Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 14 sur 25

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Les péchés des pères

Septembre 1864. La Mission

SEPTEMBRE 1864

 

LA MISSION

 

UN été humide, une calamité pour le lin et les céréales, pour le foin, sans parler des rhumatismes. Cet après-midi aussi, ça dégringole. Adossé à la porte du vestibule, sa pipe en argile à la bouche, Wilhelm August regarde les tourbillons de pluie se déverser sur la ferme, entre le châtaigner et le tas de fumier. Les poules sont allées se réfugier dans la remise, de temps à autre l’une d’elles passe à l’angle du poteau cornier sa tête agitée.

Tous ses ancêtres se sont appuyés contre cette porte, à commencer par celui qui a bâti la maison, son arrière-grand-père Hans Wilhelm Leeb, qui a laissé un petit livre à l’intention de ses descendants. Un croyant convaincu, vertueux, dur à la tâche, un modèle pour la famille ; Wilhelm August et ses jeunes frères et sœurs ainsi que ses demi-frères et sœurs, au nombre de onze, avaient appris à lire non seulement avec Zaart, le maître d’école, mais aussi à l’aide du magnifique abécédaire contenu dans cet ouvrage. Son arrière-grand-père dessinait merveilleusement bien, un don du ciel qu’il avait emporté dans la tombe, mais on a conservé son livre et, aujourd’hui encore, on se sert des meubles qu’il avait décorés – coffres, chaises, armoires, boîtiers d’horloge.

La pluie forme des bulles sur les flaques boueuses de la cour. Leeb glisse sa pipe refroidie dans la poche gauche de son gilet, sort de la droite une lettre, adressée au “Très honorable Wilhelm August Leeb”, qu’il tripote d’un air songeur. La cloche de l’église du village, qui, dans un caveau placé sous son chœur, abrite les reliques des patrons, les comtes Schwicheldt, sonne quatre heures. Le bruit de la pluie assourdit ses tintements. Dans la lettre, son frère Ludwig, fils du second mariage de son père, lui annonce sa visite pour cet après-midi. Il a quelque chose à lui dire et Wilhelm August se doute de ce dont il s’agit. Il remet la pipe dans sa bouche, en mordille le bec avec colère. Sa décision étant irrévocable, il va décevoir son demi-frère, de seize ans son cadet, qui a fait l’effort d’effectuer le long trajet qui sépare sa métairie, près de Celle, de Klein Ilsede, son village natal.

— Temps de merde.

Sa domestique, Dorothee, la veuve de Jochen Thies, un petit fermier, arrive derrière lui. Âgée de soixante printemps, une bonne décennie de plus que lui, c’est une aide fiable qui fait la cuisine et le ménage et lui lave son linge, car il ne s’est pas marié et n’a donc pas de descendance. Il a choisi de ne servir que le Seigneur, et puis il a vu trop d’enfants dépérir : sa sœur et ses quatre frères biologiques sont morts en bas âge, sa mère, à même pas quarante ans. Son demi-frère Christian, qui travaillait comme commis agricole, un gaillard enjoué, mais bon à rien – toujours le fusil sous le bras, toujours une excuse éhontée à la bouche –, qui ne faisait aucun cas de la parole divine et avait été surpris à plusieurs reprises par le garde forestier Stegen en train de braconner, a rendu son dernier soupir il y a deux ans, il avait trente-cinq ans. Wilhelm August a l’impression qu’une malédiction pèse sur sa famille, une raison de plus pour se donner corps et âme à Dieu et renoncer à femme et enfants. Il connaît l’histoire de Job et elle le remplit de crainte.

— Comment vas-tu, Wilhelm ? demande Dorothee, l’air soucieuse. Tu as mal quelque part ?

— Rien de grave, marmonne-t-il en serrant les dents.

— Il y a du bouillon de poule sur le feu, tu pourras en manger avec Ludwig. À quelle heure arrive-t-il, au juste ?

— Il ne devrait pas tarder.

— En calèche, par le temps qu’il fait ? Oh, oh…

— C’est que ça doit être important.

Dorothee noue son foulard sous son menton.

— J’ai allumé le poêle du salon, à tout hasard. Ménage-toi un peu. Et tâche de ne pas encore t’énerver après Ludwig, tu sais bien qu’il est soupe au lait.

Wilhelm August acquiesce d’un signe de la tête.

— Il te faut la bâche, Doro, sinon tu vas être trempée jusqu’aux os.

D’un pas traînant, il va dans le vestibule prendre la bande de toile suspendue à un crochet en bois. Dans sa ferme règne l’ordre, chaque chose est à sa place, gare au valet ou au commis qui viendrait déranger quoi que ce soit ! Il pose la bâche sur les épaules de Dorothee. Elle le regarde avec gratitude en caressant sa joue pas rasée.

— À demain, August.

— Oui, à demain.

Puis il s’appuie de nouveau contre la porte et la regarde traverser la cour à vive allure, sous la pluie battante ; à chacun de ses pas, ses sabots font gicler de la boue qui vient salir sa robe sombre. Elle est encore sacrément alerte, cette brave Dorothee, la seule personne autorisée à l’appeler August, car il attache de l’importance à Wilhelm, le prénom traditionnel de la famille. Elle franchit le portail, tourne à droite et disparaît, engloutie par la pluie.

Cinq heures, c’est du moins ce que dit l’horloge ; le ciel est tellement sombre que chaque heure est noyée dans la grisaille, des gouttes de pluie perlent sur les vitres. Wilhelm August est assis dans le fauteuil en osier près du poêle où le feu craque et crépite ; aujourd’hui il se chauffe au bois, avant c’était à la tourbe. La plaque en fer du poêle, ornée du cheval de Basse-Saxe, exhale une chaleur bienfaisante. Quand il est né, cette région venait d’être attribuée au royaume de Hanovre. Il n’avait pas connu la période précédente, celle de l’occupation française, mais au village il y a des vieux qui continuent de dire “maire” pour “Bürgermeister”. Maintenant, c’est Georges V qui est au pouvoir. On raconte qu’il est aveugle, que le royaume est ruiné, mais bon, le principal, c’est d’éviter une guerre contre les Prussiens ; il existe quantité de chansons qui se moquent d’eux et de nombreuses autres qui glorifient les Welf : Jaune et blanc, bannière au vent… Wilhelm August fredonne la mélodie. Puis il est pris d’une quinte de toux qui lui déchire la poitrine, il a du mal à reprendre son souffle.

La malédiction…, se rappelle-t-il tout à coup et il se met à transpirer. Il lève les yeux vers l’étagère à livres : un recueil de cantiques, que son père utilisait déjà, le livret de son arrière-grand-père, des ouvrages édifiants tels que le Manuel des enfants de Dieu et une édition volumineuse de l’Écriture sainte dont personne ne connaît la provenance. Peut-être faisait-elle partie de la dot d’une épouse ; toujours est-il qu’elle est très ancienne, comme l’indique la gravure d’un margrave brandebourgeois insérée dans la préface. Tandis qu’il déclame des psaumes à voix basse, son regard reste collé sur le dos sombre d’un livre renflé de petits bourrelets horizontaux.

Des caquètements et hennissements l’arrachent à sa contemplation. Puis ce sont les vaches qui se mettent à beugler, la ferme semble en effervescence. Wilhelm August se lève avec peine de son fauteuil, poussant un soupir, les poumons sifflants, puis se met à traverser la maison – ça ne peut être que Ludwig. Ce jeunot adore se faire remarquer : il entre dans l’auberge de sa démarche chaloupée, salue l’assistance d’une voix de stentor, donne des bourrades sur les épaules comme s’il était Samson en personne. Il affiche une assurance remarquable mais il a les pieds sur terre, ce qui est tout à son mérite. Son point faible, ce sont les femmes, il n’arrive pas à se maîtriser, passant même pour un coureur de jupons, au grand dam de Wilhelm August, qui réprouve cette conduite dissolue, se demandant de qui il tient ce vice. Certainement pas de leur père ou de leurs aïeux, tous des hommes droits, mais sans doute plutôt d’une Ève pécheresse. Ludwig s’en fiche ; le bon Dieu, il siffle dessus, c’est ce qu’il avait dit un jour, se mettant alors à siffler la mélodie d’un refrain paillard. Il a le chic pour pousser son demi-frère aîné à bout.

Celui-ci ouvre la porte du grand vestibule pour que Ludwig puisse y détacher son attelage. Le cheval bai qui tire la voiture est en eau, mais ne semble pas fatigué du long trajet qu’il vient de parcourir. Ludwig a toujours su y faire avec les chevaux, il semble d’ailleurs avoir suffisamment de thalers, car ce jeune étalon, un Hanovrien, comme le révèle la marque au fer rouge, lui a coûté un certain prix, Wilhelm August lui-même le remarque aussitôt.

— August ! s’écrie Ludwig, lançant ainsi sa première pique à l’héritier de la ferme paternelle.

Wilhelm August reste interdit, mais prend le parti de passer outre.

— Salut à toi, Ludwig, répond-il, Hinrich va soigner ton cheval.

— Ce brave Hinrich.

Ludwig Leeb ôte la peau de mouton qui couvre ses genoux et descend de son siège. C’est un homme petit et costaud aux cheveux blond cendré arrangés en rouleaux au niveau des oreilles. Sous sa redingote, il porte un foulard et un gilet avec une chaîne de montre en argent. Il serre la main de son frère.

— Comme tu es devenu maigre, dit-il, et gris ! Dorothee ne s’occupe pas bien de toi ?

Il fait un clin d’œil à Wilhelm August.

Celui-ci s’éclaircit la voix et lisse les revers de sa veste. Quelques instants plus tard, Hinrich, le valet, sort de l’écurie en criant :

— Ludwig !

— Hinrich, vieux coquin.

Tumulte d’embrassades, claques dans le dos. Wilhelm August n’approuve pas non plus ce genre de choses. Son demi-frère ne doit pas s’encanailler avec les domestiques, c’est en dessous de sa dignité, en dessous de son rang. Et pourtant, Ludwig en a passé du temps à l’auberge, à riboter avec les valets de ferme, et c’est pour cela que tous l’adorent, y compris Hinrich. Du vivant de l’arrière-grand-père, l’aubergiste intervenait lorsque quelqu’un buvait trop : il refusait de le resservir, bannissait les armes du péché, le jeu de quilles par exemple, et ne tolérait pas les propos blasphématoires. Aujourd’hui, c’est différent, et c’est d’un air agacé que Wilhelm August regarde Ludwig aider le valet, ni rasé ni coiffé, à dételer son cheval. Une fois dans l’écurie, il lui explique par le menu comment étriller et nourrir Harras, c’est le nom de l’étalon, tout en dialecte, bien sûr, et Hinrich, d’ordinaire d’humeur revêche, accueille toutes ces instructions d’un air radieux.

— Bon sang, je meurs de faim, dit Ludwig en sortant de l’écurie.

— Il y a du bouillon de poule.

— Formidable !

Ludwig se frotte les mains.

— Comment a été la récolte ? demande Wilhelm August.

— Gâchée par la pluie. Les céréales ont germé à plusieurs reprises. Les rendements n’ont pas été bons. Et pour toi ?

— Exactement pareil, répond son frère aîné en poussant la porte du couloir. Même le lin a souffert.

— Ma foi… (Ludwig racle ses bottes couvertes de boue sur le paillasson) on ne peut pas décider du temps qu’il va faire. Qu’est-ce qu’il disait toujours, père ? Qu’il faut prendre toutes ses précautions afin de survivre à une ou deux mauvaises années.

— Père était un homme intelligent.

— Plutôt un bigot un peu niais, non ?

Wilhelm August se contente d’émettre un grognement tandis qu’il entre dans la cuisine, il n’aime pas qu’on le provoque. Le bouillon mijote dans une casserole posée sur le fourneau, dans l’air flotte une délicieuse odeur.

— Voyons voir ce que ta bonne fée, Dorothee, a mitonné.

Ludwig enlève sa redingote, sort un peigne de la poche de son gilet, le passe délicatement dans ses cheveux. Après quoi, il s’installe à la table dressée et se coupe une épaisse tranche de pain de seigle.

— Tremper du pain dans la soupe, dit-il, c’est ça, le vrai bonheur !

— Pour les pécores, oui, bougonne l’aîné. Nous, on sait se tenir. Ça aussi, c’est père qui nous l’a appris.

Ludwig lui décoche un regard de dédain qui luit encore dans ses pupilles au moment où son frère commence à réciter le bénédicité. Après avoir dit amen, Wilhelm August sert la soupe fumante ; la lueur de la lampe à pétrole fait chatoyer des yeux de graisse flottant dans le liquide parmi des bouts de viande. Ludwig déchire sa tranche de pain en deux. Il trempe une moitié dans le bouillon puis suce la mie ramollie en détachant la croûte.

— Goûtue, cette petite soupe, dit-il. Dorothee est un cordon bleu. Et veuve, n’est-ce pas ? Pourquoi tu ne l’épouses pas ?

Son demi-frère, ce gringalet tout gris, un de ces cagots qu’a engendrés sa famille depuis le siècle dernier, lorsque le patronage a eu l’idée saugrenue de faire venir au village des pasteurs piétistes, lève la tête et le fixe d’un air à la fois ahuri et offensé.

— Bon d’accord, j’ai tendance à oublier ton âge, ajoute Ludwig en portant une cuillérée de bouillon à la bouche. Il n’y a plus le feu sacré, forcément.

Son demi-frère continue de le regarder. Ludwig a toujours eu cette capacité à le piquer au vif par ses propos, pour ensuite affirmer qu’il ne pensait pas ce qu’il avait dit. Wilhelm August baisse les yeux sur son assiette mais il n’a plus d’appétit. Peut-être lui faut-il se rendre à l’évidence que Ludwig lui est hostile et que ce qu’il a à lui révéler n’améliorera pas les choses. Au bout d’un moment, il dit :

— Nous parlons allemand tous les deux mais nous ne parlons pas la même langue, bien que nous soyons de la même famille.

— Tant que tu parleras par énigmes, il ne pourra pas en être autrement, répond Ludwig, en avalant goulûment sa soupe.

— Nous sommes maudits.

— Arrête tes sornettes.

Wilhelm August repousse son assiette et sa cuillère. La nappe de lin forme un pli que, contrairement à son habitude, il ne s’empresse pas de défroisser. Au lieu de quoi, il demande :

— Pourquoi es-tu venu ici, Ludwig ?

— Tu ne voudrais pas commander des meubles neufs à Jürries, le menuisier ? dit-il en guise de réponse. Elles sont à deux doigts de tomber en morceaux, ces chaises, vieilles comme elles sont.

— Elles viennent de nos arrière-grands-parents. Pourquoi prendre des neuves alors que celles-ci tiennent depuis cent ans ? Enfin bref, pour quelle raison es-tu venu ?

— Si tu avais une femme, tu aurais de bons meubles.

Et là, Wilhelm August sort de ses gonds. Il frappe du plat de la main sur la table.

— Réponds, crie-t-il à son frère, mais il est aussitôt pris d’une quinte de toux.

Ludwig a un petit sourire.

— Parce que, dit-il à son frère qui s’égosille dans son mouchoir, j’ai entendu dire que tu étais souffrant. Par précaution, je pense que nous devrions discuter de ce qui va advenir de cette ferme.

Et, s’octroyant une troisième assiette de bouillon, il ajoute :

— Moi, je dis ça en toute objectivité.

— Ma destinée est entre les mains de Dieu.

— Assurément. Mais la destinée de la ferme, elle, est soumise au droit de succession. Et moi, en tant que fils aîné du second mariage de monsieur notre père, je peux parfaitement faire valoir mes droits.

— Mais tu as une ferme, voyons.

— Oui, mais que je tiens à bail.

Wilhelm August hausse les épaules puis ressert de la bière.

— Et, en plus, je vais me marier.

— Oh ? (Son frère lève la tête.) Vraiment ?

— Tout à fait. Au printemps prochain.

— Et l’heureuse élue est…

— Elisabeth Breimann.

— Les Breimann de Groß Ilsede ?

Ludwig acquiesce.

— On s’adore, dit-il.

— Elle n’aura sans doute pas une grosse dot. Les Breimann ont également des fils, pas vrai ?

— Je ne me marie pas pour m’enrichir.

Wilhelm August fourre son mouchoir dans la poche de son gilet. Il est médusé, lui qui croyait son demi-frère, ce filou, plus calculateur.

— Bien, dit-il au bout d’un moment, nous en parlerons après manger.

Ludwig hoche la tête puis ils finissent leur bouillon en silence.

Enfin, le village est déjà plongé dans le crépuscule, la pluie s’est calmée. Les frères sont assis près du poêle, dans le salon. Deux lampes à pétrole, l’une en porcelaine, l’autre surmontée d’une cheminée en verre, font palpiter les ombres sur les solives. Ludwig fume un cigare, Wilhelm August tire sur sa pipe en argile, sirotant de temps à autre une gorgée d’alcool de grain. Ils ont encore parlé des récoltes et du temps, puis de politique, quoique brièvement, car pour ce qui est des Welf et des Prussiens, ils ne sont pas d’accord. Wilhelm August frotte sa poitrine douloureuse. C’est du vinaigre d’alcool qu’il lui faudrait, peut-être Dorothee sait-elle s’il y en a dans la maison. Ils n’échangent pas un mot pendant un moment. Puis Ludwig, qui a troqué ses bottes contre des sabots, dit :

— Pour en revenir à la raison de ma visite, cher frère… Je te souhaite, bien sûr, une longue vie, mais on ne sait jamais, et moi je pense que nous devrions régler rapidement cette affaire de succession. Tes frères et sœurs biologiques sont morts, les miens gagnent leur vie ou sont mariés. Par conséquent, si tu venais à décéder, c’est à moi que reviendrait la ferme – notre héritage à tous les deux – et, à mon avis, c’est la solution la plus raisonnable qui soit.

Wilhelm August est de nouveau bouche bée, car le sens des traditions n’est pas quelque chose qui le relie à Ludwig, et il se méfie de ces aveux, y subodorant une ruse destinée à l’endormir. Et puis, il a tout réglé auprès du notaire : ses dernières volontés sont officiellement actées, son frère Ludwig n’y figure pas.

— C’est une façon profane de voir les choses, répond-il, mais pour moi, le plus important, c’est de respecter les commandements divins…

— Qu’est-ce que ça veut dire ? le coupe Ludwig. C’est un sermon que tu veux me faire, là ?

— Tu ne vis pas selon la volonté de Dieu.

— Je suis un bon paysan, et c’est sûrement le plus important. Tu crois qu’il serait possible de cultiver ses champs en ayant la Bible sous le nez ? Tu veux que je lise des choses édifiantes à mes betteraves pour qu’elles poussent mieux ?

— Notre père…

— Vas-tu arrêter de parler de lui, à la fin ? C’était un homme bon, certes, mais toutes ces simagrées avec la religion… Bon sang, c’était insupportable au bout d’un moment ! Le royaume des cieux est sans doute splendide, mais à quoi me sert-il ici-bas ? S’il suffisait de réciter des prières pour que le travail se fasse, je m’y mettrais aussitôt, mais ce n’est pas ainsi que ça se passe. D’un côté, il y a l’église, de l’autre, il y a les étables et les champs, ce sont deux choses différentes.

— C’est ta mère qui t’a perverti.

— À d’autres. Ma mère était croyante, mais pragmatique. Elle était plus jeune que la tienne, avait une autre vision des choses, et ses parents ne passaient pas leurs journées à marmonner des psaumes.

Ludwig écrase son mégot et allume un autre cigare.

— Quand je t’entends parler ainsi, j’ai un mauvais pressentiment, frérot. Tu t’imagines vraiment pouvoir sauver le monde par la foi, c’est ça ?

Wilhelm August ne répond pas. Il est perplexe car, même s’il est parfaitement au clair sur ce qu’il veut et qu’il a fait tout le nécessaire, il éprouve un malaise pesant – il sait que sa décision va marquer un tournant décisif et il pressent qu’elle va susciter de l’incompréhension, et pas seulement auprès de sa fratrie. Il mordille le tuyau de sa pipe, réprime une nouvelle quinte de toux, change de position dans son fauteuil.

— Sache qu’après ma mort, s’emporte-t-il brusquement, tous mes biens iront à la Mission !

— La Mission ? (Ludwig baisse la main tenant le verre d’eau-de-vie.) Quelle Mission ?

— À Hermannsburg, répond son demi-frère, d’un ton plus calme. Ils ont un navire de mission, le Candace, et ils apportent la foi chrétienne aux Africains.

— Tu veux parler de Harms, le zélateur de la Lande ?

Ludwig est sidéré.

— Tu vas léguer notre ferme à ce charlatan ?

— Il y a un paysan du coin, un certain Behrens, qui a fait la même chose. Maintenant, il est missionnaire en Afrique.

— Mais tu plaisantes, ou quoi ? laisse échapper Ludwig. C’est de la folie… Tu vas sacrifier notre ferme pour que des sauvages cessent d’adorer leurs idoles ?

— Tout est écrit.

Ludwig Leeb s’avachit dans son fauteuil et dévisage son demi-frère comme s’il avait perdu la raison. Sa réponse le laisse pantois. S’il y a une malédiction qui pèse sur notre famille, songe-t-il, c’est bien cette bondieuserie à la noix ! Je vais en finir avec ça, moi. Je vais faire en sorte que mes enfants soient de ce monde.

— Wilhelm, tu commets là un crime envers notre famille et toute notre descendance, dit-il d’une voix blanche. Je te somme de modifier ton testament !

Wilhelm August, pipe à la bouche, se penche en avant et répond d’un ton sans appel :

— Non, Ludwig, je ne le ferai pas. La ferme reviendra à la Mission.

— Bigre !

Ludwig laisse tomber un poing sur le dossier du fauteuil, il est tout rouge, les veines de ses tempes se mettent à gonfler.

— L’aîné, c’est moi. L’héritier de la ferme, c’est moi. C’est ma décision et mon droit.

— Pour quelqu’un qui n’a que Dieu à la bouche, tu parles beaucoup de toi.

Wilhelm August se renverse de nouveau dans son fauteuil.

— Moi, je suis en harmonie avec le Seigneur. Quand tout cela sera réglé, je mourrai en paix.

Son jeune frère émet un grognement. Il vide son verre, se ressert. Ce n’est pas ce à quoi il s’attendait lorsqu’il avait entrepris ce long voyage sous la pluie pour venir jusqu’à son village natal. Cette loque qui toussait sans arrêt, dernier rejeton du premier mariage de leur père qui ne semblait avoir donné que des mauviettes, avait des réserves, ça, il le savait, mais il croyait que l’annonce de son mariage prochain apporterait la preuve qu’il savait maîtriser son tempérament sanguin. Et puis maintenant, cette nouvelle ! Peinant à contenir sa colère, il finit son verre et le remplit de nouveau tandis que son frère aîné tète sa pipe d’un air satisfait. Ce sont ces pharisiens de Hermannsburg qui auront la ferme et les terres ? Jamais de la vie ! Et il dit tout haut :

— Si tu fais ça, August, je contesterai ton testament et je récupérerai la ferme même si je dois mettre la main à la poche jusqu’à la fin de mes jours.

Son demi-frère le regarde d’un air serein, comme si plus rien ne pouvait troubler son calme.

— Je veux que tu m’appelles Wilhelm, dit-il. Et puis il n’y a rien à discuter. Si tu devais racheter la ferme… eh bien, soit. Ce ne sera plus mon affaire.

— Les vers auront alors commencé depuis un bon moment à se repaître de ton cadavre de poitrinaire, grogne Ludwig, conscient qu’il n’a plus rien à perdre.

— Mon âme sera auprès de Dieu.

À cet instant, Ludwig Leeb explose de colère. Il bondit de son fauteuil, fait voler son verre contre le poêle, le brisant dans un bruit cristallin, et se met à hurler :

— C’est un péché envers ton prochain que tu commets là !

— Le pécheur, c’est toi, Ludwig.

D’une chiquenaude, Wilhelm August ôte un éclat de verre sur la manche de sa veste.

— Ce que je fais, je le fais pour Dieu, notre Seigneur.

— C’est ce que tu t’imagines, mais en réalité, tu n’es qu’un fou bouffi de suffisance. Si tu avais femme et enfants, tu penserais autrement !

— J’ai consacré ma vie à la foi et au travail.

— Ce n’est pas étonnant, peste Ludwig. Quelle femme voudrait d’un homme qui passe son temps à prier ?

Wilhelm August tressaille mais garde son calme.

— Tu es un traître envers ta famille ! grogne Ludwig en abattant son poing sur la table, faisant trembler les verres.

— Non, mais dis donc, proteste l’aîné. S’il y a bien quelqu’un qui ne pense qu’à lui, c’est toi, Ludwig. Tu t’imagines que la ferme t’appartient parce que mes frères et sœurs sont morts, espèce de vautour, va. Tu sais quoi ? J’étais content que notre père se remarie, mais ta mère, elle, je ne l’ai jamais aimée. Vous n’êtes qu’une bande d’impies frivoles. C’est pareil pour ton frère Christian – que Dieu ait pitié de son âme. Vous vous croyez capables de vous affranchir des commandements et des lois. Vous n’êtes pas les enfants de notre père, mais les sales rejetons de votre mère.

Ludwig en reste bouche bée. Il plante ses yeux dans ceux de son frère, qui se remet à tousser, et a l’impression d’y voir briller la flamme de ce vieux fanatisme religieux, comme s’ils vivaient encore au siècle dernier et pas en l’an 1864, dans un monde nouveau dans lequel, non loin de là, à Telgte, on exploite du minerai de fer qu’on va fondre à Groß Ilsede avant de le transformer en acier, à Peine. Comme s’ils étaient encore des serfs, contraints de trimer pour le comte. Mais bon, quand il jette un regard circulaire dans cette pièce, meublée des vieilleries vermoulues de leurs ancêtres depuis longtemps putréfiés, il a la nette sensation d’avoir atterri dans une époque reculée, aussi grise que son demi-frère qui, un mouchoir pressé contre sa bouche, tousse à s’en décrocher les poumons et, entre chaque quinte, tente dans un râle de reprendre son souffle. Cette bourrique ne modifiera pas son testament et rejoindra sous peu sa fratrie de malingres dans l’au-delà, comme le révèlent autant ses yeux troubles que ses joues livides et creuses. Ludwig, dominant sa colère, lâche d’un ton glacial :

— Bon, si tu le dis… August.

Il écrase son cigare et se dirige vers la porte, droit comme un i, la tête haute.

— Je vais voir comment va mon cheval, déclare-t-il par-dessus son épaule. Nous nous verrons à l’ouverture de ton testament.

Alors qu’il entend son demi-frère tousser de nouveau, le voilà déjà devant la porte du grand vestibule.

Hinrich, en train de ronfler dans l’écurie, couché sur un sac de paille posé sur un banc, a bouchonné et étrillé Harras comme prévu, puis lui a donné du foin et de l’avoine. Ludwig pose la bougie, et lorsqu’il entre dans l’écurie, son étalon s’approche de lui dans un bruissement de foin et le flaire de ses naseaux.

— Mon brave, murmure Ludwig Leeb.

Il appuie sa tête contre la tempe de la bête dont les yeux pétillent à la lueur de la bougie, et lui flatte l’encolure.

— Estime-toi heureux de ne pas être un bipède

À l’instant où Harras baisse la tête pour manger, son maître fait un pas en arrière. La flamme vacillante et fuligineuse de la bougie n’éclaire qu’une petite partie du grand vestibule et Ludwig se surprend soudain à vouloir la jeter dans la paille – déclencher un incendie qui détruise tout ! Ce serait une pilule difficile à avaler pour son frère, et ces crétins de missionnaires ne se retrouveraient qu’avec un tas de ruines fumantes, ce serait bien fait pour eux.

Il se contient, c’est la meilleure chose à faire, et se met à scruter l’obscurité, comme s’il pouvait voir à travers ce rideau noir qui cache l’avenir. Il épousera Elisabeth, qu’il courtise depuis des mois – contrairement à son père, il n’a plus besoin de demander la permission au comte –, et il récupérera la ferme de sa famille, coûte que coûte, qu’importe les dispositions que cet idiot d’August a prises dans son testament. Je peux y arriver, se dit-il plein de détermination, avec une femme brave à mes côtés.

Ludwig croise ses bras sur le dos de l’étalon, pose dessus son menton puissant, les yeux fixant l’obscurité. Il sent la vie qui anime le corps de la bête, les palpitations de ses muscles, les battements de son cœur ; tout cela lui procure de la confiance. Une dernière caresse, puis il sort de l’écurie, mais au lieu de retourner dans le salon où il pourrait dormir, allongé sur le sofa, il va se mettre à son aise sur le siège de son attelage.

— Qu’il aille se faire foutre, ce calotin, bougonne-t-il en se couvrant de la peau de mouton.

Et le voilà qui se couche, épié par une chouette effraie perchée dans un recoin sombre de la charpente, et lorsqu’au bout d’un moment elle s’envole, il dort déjà du sommeil du juste.

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