Les péchés des pères
Été 1944. Regain
ÉTÉ 1944
REGAIN
DANS la pénombre du grand vestibule, dans l’angle formé par la porte et l’écurie, Wilhelm, treize ans, est penché sur son étau. Ici, dans cet espace vaste et haut, il fait une fraîcheur agréable ; de temps à autre, un cheval renâcle dans l’écurie, sinon c’est le silence, car presque tout le monde est aux prés.
Au-dessus de l’établi se trouvent des placards, abîmés et encadrés de toiles d’araignée, ils contiennent, pêle-mêle, vis, clous, marteaux, pinces et autres outils du même genre, tantôt rouillés, tantôt maculés de cambouis. Le frère de Wilhelm est le seul à mettre de l’ordre là-dedans : le petit garçon de cinq ans grimpe sur l’établi pour trier le contenu des placards, une activité à laquelle il s’adonne avec autant de concentration que lorsqu’il joue avec ses animaux de bois ou ses soldats de plomb, mais, en ce moment, il est chez la tante pour soulager sa mère, une chance, car il peut être infernal, ce marmot. Le sol en terre battue devant l’établi était lui aussi jonché d’un fatras d’objets, et Wilhelm a été obligé de prendre exemple sur son frère, et de tout ranger.
Il pose la plane puis recule afin d’évaluer son œuvre : un fusil à baguette en bois. C’est grand-père Kruse qui lui en avait parlé et celui-ci lui avait même montré une baïonnette ayant appartenu à son grand-père. Cette relique, munie de sa lame triangulaire et de sa douille à fixer au canon du fusil, Wilhelm l’avait prise dans ses mains avec un respect quasi religieux.
“La plupart étaient obligés de servir, beaucoup ont dû faire la guerre, en tout temps, à chaque génération, avait dit grand-père Kruse, couché sur le canapé du salon. N’écoute pas les sornettes qu’on te raconte aux Jeunesses hitlériennes, Willem. La guerre, ce n’est ni glorieux, ni héroïque, la guerre, c’est la peur et la mort, et les mutilations. Tout combattant est marqué à vie. C’est sans doute fascinant, une baïonnette, mais ça sert à tuer, n’oublie jamais ça.” Il avait pris un air très grave, le vieil homme au grand front sous lequel luisaient des yeux d’un bleu pâle. Gustav Kruse, de nature renfermée, n’avait jamais fait la guerre et n’aimait pas l’armée ; il savait ce qu’il voulait mais l’imposait en silence, comme cela avait été le cas pour le contrat de bail à nourriture qu’il avait négocié avec son gendre, le père de Wilhelm – jusqu’à la dernière miette de saucisson qu’il leur revenait, à sa femme et à lui.
Son petit-fils avait hoché la tête. Sur quoi, il s’était mis à fabriquer un fusil à baguette dans une planche de bois. Il aurait bien aimé fixer la baïonnette dessus pour donner l’assaut pendant les exercices militaires, mais jamais grand-père Kruse n’accepterait. Grand-père Leeb est différent, il répète sans arrêt : “Chacun fait comme il lui plaît.”
Wilhelm commence par poncer le canon du fusil pour éviter de s’enfoncer par la suite des échardes dans le doigt, et, ce faisant, il réfléchit à la façon dont il va fabriquer la gâchette : un clou et un crampillon feraient idéalement l’affaire. Il a repéré une boîte de crampillons mais peut-être est-elle vide ; ce serait jouer de malchance car nombre de choses sont devenues rares ou ont été rationnées, il est donc difficile de s’approvisionner. Il interrompt son travail pour aller voir dans le débarras, lorsqu’il entend sa mère.
— Wilhelm ! Où es-tu ?
Il longe le grand vestibule jusqu’à la porte et passe sa tête dans le couloir.
— Ici, maman. Je fabrique un fusil.
— Mets-toi quelque chose sur le dos, mon garçon, nous allons aux foins.
Sa voix résonne dans le petit salon.
Wilhelm soupire. Il n’a pas envie mais, contrairement à sa sœur, qui braille et fait la tête jusqu’à ce que tout le monde capitule de dépit, il ne peut pas dire non. Sa mère a déjà assez à faire et il ne veut pas lui rendre la vie plus difficile encore. Quant à Grete, qui refuse de donner le moindre coup de main, elle boude dans la chambre, comme d’habitude ; têtue comme elle est, elle a même réussi à imposer l’achat d’un piano parce qu’elle veut apprendre à en jouer. Les grands-parents avaient trouvé cela ahurissant. On ferait mieux de dépenser cet argent dans des choses utiles, avaient-ils dit, surtout par les temps qui couraient, mais sa sœur n’avait rien voulu savoir et, maintenant, le piano est là, dans le grand salon, à attendre que quelqu’un vienne lui tirer des sons.
Il introduit péniblement ses pieds dans ses chaussures étroites et enfile la chemise que sa mère lui a demandé de mettre. Avec la chaleur, un tricot de corps aurait certainement suffi mais il obtempère. Puis il se rend dans le petit salon, le grand étant réservé aux grandes occasions. Sa mère se tient devant le buffet en chêne foncé, la bouteille d’esprit de mélisse Klosterfrau à la main. Elle pose un morceau de sucre sur la cuillère, verse dessus quelques gouttes et fait rouler le tout en bouche. Au printemps, Wilhelm s’était glissé furtivement dans le salon afin de goûter à son tour, car le mot “esprit” à lui seul le fascinait, mais l’odeur qui s’échappait du goulot était si âcre qu’il n’avait finalement rien bu.
Sa mère baisse la tête.
— Mais pourquoi ton père est-il allé faire cette horrible guerre ? se lamente-t-elle. Il manque ici.
Comme à l’ordinaire, son exaspération cède aussitôt à la tristesse et elle lèche le dernier soupçon de liquide sur ses lèvres.
Le regard de son fils erre dans la pièce, balayant le guéridon posé devant le canapé, le poêle de faïence et les rideaux, la tapisserie à fleurs, la grande table, les chaises. Il est préoccupé par son fusil.
Sa mère ébouriffe sa toison blonde.
— Il faut qu’on y aille, mon garçon, dit-elle, puis elle sort de la pièce d’un pas traînant tout en nouant son foulard.
Wilhelm la suit ; aujourd’hui, le couloir au sol de pierre brunâtre lui semble étrangement étroit et sombre. Elle va chercher dans la cuisine le sac contenant le casse-croûte et le café, dehors chacun d’eux prend un râteau. Wilhelm donne la main à sa mère, puis ils quittent la ferme.
Des hirondelles sillonnent le ciel à toute vitesse, et au moment où ils traversent la voie ferrée, ils voient apparaître les saules marsault sur les rives de la Fuhse qui délimite la partie ouest du village. Wilhelm marche sur la bande d’herbe au centre du chemin, sa mère dans un sillon. À gauche comme à droite passent des fossés, parmi l’herbe et le cerfeuil se dressent des puits cylindriques car la forge d’Ilsede, non loin de là, prélève des eaux souterraines pour refroidir ses fourneaux. Au siècle dernier, avant l’exploitation du minerai de fer et le début de la sidérurgie, ces prairies étaient des marécages, on en extrayait de la tourbe, on y pêchait à la nasse et, comme racontait grand-père Leeb, on attrapait des anguilles à mains nues, une vision qui fascinait Wilhelm, sauf qu’il n’y a plus ni anguilles ni autres poissons : le cours de la Fuhse a été rectifié, son lit est rempli d’algues et son eau fume en hiver.
À l’instant même où ils atteignent la prairie, Martin descend de la faneuse. La mère de Wilhelm se dirige vers lui, ils s’entendent bien tous les deux. Ces prisonniers de guerre sont indispensables, sans eux il serait impossible d’exploiter la ferme ; il faut donc bien les traiter, et c’est ce que fait Käthe : ils mangent à table avec la famille et reçoivent la même nourriture. Certains paysans les font manger à part, lésinant d’ailleurs sur la viande bien que ce soit aux prisonniers que reviennent les tâches les plus rudes. Mais si sa mère à lui est pleine d’attentions pour eux, c’est aussi pour une autre raison : elle espère que son mari sera tout aussi bien nourri si jamais il se retrouve en captivité. Elle prend ses dispositions, au cas où, même s’il s’en est toujours tiré à bon compte.
À l’avant de la prairie se trouve la charrette à laquelle est attelée Castor, le bœuf ; il donne des coups de queue pour chasser les moustiques et les taons. Des fourches sont plantées dans le sol, les bicyclettes couchées à côté. On râtelle les foins sur toute la surface de la prairie. Les deux grands-mères sont là, en blouse et bavolet. Larissa et Tania apportent elles aussi leur contribution, tout comme Pawel et Josef, le valet, qui, en l’absence du chef, se plaît à jouer son remplaçant, ce qui n’est pas du goût des deux
autres prisonniers. Martin se moque souvent de lui en l’appelant “le nain”1, ce qui, aux oreilles de Wilhelm, sonne comme le mot “Linnen”, le lin.
Sa mère pose le sac de provisions sous la charrette et son fils saute par-dessus le tas de foin pour rejoindre son grand-père qui n’est jamais à court d’une anecdote.
— Bon sang, Wilhelm, vas-y doucement ! s’écrie Gerda Derking, qui est venue prêter main-forte en échange de quelques sous. Ne va pas m’éparpiller tout mon foin !
— Mais non, répond Wilhelm, et le voilà auprès de son grand-père, qui le serre contre lui.
Grand-père Leeb sent le cigare, la sueur et le poulailler, une odeur pas très agréable, mais familière. Il est plus trapu que grand-père Kruse, qui s’active en haut de la prairie, sa figure est toute rouge autour de sa grosse moustache ; son aide n’est pas nécessaire, ils sont suffisamment nombreux, mais s’il est là, c’est pour une raison qu’il s’empresse de confier à son petit-fils.
— Alors, mon garçon ? dit-il en essuyant la sueur qui perle à son front. Formidable, n’est-ce pas ? Rien de tel que l’odeur du foin !
Il s’appuie sur son râteau afin de reprendre son souffle, dans ses rides s’est accumulée de la crasse.
— Tu connais le Cantique des cantiques ? De tes lèvres ruisselle le miel, ma fiancée. Sous ta langue il y a du miel et du lait, et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban. Mais le foin, ajoute-t-il, ça sent encore meilleur, pas vrai, Wilhelm ?
— Et le Liban, ça sent comment ?
Son petit-fils, qui n’ose pas avouer ne pas connaître ce chant, se demande dans quel livre il se trouve ; certainement pas dans la Bible car c’est un peu indécent.
Avec son râteau, grand-père Leeb rassemble quelques fétus de paille.
— Le Liban est situé au-dessus de la Terre sainte, il doit donc sentir le nectar et l’ambroisie, dit-il avec un clin d’œil.
Mais, l’instant d’après, il fait une grimace et se met à haleter.
— Quelle chaleur. Quelle poussière.
Il prend plusieurs inspirations profondes en se frappant la poitrine, et, au bout d’un moment, semble se ressaisir.
— Bon, fait-il, le foin doit être rentré aujourd’hui, il faut qu’on cravache.
Et il continue de râteler nonchalamment.
Son petit-fils reste à ses côtés. Il est désormais ravi de porter sa chemise, baisse même les manches afin de se protéger des moustiques et des taons, il a déjà été piqué aux jambes. Au sommet de la prairie, là où s’activent les grands-mères, le vent soulève une colonne de foin qui tourne sur son axe puis s’effondre, les fétus volent dans toutes les directions. Le grand-père a raison, qu’est-ce qu’on est bien aux foins, et puis Wilhelm adore ces prairies : quand le vent souffle dans les peupliers blancs, leurs feuilles scintillent comme des diamants, et la vue des saules au bord de la rivière, avec leurs imposantes couronnes et leurs troncs béants pouvant servir de cachette, lui procure un sentiment de sécurité. Les hirondelles sont inlassablement en chasse, tout au fond des prairies il aperçoit des vanneaux. Les cigognes sont rares : parfois, quand tout est désert, on les voit se déplacer sur leurs jambes raides dans les prés fauchés, quant à leurs nids, ils se trouvent plus au nord, là où il n’y a pas d’industrie.
Wilhelm râtelle en essayant de ne pas oublier le moindre fétu ; il se réjouit déjà de la tape que grand-père Leeb va lui donner sur l’épaule en lui disant, comme il avait déjà pu le faire en d’autres occasions : “C’est du bon travail, mon garçon.” Quand il lève les yeux, son grand-père est cramoisi, de la sueur brille sur son front. Grand-père Kruse, qui ratisse à la même cadence que Pawel, paraît plus alerte bien qu’il ait un an de plus.
Le soleil est à son point culminant lorsqu’ils terminent de mettre le foin en tas. Ils se rassemblent à l’ombre de la charrette ; Josef jette du foin au bœuf, et celui-ci s’empresse de manger en donnant contre la bassine en zinc un violent coup de corne qui en fait déborder l’eau. Käthe Leeb sort le sac qu’elle avait placé sous la charrette, distribue le casse-croûte et sert du café froid aux travailleurs. Ils mangent et boivent en silence. Entre chaque bouchée, grand-père Leeb, assis contre une roue de la charrette, tire sur un cigare dont la fumée semble vouloir disparaître au plus vite dans les airs.
— Encore un de ces vieux mégots, maugrée Magda, mais elle se contient car il met la main à la pâte.
Grand-père Kruse se tamponne le front avec son mouchoir, Martin, lui, utilise un pan de sa chemise, Pawel le fait avec une poignée de foin qu’il lance ensuite au bœuf, s’attirant un regard noir de la part de Josef. C’est Josef qui est chargé de s’occuper des bœufs et il en est fier, car sans bêtes de trait rien ne fonctionnerait, et si ce Polonais jette encore une fois du foin trempé de sueur au brave Castor, il n’aura qu’à porter la charretée sur son dos jusqu’à la ferme.
Comme pour faire une offrande aux esprits des pâtures et des prés, Magda Leeb verse sur le chaume le reste de café contenu dans son gobelet d’émail, puis déclare :
— Bon, nous voilà repus et contents, mais il faut encore tout charger, et pour ça nous n’avons pas besoin d’être aussi nombreux. De toute façon, certains… (elle lance un regard incisif à sa belle-fille) ont déjà réussi à se défiler.
Wilhelm remarque que sa mère est totalement prise au dépourvu par ce coup de griffe. Si la grand-mère savait à quel point Grete a été pénible, elle ne dirait pas des choses pareilles.
— Rentre à la maison, Herta, poursuit grand-mère Leeb, et toi aussi, Gustav, tu donneras à manger plus tard aux bêtes. Si tu veux, tu peux t’en aller aussi, Käthe, il faut bien que quelqu’un prépare le souper, tout le monde aura sûrement une faim de loup ce soir. On va charger.
Ils disparaissent donc tous les trois. Grand-père Kruse marche à côté de sa bicyclette afin de ne pas distancer sa femme et sa fille, c’est un galant homme.
— Bon, et toi, Wilhelm, tu as encore des forces ? demande grand-mère Leeb.
Son petit-fils hoche la tête.
— Tiens, mange ça.
Elle lui tend la dernière tartine, garnie de beurre, de sel et de ciboulette, et lui verse le reste de café. Grand-père Leeb écrase son cigare sur la roue de la charrette et se remet sur ses jambes en poussant un gémissement. Et dire qu’il est là, à son âge, en train de ramasser du foin dans ce pré, une pensée qui le fait sourire. Il donne une tape dans le dos de son petit-fils en disant :
— Au boulot, Willem. C’était pire à la guerre, crois-moi. Lorsque ma position sur le lac Narotch s’est pris un obus lors de l’offensive russe, tout a éclaté en lambeaux, oui, des lambeaux de tout…
— Tu as été blessé, grand-père ?
Wilhelm prend une fourche.
— Oui, j’ai été blessé. Du shrapnel dans le flan, mon garçon, ça m’a fait un mal de chien et ça n’a jamais complètement guéri. (Il met sa main à l’endroit en question.) J’ai passé des mois à l’hôpital militaire et, à la fin, j’étais à Berlin, et j’ai manqué la confirmation de ton père. Il m’a écrit une lettre dans laquelle il énumérait tous les cadeaux qu’il avait reçus.
Grand-père Leeb s’appuie lourdement sur son râteau ; malgré la pause, sa rougeur ne s’est pas atténuée.
Wilhelm ne dit rien. Il n’arrive pas à s’imaginer son père en confirmand, tout comme il ne peut se le représenter enfant : les parents sont adultes et les grands-parents vieux, c’est ainsi et cela le restera, et quand il se figure son grand-père pendant la guerre, en sergent, c’est sous les traits d’un homme aussi corpulent que maintenant, avec une grosse moustache grise, des plis et des rides et quelques poils de barbe argentés au menton.
Josef tire sur la corde du bœuf et Castor se met en mouvement. Les roues grincent lorsque la charrette prend le virage et s’engage dans la prairie. Gerda Derking grimpe sur la plate-forme où elle réceptionne le foin que les autres lancent à la fourche, le dispose de telle sorte que rien ne tombe, et grand-père Leeb râtelle ce que le vent a éparpillé. On ne gaspille rien, cela vaut également pour la nourriture : les restes sont réutilisés ou finissent, à la rigueur, dans l’auge des cochons.
Le soleil commence à décliner tandis que les femmes, désormais au nombre de quatre, et les cinq hommes hissent, l’un après l’autre, les tas de foin sur la charrette. Pawel essaie de flirter avec les Ukrainiennes ou bien se dispute avec Josef ; Martin, originaire de Normandie, connaît le travail, il s’affaire en silence et de manière efficace, ne s’arrêtant que pour rajuster sa casquette sur son crâne étroit ou pour remonter une bretelle qui a glissé de son épaule. Tous portent la main à la nuque pour enlever des fétus, balaient ceux qui tombent sur leur visage, se frottent les yeux pour enlever la saleté. Wilhelm suit vaillamment le rythme ; étant déjà très grand, il arrive bien à charger mais, à un moment donné, son dos lui fait mal et il a soif. Mais il sait qu’il n’a pas le droit de montrer de faiblesse, il doit au contraire faire preuve de vigueur et d’endurance, aussi, muni de sa fourche, lance-t-il à toute volée le foin vers la voisine Gerda, qui l’encourage d’un sourire. À la vue de ses grands-parents, qui donnent un coup de main malgré leur âge, et de celle de Pawel et Martin, contraints de travailler pour des étrangers alors qu’ils préféreraient sans doute être auprès de leur famille – Martin a une femme et trois enfants dont il parle parfois dans un allemand approximatif –, il ressent lui aussi de la colère, car son père est à la guerre au lieu de s’occuper de sa ferme et des siens, alors il se met à lancer le foin à une cadence redoublée. Comme pour sa mère, sa colère a tôt fait de virer à l’accablement ; il se languit de son fusil en bois, de ses amis et du livre de Karl May dans lequel il se plonge tous les soirs.
Josef continue de tirer sur le bœuf. Wilhelm se met en branle, s’avance lentement vers le tas de foin suivant. La charrette démarre dans une forte secousse, Gerda bascule sur le dos dans le foin dont elle se relève en riant. Ah ça, c’est une bonne vivante, cette Gerda, même si c’est la dame aux morts. Wilhelm trouve cela sinistre, mais au village, on la respecte. En jetant un regard circulaire – Heinrich Haarstick charge lui aussi du foin, dans la grande prairie près du pont qui enjambe la Fuhse – il remarque que grand-père Leeb s’est de nouveau arrêté pour reprendre haleine, car il halète comme si de la fumée de tabac était restée coincée dans ses poumons ; il passe une main fébrile sur son front, et au moment de saisir son râteau, il manque son coup et manque de s’emmêler les pieds. Puis il lance un clin d’œil à son petit-fils, rit en faisant un geste désinvolte de la main – il n’y a pas de quoi fouetter un chat – et se remet à la tâche.
Wilhelm agite ses bras douloureux dans tous les sens, son dos lui fait à présent affreusement mal et les taons l’attaquent comme si son corps était un territoire ennemi. Entre la rivière et la voie ferrée, les prairies scintillent, les saules et les peupliers pointent vers le ciel, un spectacle magnifique, et pourtant le garçon de treize ans est à deux doigts de pleurer tant il est épuisé, mais il contient ses larmes car ce n’est pas le moment de craquer. Il entend Josef et Pawel brailler ; il voit Larissa, qui ratisse juste à côté de Martin, faire régulièrement des pauses pour passer ses mains dans sa chevelure blonde, faisant bomber sa poitrine entre ses bras pliés ; il remarque le regard qu’elle lance à la dérobée au Français ; il entend grand-mère Leeb qui geint et Gerda Derking qui rit. Ses jambes le démangent cruellement, mais il ne faut surtout pas gratter, sinon les piqûres vont suinter. La charge est bientôt pleine, mais le travail n’est pas encore terminé, la deuxième charrette est déjà prête.
Soudain, tout le monde se retourne car une dispute a éclaté entre Josef et Pawel. Le Polonais a osé dételer Castor pour l’attacher à la charrette suivante, ce qui est normalement la tâche de Josef, qui défend bec et ongles ses prérogatives sur les bœufs : pourquoi ces deux étrangers refusent-ils d’admettre qu’il est au-dessus d’eux ? Ils n’ont pas leur mot à dire. Il se met à crier après Pawel en dialecte, et celui-ci se met à hurler en polonais parce qu’il parle à peine l’allemand, et encore moins le dialecte, ils s’accrochent en se balançant des propos que l’autre ne comprend pas, mais le ton et le volume de leurs voix, leurs gestes et leurs mimiques en disent long. Pawel, un grand costaud au tempérament colérique, ne se laisse pas faire, il se met à menacer Josef de sa fourche. Josef l’imite, on dirait qu’ils vont s’embrocher l’un l’autre. Larissa et Tania ricanent discrètement tandis que Martin, occupé à calmer le bœuf, se tient prêt à aller séparer les deux opposants si besoin est. Reculant de peur, Wilhelm aperçoit du coin de l’œil grand-mère Leeb qui accourt sur le lieu du différend. Sa robe et sa blouse bouffent sous son pas énergique, son bavolet flotte au vent, ses lèvres sont encore plus minces que d’habitude. Elle enfonce sa fourche dans le sol, se plante entre les deux hommes en mettant les mains sur les hanches, ses yeux foudroient d’abord Josef, puis Pawel.
— Non, mais vous avez perdu la tête, vous deux ? grogne-t-elle. On a déjà bien assez d’une grande guerre, on n’a pas besoin d’en déclencher une petite ici. Maintenant, vous allez fermer vos gueules parce qu’ici, on bosse. Il y a le foin à rentrer, alors au travail, et plus vite que ça, et si j’entends encore un mot, peu importe dans quelle langue babylonienne, je préviens les autorités, pigé ?
Sur ces mots, elle regarde Pawel.
Debout à côté de Castor, Josef, le maître de la bête de trait et de la charrette, affiche un petit sourire car la hiérarchie est rétablie : la présence du Polonais ici est tout juste tolérée, il a intérêt de se tenir à carreau, sinon il va s’attirer des ennuis.
Bien qu’il bouillonne intérieurement, Pawel incline la tête en signe d’obéissance. Il a appris que les Alliés ont débarqué en France, le pays de Martin qui turbine docilement tout en faisant de la lèche à la chef. Encore un peu de temps, et les Britanniques et les Américains seront là, et les Allemands vont enfin payer, et lui, il se vengera d’eux, ils vont en voir des vertes et des pas mûres. Jusque-là il faut qu’il file doux. Alors il baisse sa fourche et sort une des cigarettes qu’il stocke jalousement. Tous ont les yeux rivés sur lui comme si c’était lui le responsable de la dispute ; pour se calmer, il aspire une profonde bouffée en faisant un haussement d’épaules qui semble vouloir dire : allez vous faire foutre.
Une fois Castor attelé à la deuxième charrette, Gerda Derking remonte sur la plate-forme de chargement.
— C’est reparti pour un tour, et cette fois sans bisbille ! s’écrie-t-elle en lançant un regard à la ronde.
Le soleil décline, sa clarté devient plus pesante. Il reste un bon tiers du foin dans la prairie, Wilhelm se cambre et regarde dans la direction de sa grand-mère avec l’espoir qu’elle lui dise de partir, mais pas du tout.
Soudain, Gerda Derking s’exclame :
— Oh, mon Dieu, Willi !
Wilhelm tourne brusquement la tête – il était tellement occupé par son travail et la scène qui vient de se produire qu’il en a complètement oublié son grand-père. Gerda saute de la charrette par l’autre côté et file à toute vitesse. Tous lui courent après sans savoir ce qui s’est passé, chacun habité d’un mauvais pressentiment. En faisant le tour de la charrette, Wilhelm aperçoit dans la prairie fauchée une masse sombre et il devine aussitôt : c’est le grand-père. Gerda est déjà agenouillée auprès de lui, lorsque grand-mère Leeb arrive derrière elle, tout essoufflée, elle dit :
— Il a perdu connaissance. Peut-être un infarctus, ou bien une attaque. Il faut l’emmener à la maison. Et il faut que quelqu’un appelle le médecin.
Elle prononce ces derniers mots en regardant Wilhelm, qui se contente d’un hochement de tête et part aussitôt en courant.
Tandis qu’il se hâte vers la maison, il se retourne à plusieurs reprises. On a poussé la charrette vide près du grand-père Leeb que Josef, Martin, Pawel et Gerda soulèvent pour l’allonger sur la surface de chargement. En arrivant au passage à niveau, Wilhelm voit Castor se diriger vers le chemin sous la conduite de Josef, puis il reprend sa course, les jambes en coton. Son cerveau est comme éteint et il ne cesse de se répéter tout bas : “Faites que grand-père ne meure pas… Grand-père ne doit pas mourir… Je vous en supplie.”
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1 En français dans le texte.
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