Les péchés des pères
Août 1962. La Dame aux Morts
AOÛT 1962
LA DAME AUX MORTS
— SURTOUT, n’oublions rien, dit Gerda en allant prendre dans la chambre la mallette médicale.
Elle l’a utilisée pour la dernière fois il y a deux mois, après le décès de Lise Becker qui, en descendant l’escalier pour aller à sa cave, avait trébuché sur un seau de pommes de terre et fait une mauvaise chute ; âgée de soixante-dix-huit ans, elle n’avait pas survécu. Les gens passent de vie à trépas des façons les plus insolites.
À vrai dire, Lisbeth, qui patiente dans la cuisine obscure, n’a plus envie de prêter main-forte à son amie mais, encore une fois, elle s’y est résolue, il s’agit des Leeb, après tout, chez qui elle est souvent allée donner un coup de main. La bande de papier adhésif accrochée à la lampe est couverte de mouches ; l’une d’elles est encore en vie, Lisbeth entend ses bourdonnements affolés. Elle ressent de la pitié même si, bien sûr, ces bestioles salissent tout de leurs déjections. Puis Gerda revient avec la mallette qu’elle ouvre sur la table de la cuisine pour vérifier que tout y est.
— Tu te souviens, chez les Ermling ? demande-t-elle. Les petits ciseaux émoussés et rouillés ? Ils doivent se tailler les ongles avec les dents, eux. Pour ceux des pieds, il faudrait un sacré talent de contorsionniste.
Lisbeth hoche la tête, elle n’est pas d’humeur à rire, et pendant que son amie fouille dans la mallette, elle écoute les bourdonnements de la mouche qui faiblissent de plus en plus.
— Affreux, dit-elle tout bas.
— À qui le dis-tu.
Gerda marque une pause, un poudrier à la main.
— C’est affreux, et quand on sera là-bas, ça le sera encore plus, mais il faut qu’on tienne le coup, Lisbeth.
Elle referme la mallette en cuir usée. Au bout d’un moment, elle demande :
— Une petite goutte ?
— Qu’est-ce que tu as ?
— De la liqueur de sureau. Je l’ai faite moi-même l’année dernière, avec une gnôle de très bonne qualité.
— J’ai l’impression d’avoir un poids dans le ventre.
— Dans ce cas, c’est ce qu’il te faut, dit Gerda en sortant la bouteille à bouchon mécanique de sous l’évier.
Elle sert deux verres.
— Santé, dit-elle en trinquant.
Les deux femmes ont un frisson en avalant le liquide.
— Allez. (Gerda remplit de nouveau les verres.) Un seul, ça ne suffit pas.
À présent, elles boivent à petites gorgées.
Lisbeth a troqué sa blouse à fleurs contre une tenue sombre et des chaussures noires. Elle lève les yeux vers Gerda qui la dépasse d’une tête et dit :
— Mon Dieu… Cette fois, j’ai vraiment la trouille.
— Moi non plus, je n’ai plus envie, répond Gerda. Plus j’approche de ma propre mort, plus j’ai peur.
— Oh…, gémit Lisbeth, ne dis pas des choses pareilles.
— Qu’est-ce que tu veux ? On doit tous mourir un jour. Le mieux, c’est de se faire une raison.
Gerda prend une petite gorgée, la liqueur lui brûle la gorge.
— Tu sais ce qui est pire que la mort ? L’insatisfaction. Moi, je veux pouvoir mourir en me disant que j’ai bien vécu, en n’ayant ni remords ni amertume. Sinon, ça signifierait que je n’ai vécu pour rien, et ça, ce serait abominable.
Lisbeth regarde fixement son verre.
— Tu es sérieuse ?
— Des morts, j’en apprêtai une multitude. J’ai forcément appris des choses. Regarde Jürries, le menuisier. Jusqu’à son dernier souffle il s’est disputé avec tout le monde, y compris avec sa femme et ses enfants, il s’est pourri la vie tout comme il a pourri celle des autres. Tu veux finir comme ça, toi ? Moi non. (Gerda vide son verre et prend son foulard.) On y va ?
Son amie s’affaisse sur sa chaise.
— Ah… Gerda…
— Toute seule je n’y arriverai pas. J’ai besoin de toi.
— Dans d’autres circonstances… mais là…
Lisbeth a les yeux rivés sur ses mains croisées sur ses genoux.
Gerda regarde le chignon gris de sa bonne vieille assistante. Puis elle s’assied à son tour et prend la main de Lisbeth, couverte de taches de vieillesse.
— Tu crois que c’est simple pour moi ? Mais je ne peux pas faire faux bond au vieux Wilhelm. Je t’en supplie… Viens avec moi.
— La mouche est morte.
— Quoi ?
— Et, en plus de ça, il fallait que ça tombe sur ton Wilhelm, lâche Lisbeth. Lui qui t’a mise au placard sans sourciller dès qu’il a réussi à pincer Käthe.
— Ce n’est pas “mon” Wilhelm, et puis j’ai fait la paix avec lui.
— Vraiment ?
Gerda ne répond pas, elle ressert de la liqueur.
— Autant que faire se peut, dit-elle. Trinquons encore. Un petit dernier et on y va, d’accord ?
Lisbeth semble hésiter puis son regard se raffermit et elle lève son verre.
— Dans les yeux, dit-elle.
— Dans les yeux, Lisbeth, répond Gerda.
L’une comme l’autre boit sa liqueur d’un trait.
Un battant du portail est ouvert et les deux femmes entrent dans la ferme des Leeb dont la taille surprend chaque fois Gerda. Au fond, l’immense vestibule, à gauche et à droite, les dépendances. Derrière l’aile d’habitation se dresse la nouvelle porcherie que Leeb senior a fait bâtir quatre ans après son retour de captivité en Pologne ; certains collègues cultivateurs sont venus la visiter à plusieurs reprises, il faut dire que les bêtes à soies sont logées dans un endroit tellement moderne.
— Mais où sont-ils tous passés ? chuchote Lisbeth, qui reste derrière Gerda.
Celle-ci jette un regard vers le long porche qui mène à l’arrière-cour où se trouvent le tas de fumier et la fosse à purin, mais là-bas non plus, rien ne bouge. Peut-être sont-elles arrivées trop tôt, peut-être auraient-elles mieux fait d’attendre qu’on vienne les chercher. Gerda hausse les épaules et continue de se diriger vers la maison dont la porte donne sur le jardin d’agrément. Au moment où elle s’apprête à pousser le portail du jardin, la porte de la maison s’ouvre. Lisbeth laisse échapper un halètement.
La vieille Magda Leeb se tient sur le seuil, appuyée sur une canne munie d’un embout en caoutchouc, les verres ronds de ses lunettes scintillent au soleil. Avec ses vêtements sombres et sa sempiternelle blouse, elle rappelle à Gerda ces vieillardes grecques qu’elle avait vues sur les photos d’un livre sur la Crète que M. Mattenroth lui avait recommandé. “Partez donc en voyage là-bas, sur les traces d’Erhart Kästner, avait-il dit. À moins que vous ne préfériez rester dans votre patelin jusqu’à la Saint-Glinglin ?” Elle avait demandé : “Vous y êtes déjà allé, vous ?” et il avait répondu avec un rire amer : “Mademoiselle Derking, j’ai passé quatre ans à sillonner l’Europe avec un casque, des bottes et une carabine.”
Magda Leeb traverse le jardin pour rejoindre Gerda et Lisbeth. Malgré son âge, elle marche à grands pas fermes et assurés. Elle s’arrête juste devant le portail et se met à aboyer :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Gerda reste bouche bée. Elle referme sa deuxième main sur la poignée de la mallette, remonte celle-ci vers son ventre.
— C’est Wilhelm qui m’a demandé de venir, dit-elle.
— Wilhelm ?
— Ton fils, Magda, glisse Lisbeth, d’une voix timide.
— Des corneilles noires, voilà ce que vous êtes, grogne la vieille. Des pilleuses de cadavres. Vous n’avez rien à faire ici. Fichez le camp.
Elle pointe sa canne vers la porte. Son visage est figé comme un masque, ses lèvres minces, pincées.
— Fichez le camp ! répète-t-elle.
Gerda est saisie d’une sensation d’irréalité – a-t-elle rêvé que Wilhelm est venu sonner à sa porte ? Tout cela n’est-il que le fruit de son imagination ? Peut-être y a-t-il un malentendu. Ce serait gênant, bien sûr, mais formidable. Son regard glisse sur les arbres et les plates-bandes fleuries du jardin, puis sur le colombage de la maison hourdé de briques rouges, tout cela sous un soleil radieux, puis elle aperçoit un chien blanc et noir qui guette au coin de la maison – un animal domestique dans cette ferme ? Elle l’ignorait. Elle voit Lisbeth secouer la tête, et au moment où elle se tourne vers la vieille Magda qui, le menton et les lèvres tremblants, frappe avec impatience l’embout de sa canne noire sur le chemin, elle réalise qu’il n’y a aucun malentendu – la vie n’a pas eu le dessus, ç’aurait d’ailleurs été impossible, elle finit toujours par perdre. Au prix d’un effort sur elle, elle dit :
— Nous voulons juste vous aider, Madga. Vous avez besoin de nous.
La vieille femme de quatre-vingt-cinq ans ne bouge pas, comme pétrifiée sur place.
— On n’a pas besoin de vous, lâche-t-elle avec colère. Dégagez.
Les deux femmes échangent un regard.
— Magda, dit Gerda. Je me suis déjà occupée de la dépouille de ton mari. Je sais à quel point c’est douloureux et difficile, mais je t’en supplie, laisse-nous entrer.
— Tu ne sais rien, rétorque la vieille, rien du tout. Ces satanées guerres ! Ces imbéciles d’hommes ! Le monde se porterait mieux s’il était dirigé par nous, les femmes. Moi, ce que je souhaiterais… (Elle s’interrompt mais ne les laisse pas passer pour autant.) Sortez de ma ferme, reprend-elle d’un ton impérieux. Vous apportez le malheur dans chaque foyer !
Elle agite sa canne comme pour conjurer les esprits.
— Allez, du balai !
Lisbeth secoue de nouveau la tête, cette fois vexée – elle s’est résolue à apporter encore une fois son aide, et voilà le résultat. Elle tourne brusquement les talons et se dirige vers le portail d’un pas décidé.
— Attends… Attends, voyons, s’écrie Gerda dont le regard va et vient entre son amie et la vieille femme. Tu ne peux pas nous refouler comme des mendiantes, rétorque-t-elle à Magda Leeb. Tu sais tout le respect que j’ai pour les défunts…
Le regard de la vieille la réduit au silence. Elle connaît cette colère qui flamboie derrière les verres de ses lunettes. C’est la colère qui atténue le désespoir et rend la première étape du deuil plus supportable. Elle ressent l’envie soudaine de crier : “Mais je n’y suis pour rien, moi !”, mais elle se retient.
— Bon, dit-elle à la place, dans ce cas, débrouillez-vous.
Elle reste quelques instants sans bouger, comme si Leeb senior pouvait surgir à la dernière seconde et leur dire d’entrer, mais il ne se montre pas, et Magda Leeb est toujours là, figée comme un roc devant la porte, les empêchant de passer. Gerda n’a pas d’autre choix que de suivre Lisbeth. Lorsque parvenue au portail, elle regarde par-dessus son épaule, la vieille Magda a disparu, la ferme est déserte ; on n’entend même pas un bœuf meugler dans l’étable.
Une fois chez elle, Gerda jette la mallette sur son lit. Elle n’en revient pas : elle s’est fait chasser de la ferme ! Elle éprouve un sentiment d’inutilité, un sentiment qui ne l’envahit que lorsqu’elle s’imagine comment ce serait si elle avait des enfants, mais elle n’a jamais eu cette chance. Ah ça, ces imbéciles d’hommes, ah ça, ces satanées guerres, Magda a parfaitement raison. À cet instant, son chat se faufile dans la cuisine, il se frotte contre le chambranle de la porte et Gerda s’avance vers le fourneau pour remplir l’écuelle de purée de pommes de terre froide. Tandis que Heini mange, elle lui caresse le flanc en chuchotant :
— Dieu merci, tu es encore là, toi, vieille canaille.
Il se retourne puis se remet à manger. Gerda ouvre le buffet et sort le paquet de cigarettes Juno qu’elle a acheté pour en offrir aux artisans ou à ses invités ; ensuite, elle prend les allumettes posées sur le fourneau et va dans son petit jardin.
Lisbeth est déjà installée à la table, les bras croisés sous la poitrine, la lèvre inférieure retroussée en une moue mi-butée, mi-vexée.
— Cette vieille sorcière, grogne-t-elle au moment où Gerda s’assied.
— Elle doit être en état de choc.
— Magda Leeb ? Penses-tu ! Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle l’adjudant, c’est elle qui donne les ordres.
Gerda allume une cigarette en silence.
— Tu fumes ? demande Lisbeth, horrifiée.
— De temps en temps, répond Gerda en tendant la jambe gauche car elle a mal à la hanche. C’est fini, l’époque où la “femme allemande” devait s’abstenir de tabac et de maquillage. Et puis, c’est quoi cette histoire d’“adjudant” ? ajoute-t-elle. Et aussi de “général” ? C’est une garnison, notre village ? Vous pensez donc encore en hiérarchie militaire ?
Lisbeth reste pantoise car Gerda parle rarement ainsi.
— Ne fais pas ta rabat-joie. Comme si on pouvait peser chaque mot qu’on va dire… Ce ne sont que des surnoms, Gerda.
Celle-ci souffle un nuage de fumée qui vacille dans l’air puis s’effiloche lentement. Il n’y a pas le moindre souffle de vent en cette journée d’août, et il fait chaud, des mouches dansent sur le gazon.
— Ce ne sont pas que des surnoms, Lisbeth, ce sont des qualificatifs qui expriment une pensée.
— Oh, Seigneur, marmonne Lisbeth en levant les yeux au ciel. Qui donc tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ?
Gerda fume sans rien dire. Parfois elle désespère de ses semblables ; la seule personne avec qui elle arrive à discuter, c’est M. Mattenroth. Ici, au village, la plupart des gens n’ont pas la lumière à tous leurs étages et, en plus, ils n’aèrent jamais. Il faudrait qu’ils lisent, ces gens, car les livres sont des fenêtres ou des portes qui ouvrent sur le monde. L’instant d’après, Gerda a honte d’avoir eu de telles pensées. Elle jette un regard vers Lisbeth, qui, immobile et silencieuse, ses mains usées par le travail posées sur son giron, fait rouler sa mâchoire quasi édentée ; elle n’a pas les moyens de s’offrir un dentier. Gerda songe à lui présenter des excuses mais elle s’en abstient. Elle tapote sur sa cigarette pour faire tomber la cendre dans l’herbe et déclare :
— Magda m’agace tout autant que toi.
— Mon Hermann, dit Lisbeth, il lui aurait dit ses quatre vérités. (Elle regarde Gerda.) Tu crois qu’il peut encore revenir ?
— Hermann ne rentrera pas, Lisbeth. Pas au bout de dix-sept ans.
Lisbeth prend une profonde inspiration.
— Bon, il va sans doute falloir que je me fasse une raison, dit-elle. Mais tu n’as pas idée, toi, de ce que c’est de tout perdre. Si au moins je savais où il est enterré… je pourrais lui rendre visite.
Gerda allume une deuxième Juno. C’est le jour des vices et des mauvaises surprises.
— Mais qu’est-ce qu’ils ont, les Leeb ? interroge-t-elle alors. Ils le tiennent d’où, ce caractère dominateur ? Ils prennent les autres juste pour des larbins et des abrutis ?
— Ah, ça, dit Lisbeth.
Cela ressemble à une réponse affirmative mais peut-être n’a-t-elle écouté que d’une oreille.
— Ça vient d’où ?
Gerda change de position sur sa chaise en bois afin de soulager sa hanche.
— Nous, on n’est pas comme ça, hein ?
Lisbeth secoue la tête.
— Le vieux Willi, il était différent, lui. Mon Dieu… je me souviens quand il a fait son infarctus au milieu du foin. Son petit-fils a pleuré toutes les larmes de son corps parce que son grand-père était comme un père pour lui. Et maintenant…
— Les méfaits des pères se payent jusque dans la quatrième génération, explique Lisbeth. Les péchés des pères sont les péchés des enfants. C’est ce qui est écrit dans la Genèse.
Gerda ne connaît guère la Bible. Ses parents étaient anticléricaux et avaient toujours tenu leur fille à l’écart des curés.
— Tu es sérieuse ?
— Ce que font les pères, c’est aux enfants d’en payer les frais, répond son amie. Ça se transmet, c’est contagieux, pour ainsi dire. Comme la grippe.
— C’est valable aussi pour les mères ?
— Dans la Bible, il n’est question que des pères.
— Du coup, on s’en sort bien, nous, les femmes, conclut Gerda. On peut pécher comme bon nous semble.
Là, Lisbeth ne peut s’empêcher d’émettre un petit rire.
— La meilleure chose à faire, c’est d’attendre, peut-être que Magda va changer d’avis. Ils ont besoin de nous, après tout. (Gerda se lève.) Je vais préparer du café.
— Peut-être qu’ils vont appeler Grotewohl.
— Le type des pompes funèbres ? Non, j’en doute.
— Moi, ça ne me dérange pas d’attendre, dit Lisbeth en haussant les épaules. Les morts, ça ne peut pas s’enfuir.
Gerda va dans la cuisine mettre de l’eau à chauffer. Elle insère un filtre dans l’entonnoir en porcelaine et verse du café en poudre à l’intérieur, sans lésiner sur la quantité car la liqueur de sureau fait toujours son effet. Son chat s’est blotti près du fourneau.
— Heini, sacré vieux, dit Gerda, tu passes le restant de tes jours à dormir.
Elle hume l’odeur tout en versant l’eau bouillante dans le filtre. Un parfum délicieux, tant mieux qu’il y ait de nouveau du café en grains. Pour elle, le goût de la chicorée est lié au passé ; elle ne peut pas en boire sans se rappeler l’époque des bandits en chemise brune, les carnages qu’ils ont commis, tous les crimes qu’ils ont perpétrés. Le goût amer qu’ont laissé ces années, c’est celui de la chicorée. Gerda pose la cafetière, les tasses, les cuillères, la crème et le sucre sur un plateau et retourne dans le jardin.
— Tu sais, Lisbeth, dit-elle, comme une réflexion après-coup, en posant le plateau sur la table, si Dieu faisait payer aux enfants les méfaits de leurs pères, ce serait un tyran, comme Adolf la fureur.
Lisbeth a les yeux fixés sur le poulailler. Au bout d’un moment, elle se tourne vers la grange des Leeb qui jette son ombre sur le jardin. Difficile de dire si elle est offensée. Elle est croyante ; en tout cas, elle honore la foi protestante, car cela, selon son raisonnement, elle en est redevable aussi bien à sa famille et à ses ancêtres qu’à sa chère Prusse, que Gerda ne cesse d’attaquer. Mais là-dessus, Lisbeth fait la sourde oreille. Elle reste attachée à son pays natal, et il en sera ainsi jusqu’à ce qu’elle se retrouve entre quatre planches.
Quant à Gerda, elle a beau ne pas avoir vu du pays, elle se doute que tout est en mouvement perpétuel. Quelle famille est toujours restée au même endroit ? Avant de s’installer dans la région, son père trimait dans une mine de la Ruhr, ses ancêtres étaient originaires du Hunsrück : on migre dans le but de trouver un lieu où l’on puisse gagner son pain ou vivre sans être importuné.
— Quand on a versé du sang, annonce Lisbeth au bout d’un moment, il faut en faire verser aux autres.
— Comment ça ?
Gerda s’assied et sert le café.
— C’est rassurant de ne pas être le seul assassin.
— Hmm…
Gerda boit une petite gorgée de son café en grain.
— Possible. Mais tu sais, toi, si le vieux Wilhelm en a versé, du sang ?
— Il était à la guerre.
— Ton mari aussi.
— Oui, mais mon Hermann, il est brave et il connaît bien sa Bible, il serait incapable de tuer.
Gerda a des doutes là-dessus mais elle ne dit rien. Dans la plate-bande, il y a du plantain qui prolifère parmi les asters. Il faudrait l’enlever et il faudrait également tondre le gazon. Cette pensée la réjouit car elle adore le parfum de l’herbe fraîchement coupée.
— Oui, oui, dit-elle d’un air pensif. C’est bien possible.
Soudain, on tambourine à la porte. Les deux femmes sursautent, elles échangent un regard.
— J’y vais, dit Gerda.
Tandis qu’elle se lève pour rentrer dans la maison, Lisbeth reste pétrifiée sur sa chaise, les yeux rivés sur ses genoux. Dans le couloir, Gerda prend une profonde inspiration et, avant d’ouvrir, défroisse sa robe. Elle pense que c’est Wilhelm, et comme il est grand pour sa génération, elle lève le regard mais celui-ci se perd dans le vide. Elle hésite, la main sur la poignée, soupçonnant une farce d’enfants, quand, à cet instant, elle aperçoit Josef, le valet des Leeb, un homme proche de la soixantaine aux cheveux clairsemés. Il triture sa casquette, ses bottes en caoutchouc sont toutes crottées.
— Josef, dit Gerda. Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est le chef qui m’envoie. Il m’a demandé de te dire que le docteur est arrivé. Et qu’on doit encore attendre la police…
À ces mots, il se tortille comme s’il craignait qu’on vienne l’arrêter. Il ajoute :
— Je viendrai te chercher le moment venu.
Il reste planté là, tout penaud, ne sachant manifestement pas quoi dire d’autre.
— C’est bon, Josef. (Gerda sourit.) Merci de m’avoir prévenue. On t’attend.
Il hoche la tête, tourne les talons et s’éloigne en boitant, parce qu’il a été blessé au genou gauche par un bœuf qui avait décoché une ruade. Les bœufs ont maintenant été remplacés par un tracteur mais son genou est fichu.
Gerda referme la porte, et tandis qu’elle s’apprête à retourner dans le jardin, il règne un silence de mort dans la maison.
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