur son vomi, il doit faire un effort pour réprimer un haut-le-cœur. Il jette le cadavre sur le tas de fumier, le recouvre de quelques pelletées de déjections fraîches.
— T’as pas une clope ? demande-t-il à Josef.
Celui-ci sort un bout de cigarette tordu de la poche de poitrine de sa veste et le tend à Wilhelm, lui donne du feu.
— Oh, nom de Dieu !
Wilhelm lâche ces mots en même temps que son premier panache de fumée.
— Pauvre petite chose.
Josef hoche la tête.
— La grosse, dit-il, c’est une sacrée garce. (Il allume lui aussi une cigarette.) Bah, elle en a encore cinq, des petiots.
Ils regardent l’un et l’autre le lisier qui recouvre le porcelet. Une petite créature reposant dans une tombe de litière souillée de merde. Un jour ou l’autre, il finira dans le champ et les corneilles ou les renards viendront se repaître de son cadavre. C’est comme ça, on peut difficilement enterrer cette bête au cimetière et lui dresser une sépulture. Wilhelm baisse les yeux sur sa cigarette. Il n’est pas évident de dire si c’est à cause du tabac, mais en tout cas, il se ressaisit, il a les idées plus claires. Et puis il a purgé son estomac, ce qui lui procure une sensation de légèreté. Sauf que maintenant, il est dégoûtant à voir, avec sa cigarette fichée entre ses doigts tout sales. Il la laisse tomber par terre, l’écrase et dit à Josef :
— Je rentre. Il faut que j’aille me laver et me changer.
Josef, fumant avec délectation, acquiesce.
Avant de regagner la maison, Wilhelm laisse errer son regard sur le tas de fumier et l’étable, sur les arbres du verger et le pâturage derrière lequel passe la voie ferrée. Et plus loin, il voit les prés qui scintillent au soleil et, par-delà la rivière, le village voisin, sous la voûte d’un ciel bleu strié de lambeaux de nuages indolents. Comme c’est paisible, songe-t-il. La guerre est finie depuis longtemps, les chiens du village ont cessé d’imiter de leurs aboiements la sirène des attaques aériennes qui, inaudible pour l’homme, retentissait à Hanovre, à quarante kilomètres de là. Wilhelm, les yeux fixés sur ses chaussures et ses vêtements souillés, est furieux contre son père mais il en a aussitôt honte car ce n’est pas de son propre gré que son paternel est devenu prisonnier. Il n’empêche que son absence pèse, et ce, depuis bientôt dix ans. Sans les photos, il y a bien longtemps que Wilhelm aurait oublié à quoi il ressemble ; il n’a déjà plus sa voix dans l’oreille.
En sortant du porche, il prend à droite, passe devant l’écurie et entre dans le grand vestibule.
C’est dans un coin de cette vaste pièce qu’il avait fabriqué ses fusils en bois, il a l’impression que c’était il y a une éternité, à une époque où il était obligé de donner des coups de main mais n’avait pas encore de responsabilités. Il regarde l’établi tout en désordre et couvert de toiles d’araignées lorsque la porte du couloir d’entrée s’ouvre. Puis une exclamation.
— Oh, Willem, mais dans quel état tu t’es mis ?
C’est grand-mère Kruse, qui le regarde avec de grands yeux.
— Tes beaux habits de fête. Tout salopés ! Mais qu’est-ce que tu as fait ? Aujourd’hui, c’est la Pentecôte.
Comme si les jours fériés avaient déjà eu un impact sur le travail, songe Wilhelm. Il dit :
— Il a fallu que j’aille enlever un porcelet mort dans la porcherie.
— Oh là là, la truie en a écrasé un ? Soit, mais ce n’est pas une raison pour te salir comme un petit garçon !
Il en reste tout penaud, son regard se vide puis il ressent une douleur dans le dos comme s’il avait chargé tout seul une charretée de foin.
— Josef ne voulait pas le faire, répond-il, alors c’est moi qui ai dû m’y coller.
Il se frotte les reins.
Grand-mère Kruse a beaucoup maigri avec l’âge. Elle a un aspect maladif et son nez, autrefois gros et rond, est désormais effilé tel le bout d’une racine de betterave. Peut-être pressent-elle qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre, mais elle veut tenir jusqu’au retour de son gendre – elle ne pourra, dit-elle, mourir en paix que lorsqu’il sera revenu.
— Tant que ton père sera absent, c’est toi l’homme de la maison, Willem, déclare-t-elle. Il faut que tu sois un modèle, surtout pour ta sœur et ton frère.
L’homme de la maison… Ces mots, il se les entend sans cesse répéter, aussi bien par ses grands-parents que par sa mère, et ils commencent à lui sortir par les oreilles. Il a fait une croix sur le lycée afin de pouvoir se consacrer entièrement à la ferme, et il fait ce qu’il peut, mais parfois il aurait juste envie de faire la noce avec ses amis ou de voir Sophia… Cette pensée lui donne des frissons. À quelle heure ont-ils rendez-vous ? Et à quel endroit ? Comment a-t-il pu l’oublier ? Furieux contre lui-même, il demande avec un désespoir quasi enfantin :
— Il est quelle heure, grand-mère ?
Elle fait une grimace, comme prise de douleurs.
— On va bientôt manger, bougonne-t-elle. J’ai cuisiné pour tout le monde.
Midi et demi. C’est l’heure du déjeuner. À quatre heures, c’est le café, à sept, le souper. Le petit déjeuner est prêt à six heures. Tel est l’ordre éternel, irrévocable.
En posant de nouveau son regard sur grand-mère Kruse, immobile, les lèvres crispées, Wilhelm remarque à quel point elle ressemble à sa mère, surtout quand celle-ci est soucieuse.
— Ça ne va pas, grand-mère ? demande-t-il. Je peux t’aider à faire quelque chose ?
— Oh, que non ! dit-elle avec colère. Va te changer. Et lave-toi. Tu ne peux pas te présenter à table dans cet état. Et puis… (elle se redresse et le fixe de ses yeux gris-bleu, troubles) il faut que tu sois raisonnable. Laisse tomber la fille du garde forestier. Elle n’est pas pour toi. Elle n’a pas de terres. Elle n’a pas d’argent. Elle ne vaut point mieux qu’une réfugiée.
Wilhelm se fige. Il est rouge cramoisi.
— Mais…, balbutie-t-il, c’est pas du tout…
Après un bref silence, il demande :
— Qui t’a raconté ça, au juste ?
— La mère de Horst. À la boulangerie.
— Bulitta ? Le salaud. Ah, il va m’entendre, celui-là !
— Alors, c’est vrai ? (Sa grand-mère agite l’index.) Ça, je te préviens tout de suite, ça ne va pas plaire à ton père. S’il a vent de cette histoire, attends-toi à passer un sale quart d’heure, Willem.
Il reste abasourdi quelques instants puis il éclate de colère :
— Mais qu’est-ce que vous me voulez tous, à la fin ? Il va toujours falloir que je file doux, c’est ça ? Et puis il est où, mon père ? En Pologne, derrière les barbelés, et ce, depuis quatre ans parce qu’il tenait absolument à repartir à la guerre, mon père. L’homme de la maison, c’est moi, c’est ce que vous n’arrêtez pas de dire, pas vrai ? Eh bien, en tant qu’homme, je fais ce qui me convient.
Maintenant il se sent adulte, d’autant plus qu’il a l’impression de devoir défendre Sophia. Et la colère qui bouillonne de nouveau en lui réveille enfin sa mémoire : à trois heures à côté de l’étang ! Le voici soudain réconcilié avec tout, ses maux de dos s’envolent comme par magie.
— Je vais me changer, grand-mère, dit-il et, passant devant elle, il se glisse à l’intérieur de la maison.
— Pense à ce que je t’ai dit ! lui crie-t-elle en se retournant mais il est déjà presque arrivé à l’étage.
Herta Kruse reste plantée derrière le seuil du vestibule, pliée en deux car il y a quelque chose en elle qui lui fait mal ; son regard erre dans cet espace haut et sombre – qu’est-elle venue faire ici ? Elle ne sait plus. Alors elle retourne à la cuisine car, pour délester sa fille, c’est elle qui se charge de préparer les repas. Quant à son mari, il passe ses journées couché sur le canapé. Ah, ces hommes, ils ont la belle vie, se dit-elle en prenant la cuillère pour remuer la soupe à la queue de bœuf.
— La petite Wely, murmure-t-elle d’un ton renfrogné lorsqu’elle entend Wilhelm faire du bruit à l’étage. Il va y avoir de la bisbille, le gamin va en prendre pour son grade.
Après le déjeuner, Wilhelm va de nouveau s’allonger afin de chasser définitivement sa migraine. Il regarde plusieurs fois sa montre comme s’il craignait qu’elle rende l’âme. Une heure et demie. Il somnole.
Le repas était succulent, surtout le rôti de porc, mais l’ambiance morose. Sa sœur était de mauvaise humeur, la mère murée dans le silence ; les grands-parents Kruse – grand-mère Leeb est en visite chez sa fille – étaient également taciturnes, tout comme Wilhelm. Josef a été le seul à ne pas ouvrir la bouche que pour manger, mais comme personne ne semblait intéressé de savoir si ce que Castor, le bœuf, avait sur la fesse gauche était un furoncle ou juste un abcès, il s’était tu à son tour.
Le silence et la morosité sont la règle. Quand, se demande Wilhelm, a-t-on ri pour la dernière fois dans cette maison ? Il ne se souvient plus. Boulot, déjeuner, boulot, souper.
Comme si le but de la vie était d’ingérer les aliments nécessaires au travail.
Dans les brumes de l’ivresse, il voit Sophia en train de danser, blottie dans ses bras. Son visage est rayonnant, ses yeux, verts comme la forêt, pétillent de joie. C’est vrai qu’elle est toujours gaie, et chic en plus, bien que sa mère soit sans doute obligée de compter chaque sou. Elle ne se départit jamais de sa bonne humeur et sa présence le libère de son train-train. Il souhaite que son père revienne enfin, pour le décharger d’une partie du travail, mais dans ses moments d’abattement, il se surprend à avoir des pensées complètement différentes, pour ainsi dire blasphématoires, comme celle où il se dit que son senior, désormais absent depuis si longtemps qu’il semble n’avoir jamais existé, aurait mieux fait de mourir au combat, comme ça personne n’aurait eu à se réfugier dans l’espoir, la peur et l’attente.
Wilhelm se tourne sur le dos, regarde de nouveau sa montre. Deux heures et cinq minutes. À trois heures moins dix, il enfourchera sa bicyclette et pédalera à toute vitesse jusqu’à l’étang, situé à l’ouest du village, à la lisière des champs.
Soudain, des bruits parviennent jusqu’à lui. Il met un certain temps pour comprendre que ce sont des pleurs. La mère ! songe-t-il aussitôt. Il saute à bas du lit, dévale l’escalier. S’arrête quelques instants au milieu du couloir pour écouter de nouveau puis entre brusquement dans le petit salon. Sa mère est blottie sur le canapé dont le dossier sert non seulement d’appui, mais se termine aussi, un mètre et demi plus haut, en une étagère flanquée de têtes de renard en bois sculpté. Ce monstre capitonné couleur vert de mousse fait paraître sa mère minuscule. Elle est appuyée sur l’un des accoudoirs, le visage enfoui dans ses bras. Sur la table il y a une bouteille d’esprit de mélisse Klosterfrau et le sucrier en porcelaine, et, à côté, une cuillère à soupe posée sur une enveloppe dont dépasse une lettre. En passant devant, Wilhelm reconnaît l’écriture de son père. Fulminant intérieurement, il s’avance vers sa mère, qui lève la tête et le regarde de ses yeux gonflés.
Wilhelm s’assied à l’autre bout du canapé.
— Qu’est-ce qu’il y a, maman ? demande-t-il.
— Ah, mon garçon…
Elle triture son mouchoir.
Il lui prend la main et la caresse.
— Toujours des reproches, dit-elle en désignant la lettre. Mais qu’est-ce que je fais de mal ?
— Maman, dit-il avec tendresse, père est en captivité, il ne peut pas avoir un œil sur tout.
— Je ne lui ai jamais suffi. Il aurait épousé Gerda Derking si elle avait eu des terres. Ou de l’argent. Gerda est plus intelligente et plus fringante que moi.
Sur son visage se dessinent les mêmes rides d’inquiétude que sur celui de grand-mère Kruse ; sous l’effet de la pesanteur, ses traits donnent l’impression de s’affaisser vers le bas.
Wilhelm, tiraillé entre sa compassion pour sa mère et sa colère envers son père, lui enserre la main droite, usée par le travail, et déclare :
— Il peut s’estimer heureux que tu fasses tenir la baraque. Qu’est-ce qu’il a donc encore à râler, ce salaud ?
— Je t’interdis de parler comme ça de ton père.
— Pourquoi ? Il est injuste. Avec toi, j’entends. C’est de sa faute s’il est encore derrière les barbelés. Il avait le choix, maman.
— Oui, oui, soupire-t-elle, et son regard erre dans la pièce. Tu as sans doute raison.
Puis elle est prise d’un nouvel accès de larmes, déclenché par la vue de l’étagère de la crédence, de la porcelaine fine à petites fleurs et liseré doré, un cadeau de mariage de sa sœur.
— Ah, Willem, dit-elle. Parfois je n’en peux plus. Et, en plus de ça, Grete qui ne sait pas se tenir…
Elle retire sa main de celles de Wilhelm, s’avance vers la table pour prendre une cuillérée d’esprit de mélisse qu’elle accompagne comme d’habitude d’un morceau de sucre afin de l’adoucir. Au bout d’un moment, elle se rassied sur le canapé, laissant sa tête tomber sur l’épaule de son fils aîné.
— Ah, Wilhelm, murmure-t-elle, qu’est-ce que je ferais sans toi ?
Il l’enlace de son bras et, tout d’un coup, il se sent de nouveau très adulte. Il faut qu’il la soutienne et la protège, dût-il pour cela se briser le dos à la tâche. Dès qu’il remarque qu’elle s’est un peu calmée, il se défait de son étreinte en lui caressant encore la tête, se lève du canapé et saisit la lettre que, dans son élan de colère, il chiffonne en boule.
— Non ! s’écrie sa mère. Ton père veut que nous conservions ses lettres. Il met un numéro à chacune. S’il en manque une, il s’en rendra compte.
Wilhelm, à son corps défendant, défroisse le papier du plat de la main. Qu’est-ce qu’il s’imagine, son père ? Se croit-il vraiment capable de juger de l’extérieur ? Son regard tombe sur un paragraphe de la lettre posée sur la nappe brodée :
Ces gentilles lettres que nombre de mes camarades ici reçoivent
de leurs femmes, elles sont tellement pleines de cœur, de chaleur et d’émotion que j’en aurais parfois envie de pleurer.
Dans tous les domaines il faut trouver des petits plaisirs
compensatoires, je n’ai dit à personne comment je me sens. Pourquoi en est-il ainsi, à qui la faute ? Je t’ai déjà écrit des lettres, profondes, riches, et je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression qu’elles prennent la poussière quelque part dans un coin sans que tu les aies comprises. Jamais tu ne m’as laissé entendre que tu faisais des efforts pour t’adapter un peu à moi. En voici aujourd’hui les effets, peut-être même les limites. Cela a assez duré…
Wilhelm frappe la lettre du plat de la main. Oui, ça suffit. Qu’est-ce qu’il veut, le paternel ?
Ils se démènent comme des forcenés pour faire marcher la ferme, et lui se plaint d’être incompris ? C’est lui, son père, qui ne comprend rien. Il se tourne vers sa mère et lui dit :
— Fais pas attention à ces conneries, maman. Il connaît rien à rien.
Il secoue la tête d’un air dégoûté, jette un œil à sa montre : trois heures moins le quart.
— Tu repars déjà, mon garçon ?
Käthe Leeb se lève à son tour. Elle glisse son mouchoir dans la poche de sa blouse, noue son foulard à son menton.
— Oui. J’ai… un rendez-vous, répond-il d’un ton évasif.
Sa mère pose une main sur sa joue et lève les yeux vers lui.
— Avec une fille ? demande-t-elle et il croit déceler une certaine acrimonie dans sa voix.
Il tourne autour du pot, dansant d’un pied sur l’autre.
Le regard de sa mère se rembrunit.
— Ne te laisse pas embobiner, Willem, l’avertit-elle. De nos jours, les filles n’ont plus aucune morale. Il ne faudrait pas que… (elle marque une courte hésitation) que tu te retrouves à te marier comme ton grand-père Leeb. Ne te laisse pas gâcher la vie.
Wilhelm hoche la tête, troublé. Il ne peut pas en vouloir à sa mère mais il est agacé – Sophia a de la morale, elle ne “gâcherait” la vie de personne. Mais qu’est-ce que c’est que ces discours ? D’abord grand-mère Kruse, maintenant sa mère. Le prendraient-ils tous pour un toqué ?
— Maman, je sais très bien ce que je fais, répond-il, peinant à dissimuler son irritation.
Elle prend un air consterné, presque inquiet.
— Oui, Willem, je sais que tu es un bon garçon. Allez, va donc.
Elle remet la lettre du père dans l’enveloppe puis la range avec les autres dans la boîte qu’elle va poser dans le bas du buffet.
Lorsque Wilhelm referme la porte derrière lui, sa colère envers son père grossit jusqu’à former une boule qui pèse lourdement sur son estomac.
La bicyclette, dont grand-père Leeb se servait déjà pour aller au village, est appuyée contre un pilier du grand vestibule. Wilhelm doit d’abord essuyer la poussière sur la selle, le guidon lui aussi est tout sale, comme il le constate en le prenant dans ses mains. Trois heures. Il va être en retard et cela le met en rage. On n’arrête pas de lui répéter qu’il est l’homme de la maison alors qu’il n’est pas son propre maître, on le traite comme un bleu : pas mieux qu’une réfugiée… Les filles d’aujourd’hui…
Quelle journée !
Les choses ne peuvent que s’améliorer, songe-t-il une fois dehors, en sautant sur sa selle. La ferme est située en contrebas de la route et le chemin pour y accéder est tellement raide que même les bœufs ont souvent du mal à tirer leurs chargements. Chaque fois que Castor et Pollux manifestent des signes de faiblesse, Josef pique une colère parce qu’il se sent blessé dans sa fierté envers ces bêtes, il se met alors à jurer comme un charretier et à leur tordre la queue pour leur redonner de l’allant.
Wilhelm a lui aussi une baisse de régime tandis qu’il grimpe la côte, sans doute un dernier effet de sa nuit bien arrosée, mais ensuite il pédale si vite sur les pavés que sa vieille bécane brinquebale dans un bruit de ferraille. En arrivant au niveau de la forge, il tourne à gauche et, une fois dépassées les dernières maisons, il aperçoit, à l’orée des champs, l’étang bordé de bouleaux. La plupart des villages possèdent des bassins comme ça, ils servent de dépotoir où l’on jette tout, y compris les meubles et les outils défectueux. Le père Frieling y a fait disparaître tout un manège à chevaux. Depuis longtemps, Wilhelm voudrait savoir ce qui se cache là, sous le sable et la terre. Tout en cahotant sur le chemin de terre, il imagine ce qu’il trouverait s’il y plantait sa bêche : des artefacts en état de décomposition ou rouillés, des ossements, un écrin contenant des lettres d’amour, des secrets condamnés à pourrir sur place…
Soudain, sa roue avant heurte un nid-de-poule. Le choc lui fait lever le regard au ciel et là, il voit des nuages noirs se former vers le sud-est, au-
dessus du Brocken 2. Mais ils sont encore loin, l’étang est en plein soleil, tout comme une petite silhouette. Son cœur fait un bond dans sa poitrine, cela ne peut être que Sophia ! Elle l’attend, les bras croisés dans le dos, et le regarde avec un sourire descendre de bicyclette.
— Excuse-moi, dit-il, tout essoufflé, mais à la maison… J’ai été retenu.
— Tu es un paysan, toi, répond-elle. Tu n’es pas obligé d’être ponctuel comme un maçon.
Wilhelm a un petit rictus.
— Nom d’un chien ! dit-il. Il y a des moments où ma famille me court vraiment sur le haricot, tu n’as pas idée.
Sophia, debout devant un bouleau dont le feuillage printanier danse dans la brise, est ravissante dans sa robe cintrée à carreaux rouges et blancs, et il le lui dit après une brève hésitation.
Son compliment lui fait plaisir. Si, depuis la réforme monétaire, les magasins sont de nouveau approvisionnés, chez elle, en revanche, on est à court d’argent, raison pour laquelle elle a confectionné elle-même sa robe avec du linge de lit qu’Annemarie Haarstick, une amie de sa mère, avait mis de côté. Elle aurait préféré de la toile de lin fine de couleur blanche mais celle-ci a toujours été réservée aux seuls paysans ; les étoffes grossières quadrillées, c’était pour les domestiques. Mais elle est néanmoins satisfaite de son travail, d’ailleurs elle aime bien la couture, ce qu’elle crée et coud elle-même ayant plus de valeur à ses yeux que la robe de prêt-à-porter la plus chère qui soit.
Wilhelm pose son vélo contre un arbre.
— On ne peut jamais avoir la paix, même un jour férié, murmure-t-il.
Mais dès l’instant où il se tourne de nouveau vers Sophia, il éprouve un sentiment d’apaisement, comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
— On va parler d’autre chose, dit Sophia.
— D’accord, répond-il, puis, se tenant à une distance pudique l’un de l’autre, ils s’en vont se promener dans la campagne.
À leur droite s’élève le Lahberg aux épaules plantées de peupliers, au fond se découpe la silhouette du Harz. Ils prennent la direction de la forêt où Wilhelm a passé la nuit à biberonner, et il lui vient cette pensée : c’est trop con. C’est là-bas qu’on aurait dû se retrouver. Ici, on est exposés à tous les regards… Il dit à haute voix :
— Je parie que les anciens sont encore en train de cuver.
— Dans le Gräwig ? Sophia rit. Ils ne sont pas rentrés chez eux ?
— Ils étaient pleins comme des outres. On aurait dû les traîner, mais personne n’avait envie de le faire.
— Au fait, pourquoi cette forêt s’appelle Gräwig ?
— Bonne question
Wilhelm réfléchit, le regard concentré sur les aspérités du chemin.
— Peut-être que ça vient de “gräflich”3, vu qu’elle a longtemps appartenu au comte. Ou bien… (il lève les yeux) de “Gräwing”. Un terme ancien pour désigner un blaireau.
— Le bois aux blaireaux, dit-elle. C’est joli comme nom.
— Bon, répond Wilhelm, ce n’est qu’une hypothèse.
Sophia lève les yeux et lui sourit.
— Heureusement que tu ne fais pas partie de ces gens qui prétendent avoir réponse à tout.
— Vraiment ?
— Oui, vraiment, confirme-t-elle et elle lui prend un instant la main.
Wilhelm rougit et fixe son regard sur le champ. Il met un certain temps à comprendre que celui-ci appartient à sa famille ; les jeunes pousses issues des graines d’orge qu’il a semées forment un grand tapis d’un vert tendre. C’est ici qu’il labourait autrefois, avec ses orteils fraîchement opérés. Une fois qu’ils sont arrivés à la lisière de la forêt, Sophia lui montre un mirador de chasse en disant :
— Allez, on grimpe.
En haut, il n’y a pas beaucoup de place et ils sont assis l’un contre l’autre. Cette proximité, quoique ardemment désirée, paralyse Wilhelm et il demeure silencieux.
— Formidable, cet affût, fait Sophia au bout d’un moment. Ça te dirait d’aller à la chasse ?
Il s’éclaircit la voix.
— Je ne crois pas que ce soit mon truc, répond-il. Mon père chassait mais maintenant ses fusils sont dans la fosse à purin.
— Sérieux ?
— Oui. C’est ma grand-mère qui les a jetés dedans, avant l’arrivée des Amerlots.
Sophia éclate de rire.
— Mais elle est épatante, ta grand-mère. (Et elle ajoute :) Quelle horreur, les armes. C’est une bonne chose d’avoir fait disparaître ces machins-là.
Elle détache une feuille du chêne sous lequel ils sont assis et la roule sur elle-même, regarde à travers comme s’il s’agissait d’une minuscule longue-vue.
Wilhelm a un rire gêné. La cuisse de Sophia est posée contre la sienne et il la sent qui brandille les jambes. Le poids qui l’oppressait se dissipe comme par magie tandis qu’il est assis sur le mirador à côté de la fille du garde forestier qui sent si bon dans sa robe amidonnée rouge et blanc. Elle a des petits cheveux qui frisottent dans la nuque, quelques mèches châtain flottant dans la brise. Au village, il n’est pas de fille qui soit plus jolie, plus agréable, plus coquette, plus gaie. Sa présence à elle seule le revigore. Et c’est parce que cela fait bisquer sa grand-mère que sa mère se sent obligée de le mettre en garde ? Comme c’est ridicule ! Elles finiront par se rendre à l’évidence que Sophia est une jeune fille formidable, et il en sera de même pour son père. Qui ne tomberait pas sous son charme ?
Wilhelm, ravi, sourit sous cape, sans remarquer que Sophia l’observe.
— Ah, te voilà qui souris !
— Comment ça ? fait-il, surpris. Parce que je fais toujours la tête, c’est ça ?
— Tu as souvent l’air renfrogné. (Elle fait une grimace pour le taquiner.) Et ça ne te va pas du tout.
Il hausse les épaules.
— J’ai tellement de boulot. Et puis mon père qui est encore en captivité.
— Les journaux parlent de plus en plus de ces prisonniers rapatriés, dit Sophia. Il va bientôt rentrer, c’est sûr.
Wilhelm hoche la tête. Puis il lâche :
— Lui aussi il va t’apprécier !
Sitôt qu’il se rend compte de ce qu’il a dit, son visage étroit s’empourpre et il commence à se tortiller, embarrassé, ce qui, vu le peu d’espace dont ils disposent, accentue leur contact physique. Sophia ressent de la gêne à son tour. Elle tripote sa robe, se détourne pour regarder les champs qui séparent la forêt du village. Au bout d’un moment, elle dit :
— Moi aussi je t’aime bien.
Elle continue de regarder droit devant elle, mais les commissures de ses lèvres se relèvent en un sourire.
Une buse variable qui décrit des cercles au-dessus des champs suspend brusquement son vol.
Wilhelm l’observe afin de concentrer son attention sur autre chose. Il n’ose réfléchir plus avant à ce que Sophia vient de lui dire car il n’a pas envie de se bercer de faux espoirs, mais il n’empêche que quelques battements de cœur plus tard, il est envahi d’une joie irrépressible. Lorsqu’enfin il passe un bras timide autour de sa taille, elle laisse tomber sa tête contre son épaule. La buse recommence à tournoyer puis poursuit son vol ; sa proie semble lui avoir faussé compagnie.
Et les deux jeunes gens demeurent assis sans bouger, sans dire un mot, complètement absorbés dans la contemplation des semailles.
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1 Liqueur à base de racine et d’herbes, appelée aussi vodka de Dantzig.
2 Point culminant du massif du Harz (1 141 m d’altitude).
3 Adjectif dérivé du nom “Graf” (comte).
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