Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 20 sur 25

Pages du PDF

Les péchés des pères

Mars 1956. Deux-Roues et Lisier de Porc

MARS 1956

 

DEUX-ROUES ET LISIER DE PORC

 

BIENTÔT, le village aura l’eau courante, et ce sera le paradis ! On pourra enfin dire adieu aux bassines et baignoires de zinc où tout le monde se lave à tour de rôle, le dernier arrivé se retrouvant dans un bouillon trouble et glacial dont il ressort encore plus sale qu’il n’y est entré, plus besoin d’aller chercher l’eau pour la faire bouillir. Ici aussi, dans cette maison, ce sera alors le début des temps modernes. Ne plus se raser à l’eau froide – le rêve !

C’est ce que se dit Bruno Leeb, dix-sept ans, en allant jeter un œil à son Heinkel Tourist, un joli scooter à l’arrière duquel, il l’espère bien, viendra bientôt s’asseoir une jolie pépée, un petit bijou dont il prend grand soin, car c’est lui qui l’emmène au lycée, situé à Hildesheim, à vingt kilomètres de là. Comme tous les week-ends, l’engin est garé dans l’aile agricole, rutilant et dévoré par les regards émerveillés de Josef à qui Bruno a un jour donné une tape sur les doigts car son Heinkel, pas question qu’il y touche, ce vieux bonhomme, qu’il aille plutôt étriller les chevaux. Ce dont Bruno ne se doute pas, c’est que son père, qui lui a donné sans hésitation l’argent pour qu’il s’achète ce scooter, déduira cette somme de sa part d’héritage sans l’en avertir, tout comme les autres dépenses, jusqu’au moindre crayon à papier ou la moindre gomme. Bruno lui en voudra profondément, même s’il a conscience que pour le caser dans ce lycée, le vieux avait fait jouer ses relations de guerre.

Lorsque, tard dans la soirée, Bruno pénètre dans le couloir, tout est plongé dans le silence. Son frère Wilhelm doit déjà être couché et sa sœur Grete est partie en excursion pour le week-end, il ne sait plus ni où ni avec qui, et puis ce ne sont pas ses affaires. Il va pour monter l’escalier lorsqu’il aperçoit de la lumière dans la cuisine. Il s’arrête, surpris, et glisse un œil par la porte entrebâillée.

Il voit sa mère en train de préparer une collation à la lueur du plafonnier. Assise à la table, elle découpe des tranches de boudin noir, les presse bien fort sur une grosse tranche de pain gris, tartine une autre de beurre puis la colle sur celle couverte de boudin. De quoi se décrocher la mâchoire. Ensuite, elle prépare une tartine de pâté de campagne et, à l’instant où elle s’attaque à la suivante, celle-ci garnie de pâté de foie, Bruno entre dans la pièce. Elle sursaute, tant elle est concentrée sur sa tâche, mais, à sa vue, elle sourit.

— Mon garçon, dit-elle. Tu n’es pas encore couché ?

— Je suis allé voir mon Heinkel.

Il s’assied à côté d’elle.

Elle fait un signe de tête. Elle se fiche de son scooter, elle a juste peur qu’il arrive quelque chose à son fils. Mais quoi ? Il y a plus de voitures à Hildesheim qu’ici, et sur la route, circule de temps à autre quelque camion poussif, mais le trafic est globalement faible, si bien que plusieurs de ses copains n’hésitent pas à prendre la route même s’ils sont ronds comme des barriques ; au pire, on se ramasse une bûche, et puis quelques égratignures, mais de préférence sur le visage plutôt que sur le vernis de la carrosserie.

— Toi non plus, tu n’es pas encore couchée, dit-il en regardant sa montre – dix heures et demie. Qu’est-ce que tu fabriques ? Pourquoi tu fais à manger à une heure pareille ?

— C’est pour ton père.

Bruno reste muet. Il récupère les miettes qu’elle a faites en tranchant le pain, puis en forme une boule. La lame du couteau posé près de la planche est couverte d’une croûte d’un gris brunâtre, et les doigts lui démangent de l’enlever de la partie dentelée. On ne peut rien couper avec ce truc-là ! se dit-il brusquement.

— Ton père est à une réunion, ajoute sa mère. Il aura sûrement faim après.

— Club d’équitation ?

Elle secoue la tête.

— L’assemblée des paysans.

Tout en examinant sa petite boule de pâte striée de minuscules fissures, Bruno tend l’oreille.

— Au Moulin d’Ilsede ?

— C’est ça.

Sa mère étale le pâté de foie comme si elle caressait le pain de son couteau, elle fait glisser celui-ci dans tous les sens pour former une couche lisse et brillante.

— Tu vas me chercher les cornichons, Bruno ?

Il porte son regard vers le garde-manger près duquel pend encore un ruban de glu plein de mouches desséchées, puis vers le fourneau, puis vers l’étagère. Puis vers sa mère :

— Balance ces tartines à la poubelle !

Elle prend un air surpris.

— Comment ça ? C’est pour ton père. Et puis… (elle termine sa tartine de pâté de foie) on ne jette pas la nourriture.

— Vu qu’il est déjà rentré tard de la guerre, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il rentre tôt, rétorque son fils. Et à son retour, ça va barder. Tu le connais, maman, c’est toujours la même chose, quand il a un coup dans le nez, y a rien à faire, même avec un repas. Il t’engueule et toi, tu fonds en larmes, puis il se met à hurler et à claquer les portes, et le lendemain il fait comme s’il ne s’était rien passé. Combien de fois encore vas-tu subir ça ?

Elle hausse les épaules.

— C’est une assemblée de la communauté paysanne. Pour décider de ce que va devenir le pré des cochons. C’est important, et ton père est quelqu’un d’engagé, dit-elle. Il siège à toutes les tables, même pour les sujets politiques. Tu devrais être fier de lui.

— Je le serais peut-être, maugrée Bruno, s’il n’y avait pas toujours autant de gnôle sur les tables. (Il saisit l’assiette contenant les sandwichs.) Je vais jeter tout ce bazar !

Elle lui retire l’assiette des mains.

— Au club des célibataires, il vous arrive de boire un coup, non ? réplique-t-elle sans conviction.

— Maman, répète Bruno, jette ces sandwichs. Pourquoi tu t’écrases sans arrêt ? Tu ne peux pas passer ton temps à faire la boniche ! Si tu ne fais rien, il ne comprendra jamais.

Käthe Leeb observe attentivement son benjamin. Presque avec une pointe de fierté, mais ses yeux bleu-gris semblent fatigués, ses traits relâchés. Au bout d’un moment, elle se lève, passe sa main sur son tablier pour le défroisser et dit :

— Peut-être que tu as raison, mon garçon. Va jeter ces tartines, il faut bien que les cochons aient à manger. Je suis vannée. Je vais me coucher.

Elle ébouriffe son épaisse chevelure, lui dit “bonne nuit” puis sort de la pièce.

Bruno entend l’escalier gémir sous ses pas. Il connaît chacune des marches, sait à quel endroit elles craquent et où il doit poser le pied pour monter et descendre en silence. Il y a sept ans, le père venait juste de rentrer, il avait, comme d’habitude, dévalé allègrement l’escalier, et là, l’homme qu’il apprenait petit à petit à appeler “père” était sorti du salon pour le houspiller : “Tu peux pas faire moins de bruit ?” Le petit Bruno avait rentré la tête dans les épaules. “Tu vas t’entraîner tout de suite”, avait lâché son père en lui ordonnant de redescendre les escaliers. “Encore trop de bruit, dit-il, recommence !” Bruno avait dû monter et descendre sept ou huit fois, d’un pas gauche, jusqu’à ce que le père fût enfin satisfait ; il ne comprenait plus rien, mais l’escalier, depuis lors, il le connaît par cœur.

Il se dirige vers la poubelle avec les sandwichs. C’est trop bien pour les cochons, songe-t-il en les laissant tomber sur un tas de feuilles de chou. Mais c’est trop bien aussi pour le vieux. Il rabat violemment le couvercle de la poubelle, éteint la lumière et grimpe l’escalier en sautillant : rien ne craque, rien ne gémit. Il s’apprête à entrer dans la chambre qu’il partage avec sa sœur lorsqu’il entend justement quelque chose craquer. Faisant volte-face, il voit la tête de son grand frère dépasser de la porte de sa chambre.

— C’était quoi ce bruit de métal ? demande Wilhelm. C’était toi ?

— Oh, dit Bruno. C’était la poubelle pour les cochons… Désolé.

— Tu peux pas faire moins de bruit ?

Bruno hausse les sourcils.

— Si, sûrement, murmure-t-il. J’y suis peut-être allé un peu trop fort.

Son grand frère a un petit sourire. Il a l’air d’avoir dormi puisqu’il porte une chemise de nuit et a les cheveux en désordre.

— Pas grave, fait-il. Et puis, ça tombe bien car j’ai un service à te demander.

Bruno pousse soudain un énorme bâillement.

— C’est quooooi ? fait-il, la bouche grande ouverte.

— Demain soir, j’ai rencard avec Sophia, mais si je nourris les bêtes avant, je vais puer l’ensilage. Tu pourrais t’en occuper ?

Wilhelm a les yeux rivés sur son frère, de huit ans son cadet.

Celui-ci commence à se tortiller.

— Hmm… C’est que moi, demain soir, je dois rentrer à Hildesheim. Et moi non plus, j’ai pas envie de puer.

— Mais dans ton école vous avez des douches, non ?

— Bien sûr, mais le bahut est exceptionnellement fermé le dimanche et dans ma piaule il y a même pas de baignoire. Ma logeuse, quand elle veut se doucher, il faut qu’elle se mette sous la pluie.

— S’il te plaît, supplie Wilhelm, rends-moi ce service.

— C’est plutôt à ta dulcinée que je le rendrais, en lui épargnant ta sale odeur.

Bruno marque une pause puis déclare :

— Bon, d’accord, je vais m’en occuper. Une fois sur mon scooter, je pourrais toujours m’aérer.

— Merci. (Wilhelm semble sincèrement ravi.) Le père est rentré ?

— Du Moulin ? (Bruno fait la grimace.) Ah, ah !

Les deux frères échangent un regard.

— Bonne nuit, dit Wilhelm en refermant la porte.

— Itou, murmure Bruno.

Et, de retour dans sa chambre, il réfléchit à la façon dont il va pouvoir asticoter Josef lors du nourrissage, histoire de se rendre la tâche un peu moins désagréable.

Il a fait de superbes rêves et se réveille avec une sensation de bien-être. Son réveil a rendu l’âme pendant la nuit, le petit marteau est resté coincé entre les deux cloches, et sa montre s’est elle aussi arrêtée. En voyant la bassine dans laquelle il doit se laver, Bruno pousse un gémissement mais bon, tout ce fourbi antédiluvien ne sera bientôt plus que de l’histoire ancienne. D’un pas traînant, il s’avance vers le meuble de toilette, s’humecte le visage, se rince la bouche puis ouvre la fenêtre pour cracher l’eau. Gris, gris, gris, même le ciel a perdu la notion du temps.

Au bout d’un moment, il descend au rez-de-chaussée, dans sa tenue de lycéen : chemise, pantalon à pinces, pull-over, il ne manque que le veston et la cravate. Il entre dans le salon pour mettre sa montre à l’heure, la vieille horloge étant toujours minutieusement remontée, c’est elle la gardienne du temps de toute la ferme. 9 h 25, bon, ça peut encore aller, pourvu que la housse ait gardé le café à la bonne température. Mais peut-être va-t-il devoir en refaire, si son frère a déjà tout sifflé.

Grand-mère Leeb est assise dans la cuisine en train de lire le journal. La pièce sent la fumée du poêle et celle de cigarette, et tout un mélange d’effluves de nourriture qui se sont incrustés dans les poutres et les murs. Et une odeur de café. Lorsque Bruno ôte la housse pour toucher la cafetière, celle-ci est chaude.

— J’en ai refait, dit grand-mère Leeb. Oh, mais tu es tout chic. Tu vas où comme ça ?

Bruno rit.

— Bonjour, grand-mère ! dit-il en se servant une tasse de café.

— Bientôt dix heures, ronchonne-t-elle. Dame, on ne reste pas aussi tard sous la couette !

— Aujourd’hui c’est dimanche, grand-mère.

— Ne me dis pas que tu vas à la messe.

— Non, sûrement pas.

Bruno saisit le couteau à pain et examine la lame encroûtée, l’air de nouveau renfrogné, mais il l’utilise quand même.

— Hmm ! grogne grand-mère Leeb.

Puis, à travers ses lunettes en nickel, elle épluche les avis de décès. Sa canne noire à pommeau droit et embout en caoutchouc est posée sur ses genoux.

Les grands-parents Kruse sont décédés ; la grand-mère quelques mois après le retour du gendre, le grand-père trois ans plus tard. Il manque beaucoup à Bruno. Quand celui-ci était petit, il passait des heures entières à peigner les cheveux blancs du vieil homme allongé sur son canapé, c’était sans doute en partie pour cela qu’ils s’étaient encore éclaircis par la suite, mais grand-père Kruse le laissait faire.

— Où est la mère ? demande-t-il entre deux bouchées.

Grand-mère Leeb, retranchée derrière son journal, répond :

— Aucune idée.

Cela montre à Bruno qu’il y a quelque chose qui cloche. Comme il a dormi comme un loir, il n’a rien pu remarquer, mais la mère est toujours affairée à droite et à gauche et elle dit toujours ce qu’elle va faire et où elle va ; si la grand-mère fait celle qui ne sait pas, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. Immobile, le Peiner Allgemeine Zeitung sous le nez, elle ne laisse transparaître aucune émotion ; son visage impassible aux lèvres minces n’a jamais trahi grand-chose. Bruno aime cette vieille femme, mais il a conscience que, quoi qu’il arrive, elle sera toujours derrière son fils : ces deux-là sont tellement proches qu’on ne pourrait glisser une feuille de papier entre eux, c’est incroyable. Comment grand-père Willi, dont il se souvient à peine, voyait-il cette alliance ? Soudain pris d’inquiétude, il engloutit sa tartine de pâté puis s’en prépare une autre, cette fois avec de la confiture de quetsches. Le goût lui rappelle sa tante, la sœur aînée de son père, qui la faisait à la perfection, et il se revoit assis à la table de sa cuisine, encore petit, ses pieds ne touchant pas encore le carrelage ; devant la fenêtre, les plates-bandes, bordées de buis arrivant à hauteur du genou, derrière, l’église. Et derrière encore, quoique invisible, le château de leur village. Chez l’oncle et la tante, les pièces sont immenses, hautes et claires, la cour avec son noyer forme un carré ouvert sur la route… Ce souvenir le rend nostalgique car il adorait aller chez eux, il y était traité et choyé comme un fils. Peut-être peut-il s’estimer heureux d’avoir pu, quand il était petit garçon, passer autant de temps chez son oncle et sa tante, à l’abri de la pression et des tensions qui ici, dans la ferme parentale, rendait l’atmosphère irrespirable ; un plaisir dont ni Wilhelm ni Grete n’avait bénéficié, du moins pas dans cette mesure.

Bruno avale sa dernière bouchée, boit une gorgée de café pour la faire descendre. Sa grand-mère s’est assoupie sur sa chaise, le journal sur sa poitrine, et un gros titre saute aux yeux du jeune homme : La nouvelle armée portera le nom de “Bundeswehr”. Proposition de M. Manteuffel, député fédéral du FDP. Cela pique sa curiosité, mais il ne sait comment faire pour subtiliser le journal à sa grand-mère sans la réveiller. Aussi vide-t-il sa tasse puis il se met en quête de sa mère en espérant ne pas la trouver de nouveau soucieuse, voire en pleurs.

Pour finir, il va dans le grand vestibule pour changer de chaussures et poursuivre ses recherches dehors. Il est inquiet – qui sait ce que son paternel lui a fait à son retour de l’auberge. Tout en longeant le vestibule, il regarde tout autour de lui, glisse aussi un coup d’œil furtif sur son scooter : un engin ultra-moderne à l’intérieur d’un bâtiment ultra-vieux. C’est grâce à lui qu’il va pouvoir partir d’ici, son engin va d’abord l’emmener jusqu’à Hildesheim, puis en d’autres lieux, il sent qu’un vent nouveau est en train de souffler, et il est hors de question qu’il finisse sa vie dans cette ferme, peu importe ce qu’attendent son frère et son père. Quand il entend Wilhelm parler, il a parfois l’impression que celui-ci est persuadé qu’il lui servira plus tard de commis, mais il peut toujours courir, le grand, car le monde a plus à lui offrir que des champs et une étable.

Au moment de franchir le portail, Bruno voit Josef en train de balayer la cour, avec son habituelle casquette vissée sur la tête, sa veste de travail verte et le mégot au coin de la lèvre. Josef lui fait un signe auquel il répond, il s’apprête à l’interpeller pour lui demander s’il a vu la patronne, quand, soudain, il entend des voix venant de l’arrière-cour – une dispute a éclaté sous le porche. Son frère, qu’il ne voit pas mais qui doit se trouver à la porte de la porcherie, semble s’être disputé avec le père. Ça chauffe dur, alors Bruno ralentit le pas. Son père, planté devant le tas de fumier, porte comme d’habitude sa culotte et ses bottes d’équitation ainsi que sa veste de treillis, ses cheveux grisonnants flottent dans tous les sens, alors que Bruno ne sent pas le moindre souffle d’air. Des corneilles tournoient au-dessus du pâturage et les cimes des peupliers se balancent. Là non plus, il ne voit pas sa mère ; peut-être est-elle allée chez la voisine, Annemarie Haarstick, pour épancher son cœur, ce ne serait pas la première fois.

— … la céder ! entend-il son frère crier.

Son père, capable d’afficher un visage de pierre comme grand-mère Leeb, rétorque :

— Je ne céderai et ne quitterai cette ferme que lorsque j’aurai quitté ce monde, mon fils.

Il prononce ce dernier mot avec un sous-entendu mordant dans la voix.

Soudain, Bruno, qui n’a pas bougé d’un pouce, sent lui aussi une bourrasque ; celle-ci chasse la vapeur du tas de fumier vers la porcherie et la fait se disperser le long du mur. C’est à cet instant que le découvre son père, dont le coin gauche de la lèvre se met à trembler comme s’il existait entre eux un accord tacite. Bruno ne réagit pas.

— Je vais avoir vingt-cinq ans, j’ai été apprenti dans une ferme et, malgré ça, je travaille encore pour une misère. Je suis obligé de mendier le moindre sou. Ça ne peut plus durer. J’ai besoin d’une perspective. Il faut que tu me cèdes la ferme, père !

— Je sais, mais c’est comme ça. Et puis l’argent qu’a ta mère, il vient aussi de moi.

Bruno, mal à l’aise, se gratte la tempe droite, celle avec la tache de vin qui, lorsqu’il était petit, lui avaient souvent valu des railleries, mais il avait tôt fait de réduire les moqueurs au silence. Maintenant, les gens n’y prêtent plus guère attention.

— J’ai fait mon apprentissage et, en plus, je suis un homme, pas une ménagère ! s’exclame Wilhelm, que son jeune frère ne voit toujours pas.

— Ça, ça reste à prouver, rétorque son père. Si ça ne te convient pas, tu n’as qu’à partir, il y aura toujours ton frère.

À ces mots, il regarde de nouveau dans la direction de Bruno.

Jamais de la vie ! pense celui-ci en baissant les yeux.

— Et laisser la mère seule avec toi ? grogne Wilhelm.

— Ta mère est une femme adulte. Ce qui te fait sans doute davantage peur, c’est de perdre ta petite chérie.

À cet instant, Wilhelm sort de la porcherie, rouge comme une pivoine, une fourche à quatre dents dans les mains, prêt à se jeter sur son père qui demeure immobile, droit comme un i, les mains croisées dans le bas du dos, devant le pilier de béton où figurent ses initiales et l’année de construction du tas de fumier. On dirait une statue le représentant lui-même, se dit Bruno : constructeur d’un système d’évacuation pour le fumier, bâtisseur d’une porcherie d’avant-garde, président de diverses associations – le voilà, le fameux “Général”, chaussé de ses rutilantes bottes.

— Laisse Sophia en dehors de tout ça !

Wilhelm semble vouloir s’élancer sur lui, mais il se retient et se met à l’insulter d’une voix qui vire soudain dans les aigus.

Celui-ci écoute ce qu’il dit sans sourciller et, selon Bruno, semble même s’en amuser. C’est toujours la même histoire : le père sait exactement où appuyer pour faire sortir son aîné de ses gonds. Quant à Wilhelm, il n’ose pas mettre sa menace à exécution, préférant s’écraser comme la mère, passer des journées entières muré dans le silence, à faire la lippe jusqu’à ce qu’une nouvelle dispute éclate et que ce soit encore le même bazar. Les yeux rivés sur son frère en furie, Bruno se dit : mais balance donc ta fourche à ses pieds, au vieux ! Qu’il se débrouille tout seul une fois que ses deux fils auront pris le large. Et Grete, qu’elle aille épouser un fils de cultivateur sans terre qui reprendra la ferme, mais, bien sûr, Grete a des exigences, personne n’est assez bien pour elle.

Wilhelm jette en effet sa fourche sur le sol, mais il la ramasse aussitôt et, la mine renfrognée, rentre dans la porcherie d’un pas traînant. Le père hausse les épaules puis regarde encore une fois dans la direction de son cadet. Bruno, gêné par ce qui vient de se passer, demeure cloué sur place. Au bout d’un moment, son père entre dans l’étable où les bêtes, perturbées par le bruit, poussent des mugissements sourds et rauques.

Tant mieux que je me tire ce soir à Hildesheim, songe Bruno qui, depuis le porche traversant, regarde la vapeur du fumier se disperser au vent, ce lisier de porc que Wilhelm enlève de la porcherie tous les saints dimanches. Il peut difficilement venir en aide à son frère, il ne sait pas non plus s’il en a envie ; en effet, ils ne sont pas très proches et puis ils ont une trop grande différence d’âge. À cinq ou six ans, Bruno était très accaparant et suivait Wilhelm partout où il allait, et un jour, alors qu’il voulait jouer avec ses copains sans se coltiner cette petite sangsue, le grand frère avait mis son canif dans la main de Bruno et lui avait demandé d’aller tailler une baguette dans une branche de noisetier. Bruno avait obéi et lorsqu’il avait présenté son œuvre à son grand frère, celui-ci s’en était servi pour lui flanquer une dérouillée. Bruno ne s’en est jamais remis ; aujourd’hui encore, il sent les coups sur son postérieur.

Il finit par entrer dans la porcherie. Wilhelm, occupé à enlever le lisier, lui lance un regard courroucé.

— Tu as vu la mère ? demande Bruno, faisant fi de tout le reste.

— Elle est à côté.

— Ah. C’est ce que je me disais. Je commençais à me faire du souci.

— Sérieux ?

Wilhelm charge une fourchée de fumier sur la brouette.

— C’est pas toi qui as jeté les tartines dans la poubelle des cochons ?

Le regard de Bruno balaie fébrilement les bêtes en train de cogner leurs groins contre les lattes des boxes.

— Si, c’est moi, avoue-t-il d’un air de défi. Et alors ? Il n’est pas normal de servir un repas à monsieur notre père quand il rentre tard et complètement beurré.

— C’est vrai, dit Wilhelm, dont le visage n’a pas dérougi depuis la dispute. Mais c’est mère qui en fait les frais. Père est arrivé juste au moment où elle allait les sortir de la poubelle. Il a piqué une crise. Tu n’as rien entendu ?

Bruno secoue la tête.

Son grand frère pousse un soupir de mépris.

— Toi, frérot, tu dors vraiment du sommeil du bienheureux. C’est à toi qu’il aurait dû passer un savon, mais toi, tu passes toujours à travers les mailles parce que toi, tu es un cavalier.

Il prononce ce dernier mot du même ton cinglant que son père avait employé pour “fiston”.

— C’est pour ça que tu es dans ses petits papiers.

— N’importe quoi ! proteste Bruno. Oui, c’est vrai que je suis au club d’équitation, mais je suis aussi le seul à lui tenir tête, au paternel. Vous, vous vous écrasez tout le temps.

— Ferme-la ! aboie Wilhelm. Tu n’as pas idée de ce que c’est, toi ! Tu as toujours été le préféré. Tu peux faire tout ce que tu veux, toi. Qui c’est qui a fait tourner la ferme pendant que notre père était en captivité ? Toi et ton bouc qui pue ? Non – c’était moi.

De colère, il plante la fourche dans la litière.

Bruno roule les yeux. C’est vrai, certes, mais c’est toujours la même rengaine, qu’est-ce qu’il y peut, lui ? Il était encore petit à l’époque.

— Des fois, j’ai envie de le tuer, le vieux ! lâche Wilhelm en chargeant péniblement le fumier sur la brouette.

Son frère éclate de rire.

— D’un coup de fourche ?

Wilhelm le fixe d’un regard noir.

Comme il ne s’explique pas davantage, Bruno poursuit :

— Je te comprends, mais ce que je ne pige pas, c’est que tu sois là en train de collecter le fumier… Je croyais que tu avais un rencard et que tu ne voulais pas sentir mauvais.

Son grand frère soupire, appuyé sur sa fourche.

— Tu nourris les bêtes ce soir, hein ? demande-t-il, cette fois d’un ton presque suppliant.

— Oui, confirme Bruno. Tu veux que je t’aide à nettoyer ?

Wilhelm fait non de la tête.

— Va plutôt voir ce que fait la mère. Elle ne va sûrement pas tarder à rentrer de chez les Haarstick.

Bruno acquiesce. Il se tient juste derrière la petite fenêtre du grenier à paille, par laquelle on lance les ballots dans la porcherie ; il y a encore des fétus coincés dans les fissures. Le long couteau ébréché qui sert à couper les cordons en sisal a été enfoncé au sommet du treillage en bois qui protège une auge. Bruno sort de la porcherie et va voir les chevaux, il les caresse en leur parlant avec douceur. Oui, il pratique l’équitation, et alors ? Il ne le fait pas pour s’insinuer dans les bonnes grâces de son père. Lui prend plaisir à être en selle et à participer à des tournois. Wilhelm pourrait lui aussi monter à cheval mais il s’y oppose, par défi envers son père, qui a une passion pour ces animaux. C’est toujours le même cirque ! se dit-il, agacé. Il passe une dernière fois sa main sur les naseaux de Bubi et Terek puis retourne dans la cuisine.

Il boit une autre tasse de café, désormais tiède. La mère n’est toujours pas rentrée et grand-mère Leeb s’affaire bruyamment dans le cellier. En allant jeter un coup d’œil, Bruno constate avec stupéfaction qu’elle cherche à décoller le garde-manger du mur, une tâche herculéenne pour cette femme perclue de rhumatismes.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques ? demande Bruno, sa tasse à la main.

Elle lâche le meuble, frotte ses mains endolories, prend sa canne. Elle semble mal à l’aise ; c’est la première fois qu’il la voit ainsi.

— Ah, dit-elle, je voulais juste regarder ce qu’il y a derrière.

— De la crasse et des toiles d’araignée, que veux-tu qu’il y ait d’autre ? s’étonne Bruno. Ça doit faire un siècle que ce machin-là n’a pas été déplacé.

Sa grand-mère, appuyée sur sa canne, le dévisage à travers ses lunettes en nickel.

— Si, dit-elle en passant au dialecte, il y a quelque chose derrière, mon garçon.

Elle sort un bonbon de la poche de sa blouse et le lui offre comme si elle voulait l’appâter.

Bruno l’accepte en riant, le fourre dans sa bouche.

— Bon d’accord, allons voir ça.

Il doit rassembler toutes ses forces pour déplacer le meuble surmonté d’un compartiment vitré, et lorsque celui-ci bouge enfin, les plats et les bocaux de verre se mettent à tinter. Accroupi, les deux mains glissées sous les côtés, il tire l’armoire vers lui, l’écartant, centimètre par centimètre, du mur qui est d’une propreté inattendue.

— Pourquoi veux-tu faire ça maintenant ? fait-il, essoufflé. Aujourd’hui c’est dimanche, et on doit tous trimer ? C’est complètement débile. (Il lève les yeux vers la grand-mère.) Mais qu’est-ce qu’on ne ferait pas par respect pour les anciens.

La vieille ne peut réprimer un sourire.

— Ça m’est revenu tout à l’heure au réveil, raconte-t-elle. Je les avais oubliées, ces affaires. Pendant près de vingt ans.

— J’espère que ce n’était pas juste un rêve, dit Bruno, qui a réussi à écarter suffisamment le garde-manger.

Il se relève et fait un pas en arrière. Grand-mère Leeb examine la cloison puis s’introduit tant bien que mal dans l’ouverture. Plonge la main dans une niche et en sort divers objets qu’elle tend à Bruno.

Celui-ci ouvre des yeux grands comme des soucoupes au moment où il les réceptionne : combien de fois il a mis les pieds dans cette pièce sans avoir la moindre idée de ce qui se cachait derrière ce meuble ! Il observe les objets puis les pose sur la table d’équarrissage. Il s’exclame :

— Et moi qui croyais que tout ça avait fini dans la fosse à purin !

— Mais c’est le cas.

Sa grand-mère continue d’explorer la niche à tâtons.

— Et on va en faire quoi, de ces trucs-là ?

Au bout d’un moment, elle réapparaît, la poitrine couverte de toiles d’araignée, s’avance vers la table pour examiner les objets : deux poignards, trois albums de photos, une boîte contenant médailles et insignes.

— À l’époque où les Américains sont arrivés, j’ai eu envie de conserver certains objets pour ton père, avoue-t-elle puis, sous le coup de la gêne, elle ajoute, cette fois en dialecte : Tu sais bien à quel point il tient à ce genre de choses. Mais c’était sans doute une erreur.

— Comment ça ? demande Bruno, occupé à feuilleter un des albums dont les photos montrent son père pendant la guerre.

— Ces vieux nazis, peste grand-mère Leeb. Ton grand-père, ce fainéant, il avait raison : ils n’ont apporté que des malheurs.

Bruno est surpris car sa grand-mère est généralement taciturne, n’exprime jamais ses opinions politiques, et voilà que celles-ci divergent de celles de son fils.

— Oui, c’est vrai, approuve-t-il, mais ces albums de photos, ça n’a rien de bien méchant, et les poignards, on peut toujours les jeter dans la fosse.

Elle frappe le sol de sa canne, hausse les épaules.

— Il manque quelque chose, dit-elle. Là, il manque quelque chose !

Bruno, prenant la dague d’officier dans sa main, demande :

— Quoi donc ?

Grand-mère Leeb s’appuie contre la table d’équarrissage.

— Le pistolet, dit-elle. J’ai gardé un pistolet. Avec son étui et… (elle donne un autre coup de canne) ses munitions.

— Peut-être que tu te trompes, grand-mère.

Bruno repose la dague, qui lui fait brusquement peur.

Elle lui lance un regard noir à travers ses lunettes.

— Je suis peut-être décatie, mais pas gâteuse. À l’époque, j’avais vidé le bureau et caché les affaires ici. Et personne… (elle frappe encore le sol ) personne, personne n’était au courant !

Elle ponctue sa phrase d’un juron en dialecte qui heurte les tympans de Bruno. Puis elle sombre dans le silence.

Son petit-fils cogite pendant un moment, laissant son regard errer dans le cellier bien rempli : saucisses fumées et jambons, des étagères garnies de conserves, de compote de pommes et de fruits au sirop, confitures, pâté en boîte, mais aussi des réserves de farine, de sucre ainsi que des bouteilles d’alcool fort et même une caisse de bières. Et, il en a l’eau à la bouche, du sirop de framboise qu’on dilue avec de l’eau. Non, songe-t-il, ce n’est pas possible. Et il dit :

— Ne t’inquiète pas, grand-mère. Une arme, ça ne peut pas disparaître comme ça. Je vais ouvrir l’œil, et si je la trouve, je la balance dans la fosse.

— Exactement, murmure-t-elle. Tu t’en débarrasses.

Une fois seul, Bruno va lui-même jeter un œil dans la niche, puis sous l’armoire, et même à l’intérieur, inspecte chaque recoin du cellier – en vain. Ce qui est étrange, c’est la propreté de la cloison ; les toiles d’araignées ne sont pas anciennes… Peut-être la mère a-t-elle glissé son plumeau à cet endroit. Oui, c’est bien possible, elle qui se plaît à qualifier le ménage de bienfait pour l’âme.

Il remet l’armoire à sa place. Maintenant, l’eau courante, songe-t-il en regardant ses mains sales. Il les essuie avec un chiffon puis range tout ce qui se trouvait dans la niche dans le bas du garde-manger. À la fin, il prend une bouteille de sirop de framboise sur l’étagère et sort du cellier.

La cuisine est vide. Grand-mère Leeb s’est retirée, la mère doit être encore chez la voisine Annemarie Haarstick, et les représentants du sexe fort, eux, ne peuvent se passer de travailler, même le dimanche. Bruno secoue la tête : on vit à l’ère des vélomoteurs et du be-bop, et eux, ils triment comme à l’âge de pierre. Il porte son jus à ses lèvres et ferme les yeux en sentant le goût sucré de la framboise sur ses papilles – un délice ! Tandis qu’il le déguste à petites gorgées, il se rappelle l’inquiétude de sa grand-mère. C’est incroyable, les choses que cette brave femme peut imaginer, se dit-il avec un sourire puis, une fois son verre vide, il s’en va d’un pas tranquille vers le grand vestibule pour encore une fois repaître ses yeux de son Heinkel Tourist.

Dans le cellier richement garni, derrière le garde-manger, les araignées domestiques continuent de couvrir la cloison de leurs toiles. Dans quelque temps, ce sera comme si cette niche n’avait jamais rien contenu d’autre que l’obscurité et la crasse.

OceanofPDF.com