Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 18 sur 25

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Les péchés des pères

Août 1962. La Dame aux Morts

AOÛT 1962

LA DAME AUX MORTS

 

TANDIS que Gerda se dirige vers la porte avec l’impression de patauger dans une boue visqueuse, ses amies restent immobiles, s’attendant au pire. Mlle Bernhard respire faiblement, Lisbeth triture nerveusement sa blouse. Quant à Heini, le chat aux taches de cambouis, il se prélasse sur les dalles de pierre chauffées par le soleil en faisant onduler sa queue.

— Ah, s’il n’y avait pas les humains, murmure Lisbeth en le regardant, le monde serait si merveilleux.

Mlle Bernhard pousse un soupir. Ses doigts pianotent sur la table, faisant cliqueter ses bagues. Lorsque Gerda revient, Lisbeth se fige à nouveau, mais elle s’aperçoit du coin de l’œil que son amie semble soulagée. L’instant d’après, elle voit arriver une jeune femme aux cheveux châtains et en robe d’été.

— Mademoiselle Wely, dit Mlle Bernhard. Ah…

— Excusez-moi de vous déranger, mais… (Sophia, les mains crispées sur un mouchoir, se laisse tomber sur la chaise) je ne sais pas où aller et on ne veut pas de moi à côté.

Mlle Bernhard l’observe d’un œil approbateur : si charmante, si élégante. Cette fille n’est pas une campagnarde, ça non, on la verrait tout aussi bien flâner dans les rues de Stettin, le nez au vent. Alors elle demande :

— Jeune dame, comment faites-vous donc pour tenir les hommes à distance ?

Lisbeth et Gerda lui adressent des regards tellement indignés qu’elle rentre machinalement la tête dans les épaules.

— Je voulais juste dire que… souffle-t-elle. Je ne voulais pas…

— Bon, taisez-vous maintenant, grogne Gerda. Zut, alors !

La demoiselle fait silence, confuse.

— On n’a que de la liqueur de sureau, dit Gerda. Vous en voulez un petit verre ?

La jeune femme acquiesce.

— Volontiers.

— Alors comme ça, vous ne pouvez pas aller à côté ? demande Gerda d’un ton sceptique.

— C’est le père de Wilhelm qui l’a interdit.

Sophia prend une petite gorgée et se tamponne les lèvres avec son mouchoir. Ensuite, elle étire celui-ci des deux mains et garde les yeux fixés dessus pendant un si long moment que Gerda se dit avec inquiétude : mon Dieu, elle est blanche comme du lait de baratte.

— J’avoue que cet homme est un bourreau, bougonne la demoiselle malgré la remontrance de Gerda.

Le chat bâille en poussant un petit couinement puis il roule sur le dos, les pattes en l’air, mais personne ne vient lui caresser le ventre.

Et personne n’ouvre la bouche. Les quatre femmes sont plongées dans le silence, leurs yeux des miroirs ternis. Au bout d’un moment, Gerda s’arrache à son hébétude et observe Sophia à la dérobée. La demoiselle a raison, cette jeune femme est exceptionnelle, et pas seulement au physique, car elle garde son calme, du moins, elle s’y efforce. Peut-être sait-elle composer avec les pertes, elle, vu que son père est mort jeune. Gerda se souvient bien d’Ernst Wely, c’était un bon garde forestier, mais aussi un homme de convictions, imperméable à la propagande inhumaine des nazis. Il est décédé des suites d’un infarctus, c’est bien regrettable, mais sa fille est un vrai bijou, et voilà le vieux Wilhelm qui se met à jouer les rustres ? Ça vient de son snobisme, aussi absurde que vieux jeu : l’héritier d’une ferme se doit d’épouser une femme de rang égal, de préférence une fille de cultivateurs dont l’exploitation fait la même taille. Une orpheline dépourvue d’une dot correcte, c’est hors de question, Gerda en sait quelque chose.

Sophia a le regard vitreux, ses yeux sont rouges. Elle sort un papier de sa poche et le fait glisser entre l’index et le majeur comme pour le défroisser. Elle fait ce geste d’un air absent, Gerda se détourne.

Au moment où la demoiselle ouvre la bouche, elle est presque soulagée.

— Soit dit entre nous : ce qui est arrivé aux Leeb, c’était inéluctable.

— Allons bon, objecte Gerda. Vous exagérez, comme toujours.

— Il arrive aussi qu’on soit trop indulgent, rétorque la mère Bernhard. Tout n’est pas excusable.

— Tout à fait, mais il ne faut pas non plus considérer les choses sous un seul aspect.

— Je suis d’accord, intervient Lisbeth. “Celui d’entre vous qui n’a commis aucun péché, qu’il lui jette la première pierre.”

— Quel péché aurais-je pu commettre, moi ? s’indigne la demoiselle. Je n’en vois pas un seul.

— Assez, ordonne Gerda en lançant un regard dans la direction de Sophia. Vous ne pensez donc qu’à vous ?

— Non, murmure Mlle Bernhard, Lisbeth, elle, ne dit rien.

Le chat est étendu au soleil et les moustiques dansent, un merle pousse ses trilles dans le verger des Haarstick et un nuage flotte doucement dans le ciel. On entend le vrombissement des voitures et des camions sur la nationale qui coupe le village en deux, au nord, des volutes de fumée s’échappent des cheminées de l’aciérie et, au sud, de celles de la forge.

Lorsque Gerda regarde de nouveau Sophia, celle-ci est avachie sur sa chaise, le visage et la poitrine dissimulés par ses cheveux, et est occupée à chasser une mouche.

— Racontez-moi donc, mademoiselle Wely.

Gerda prend la main de la jeune femme.

— Ça peut peut-être vous soulager.

— Mais vous raconter quoi ?

Sophia retire ses doigts. Elle se redresse, écarte les cheveux qui tombent devant ses yeux et les jette derrière ses épaules.

— Vous aussi vous avez peur des frelons ? demande-t-elle brusquement.

— Oh… (Gerda est stupéfaite). À mon avis, si on ne les excite pas, il n’y a rien à craindre.

— Moi, j’ai une peur bleue des frelons. Rien que le nom sonne comme une menace, vous ne trouvez pas ? Vous avez un nid chez vous ?

— Pas à ma connaissance, répond Gerda.

— Et à côté ? (La jeune femme la regarde d’un air apeuré.) Il y en a un chez les…

D’un geste fébrile, elle saisit le bout de papier qu’elle a posé sur la table.

— Sept piqûres tuent un cheval, c’est ce qu’on dit.

— Une éponge imbibée de vinaigre, glisse Lisbeth d’un ton pragmatique. Ça calme la douleur et ça aide à désenfler. C’est ce que j’ai appris dans mon ancien pays. Là-bas, on a…

Gerda la coupe :

— Il y a très peu de frelons ici, mademoiselle, vous n’avez aucune inquiétude à avoir.

— Mais j’ai tellement peur de ses horribles bestioles, insiste Sophia.

Elle se tait, peinant visiblement à garder son sang-froid.

— Vous, vous avez vécu deux guerres, dit-elle après un long silence, laissant son regard errer sur les trois femmes. Vous connaissez la vie.

Lisbeth hoche la tête d’un air attristé.

— Ma foi, répond Gerda, ça permet d’acquérir de l’expérience, c’est sûr. Mais de là à savoir si on en tire des leçons, ça, c’est une autre histoire.

— Possible.

Sophia Wely se remet à défroisser le bout de papier.

— Mais peut-être pouvez-vous quand même me dire… Est-ce que la vie, c’est juste du chagrin et de la souffrance ?

Mlle Bernhard se redresse, droite comme un cierge, et déclare :

— De l’espoir, ma chère. Moi, en fuyant mon pays, je suis tombée bien bas – j’ai perdu mon statut de fille de commerçant et ma vie de citadine pour me retrouver dans ce village, mais l’espoir, je ne l’ai jamais perdu

Elle regarde autour d’elle d’un air triomphant.

— Oui, tout à fait, murmure Lisbeth. Moi, je continue d’espérer que mon Hermann rentrera.

— Sûrement pas que du chagrin, s’empresse de préciser Gerda afin de réconforter la jeune femme, mais on encaisse des revers. Beaucoup tiennent le coup, mais certains ne s’en relèvent jamais.

— C’est on ne peut plus vrai, confirme la demoiselle. Ça demande une force intérieure.

Et la voilà qui s’enflamme.

— De l’orgueil, de la détermination, de la persévérance. C’est ce que disait souvent mon père. Je le revois dans le salon, assis dans son fauteuil, cigare à la main, avec son col cassé, sa cravate, son gilet et sa moustache bien taillée. De l’autodiscipline ! Ma mère, c’était pareil…

Elle se tait car elle remarque que le regard de Sophia est de nouveau égaré dans le vide. Les joues de la jeune femme ne sont plus blêmes, mais rouges comme sous l’effet de la fièvre.

Cela frappe également Gerda. Elle va aussitôt dans sa chambre chercher sa mallette. Une fois revenue, elle se met à fouiller à l’intérieur en demandant :

— Vous voulez une aspirine, mademoiselle Wely ?

Celle-ci fait non de la tête.

— Août…, dit-elle comme se parlant à elle-même. Il n’y en a plus pour longtemps, après viendra l’automne et ce sera le début de la chasse au renard.

— Ah, oui, marmonne Mlle Bernhard, mal à l’aise. C’est vrai. La chasse au renard. Hallali et son du cor. J’avoue que ce n’est pas trop ma tasse de thé.

— Nous, on a toujours été à la chasse au renard. Jamais à cheval, non, raconte Sophia, l’air pensive, mais très souvent à pied, parfois à bicyclette. C’était magnifique, les champs enveloppés dans la brume, et les odeurs… si âpres, ces odeurs de feuilles et de terre. Et après, la pause près de l’ancienne briqueterie dans le bois d’à côté. Et là, même si on n’était venus qu’en simples spectateurs, on avait nous aussi droit au casse-croûte, et quand on grimpait le Lahberg à bicyclette, Wilhelm me poussait un peu pour me donner de l’élan. Ah, que c’était formidable.

Elle pose ses mains sur ses joues en feu.

— Vous êtes jeune, mademoiselle Wely, dit Gerda d’une voix hésitante. Vous avez toute la vie devant vous.

Sophia prend une inspiration en frissonnant.

— Quel salaud, lâche-t-elle soudain.

— Oh…

Mlle Bernhard prend un air horrifié.

— Sale con.

Sophia fixe son regard sur la vieille Stettinoise.

— Et vous… Vous êtes là, les bras croisés. Vous attendez quoi ? Qu’on vous donne l’ordre d’intervenir ? De commettre un massacre ?

Elle serre les poings puis explose :

— Vous me dégoûtez tous. Toute votre génération d’assassins et de suivistes. C’est de votre faute si mon père est mort.

Lisbeth et Gerda sont plongées dans un silence gêné. Quant à Mlle Bernhard, elle s’indigne :

— Modérez-vous. Vous croyez que je vais me laisser insulter sans raison ? Vous me décevez profondément, jeune dame.

Elle se lève et, pour la deuxième fois de la journée, s’en va, vexée, se contentant de faire un petit signe de la tête à ses amies abasourdies.

Gerda cherche Heini des yeux mais lui aussi a disparu. L’instant d’après, elle découvre une taupinière fraîche sur sa pelouse. Quelle taupe peut bien creuser à cette heure-ci ? Le monde, se dit-elle, ne tourne vraiment plus rond.

Lisbeth glisse d’une voix timide :

— Mademoiselle Wely, vous êtes toute chamboulée, et cela se comprend, mais calmez-vous, je vous prie.

La jeune femme n’y songe pas. Sa douleur s’est muée en une colère qu’elle distille à présent à l’aveugle. Des éclairs jaillissent dans ses yeux rougis lorsqu’elle dit :

— Mon père… il a été poussé à bout par les nazis, tout ça parce qu’il avait des opinions différentes – saines –, et personne dans ce village ne lui est venu en aide, personne ! Ne rien faire, non seulement c’est lâche, mais c’est aussi une forme de violence. Vous ne vous êtes jamais interrogées là-dessus au cours de votre si longue vie ?

Puis elle se met à rire, mais d’un rire un peu trop strident, désagréable à entendre.

En ce qui concerne son père, elle n’a pas tout à fait tort, se dit Gerda, mais elle se garde bien de dire quoi que ce soit afin de ne pas exciter davantage Sophia.

— Tous des suivistes, reprend la jeune femme, et, en même temps, ça roule des mécaniques. Vous n’imaginez pas à quel point cette sempiternelle vantardise me dégoûte, surtout celle des hommes. Tous des sempiternels voyous qui se prennent pour de valeureux gaillards alors qu’en fait, ce ne sont que des petits garçons… (Elle froisse le papier dans ses mains.) C’est pitoyable.

Là, Lisbeth est quand même un peu hagarde. Elle perd de plus en plus contenance, se tortille sur sa chaise, jetant des regards tout autour d’elle.

— Mon Wilhelm, éructe Sophia, les poings serrés sur ses genoux, lui, il n’était pas comme ça, mais ces voyous, ils l’ont usé, ces fumiers qui cognent dès qu’ils flairent la moindre faiblesse, alors qu’ils sont vieux et gris et qu’après toutes ces années, ils auraient dû apprendre de leurs erreurs.

Elle serre les dents, son visage redevient blanc comme un linge.

Gerda, qui se doute de qui elle parle, se sent néanmoins obligée d’intervenir.

— Ma chère mademoiselle Wely, vous avez peut-être raison sur pas mal de points, mais ça ne sert à rien de s’énerver.

Et, faute d’inspiration, elle ajoute :

— Buvez donc une autre gorgée de liqueur de sureau.

Sur quoi, Sophia envoie valser son verre posé sur la table. Celui-ci vient heurter le mur et se brise en mille morceaux. Le bruit du choc la fait sursauter. Son regard s’illumine comme si elle reprenait ses sens, mais l’instant d’après, son visage se révulse, se couvrant de rides tel celui d’une vieillarde. Elle jette le papier réduit en boule et se lève.

— Pardonnez-moi, dit-elle, s’appuyant sur le dossier de sa chaise. J’ai abusé de votre hospitalité. Pardon, je…

Elle se tait, tourne les talons et s’éloigne d’un pas lent comme si elle ne pouvait plus avoir confiance en ses jambes.

— Mais restez, voyons, lui crie Gerda. On comprend, vous savez. On n’est pas du tout…

Mais la porte se referme.

Après que les deux femmes sont restées un moment sans échanger un mot, Lisbeth dit tout bas :

— La pauvre petite.

Gerda frappe la table du plat de la main.

— Moi, je peux la comprendre, cette jeune femme, dit-elle. Et puis pourquoi on nous fait attendre aussi longtemps ? C’est insupportable !

Elle se lève, se dirige vers le débarras donnant sur la terrasse et en ressort avec une pelle. Puis elle avance d’un pas lourd sur le gazon et, faisant fi de sa douleur à la hanche, se met à pelleter la taupinière, jetant la terre par-dessus son épaule, sans se préoccuper de savoir où elle atterrit. Lisbeth la regarde avec des yeux ahuris, puis elle se secoue et va chercher la balayette et le ramasse-miettes afin d’enlever les débris du verre à liqueur, et pendant ce temps-là, Heini surgit au milieu des plates-bandes et se faufile discrètement dans la maison, un campagnol dans la gueule.

Gerda s’active à la tâche, des mèches grises de son chignon défait lui pendant dans les yeux, elle enfonce la pelle dans le sol comme pour creuser un trou, elle commence à transpirer et tandis qu’elle décharge sa colère, elle se remémore un incident qui remonte à quelques années. À l’époque, elle venait donner un coup de main au restaurant, situé à un petit kilomètre au nord du village ; on l’appelait le Moulin d’Ilsede vu qu’à cet endroit se trouvait autrefois un moulin sur pivot. Elle n’aimait pas travailler au comptoir car il y avait du bruit et beaucoup de fumée, et bien qu’elle ne fût plus toute jeune, plus d’un lui faisait des avances dès qu’il avait un petit coup dans le nez. Et un soir…

Un soir d’octobre, Wilhelm Leeb senior était attablé dans l’avant-corps avec ses compagnons de beuverie, et ça trinquait allègrement. Était-ce le repas des chasseurs ? Toujours est-il qu’ils étaient plongés dans une discussion enflammée, au début sur la politique, et Gerda dressa l’oreille pour la refermer presque aussitôt, n’entendant que des bavardages réactionnaires. Au bout d’un moment, Leeb senior, légèrement enivré, commença à exposer son projet de construire un manège d’équitation. Face aux réponses, soit sceptiques, soit hostiles, de l’assemblée, il devint plus virulent et se mit à appuyer ses arguments en tapant du poing sur la table.

— Il faut avoir des visions d’avenir, gronda-t-il. Hé, qu’est-ce que vous avez à faire les timorés ? En tant que président du club d’équitation, je vous le dis : on a besoin d’un manège. Où voulez-vous que nos enfants apprennent la voltige ? Dans une grange à pommes de terre ? Un club comme il faut a besoin de locaux comme il faut. Il faut faire les choses comme il faut, les gars, comme il faut !

Et il s’octroya un autre verre d’eau-de-vie.

— Tu as raison, Wilhelm, répondit quelqu’un. Mais ça va coûter cher, et où veux-tu qu’on trouve l’argent ? À moins que tu aies ce qu’il faut dans la caisse ?

— Des subventions. Des prélèvements. Des dons. Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Ça va marcher, il suffit juste de le vouloir.

Tollé général.

— Tu n’as qu’à passer faire la quête à la messe. Moi, c’est hors de question que je fasse ça, dit un autre.

— Toi aussi, tu montes à cheval, n’est-ce pas ? avança Leeb senior. Tu es des nôtres. Il faut que tu le comprennes. Vous n’avez donc rien dans le ventre ? Il faut foncer, un point c’est tout. C’est comme ça qu’on faisait à l’Est – à l’époque, en Ukraine –, vous n’imaginez pas tout ce qu’on a fait sortir de terre, là-bas. Ça a marché. Pourquoi pas ici ?

— Pendant la guerre, on devait obéir aux ordres, mais ce n’est plus comme ça, Wilhelm, les temps ont changé. Aujourd’hui, on ne fait plus ça gratuitement. Aujourd’hui, tu ne trouveras pas de travailleurs forcés à qui demander de fabriquer ton manège avec des matériaux confisqués, objecta Heinrich Haarstick.

— T’as fait la guerre, toi, espèce de planqué ? lâcha Leeb d’un ton haineux. Non. Alors tu ferais mieux de te taire.

Haarstick, doté d’une grande assurance, se contenta de rire.

— Si c’est toi qui le dis, toi, le faisan doré…

— Je n’étais pas un faisan doré !

Leeb, indigné, passa à l’offensive.

— Tu as de l’argent, toi. Tu pourrais faire un don. Pour le bien de tous. N’est-ce pas ?

— Peut-être pour le bien de tous les cavaliers, riposta son adversaire, mais je ne monte pas à cheval, moi. Les chevaux ne m’intéressent qu’en tant que bêtes de labour, mais bientôt ce sera fini, tout ça. Dans quelque temps, on sera tous motorisés, nous autres cultivateurs, et tu pourras alors envoyer ton Terek et ton Bubi à l’équarrissage.

— Je serai le premier du village à avoir un tracteur, moi, fanfaronne Leeb, et j’aurai toujours des chevaux. Attends de voir ça !

— On n’y est pas encore.

— Mon plus jeune fils… (la voix de Leeb frôle les aigus) c’est un cavalier épatant, avec son cheval il va sauter par-dessus ton portail pour venir cracher sur ton crâne d’œuf.

Haarstick passa une main dans ses cheveux rares ; là, il avait quand même été piqué au vif. Il saisit sa bière.

— Construis-le tout seul, ton manège à la con, grogna-t-il en vidant son verre.

Autour de la table, la discussion s’échauffa.

En revenant au comptoir, plateau à la main et torchon sur le bras, le patron glisse tout bas à Gerda :

— Bon sang, ce Leeb. Et puis, on dirait qu’il est cloué à sa chaise. Il est presque onze heures. Il ne devrait pas rentrer chez lui ? Haarstick est parti, lui, voilà un homme de bon sens.

— Une chance que ces deux-là ne se soient pas encore disputés pour savoir qui aurait le plus grand enterrement, dit-elle.

— Il n’y a donc personne pour le remettre à sa place ?

Le patron pose violemment son plateau sur le comptoir.

— La même chose, dit-il. On dirait qu’ils cherchent à se suicider.

Plus le temps passait, plus l’auberge se vidait, mais Leeb senior, lui, continuait de parler aux deux autres membres du comité directeur du club équestre, le noyau dur de sa bande. Il l’aura, son manège, songea Gerda tout en astiquant les verres, même si ça prend des années. Il y a beaucoup à dire sur lui, mais c’est quelqu’un qui sait ce qu’il veut.

Vers onze heures et demie, le patron commençait à bâiller et à jeter des regards agacés aux trois derniers buveurs, la porte s’ouvrit et un jeune homme pénétra dans le nuage de fumée de tabac qui flottait dans la salle. Gerda le vit s’arrêter et cligner des yeux puis se diriger vers la table dans l’avant-corps. C’était Wilhelm Leeb junior, alors âgé de presque trente ans, grand échalas tout maigre aux cheveux blond foncé séparés par une raie sur le côté. Il était d’un tempérament calme mais, à cette heure avancée de la soirée, il semblait hors de lui. Il s’approcha de son père qui ne remarqua pas sa présence, et se mit à lui parler.

— Père, entendit Gerda, rentre avec moi à la maison. Il est bientôt minuit et la mère se fait du souci. Je suis venu à pied, je peux prendre le volant.

Leeb senior se tourna vers lui.

—Hé, regardez-moi ça, le fiston, dit-il en baissant sa cigarette. Tu vois bien que je suis en pleine discussion avec Walter et Rudolf. On est en train de planifier la construction du manège.

— Je te ramène tout de suite à la maison, père. Il est assez tard comme ça. Maman ne trouvera pas le sommeil tant que tu ne seras pas rentré. Viens, s’il te plaît.

Le senior écrasa son mégot, saisit le paquet d’Atika et en sortit une nouvelle cigarette, qu’il alluma à l’aide d’une allumette. Il exhala la fumée et dit à ses amis :

— Encore dans les jupes de sa mère, ce garçon.

Gerda le vit faire un geste.

— Une dernière tournée, mam’zelle !

— Moi, je commence à en avoir assez, avoua Rudolf Bartels, un fermier du village voisin. Et ma femme, elle…

— Allons donc, le coupa Leeb senior. Tu as un petit coup de pompe ? Tu ne peux pas renoncer à cette dernière tournée que t’offre ton supérieur. Pense à la gloire que nous allons récolter pour avoir été les initiateurs de la construction de ce manège. Ça mérite un toast.

Gerda vit Leeb junior se tourner vers elle en secouant la tête. Son père, remarquant son geste, se mit à hurler :

— Reste en dehors de tout ça, Wilhelm. C’est moi le chef, ici comme à la ferme. Ta mère n’a qu’à me préparer une collation car j’aurai sûrement faim à mon retour. Après elle pourra s’endormir, bercée par ses larmes.

Il regarda ses amis en riant, ceux-ci gardèrent un silence gêné.

Gerda échangea un regard avec le patron et au moment où elle s’apprêtait à tirer la bière, il lui fit non de la main. Voyant son geste, Leeb senior s’écria :

— Hansi, tu nous apportes de la bière et de la gnôle, et plus vite que ça ! Imagine le chiffre d’affaires que tu vas réaliser quand il y aura un manège ici. Ça va se bousculer au portillon chez toi.

Le patron adressa à Gerda un signe de tête résigné.

— Bon. Vas-y. Le client est roi.

Gerda se mit à tirer la bière, une pils produite dans la brasserie locale. Elle jeta un regard en direction de Leeb junior qui ne savait pas quoi faire de ses mains. Il finit par les glisser dans ses poches :

— Viens, père, s’il te plaît. Tu as assez bu. Pense à la mère.

— Tu veux parler de ma mère à moi ? Elle, elle n’a rien contre le fait que je sois ici. Elle apprécie d’avoir un fils énergique qui tient bien l’alcool. Toute ma vie elle m’a soutenu, même face aux critiques mesquines de ta maman chérie. Rentre à la maison, Wilhelm, et caresse la petite tête de mon épouse, comme ça elle sera contente. C’est une âme simple.

Il regarda ses deux amis comme s’il attendait un signe d’approbation de leur part.

L’un d’eux, Walter Bock, responsable de l’agence de la banque Raiffeisen et passionné d’équitation, dit en revanche :

— Tu sais, Wilhelm, il est déjà tard. Je pense qu’on devrait annuler cette tournée. On trouvera bien une autre occasion de bavarder.

— Tu entends ça, père ? M. Bock veut s’en aller. Tu vas régler l’addition et je te raccompagne à la maison.

Leeb junior voulut aider son père à se lever mais celui-ci le rabroua.

— Fiche-moi la paix, tu veux ? grogna Leeb senior. Tu crois que je suis pas capable de me mettre debout tout seul ? Allez, on la prend, cette tournée !

— Wilhelm…, commença Rudolf Bartels.

— Père, quémanda le jeune Wilhelm.

— Père, père, le singea celui-ci. Ça connaît rien de la vie et ça se permet de donner des ordres. Ah ça, si tu n’avais pas arrêté l’école, peut-être que tu serais arrivé à quelque chose, mais, t’es quoi, finalement ? Tu sais faire quoi ? Tu as fait quoi ? Toujours à se cacher derrière sa mère. C’est une chance que je sois rentré pour te serrer la bride et t’éduquer, et je ne suis pas au bout de mes peines. Bon, assez parlé, moi je reste. Et si vous deux… (de l’index, il désigna tour à tour Walter et Rudolf) vous avez envie de déserter, allez-y, je vous retiens pas. Moi, j’ai pas fini de boire ! Je suis mon propre maître. Allez-vous faire voir.

Gerda, qui était en train de tirer la troisième bière, sentit de l’impatience dans son regard. Tandis qu’elle raclait la mousse, Walter Bock se leva.

— Je m’en vais, Wilhelm. À la prochaine. Toi aussi tu ferais bien de rentrer.

Wilhelm Leeb senior répondit par un geste de dédain. Rudolf Bartels en profita pour se libérer à son tour.

— Au revoir, Wilhelm. Excellente idée, le manège équestre, ajouta-t-il pour l’apaiser. On en reparlera dans le détail.

Il fit un signe de tête amical au jeune Wilhelm et alla payer au comptoir.

Les deux hommes partis, le silence s’installa pendant un moment. Puis Leeb senior dit :

— Des mauviettes. Et les visions, dans tout ça ? Il faut avoir des visions, Hansi, avouez que j’ai raison !

Il se tourna vers le patron.

— Ici, j’en ai vu qui en avaient, des visions, répliqua celui-ci à mi-voix. Certains se sont même mis à dégueuler en cadence.

— Qu’est-ce que tu racontes là ? aboya Leeb. Bon, peu importe. La bière, Gerda !

— Allez, père, viens, pria son fils. Sinon il sera bien trop tard. La mère…

— Arrête avec ta mère ! Celle-là… (il tendit le bras dans la direction de Gerda qui apportait la bière et la gnôle) cette femme-là, elle est extra ! Jolie et robuste à la fois. (Il fit un clin d’œil à Gerda, qui l’ignora, agacée.) Fiston, faudrait que tu t’en tailles une tranche, d’un beau rôti comme ça, ça tient bien au corps ! Ta fille de garde forestier, ta dulcinée, à côté on dirait une tranche de cervelas. (Il vida sa gnôle.) Ouais, Gerda, à côté…

Celle-ci s’était déjà éloignée discrètement.

— Laisse tomber, chuchota-t-elle à l’oreille du jeune Wilhelm. La meilleure chose à faire, c’est de ne pas l’écouter. Il est toujours comme ça quand il a bu.

— Je sais, répondit-il, et on pouvait lire sur son visage qu’il était blessé. Si j’ai quitté l’école, c’est pour m’occuper de la ferme, se justifia-t-il, se tournant vers son père. Parce que toi, tu n’étais pas là.

— C’est vrai, acquiesça Leeb senior, je n’étais pas là. J’étais en captivité et pendant que vous, vous étiez comme des coqs en pâte, moi je crevais de faim et je trimais comme un âne !

Son fils sortit brusquement ses mains de ses poches et serra un poing.

— Tu nous fais du tort, s’écria-t-il.

— C’est à moi qu’on a fait du tort, aboya le père. Et puis ta fille de forestier, tu peux l’oublier, il faudra me passer sur le corps pour l’épouser. Tu crois que moi, j’ai toujours pu faire ce que je voulais ? Non. C’est comme ça, la vie. Il faut aussi savoir encaisser. Ce qui compte, c’est la détermination et la ténacité.

Debout derrière le comptoir, Gerda observait le fils en train d’essayer d’extorquer au père une marque de reconnaissance ou de bienveillance, vaine tentative, car le senior ne voulait rien entendre, préférant accabler son junior de réflexions désobligeantes. Gerda se demanda s’il était aigri. Sans doute que non ; ses propos, son attitude trahissaient plutôt une blessure narcissique, peut-être aussi des regrets qu’il ne voulait pas s’avouer. En tout état de cause, cela lui faisait de la peine de voir le fils se briser contre son père comme contre un écueil.

Gerda plongea la main dans la poche de sa blouse et fit tinter les capsules de bouteilles d’eau-de-vie qu’elle y avait glissées au fil de la soirée. Elle en saisit une poignée et serra très fort au point que leurs dents s’enfoncèrent dans sa peau, c’était un peu douloureux. Le patron était maintenant assis, le menton baissé ; il avait envie de se coucher, mais il ne fallait pas mettre Wilhelm Leeb de mauvaise humeur. À vrai dire, celui-ci commençait aussi à flancher. L’eau-de-vie et la bière faisaient peu à peu leur effet, et là où les prières du jeune Wilhelm avaient échoué, la fatigue et l’ébriété eurent du succès : le senior se mit sur ses jambes en chancelant, paya la note et laissa son fils le guider dans la nuit. La porte de l’auberge se referma. Un moteur de voiture démarra, des pneus crissèrent dans la cour et, par une fenêtre, Gerda vit des feux arrière rouges s’éloigner en direction du village.

Le nuage de fumée de tabac, brassé par le bref courant d’air, s’apaisa de nouveau.

— Tu remets tout en ordre ? demanda le patron à Gerda.

Elle fit oui de la tête.

— Quel cirque, ajouta-t-il. Moi, si j’étais le fils, je l’aurais planté là, le grand président. Demain, il aurait eu l’air bien ridicule.

Gerda rétorqua :

— C’est tout à l’honneur de Wilhelm de ne pas l’avoir fait.

— Peut-être, mais c’est pas comme ça qu’il gagnera le respect de son vieux, dit le patron.

Il souhaita bonne nuit à Gerda.

Elle mit les chaises sur les tables, passa le balai et la serpillière puis aéra, et au bout d’une heure à peine, on aurait dit que jamais un ivrogne n’avait mis les pieds dans la salle. Gerda éteignit les lumières et sortit. Tandis qu’elle tournait la clé dans la serrure, elle sentit sur sa nuque la fraîcheur de cette nuit d’automne.

Le soleil tape fort à présent, et Gerda fait une pause, appuyée sur sa pelle. Peine perdue, se dit-elle. Si vraiment il y a des taupes, alors je peux creuser jusqu’à la Saint-Glinglin, à moins de les noyer, ces bestioles, ou de les enfumer. Mais elle ne le fera pas. Il est impossible de l’emporter à long terme sur la nature, elle obtient toujours gain de cause car, contrairement à l’homme, elle a tout son temps. Gerda jette un œil vers Lisbeth qui, debout sur la terrasse, le ramasse-miettes dans une main, la balayette dans l’autre, continue d’observer sa vieille amie d’un air hagard.

— Oui, oui, s’écrie Gerda. C’est bon, j’arrive.

Et, tout en marchant, elle prend conscience du trou qu’elle a creusé, de la terre éparpillée autour, et elle secoue la tête. Avant d’aller ranger la pelle dans le débarras, elle la nettoie avec sa main.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? demande Lisbeth.

— Je ne sais pas, répond Gerda en essuyant ses doigts à l’aide d’un chiffon. On dirait que je suis aussi tourneboulée que la petite Wely.

— Hélas, soupire Lisbeth, elle ne sait plus à quel saint se vouer, la pauvre. Elle est complètement perdue.

— Peut-on lui en vouloir ?

— Bien sûr que non.

— Bon, tu vas les jeter, ces bouts de verre ?

Lisbeth baisse le regard sur le ramasse-miettes plein de débris brillant au soleil. Parmi eux se trouve un morceau de papier chiffonné.

Gerda reste interdite.

— C’est le papier que Sophia n’arrêtait pas de tripatouiller ? demande-t-elle.

— Je crois que oui, répond son amie.

Et alors qu’elle tourne les talons, Gerda prend le papier et, tandis que Lisbeth se dirige vers la cuisine pour mettre les éclats de verre à la poubelle, elle s’affale sur une chaise et cligne des yeux, éblouie par le soleil. Ensuite, elle déplie le papier et l’étale sur la toile cirée pour le défroisser. Il s’agit de la moitié d’une feuille de papier à lettres, visiblement découpée avec un couteau car le bord inférieur est tout fibreux. Elle tâte sa blouse à la recherche de ses lunettes et à peine les a-t-elle chaussées qu’elle entend Lisbeth pousser une exclamation d’effroi dans la cuisine.

— Heini a attrapé une souris ! Elle vit encore !

Gerda fait la sourde oreille. Sa main droite, celle qui tient le papier, tremble légèrement. Ma chère Sophia, lit-elle, et ses yeux s’ouvrent tout grands comme si elle avait besoin de verres plus puissants. C’est une lettre du jeune Wilhelm, peut-être la dernière qu’il a écrite à sa chère et tendre. Gerda parcourt le texte, elle est moins ébranlée par son contenu que par sa concision, le ton quasi neutre de quelqu’un qui se résigne à son sort, croyant qu’il ne pourra jamais y échapper.

— Gerda ! Lisbeth crie à présent. Viens vite ! Ton chat est en train de manger la souris. Qu’est-ce que je fais ?

D’abord la tête, se dit Gerda, il commence toujours par la tête. Un léger craquement. Et le foie, il n’y touche pas. C’est pour moi, ça.

La main tenant la lettre tombe sur ses genoux et son regard se met à errer sur la pelouse dévastée.

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