Les péchés des pères
Septembre 1947. Hitlerowiec
SEPTEMBRE 1947
HITLEROWIEC1
ET là, un coup de sifflet strident, qui signifie : tu dois obéir car tu n’es personne ; tu ne reverras plus jamais ton pays ; tu l’as bien mérité.
Et c’est aussi l’annonce de la pause de midi. Dans le voile de brume flottant au-dessus de l’Oder scintillent les clochers d’Opole, marges de l’ici-bas, car ici, à l’ouest du fleuve, dans les champs de l’immense domaine agricole de Półwieś, converti en prison, ils se trouvent dans l’au-delà, lémures trimant comme des forcenés ; les cent soixante prisonniers de guerre ont été envoyés ici pour faire les moissons, maintenant c’est au tour des betteraves, et cela ne va sans doute pas s’arrêter là car il n’y a aucune perspective de libération.
Ils se rangent en colonne et, d’un pas pesant, s’engagent sur le chemin de
terre qui mène à la prison, silencieux comme il sied aux 2 Niemcy, même chanter est interdit ; dès qu’on ouvre la bouche, on essuie une bordée d’injures. Le gardien qui avance à la hauteur de Wilhelm Leeb, un Mosin-Nagant sur l’épaule, est un enquiquineur qui adore décocher des coups dans
le creux des genoux ou marcher sur les pieds. Ce type, surnommé Żubr 3 par ses compères, n’est pas tendre avec Leeb, sans doute en raison de son gabarit ; lors de son arrestation, celui-ci avait déjà remarqué que les hommes de grande taille étaient des cibles privilégiées.
Żubr jette son mégot aux pieds de Wilhelm en lui adressant un clin d’œil, mais il n’est pas tombé sur la bonne personne. Wilhelm méprisait ces bidasses du camp de Lubań qui se ruaient sur le moindre résidu de tabac ou de nourriture : ce qu’on peut tomber bas ! Ce n’est pas l’envie de fumer qui lui manque, évidemment, mais il peut s’en passer. Un détenu marchant loin derrière arrive et se baisse pour ramasser le mégot, mais il se prend aussitôt un coup de crosse et chancelle, manquant de faire tomber un camarade.
Ricanements moqueurs qui jaillissent des gorges, et pas seulement de
celles des gardiens. Le voisin de Leeb, un “Allemand ethnique 4” du nom de German, rit lui aussi et dit tout bas : “Quel con !” Il a dix ans de moins que Leeb, un gringalet dépenaillé et à moitié chauve qui se dit paysan alors qu’il ne sait même pas tenir une bêche. Et c’est la même chose avec la plupart des prisonniers : on les a fait venir de différents camps pour cultiver les champs de Półwieś, mais Dieu seul sait d’où ils sortent ; sûrement pas de bonnes fermes où l’on apprend à faire du bon travail, car ils se comportent comme des valets qui n’arrêtent pas de la ramener alors qu’ils ne savent rien faire tout seuls, des types sans aucune fierté. En tout cas, c’est le point de vue de Wilhelm Leeb, aussi ne daigne-t-il pas répondre à la remarque de German, d’autant que Żubr, le gardien, lui lance de nouveau un regard torve, sans doute dans l’espoir de pouvoir lui asséner à lui aussi un coup de crosse. Leeb relève le menton. Ce n’est pas parce qu’il porte un flingue qu’il lui fera ce plaisir.
Ils longent les arbres du parc où se trouvent les ruines du château, puis le chemin tourne à droite et on voit apparaître le vaste domaine. Le soleil de midi effleure le crépi blanc de l’aile est du bâtiment, faisant luire le pignon à redents de la conciergerie – tout cela n’est qu’un mirage, car cette construction, en apparence si engageante, est une prison où se trouve la cellule dans laquelle Leeb croupit avec cinq autres compagnons d’infortune et toute une ribambelle de poux, puces et punaises, plongé dans l’obscurité totale à partir dix-neuf heures. L’aciérie de Chorzów où il avait été correctement traité, bien nourri et même payé, quoique chichement, c’était le paradis à côté ; là-bas, il avait de l’argent et des contacts et il avait réussi à se procurer beaucoup de choses ; il avait été obligé de laisser derrière lui un kilo entier de lard lorsqu’il avait été acheminé à Półwieś comme une pièce de bétail.
Le vent lui apporte les meuglements des bovins enfermés dans les étables situées à gauche et à droite de la conciergerie, et au moment où ils traversent le ruisseau qui coule devant le domaine, la porte émet un grincement, strident comme les coups de sifflet à roulette, un bruit qu’il aura encore dans l’oreille quand il sera sur son lit de mort. Mais il est en vie. Après avoir survécu à son arrestation sans une égratignure ou presque, il avait acquis la certitude qu’il rentrerait chez lui sain et sauf, envers et contre tout, puisqu’il était protégé par la Fortune. C’est cette croyance qui le fait tenir debout.
Ils franchissent l’entrée d’un pas alerte et restent en formation dans la cour jusqu’à ce qu’on ait verrouillé le portail. À l’instant où les gardiens ôtent leur fusil de l’épaule et sortent leurs cigarettes, la colonne se disperse ; les hommes vont chercher leurs couverts dans leurs cellules. Leeb, qui en a assez de la sempiternelle soupe à la choucroute, reste dans l’immense carré en laissant errer son regard sur les granges, les étables, les remises et le tas de fumier flanqué de marronniers qui se trouve du côté nord de la ferme. Un ciel d’un bleu éclatant, des hirondelles fendant les airs. Fabuleux ! Diriger une exploitation de cette taille après la victoire, c’était déjà son rêve quand il était en Ukraine, mais il avait été obligé de l’enterrer, celui-ci ayant été massacré dans toutes les règles de l’art.
Żubr, son fusil russe à l’épaule, lui dit en hurlant :
— Bouffe ta merde, Hitlerowiec !
Puis il lui lance une insulte en polonais, provoquant l’hilarité de ses compères.
Leeb n’a pas d’autre choix que d’encaisser. D’une part, il ne sait pas quoi faire de sa colère et, de l’autre, il se sent souvent lourd, au point que, le matin, aux aurores, il préférerait rester couché car il n’a pas la force de sortir ses jambes de sa paillasse couverte de poux. À cet instant, German s’approche d’un pas rapide et lui crie en agitant ses couverts :
— Wilhelm ! Viens manger !
Leeb fait un geste de refus.
Le pire, c’est la solitude. À Chorzów, il avait trouvé des gens avec qui échanger, ici, en revanche, il est entouré de crétins dont le baragouin commence à déteindre sur lui et qui regardent avec envie tous ceux qui ont un peu plus qu’eux. Le courrier aussi, c’est toute une affaire. Officiellement, ils peuvent écrire deux fois par mois, mais on ne leur donne ni stylo ni papier à lettres, et leurs enveloppes, ils sont obligés de les fabriquer eux-mêmes avec des emballages d’engrais chimiques. Aussi s’est-il mis en quête d’un intermédiaire, qu’il a trouvé en la personne du responsable des bêtes, un Allemand de souche qui a opté pour la Pologne, certes, mais quelqu’un de serviable. En contrepartie, Leeb a demandé à sa femme d’expédier de temps à autre un colis à M. Kossakowski, principalement de la charcuterie ou des conserves, car sans pots-de-vin, bien entendu, rien n’est possible.
Des codétenus passent devant lui d’un pas traînant et vont s’asseoir au
soleil pour manger leur lavasse. Si au moins c’était de la 5 kapusta ! On leur demande de travailler mais on ne leur fournit quasiment aucune substance nutritive, une aberration. Leeb se détourne et se dirige vers l’étable où il pense trouver Kossakowski. Il pousse la lourde porte en bois. Au moment où il entre dans le couloir d’affouragement, les odeurs de bétail, d’excréments et de litière humide lui montent au nez, des odeurs qu’il connaît depuis l’enfance et qui attisent son désir de rejoindre sa propre ferme. Les cloisons dont l’enduit blanc s’effrite, les châssis en métal rouillé des fenêtres, les vitres opaques à cause des chiures de mouches, les nids d’hirondelles sous le plafond – tout cela lui est familier. En revanche, il n’est pas habitué à de telles dimensions ni à une telle architecture : les vastes étables de cet ancien domaine seigneurial comportent une voûte en croisée d’ogives reposant sur des piliers élancés, tableau que Leeb ne peut comparer qu’à la crypte de l’église de son village natal.
Dans le couloir, il prend garde aux vaches qui décochent parfois des ruades, resserre en marchant la corde qui lui sert de ceinture, ses sabots rendent un son creux sur le sol glissant. Il jette un œil dans la laiterie mais il n’y a personne, puis il longe les enclos des veaux pour gagner la réserve de nourriture par laquelle on accède à la porcherie. L’odeur aigrelette du lait fait place à celle, piquante et pénétrante, des porcs, ces habillés de soie dont il entend les grognements. Tout ce lard, et dire qu’on ne peut pas s’en mettre une seule lamelle sous la dent ! La porte coulissante est ouverte et, comme il l’espérait, il voit Kossakowski, penché sur une caisse de farine grossière, un gourdin à la main. Visiblement, il y a une souris à l’intérieur en train de se gaver de farine, et Leeb reste sur le seuil tandis que le responsable des bêtes frappe plusieurs coups d’affilée comme s’il cherchait à réduire le petit animal en bouillie. Ensuite, il retire le cadavre de la caisse, se retourne le bras tendu, la queue de la souris coincée entre le pouce et l’index, et, lorsqu’il aperçoit Leeb, se met à bougonner :
— De la vermine ! Faut éradiquer ! 6 Psiakrew !
— Tout à fait, approuve Leeb. Ce qui ne sert pas doit disparaître.
Kossakowski baisse sa main tenant la souris dont le sang goutte sur le sol de pierre.
— Vous avez déjà mangé ?
Leeb secoue la tête. On le vouvoie, cela fait du bien. Le préposé aux bêtes, qui, désormais, remplit aussi sa bedaine de victuailles en provenance de Basse-Saxe, est un type formidable ; sa grosse moustache à la Staline est bien entretenue, il porte une tenue adaptée et de robustes bottes en cuir qui font envie à Leeb. Lui est vêtu de haillons et ici, bien sûr, il vaut encore moins qu’un valet.
— Se pourrait-il que j’aie enfin reçu une réponse à ma lettre ? demande-t-il.
On perçoit dans sa voix une certaine humilité, mais il se tient droit comme un piquet.
Kossakowski examine la souris. Puis il pose le gourdin sur l’armoire à outils, s’approche de la fenêtre grillagée, jette le cadavre dehors, s’essuie les mains sur sa blouse de travail. Il prend son temps, ce Polonais de souche allemande. Au bout d’un moment, il dit :
— Oui, ça se pourrait. Il vous reste du lin chez vous, en Allemagne ? La mère a besoin de tissu. Pour les gosses.
Leeb repense aux coffres contenant le trousseau de mariage qu’il avait remisés dans son grenier, chargés de pièces de lin tissées à la main.
— Possible, répond-il. Je vais demander à ma femme de regarder et de vous envoyer quelque chose.
Kossakowski fourre ses mains dans ses poches avec un hochement de tête.
Leeb doit prendre patience. C’est le préposé aux bêtes qui a le pouvoir et, même s’il se montre serviable, il le fait bien sentir.
— Les rhumatismes de votre mère vont mieux ? s’informe Leeb, qui se soucie pourtant comme d’une guigne de l’état de santé de la vieille femme.
L’homme hausse les épaules. Il a des rapports ambigus avec sa mère. Parfois, il parle d’elle avec tendresse puis, l’instant d’après, il la couvre d’injures.
— No tak…, grommelle-t-il. Elle passe son temps à se plaindre.
— J’en sais quelque chose, répond Leeb. Mes vieux beaux-parents, par exemple, ils me rendent fou…
Kossakowski pousse un grognement, il veut de toute évidence mettre un terme à cette discussion. Lorsqu’il sort la main droite de sa poche, une lettre apparaît.
— Tenez, dit-il en tendant l’enveloppe à Leeb. Je peux transmettre votre réponse dès demain. Mais pensez au lin.
— Je n’y manquerai pas.
À la vue de l’écriture de sa femme, le cœur de Leeb se met à battre plus fort.
— Merci beaucoup.
Il glisse la lettre dans sa poche.
— Il faut que j’aille voir les bœufs, marmonne Kossakowski. Y a quelques cas d’ostéomalacie.
Arrivé à la porte, il se retourne et dit :
— Au fait, je me suis arrangé pour que vous reveniez dès maintenant travailler dans le grenier. Vous ne serez plus obligé d’aller aux champs.
Il esquisse un sourire paterne et s’en va, lançant par-dessus son épaule :
— Et si vous voyez des souris… Vous les liquidez !
En traversant l’étable, il donne une tape bienveillante sur le dos de quelques vaches.
Le bois de l’escalier grince tandis que Wilhelm Leeb monte au grenier. Une fois là-haut, il hume l’odeur du seigle et du blé en promenant son regard dans cet espace tout en longueur. Des lucarnes et des fenêtres placées juste au-dessus du sol en béton le baignent d’une clarté tamisée ; l’agencement géométrique des poutres qui soutiennent le toit a un côté réconfortant. Au milieu se trouvent les céréales, rassemblées en petits monticules.
Là-haut, Leeb doit concasser la nourriture des bêtes, nettoyer et traiter les semences, pelleter les céréales, des tâches, somme toute, supportables. À quarante-cinq ans, on n’est pas encore bon pour la casse, mais la dénutrition, ça épuise et, quand il est aux champs il est tout essoufflé. Pourtant, il n’a jamais envisagé de prendre la poudre d’escampette. Półwieś n’a beau être qu’à deux pas du Reich, il est encore sous le choc de son arrestation, et il serait risqué de prendre la fuite, car en Saxe, il pourrait se faire épingler par les Russes et se retrouver avec des ennuis dans son propre pays. Les Britanniques, désormais maîtres du jeu, ont fermé ses comptes car il était membre du NSDAP et de la SA, et iraient peut-être jusqu’à l’arrêter dès son arrivée. Un des préceptes auxquels il s’accroche est le suivant : “Qui n’a pas appris à attendre n’aura jamais de pouvoir”. Aussi prend-il son mal en patience, même si c’est difficile.
Il traverse le grenier d’un bout à l’autre, cent vingt et un pas au total, il les a comptés. La récolte a été bonne, il s’arrête pour plonger une main dans les céréales. Elles sont sèches et picotent la peau et à l’instant où il retire sa main, sa paume se remplit de grains qui dégagent une odeur agréable, légèrement sucrée. Un délice ! En plus, il est tout seul, sans personne pour lui infliger des brimades ou l’abreuver de propos sans intérêt, et il s’épargne également les éternelles spéculations sur la date de sa libération. Son refuge, garni d’une couverture pour cheval, d’un tabouret et d’une caisse à munitions vide qui lui sert de support pour écrire, est dissimulé dans un recoin.
Leeb s’affale sur la chaise, sort la lettre de sa poche, examine l’enveloppe. La faim finit néanmoins par se faire sentir, vide béant qui crispe ses joues. Il arrive parfois à faire entrer des vivres clandestinement, mais ce n’est pas sans risques car s’il se faisait pincer, il se ferait fouetter au nerf de bœuf et envoyer au mitard. Cela ne l’empêche pas d’aller glaner dans les champs ; sa plus belle prise avait été un épi de maïs contenant pas moins de quatre cent cinquante-neuf grains. À présent, il mâchonne des grains de blé en regardant par la fenêtre la route déserte qui passe devant le
domaine agricole ; désormais, elle s’appelle 7 Ulica Partyzancka. Il aimait bien le russe, il avait appris les principales expressions en un rien de temps, en revanche, il nourrit une profonde aversion envers la langue de ses geôliers polonais.
Il saisit son bien le plus précieux, un moignon de crayon à papier sans lequel il ne pourrait garder le contact avec sa famille, et il s’en sert aussi pour décacheter l’enveloppe, avec une délicatesse quasi solennelle. Après avoir de nouveau caché le crayon dans la fissure de la poutre, il sort la lettre de l’enveloppe. À cet instant, quelque chose atterrit doucement sur le sol. En le ramassant, il constate qu’il s’agit de deux photographies, et en voyant sa famille qu’il n’a pas revue depuis l’automne 1944, il ressent une si grande joie qu’il en a la tête qui tourne.
Sa mère est assise à une table, elle porte une robe sombre croisée, fermée au niveau du cou par cette broche qu’il lui avait offerte pour ses soixante ans, et elle le regarde. Leeb se ressaisit mais sa lèvre inférieure tremble : du regard de la septuagénaire se dégage de la tristesse, le sang d’encre qu’elle se fait pour son fils adoré, retenu dans les fers, livré à lui-même, privé de joie, asticoté par la vermine, torturé par des crapules de Slaves – mon Dieu ! Leeb lutte pour contenir un sanglot. Cela fait deux ans et demi, depuis qu’il est en captivité, qu’il n’a pas versé une larme, mais maintenant il a les yeux qui brûlent. Sa bonne mère ! Elle qui l’a mis au monde et nourri au sein, elle qui reprisait ses chaussettes et le défendait toujours, y compris contre son père qui lui préférait Marthe, sa sœur. Cela réveille le ressentiment qu’il nourrissait à l’égard de Marthe, de six ans son aînée, qui le prenait de haut avec un malin plaisir au lieu de lui donner la main et de le protéger. Maintenant, elle vit comme un coq en pâte dans la ferme de son mari sans jamais penser aux souffrances qu’endure son frère.
Sa gorge se noue, son regard erre dans l’immensité du grenier. Seraient-ce des pas qu’il entend dans l’escalier ? Leeb se fige et tend l’oreille. Non, il a dû se tromper, la faim donne parfois des hallucinations.
Il examine la deuxième photographie, visiblement prise dans le verger de sa ferme. Comme les enfants ont grandi ! Son aîné, Wilhelm, en costume chic, sourit avec assurance à l’objectif. Qu’il est magnifique, le fiston. Sa fille Grete, dont le caractère rétif a souvent fait l’objet de plaintes, fait la gueule. Le petit Bruno, âgé de huit ans, son chouchou, est blotti contre sa mère, un grand sourire aux lèvres. Et là, c’est elle, sa Käthe, dans une robe à col montant, les cheveux attachés, elle a pris un sacré coup de vieux. Elle sourit, mais plus Leeb observe sa femme, plus il a l’impression de lire des reproches dans son regard, comme si elle voulait lui dire : “Ça, Wilhelm, ce sont tes enfants, ils ont besoin de toi. Pourquoi es-tu reparti à la guerre ? C’est moi qui porte tout sur les épaules et je suis une femme faible.”
Leeb commence à s’énerver. Ses éternelles jérémiades, sans parler de sa jalousie, à croire qu’il entretiendrait un harem derrière les murs de son cachot. Le jour de leur mariage, il faisait grand soleil, de la poudre aux yeux, car même des années plus tard, il n’était toujours pas parvenu à façonner sa femme comme il l’entendait, et il n’y parviendra jamais car elle a été mal éduquée, son hérédité est trop lourde.
Sa mère, en revanche – il prend sa photo – , il pourra toujours compter sur elle, elle est épatante. Une bouffée d’émotion lui étreint le cœur tandis qu’il étudie son visage, un visage noble, aimable, intelligent. Il repense au poème qu’il avait composé au printemps à l’occasion de la fête des Mères :
Sois heureux et remercie Dieu d’avoir encore une mère Une telle chance n’est point donnée à tous sur terre. Par-delà rivières, monts et vallées, ma clameur s’exhale ; Ton fils te salue, je salue ma maison natale !
Ce sont les mots de la dernière strophe, et tandis qu’il les murmure, un sillon humide coule sur sa joue.
Il prend la lettre, mais marque un temps d’arrêt. Étaient-ce des rires ? Des bruits dans l’escalier ? Leeb tend l’oreille. Non, rien. Il fouille dans sa poche et en sort des grains de blé qu’il mâchonne tout en lisant afin de calmer sa sensation de faim.
Dans la lettre, il est question de surmenage et de problèmes à la ferme, d’amygdalite et de maux d’estomac, et il y repère tellement de fautes d’orthographe qu’il la repose.
Nom d’un chien ! se dit-il. À Lubań, il ne pesait plus que cinquante kilos, était incapable de monter une marche d’escalier même avec deux cannes, mais s’était-il plaint pour autant, avait-il évoqué une seule fois sa maladie dans ses lettres ? Non, car il ne voulait pas qu’on se fasse du souci. À Lubań, on lui avait également proposé de partir à Odessa pour deux ans mais, jugeant que cela aurait été irresponsable, il avait refusé, chose qu’il avait regrettée après coup, car il aurait peut-être eu plus de chances de rentrer chez lui s’il avait été là-bas. Maintenant, il est coincé ici, et à la maison, ça pleurniche ? Que faire ? Il est le jouet des événements du monde, un pion qu’on a fini par éjecter de l’échiquier. Les lamentations de Käthe l’horripilent : dans chaque lettre, on retrouve la même chose, des formules toutes faites, des phrases creuses, pas l’ombre d’une réflexion personnelle. Il y a de quoi s’arracher les cheveux ! Dans le fond, c’est à cause d’elle s’il gâche ici de précieuses années de sa vie, s’il ne peut ni s’occuper de sa ferme ni éduquer ses enfants, car si elle était un peu plus élégante, un peu plus fine, un peu plus empathique, bref, si elle était plus racée, et si l’ambiance à la maison n’était pas aussi étouffante, sans doute serait-il resté auprès d’elle.
Il se frappe le genou du poing, sort un bout de papier glissé derrière le chevron. Le papier, il doit non seulement le cacher, mais aussi le chaparder, il écrit la plupart de ses lettres sur des supports destinés à d’autres usages, comme maintenant, tandis qu’il donne libre cours à sa frustration. Dans sa colère, il appuie tellement fort sur son crayon que la mine s’émousse rapidement. Il sort une lamelle de tôle tranchante de sa poche. Les couteaux sont interdits et, dans ce Tartare, un taille-crayon équivaut à une arme miraculeuse. Une fois la pointe taillée, il poursuit : Tu ne comprends pas ce qui se passe dans ma tête ni ce que je ressens, sinon tu aborderais les questions que je ne pose pas, mais même celles que je pose, tu n’y réponds pas. Jamais tu ne parles de personnes qui m’étaient proches, de gens extérieurs au village, ce qui prouve une fois de plus que tu ne t’es jamais intéressée à moi, que tu n’as jamais sondé mon âme, je te l’ai souvent dit, je t’ai souvent priée de faire un effort, mais c’était peine perdue, car ce qui fait une relation humaine, c’est quand deux âmes se comprennent. Arrêtons les frais, je prêche en vain…
Encore un bruit sourd. Leeb tressaille, le mot qu’il veut écrire se solde par un gribouillis. En bas, dans l’étable, une vache meugle, une autre lui répond. Puis c’est de nouveau le silence, dans la lumière qui tombe par la fenêtre flotte de la poussière. Parfois, il découvre sur le sol un étourneau égaré, alors il pousse la porte de madriers surmontée d’une poulie et remet l’oiseau en liberté, et, un soir, c’était une chouette effraie qui était passée par l’œil-de-bœuf percé sous le faîte, un spectacle à couper le souffle. De temps à autre, c’est un chat gris tigré qui vient chasser et, bien entendu, il y trouve son butin, les souris, mais lui, il ne les “liquide” pas car il considère ces petites bêtes, à la fois amusantes et beaucoup trop agiles, comme de vieilles connaissances. Quant à Kossakowski, il passe rarement, ce qui donne à Leeb l’illusion d’être son propre maître en ce lieu.
Il écrit : Je suis loin d’être un homme irréprochable, mais je n’ai jamais eu d’arrière-pensées, je me suis marié avec les meilleures intentions du monde, or des bourrasques ont jeté la barque de notre couple sur des écueils, toutefois, grâce au sang-froid quasi à toute épreuve de son timonier, il a toujours pu être remis à flot et dans la bonne direction, mais c’est à cause de ces bourrasques si j’ai échoué ici. Quand j’y pense, j’ai le cœur qui se serre…
Oui, c’est ça. Sa main tremble si fort qu’il fait tomber le crayon, et il a un mouvement de frayeur. Il va pour le ramasser lorsque des bruits de pas résonnent dans les marches ; il se redresse, jette un regard inquiet vers l’escalier. Au moment de se lever, il est pris de vertige, il prend une profonde inspiration, coince le crayon dans la fissure, pose les lettres et les photographies sur l’entrait et sort de son coin. Il saisit le balai appuyé contre un poteau, et se met à balayer le sol de béton. Quelques secondes plus tard, une tête apparaît dans l’escalier, suivie d’un corps râblé.
C’est ce casse-pieds de gardien, Żubr, qui d’autre cela pourrait-il être, le fusil à l’épaule et une bouteille à la main, de la vodka sans aucun doute. Leeb s’arrête, enveloppé dans un nuage de poussière, et dirige son regard vers lui. Si le type est bourré, ça n’augure rien de bon.
— Hitlerowiec ! hurle Żubr.
Leeb se fige, le balai dans les mains, et cligne des yeux à cause de la poussière. Żubr s’avance d’un pas lourd en jetant des regards à droite et à gauche comme s’il était venu inspecter les tas de céréales. Il paraît minuscule dans cette pièce haute, mais il est armé, et Leeb a conscience qu’il peut devenir violent d’un instant à l’autre.
— Toi ! Hitlerowiec !, répète Żubr avec colère en pointant l’index sur Leeb, en haillons.
Celui-ci, s’attendant à avoir des ennuis, agrippe des deux mains le manche du balai.
Żubr pousse des jurons, agitant sa main serrée sur le goulot de la bouteille. Il s’arrête à trois pas de Leeb, plante ses bottes sur le sol, arrache son fusil de l’épaule.
— J’ai été un partisan, moi ! lâche-t-il brusquement comme quelqu’un qui, après s’être tu pendant un long moment, voudrait enfin décharger sa colère.
Leeb sent son haleine alcoolisée.
— Et toi… tu nous as traqués dans les bois pour nous tirer comme des lapins. J’étais là, moi. Je t’ai vu !
Sa grimace le fait paraître plus vieux qu’il n’est ; Leeb lui donne à peine trente ans. Żubr actionne le levier de la culasse et arme son fusil, pose l’index sur la gâchette, s’approche.
— Tu as tué mes amis, 8 ty świnio ! Je devrais te buter.
Wilhelm Leeb blêmit. Oui, c’est exact, il avait pris part à la lutte contre les partisans, en juin 1944, à Tarnogród. Il se souvient de la forêt avec ses arbres immenses et son sous-bois touffu, splendide, et pourtant un lieu d’horreur et de mort. La sueur apparaît sur sa lèvre supérieure et il dit en balbutiant :
— On m’a donné l’ordre d’aller là-bas, mais je n’ai commandé personne, j’étais juste…
Cramponné au balai, il arrive presque à croire ce qu’il dit même si à l’époque, alors qu’il était encore responsable de l’agriculture, il s’était engagé volontairement dans cette intervention, après une attaque qui avait fait trois morts, cinq blessés et un disparu. Il est impossible que ce type le reconnaisse, lui, un soldat parmi tant d’autres, tous en uniforme et casque lourd ; ils avaient passé au peigne fin une véritable forêt vierge, sombre et dense, et les partisans qu’ils avaient débusqués n’avaient pas été liquidés dans des combats au corps à corps, mais par des tirs de carabine, de mitraillette ou de mortier ; lorsqu’il lui arrivait de croiser des ennemis, ceux-ci étaient déjà morts ou déchiquetés, leur sang collé aux troncs et feuilles des arbres, Dieu que ce n’était pas beau à voir, on ne tolérait pas les embuscades, ces sauvages étaient allés jusqu’à massacrer des chevaux !
Leeb tourne son regard fébrile vers Żubr qui tient son fusil à hauteur de la hanche, prêt à tirer. Il baisse les bras, lâche le balai. Le bruit du manche tombant à terre résonne dans tout le grenier.
Żubr s’avance encore. Ses yeux lancent des éclairs de colère, mais ses lèvres serrées ont une expression de douleur, et à l’instant où Leeb s’en rend compte, sa peur vire à la panique : la colère, c’est déjà quelque chose, mais la colère nourrie par la souffrance attisée par une soif de vengeance, étayée par la conviction d’être dans son droit, constitue une menace plus grande. Il a le réflexe de reculer.
Cette fois, Żubr continue de s’approcher et lui enfonce le canon de son fusil dans le ventre.
Un petit cri s’échappe de la bouche de Leeb qui, bien que plié en deux, s’efforce de reprendre aussitôt contenance :
— Je…, dit-il, le souffle coupé, une main pressée sur son ventre. J’étais seulement…
— Tu es un menteur et un assassin.
Żubr place l’index sur la gâchette.
— Je n’ai rien fait à personne… jamais ! lâche-t-il brusquement. Au contraire… j’ai aidé mes gars, mes Ukrainiens…
— Tu mens comme tu respires, 9 dupek ! T’as même pas le courage de regarder tes crimes en face ! Vous avez massacré des millions de personnes et mis la moitié du monde à feu et à sang, et toi, tu oses nier les faits et geindre ? Vous, les Niemcy, vous n’êtes qu’une bande de mauviettes ! Je t’ai vu dans la forêt comme je te vois maintenant !
Il sort la vodka de sa poche, prend une gorgée puis lève la main et balance la bouteille sur le sol de béton, la faisant voler en éclats.
— Ramasse, Hitlerowiec ! aboie-t-il en pointant son fusil sur le crâne de Wilhelm Leeb.
Au moment où celui-ci va pour prendre le balai, Żubr hurle :
— Non ! Avec les mains ! 10 Dalej !
Leeb s’accroupit et se met à ramasser les fragments de verre. Son cher refuge se révèle à présent incommode car personne n’entend quoi que ce soit. Il ne tarde pas à se faire une entaille à un doigt. Il voudrait examiner sa blessure, mais Żubr lui ordonne sèchement de continuer.
— Et toujours très consciencieux, ricane-t-il. C’est bien comme ça que vous êtes, hein ? Toujours consciencieux quand il s’agit de tuer et de piller, toujours consciencieux quand il est question de faire du ménage. Allant jusqu’à déterrer et incinérer vos victimes pour que règne l’ordre. Non, pas comme ça ! s’agace-t-il. Pas en tas. Les bouts de verre, tu les mets dans ta poche.
Hanté par la peur, Leeb ramasse les débris et les glisse dans la poche de son pantalon. Le principal est qu’il ne découvre pas le crayon, se dit-il soudain, le principal est qu’il ne farfouille pas dans mon coin. Quel dommage qu’à l’époque, cet homme ait réussi à passer à travers les mailles. Il aurait été préférable que les Kalmouks lui tranchent la tête.
— On se relâche pas, aboie Żubr. Le travail rend libre, ça, tu le sais, hein ?
— J’ai été à Auschwitz, dit Leeb, par défi, mais il se mord aussitôt la langue.
Après avoir été remis entre les mains des Russes, qui avaient fait marcher jusqu’en Silésie les prisonniers, revenant à la Pologne en les faisant passer par les monts des Géants, il avait été interné quelque temps au camp annexe de Jawischowitz, mais ce type aurait sans doute pris la chose de travers. Leeb rentre les épaules et se remet à la tâche.
Et de fait, Żubr se met à grogner avec colère :
— Tu serais pas un de ces cochons de SS, des fois ? Remonte tes manches !
Il examine les bras de Leeb pour voir s’il porte un tatouage indiquant son groupe sanguin.
— Une chance pour toi, Hitlerowiec, grommelle-t-il. Continue.
En lutte contre un profond désespoir, Leeb ramasse les débris puant la vodka, débris qui perforent ensuite la toile de son pantalon et lui entaillent la cuisse à chacun de ses mouvements. Sadique ! songe-t-il. Et puis comment se fait-il qu’il parle aussi bien allemand ? Cinquième colonne ? Il a plusieurs doigts en sang tandis qu’il collecte les derniers bouts de verre ; il espère seulement que les plaies ne vont pas s’infecter.
Żubr pointe son fusil sur les débris oubliés et, un rictus aux lèvres, il regarde Leeb se déplacer en sautillant sur le sol de béton en position accroupie afin de les ramasser à leur tour. Puis il assène un coup de crosse sur l’épaule du prisonnier, le faisant basculer sur le côté droit, celui dont la poche est bourrée d’éclats de verre.
Leeb pousse un sifflement de douleur.
— Tu mériterais aussi quelques coups de pied au cul, Hitlerowiec, dit Żubr en remettant son fusil sur l’épaule, mais j’ai pas envie de salir mes bottes.
Et, se détournant, il ajoute :
— Crois pas qu’ici, tu vas pouvoir te planquer ! Je reviendrai bientôt, avec une autre bouteille. Ce sale vendu de Kossakowski, c’est pas lui qui va te protéger.
Puis il sort et redescend l’escalier, martelant les marches de ses bottes.
Au grand soulagement de Leeb, les pas s’éloignent et se perdent au loin. Il regagne son coin en se traînant, s’affale sur la chaise. Les bouts de verre dont sa poche est pleine lui entaillent la cuisse, mais il lui faut d’abord enlever ceux qui sont enfoncés dans ses doigts. Son épaule droite lui fait mal au moindre mouvement, il est comme devenu sourd et ne ressent plus rien, ni peur, ni colère, ni désespoir. Les seuls mots qui se bousculent dans sa tête sont : “Il n’y a pas meilleur remède qu’un crachat.” C’est ce que disait toujours sa mère lorsque, enfant, il s’était fait une blessure au genou, mais sa bouche est tellement sèche qu’il n’arrive pas à produire de salive.
Il fixe son regard sur ses mains maltraitées.
— Connard, marmonne-t-il d’une voix étouffée.
Ses mains ensanglantées commencent à devenir floues.
Et là, un étourneau, égaré sur le sol du grenier, entonne son chant moqueur émaillé de cliquetis et de claquements.
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1 Terme polonais signifiant “nazi”.
2 “Allemands” (terme formé à partir de l’adjectif “niemy” signifiant “muet”).
3 “Bison” en polonais.
4 Désigne les minorités germanophones vivant en Europe de l’Est, qu’Hitler voulait regrouper au sein du Reich.
5 Soupe polonaise à base de chou (kapusta) et de viande.
6 Juron (Littéralement : sang de chien).
7 Route des Partisans.
8 Littéralement : sale porc.
9 Connard.
10 Allez !
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