Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 22 sur 25

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Les péchés des pères

Août 1962. Le Temps du Cocon

AOÛT 1962

LE TEMPS DU COCON

 

À L’AUBE, un voile de brume couvre la Fuhse, qui, sur cette portion de son cours, s’écoule de l’Oderwald jusqu’à l’Aller corseté dans son lit ; ce n’est qu’une fois parvenue au nord de la ville de Peine qu’elle peut de nouveau se mouvoir librement. Les algues au fond de la petite rivière désertée par la vie font des signes à l’eau, jour après jour, inlassablement.

Le vent d’ouest chasse la brume vers les prairies et les puits cylindriques, vers les fossés puis, par-delà barbelés et pylônes, vers la chaussée, jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur le pâturage de la ferme des Leeb. Personne ne remarque le chat noir à trois pattes et à la queue raccourcie qui surgit de ce voile gris puis disparaît dans l’herbe du verger attenant.

Dans l’arrière-cour, un jet de pomme plus loin, règne déjà une activité fébrile. Barthold Klages et son compagnon, maîtres hautement considérés en leur métier, aiguisent les lames. Leur tablier blanc, leur chemise blanche et leur cravate leur donnent un petit air festif, sur leur hanche gauche repose l’étui de leur couteau. Pendant ce temps, la truie fait entendre ses grognements dans un enclos installé entre la porcherie et le tas de fumier. Elle a été engraissée afin de remplir les estomacs des humains, et tout ce que son corps gras peut donner confine au miracle : jambon de derrière et jambon de devant, saucisse à tartiner dans l’intestin grêle, boudin noir et saucisse de foie dans le gros intestin, fromage de tête dans la vessie, mais aussi du pâté en boîte, de la saucisse fumée et des côtelettes, sans parler du lard et des pièces de viande et, surtout, du jambonneau, un délice que, même au paradis, vous ne trouveriez pas dans votre assiette ; ah, ça met l’eau à la bouche, Dieu sait que cette truie ne mourra pas pour rien. L’échaudeur et la bassine sont prêts, on a apporté la table d’équarrissage dont le plateau de chêne présente les stigmates de nombreux coups et entailles, on a sorti plats en bois et cuves en argile, acheté épices, ficelle et boîtes de conserve. Maître Klages est content, mais il s’étonne qu’on l’ait fait venir si tôt car, dans cette ferme, la tuerie a lieu, par tradition, après que les choux frisés ont subi le premier gel. Mais tant pis, le client est roi, et le client en question, c’est le vieux Leeb qui aura certainement ses raisons de rompre avec la coutume ancestrale. Il s’affaire quelque part ; probablement dans la buanderie où l’on est en train d’allumer le grand chaudron dans lequel on va mettre à cuire la chair pour préparer les différents pâtés.

Klages passe une dernière fois son couteau sur la pierre à aiguiser. Au moment de vérifier le tranchant de la lame avec son pouce, il sursaute en entendant un cri. Il examine son doigt – intact – et lève les yeux : c’est le jeune Leeb qui vient de pousser un juron parce qu’il a glissé sous le porche qui relie les deux côtés de la ferme.

— Vas-y doucement, lui lance le compagnon. Les pierres sont glissantes, je l’ai moi aussi remarqué, c’est la pluie. Il y a de quoi se casser la figure.

Barthold Klages voit s’approcher Wilhelm, âgé de trente et un ans. Pâle comme un linge, le garçon a l’air renfrogné, il marche le dos voûté comme s’il traînait quelque chose.

— Bonjour, Wilhelm, dit-il en faisant glisser le couteau dans son fourreau.

Au lieu de lui rendre son salut, Leeb junior lâche en grognant :

— Saloperie de bottes ! La semelle s’est décollée. Il m’en faudrait des neuves mais mon vieux veut pas débourser un rond, il n’arrête pas de répéter que quand il était en captivité, il portait ses chaussures jusqu’à ce qu’elles tombent en lambeaux.

Il sort des cigarettes de la poche de sa veste de treillis.

Klages se contente de faire un signe de tête, surpris de voir le jeune homme de si mauvaise humeur.

Leeb junior lève les yeux.

— Il est où, d’ailleurs ? demande-t-il en allumant une cigarette.

— Dans la buanderie, je crois, murmure le compagnon.

— Ils sont comme ça, les vieux, observe Klages. Quand on a connu le manque et la faim, on regarde à la dépense jusqu’à la fin de ses jours. Ton père ne le fait sûrement pas méchamment.

— Hmm !

Wilhelm exhale une bouffée de fumée comme pour tenir tête à la brume qui enveloppe les arbres fruitiers ; au fond du pâturage, les cimes des peupliers flottent dans les airs comme si ceux-ci s’étaient détachés du sol, et tout ce qu’il y a derrière semble s’être dissous.

— Quelle purée de pois, ronchonne-t-il.

— Moi, je parie qu’on va avoir une belle journée, dit le compagnon. Les araignées le sentent aussi.

Il montre une toile, brillante de rosée, tendue entre un poteau et la palissade du tas de fumier. On voit aussi sa propriétaire, une épeire diadème grosse comme l’ongle, elle guette ses proies, abondantes en raison de la présence de bétail. Wilhelm a les doigts qui le démangent de l’écraser mais l’araignée, sortant brusquement de sa torpeur, va vite se mettre à l’abri.

Quelques secondes plus tard, des voix et des bruits de pas se font entendre. Plusieurs personnes sortent de la buanderie et se dirigent vers le porche.

Elles font un joyeux raffut : la tuerie du cochon est une fête, rien que d’y penser, on est tout excité.

— Le chaudron est sur le feu, s’exclame Wilhelm Leeb senior.

— Nous aussi on est prêts, répond maître Barthold Klages.

— Eh bien, dans ce cas : taïaut, taïaut !

Dans la bouche du propriétaire, ce mot résonne comme un ordre.

Le jeune Wilhelm observe les personnes présentes, qui semblent n’avoir d’yeux que pour la truie, son père, sa mère et grand-mère Leeb. Il y a aussi Josef, et même plusieurs ouvrières agricoles, certaines accompagnées de leurs enfants ; ils ont le teint pâlot mais l’œil pétillant parce qu’ils savent qu’après, ils obtiendront une tranche de délicieux saucisson et leurs mères un bidon de bouillon.

Le maître et son compagnon entrent dans l’enclos et s’emparent de la truie qui pousse des couinements paniqués. Un coup de pistolet entre les tempes, et l’habillée de soie passe de vie à trépas. Une entaille, et le sang jailli de la gorge pour être recueilli dans la cuve. Une fois qu’on l’a vidé de son sang, on soulève l’animal pour le mettre dans l’échaudeur et on lui retire ses soies à l’aide d’un grattoir. Tout s’enchaîne vite et bien ; le maître de maison regarde avec satisfaction Klages découper la tête. La truie finit suspendue à une échelle en bois et là, on lui ouvre la panse, on la vide. Ensuite, les ouvrières nettoient les boyaux pendant que Josef brasse le sang pour l’empêcher de coaguler. De temps à autre, on s’envoie un petit verre d’eau-de-vie, même la liqueur d’œuf de la mère Siedentopp, la voisine, trouve grâce auprès des bouchers bien que la liqueur, ce soit un truc de bonnes femmes, mais peu importe, on boit quand même, la fumée du tabac du mégot fiché au coin de la lèvre en dissipe rapidement l’arrière-goût.

La vieille Magda Leeb observe la scène sans remarquer qu’un petit garnement a épinglé la queue tire-bouchonnée de la truie à l’arrière de sa robe, ce qui provoque des ricanements, car le bout de chair livide s’agite sur son derrière dès qu’elle fait un mouvement. Même Käthe Leeb se met à rire, elle qui n’est pourtant pas très friande de ce genre de niaiseries. Son regard tombe alors sur son fils : si pâle, si grave. Mais qu’est-ce qu’il a, ce garçon, il ne manque de rien, il est en bonne santé, il devrait être bien, c’est quand même un bel événement que le tue-cochon ! Elle pose une main sur son épaule mais il la repousse, alors elle enlève son bras, avec le sentiment d’avoir été rejetée. Son mari, en revanche, en pleine conversation avec maître Klages, semble se porter comme un charme et se fondre totalement dans le rôle du propriétaire, si ce n’est qu’il a déjà un coup dans le nez, comme le trahit le rouge de son visage. Il devrait penser à sa santé, mais il a jeté la bouteille de tonique Doppelherz, son cadeau d’anniversaire. À cet instant, il se tourne vers elle ; la vue de la mère et du fils lui arrache une grimace.

Käthe Leeb esquive son regard. Elle ne sait pas non plus ce qu’a son mari. Il pourrait être content et fier d’être revenu sain et sauf de captivité, mais non, il éprouve de la rancune, non seulement à l’égard de son fils, mais aussi envers elle, bien qu’il lui soit redevable de la moitié de ses terres – mais peut-être est-ce ça, la raison ? Elle ne comprend pas, elle ne comprendra jamais, et il y a des moments où elle songe au divorce. Un sacrilège, certes, mais même elle, la femme docile, ne va plus tenir longtemps : soit elle agit, soit elle tombe malade, c’est, en tout cas, la sombre intuition qu’elle a.

— Willem, fais donc un sourire, dit-elle à son fils.

— Mais c’est dégoûtant, marmonne-t-il.

— Quoi donc ?

— Ben, ça.

Il pointe le doigt vers la cuve pleine de sang, la chair et les entrailles qu’il faut encore nettoyer, puis vers la truie, qui n’est plus qu’un cadavre éviscéré, une chose. Dont on tirera profit jusqu’au dernier bout de cartilage.

— C’est de la nourriture, Willem. Et toi aussi, tu aimes ça, répond sa mère, étonnée.

— J’ai horreur de ça, grogne-t-il, tandis qu’elle a peur qu’il lui en veuille.

Il tourne alors les talons et s’éloigne en faisant de tout petits pas comme s’il craignait de tomber.

— Oh, mon garçon…, murmure Käthe Leeb.

Wilhelm ne l’écoute plus, il veut juste partir – loin de sa famille, loin de ces abatteurs qui découpent la chair froide, loin de tout. Le porche traversant, où il s’engage, grande bouche bordée de murs de briques coiffée d’un palais de poutres et de planches, relie le grenier à foin à un réduit isolé abritant un traîneau à cheval et une vanneuse, livrés en pâture aux vers, des équipements qui ont fait leur temps et moisissent peu à peu dans l’oubli. Wilhelm lève les yeux. Il sait ce qui se cache dans ce réduit, et là, il sourit.

En fin d’après-midi, le travail terminé, tout le monde est assis autour de la table d’équarrissage. À l’aide de leurs couteaux, Klages et son compagnon découpent des tranches de saucisson, si fines que l’on peut voir au travers l’univers opaque qui se trouve derrière, la cuisine étant envahie de fumée de tabac, les verres se lèvent, on parle tous en même temps, on rit, on tape sur la table ou sur l’épaule de son voisin, qui crache aussitôt sa bière. Comme d’habitude, Leeb senior a tenu un discours. Il a fait l’éloge de la truie, cette manne de viande et de charcuteries, a vanté le savoir-faire des bouchers et la précision de leurs entailles, et déclaré que Klages pourrait même devenir professeur de chirurgie à l’école de médecine de Hanovre, ce à quoi l’homme, mal à l’aise, a répondu que la place des feuilles de laurier n’était pas sur sa tête, mais dans le chou rouge.

Tout le monde est réuni à la table, y compris la vieille Magda Leeb, désormais sans sa queue torsadée dont l’a libérée une âme charitable ; elle ne peut réprimer un sourire car, dans le temps, cette farce était toujours l’œuvre de son petit-fils Bruno, c’est donc un peu une tradition.

Il ne manque qu’une seule personne, et c’est Wilhelm.

Voulant être seul, il s’est chargé d’aller nourrir les bêtes. Ensuite, au lieu de revenir dans la maison, il est allé dans la remise où sont rangés les outils, les charrettes et les machines, dont le convoyeur de balles avec sa longue cuvette de métal aux parois obliques. Wilhelm a grimpé dessus en s’agrippant aux bords. La machine s’est mise à vaciller tandis qu’il avançait d’un pas mal assuré sur les fourches à trois dents de la chaîne rotative. Une fois arrivé en haut, il s’est accroché à une poutre pour se hisser dans le fenil. Là, il s’est un peu empêtré dans les fétus éparpillés sur le sol, en dessous, dans l’étable, les vaches vidaient leurs auges, et pour terminer, il a marché au-dessus du porche, en équilibre sur une poutre.

Le voilà maintenant dans le réduit. Dans la lumière de cette fin d’après-midi qui tombe des deux lucarnes, il aperçoit le traîneau et la vanneuse sur la plinthe du mur du fond. D’autres outils ont trouvé en ce lieu leur dernière demeure, une herse et une charrue, une fourche et des baquets. Wilhelm sait que les autres font la fête dans la cuisine, mais il ressent un tel dégoût qu’il ne peut se joindre à eux ; il préfère le silence.

Il allume une cigarette. Sa main se met alors à trembler et il la regarde avec étonnement, car il n’est ni bouleversé ni abattu, au contraire : il ne s’est jamais senti aussi calme et apaisé. Il a déjà trente piges, quand même. Mais quand il regarde en lui, il est bien obligé de reconnaître qu’il a souvent l’impression d’être toujours le garçon de dix ans qu’il était au retour de son père, cet adolescent qui dirigeait la ferme avec sa mère. Il aime à se remémorer son enfance, cette période d’insouciance, ce cocon protecteur.

Tout ça, c’est du passé. Désormais, il a une responsabilité et des devoirs, et il ne peut s’y soustraire. En effet, cette responsabilité, il faut qu’il l’assume, et il sait comment s’y prendre ; c’est clair dans son esprit.

Il s’agenouille devant la saillie du mur et glisse sa main sous la vanneuse qui servait à séparer le grain de la glume. Le dessous est percé d’une ouverture par laquelle les céréales s’écoulaient dans un tamis, et il enfonce sa main à l’intérieur pour prendre le paquet qui y est dissimulé. Il a un peu de mal à l’en extraire, mais l’instant d’après, le voilà sur la saillie : une boîte à cigares dans un sac en tissu fermé d’une ficelle. Wilhelm ôte le tissu et soulève le couvercle.

La boîte contient un calepin à reliure marbrée de noir et blanc, un crayon à papier, un étui à pistolet en cuir et vingt-trois cartouches, calibre 7.65. Il sort de sa poche le pistolet à canon court qu’il a découvert dans le cellier, place le chargeur dans la poignée et pose l’arme qu’il a régulièrement graissée – il faut prendre soin des choses, c’est ce qu’on lui a appris – sur le tissu. Puis il prend le calepin.

Wilhelm écrit rarement. Parfois des lettres, notamment pour les anniversaires ou autres événements. Dans ses cahiers, il se contente d’inscrire des éléments sur le temps qu’il fait, sur les travaux, les récoltes et les rémunérations, comme le faisaient déjà ses ancêtres, son arrière-arrière-arrière-grand-père par exemple, dont les notes, rédigées dans la graphie de l’époque, ont été conservées, tout comme son petit livre pieux. Pour Wilhelm, ce calepin est un cas à part ; il espérait que coucher ce qui le hante sur le papier lui permettrait de prendre des décisions plus rapidement, mais il lui est difficile d’en déduire des directives, et il le feuillette en faisant la grimace car, comme le montre chaque page, c’est toujours la même rengaine : le père autoritaire, la mère chancelante ; son frère, qui, lui, a réussi à se soustraire à la ferme, ce qui l’agace et le sidère à la fois – Bruno est fait d’un autre bois, il n’a cure des attentes d’autrui et suit son propre chemin, et ce qui déprime le plus Wilhelm, c’est que c’est pour cela que le père le respecte lui, alors qu’il ne témoigne guère de considération envers son aîné et successeur. Tout cela, Wilhelm n’a cessé de le ruminer ces dernières années, que ce soit sur le papier ou dans sa tête, et la seule conclusion qu’il en a tirée était la suivante : épouser Sophia. Quand il se sent triste, il voit en elle son ange sauveur ; cet ange qui, par quelques battements énergiques de ses ailes, pouvait l’extirper de ce bourbier familial, lui n’étant pas en mesure d’y parvenir par ses propres moyens.

Par ailleurs – il repose le calepin, allume une autre cigarette –, Sophia ressent de l’insatisfaction, d’une part parce qu’il n’arrête pas de se plaindre dans le vide, d’autre part parce qu’il n’arrive pas à décider son père à lui céder la ferme. Elle en a assez de fréquenter un homme qui n’a aucun revenu bien qu’il travaille tous les jours pour faire, de facto, tourner la ferme. Elle le prend de moins en moins au sérieux, et il perd ainsi son dernier bastion. Il se rassied sur la saillie, les bras noués devant la poitrine, les jambes croisées. La cigarette fichée entre le pouce et l’index de la main droite, la braise tournée vers la paume.

Wilhelm revoit soudain la truie sans tête, suspendue à son échelle, la panse béante : de la chair et du sang, du sang et de la chair.

Oui, il sait ce qu’il a à faire, il n’y a pas d’autre solution. Il hoche la tête comme pour acquiescer à sa propre pensée, baisse le regard sur le pistolet :

Modèle Unique 1. Une arme française pour officiers allemands, et donc pour son paternel, qui l’a probablement laissée ici à la fin de l’été 1944 avant de repartir à la guerre, avant de se retrouver en captivité et d’y rester pendant cinq ans. C’est Bruno qui lui a raconté que grand-mère Leeb l’avait dissimulée à cet endroit à la fin de la guerre. Son frère, pour qui ce pistolet n’est qu’une chimère, ne se doute pas qu’il est caché dans la vanneuse ; ce secret, Wilhelm l’a gardé pour lui : lui seul est au courant, cela lui procure force et sérénité, c’est comme si l’Unique était l’atout qu’il pourrait sortir de sa manche au dernier moment, quand il serait aux abois.

Il écrase son mégot sous son talon jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un méli-mélo de miettes de tabac, de lambeaux de papier et de résidus de filtre. Glisse le pistolet dans la poche gauche de son pantalon, range le reste dans la boîte à cigares qu’il replace à l’intérieur de la vanneuse. Puis il ôte sa casquette pour se donner un coup de peigne, la remet sur sa tête, un peu de travers, cela lui donne un petit air coquin, et fourre le peigne dans sa poche de poitrine. Ici, dans le réduit, la lumière argentée du crépuscule s’infiltre par les lucarnes ; dans le grenier à foin, en revanche, l’obscurité s’épaissit déjà sous le toit, et les balles libèrent un parfum qui lui rappelle celui des prairies au cœur de l’été. Il descend avec quelque difficulté du convoyeur, sentant à chacun de ses pas le métal froid du pistolet à travers l’étoffe de son pantalon.

Une fois en bas, il boutonne sa veste pour dissimuler sa poche bombée, et s’apprête à retourner dehors lorsque Josef apparaît dans l’embrasure de la porte coulissante qui relie la grange et l’étable.

Wilhelm sursaute. Il pensait que Josef, qui n’a rien à faire à l’étable, était en train de faire ripaille avec les autres dans la cuisine.

— Bon sang, Josef, qu’est-ce que tu fabriques là ? lâche-t-il. Le travail est terminé.

— Tu étais là-haut ? demande-t-il en guise de réponse, levant les yeux vers le jeune homme.

Wilhelm, se sentant pris en faute, secoue mécaniquement la tête. Il perçoit l’odeur aigrelette du lait, le bruit des vaches qui ruminent le foin, distingue derrière Josef leurs croupes maculées de bouse séchée. Et là, il se ravise.

— Si, si, j’étais là-haut. J’avais cru entendre une martre, ment-il. Il y avait comme des petits bruits, alors je suis allé voir ce que c’était.

— Il y a parfois des matous qui traînent là-haut, Heini par exemple, mais il n’y a pas de martre, dit Josef.

— Heini ?

— Le chat de Gerda. Gerda Derking. Et l’autre jour, alors que j’étais en train de jeter le foin, j’ai vu un chat noir comme du charbon – avec une patte en moins, et sans queue.

Wilhelm fait un signe de la tête. Josef sent la gnôle, il était donc bien dans la cuisine ; il porte un pull gris sans manches, reprisé à plusieurs endroits, gonflé au niveau de la poitrine par le paquet de cigarettes glissé dans la poche de sa chemise, un détail qui trouble Wilhelm.

— Bon, Josef, dit-il, j’y vais.

Le bon et fidèle valet pose une main sur son avant-bras.

— Tu peux pas faire ça, le prévient-il. Il faut que tu laisses tomber, Willem, c’est pas bien.

Le jeune homme sent le feu lui monter aux joues.

— Mais… mais de quoi tu parles ? balbutie-t-il.

Josef ôte ses doigts de son bras, fait un geste éloquent en balançant sa paume ouverte à droite et à gauche, puis répète :

— Fais pas ça !

Wilhelm racle le sol avec la semelle de sa botte en caoutchouc, d’avant en arrière tel un cheval qui piaffe. Josef l’aurait-il percé à jour, cet analphabète qui prend tous les styles de musique passant à la radio pour des airs de fanfare parce qu’il ne connaît rien d’autre ? Wilhelm le considère tout à coup d’un regard différent : qui sait ce que Josef a pu apprendre durant sa jeunesse, quand il était porcher – par des oncles ou de vieilles tantes, au cœur de la forêt, parmi les chênes et les ormes, peut-être a-t-il une espèce de sixième sens.

— Ne t’inquiète pas, Josef, finit-il par répondre d’un air évasif, je ne le ferai pas. Toi, il vaut mieux que tu retournes à la cuisine, la fête ne doit pas être finie.

Le valet agite alors son index et Wilhelm réalise qu’il est tout simplement pompette.

— Ne passe pas sous le porche, Willem, il faut pas, c’est tout pourri là-bas, tu vas tomber et te tuer.

— Tu as raison, Josef. Je laisse tomber. Ce n’est pas nécessaire, après tout.

— Le réduit, là-haut, le réduit, ça fiche la trouille comme endroit. Moi, j’ose pas y aller.

Wilhelm, à la fois soulagé et réjoui, donne une tape sur l’épaule du brave gars.

— Va rejoindre les autres, ils doivent bien encore avoir un verre de gnôle pour toi.

— Mais avant je vais voir les vaches, affirme Josef en tournant les talons.

Arrivé à la moitié de l’étroit corridor qui passe entre les bêtes et la cloison, il lance par-dessus son épaule :

— Ma montre de poche s’est arrêtée !

— Eh bien, remonte-la, répond Wilhelm, s’apprêtant à sortir de la grange.

— Mais elle est cassée !

— Encore ? Bon, tu n’as plus qu’à attendre Noël pour en avoir une neuve.

Il tend l’oreille. Aucune réaction. Josef est probablement en train de caresser une vache ou de murmurer des mots doux dans le creux d’une oreille piquée de taches noires. Une fois dans la cour, Wilhelm palpe son Unique. Celui-ci pèse agréablement dans sa poche. Il attrape sa veste et, d’un pas rapide, traverse la cour en direction de l’aile agricole, s’introduit furtivement dans le grand vestibule, disparaît.

Les heures passent. Wilhelm, assis dans sa chambre, fixe par la fenêtre l’obscurité croissante. À un moment donné, sa mère vient frapper à la porte pour lui demander pourquoi il n’est pas à la cuisine, on s’y amuse bien, Klages raconte d’excellentes blagues et anecdotes, mais Wilhelm la chasse. Dans le cendrier posé devant lui sur l’appui de la fenêtre s’entassent des mégots. Une petite eau-de-vie ne lui ferait pas de mal, mais il n’ira pas s’asseoir aux côtés de son paternel éméché, jamais de la vie, pas question de s’infliger une chose pareille. Il entend un brouhaha venant de la cuisine, mais il ne comprend pas ce qu’on raconte ni de quoi on rit ; pour les hommes, la tuerie du cochon est une occasion bienvenue de pouvoir une fois de plus se rincer la dalle, et les femmes, elles, sont tout simplement contentes de voir leur garde-manger rempli.

De la fumée de cigarette flotte dans sa chambre, formant de petits nuages au-dessus de l’armoire, du valet et du lit. Sur la table de chevet est posé un livre dont il n’a lu que vingt pages. Il a du mal à se concentrer, étant trop fatigué la plupart du temps. Sophia, qui lui a prêté ce roman, lui a dit qu’il valait mieux lire que ruminer, mais cela ne fonctionne pas vraiment. En plus, il n’accroche pas tellement avec cette Pearl S. Buck, il ne sait même pas comment se prononce son nom, et puis qu’est-ce qu’il en a à faire de la Chine ? Il a suffisamment de soucis ici et maintenant. En portant la cigarette à ses lèvres, il remarque que sa main tremble encore un peu. Vivement que la fête en bas se termine !

Soudain, la fatigue le submerge. Son menton tombe sur sa poitrine et il s’assoupit, assis à sa table, dans la clarté du plafonnier.

Une quinte de toux l’arrache à son sommeil. Il a du mal à respirer, se frappe le torse, se frotte les yeux et constate que les mégots dans le cendrier sont en train de se carboniser lentement. Il se lève en titubant, va ouvrir la fenêtre pour vider dans le jardin ce foyer d’incendie dont l’odeur est abominable. “Oh là là !” lâche-t-il. Ses esprits retrouvés, il s’aperçoit que le silence est revenu dans la maison. La tablée s’est-elle dispersée ? Ou bien ces ivrognes ont-ils roulé sous la table ? Il regarde sa montre – arrêtée, comme la montre de poche de Josef –, s’approche de la table de chevet pour consulter le réveil, toujours fiable : minuit et demi passé. Wilhelm ouvre la porte et tend l’oreille. Pas un bruit. Il s’introduit dans le couloir sombre, presque en automate, comme s’il obéissait à un ordre qu’il s’était donné à lui-même, descend l’escalier à pas feutrés et va jeter un œil dans la cuisine. Tout est obscur, silencieux, désert. Sa mère semble avoir tout nettoyé car la table luit comme un sou neuf. Sur la crédence sont posés des saladiers, chacun recouvert d’une assiette, ainsi que deux ou trois bouteilles. Wilhelm, qui a désormais une faim de loup, se faufile doucement sans allumer la lumière, engloutit une grosse portion de salade de cervelas avec la cuillère du saladier et, une fois rassasié, se sert un petit verre de double eau-de-vie. Bien chauffé à l’intérieur, il s’en ressert un autre puis se coupe une tranche de pain gris qu’il déguste sans garniture. Le pain, frais, est délicieux. Au moment où il s’essuie les mains sur son pantalon, il sent le pistolet. Il regarde autour de lui, le sort de sa poche et serre ses doigts sur la crosse rainurée. Une bonne tenue en main, ce flingue. Il lève le bras, vise dans le noir. Cela lui arrache un sourire et il se met à agiter le bras dans tous les sens comme s’il dézinguait des ennemis imaginaires, puis pose le pistolet sur la crédence et s’octroie un troisième verre d’eau-de-vie. C’est étonnant qu’il en reste encore, la coutume voulant qu’on vide les bouteilles jusqu’à la dernière goutte. Il va pour poser le verre sur la crédence lorsqu’une porte claque à l’étage. Quelques instants plus tard, quelqu’un descend l’escalier à tâtons. Le cœur de Wilhelm propulse plus vite son sang alcoolisé dans ses veines. Il saisit le pistolet comme pour se défendre d’une menace, puis se fige tandis qu’une silhouette en chemise de nuit passe devant la cuisine d’un pas traînant. Wilhelm prend une inspiration en sifflant entre ses dents : son vieux… Aussitôt, il se glisse hors de la pièce pour le suivre.

Le senior, ivre de sommeil et de gnôle, traverse, en pantoufles, le grand vestibule. Il chancelle mais garde le cap, il a parcouru ce chemin tant de fois qu’il ne peut s’égarer. Arrivé dans la cour, il prend la direction du porche, et son fils, qui ne le quitte pas d’une semelle, comprend qu’il va aux cabinets extérieurs.

Il a pourtant un pot de chambre, se rappelle soudain Wilhelm, en jetant un regard vers le porche où la truie a été égorgée le matin même. Il regarde son père entrer dans l’un des deux petits cabanons de planches accolés à l’étable, entend les charnières rouillées grincer au moment où la porte se referme. Et là, Wilhelm s’approche discrètement. La porte coulissante de l’escalier qui mène au grenier à blé est ouverte, Dieu merci, et il se tapit dans l’ombre du mur, quasiment en face des cabinets.

Le moment est arrivé, se dit-il en levant le pistolet. C’est maintenant que je vais flinguer le vieux. Qu’il se vide de son sang, comme la truie. Depuis l’obscurité de sa cachette, Wilhelm guette le moment où son père sortira, mais cela dure plus longtemps que prévu. Une plainte se fait entendre ; puis une salve de pets qui le font sursauter car ils donnent l’impression de déchirer le senior. La salve se répète, accompagnée d’un long gémissement de douleur et d’un juron bafouillé. S’ensuivent un vacarme, des trépignements et, comme Wilhelm le constate à sa grande stupéfaction, des sanglots. Puis son paternel se met à geindre, il geint d’une voix étouffée, mais comme un veau.

Puis le silence.

Wilhelm applique le canon du pistolet sur ses lèvres. Et s’il était mort ? songe-t-il. Crise cardiaque ? Apoplexie ? Mort en chiant – ça, ce serait la meilleure… Il ravale un rire.

La chaleur du tas de fumier en décomposition situé juste derrière les cabinets forme une légère brume blanchâtre, vacillante, qui se découpe sur le ciel nocturne. Le silence se prolonge, seulement entrecoupé par la respiration rauque de Wilhelm.

Soudain, le père renâcle et le regard de Wilhelm se tourne vers les latrines. Il faut qu’il disparaisse, se dit-il, le vieux doit disparaître. Il aurait mieux valu qu’il tombe à la guerre ou soit porté disparu ou qu’il crève en captivité, pourquoi n’est-il pas mort au front, ça nous aurait épargné bien des souffrances… Son bras droit est crispé, et le pistolet lui semble lourd, lourd comme du plomb.

À cet instant, la porte du cabanon s’ouvre et son père sort en titubant, dans sa chemise de nuit il fait penser à un spectre. Il s’arrête, chancelant, les yeux dans le vide, pousse un profond soupir comme s’il venait d’accomplir une tâche de forçat. Il ne remarque pas la présence de son fils, ne se doute pas que celui-ci braque sur lui l’arme qu’il portait à son ceinturon à l’époque où il était en Ukraine et en Pologne.

Wilhelm guette son père. À la clarté de la lune, il distingue les sillons qui encadrent la bouche du vieux, les rides sur son front, ses tempes dégarnies et sa chevelure clairsemée, la courbe de son ventre sous sa chemise de nuit, ses pieds nus glissés dans ses pantoufles. Il fait presque peine à voir et, pourtant, Wilhelm glisse le doigt sur la détente : allez, du balai, qu’il dégage le vieux ! Mais il ne tire pas, non, pas comme ça, c’est impossible, par derrière ce sera sans doute plus simple.

Le père se met en mouvement, d’un pas titubant. Dès qu’il a le dos tourné, son fils lève son pistolet et vise l’omoplate gauche. Et tandis que, d’une main désormais sûre, il s’efforce de ne pas dévier de sa cible, il aperçoit, à hauteur de ses fesses, une trace sombre. Son paternel, le “Général”, président d’association, conseiller municipal et doyen des notables du village, s’est carrément chié dessus… Wilhelm a une hésitation. Et baisse son arme car il a brusquement envie de pleurer – il ne peut se résoudre à abattre cet homme qui, dans sa chemise de nuit souillée d’excréments, regagne son lit en chancelant. Il met son poing dans sa bouche, se laisse glisser à terre le long du mur. Il y a plus d’une raison pour laquelle le vieux aurait mérité de mourir, et pourtant… Surgissent la colère et le chagrin, Wilhelm tremble de tout son corps : il est incapable d’agir, il manque de détermination et de fermeté, et au moment où il pose le pistolet sur une marche de l’escalier qui mène au grenier, il se rend compte, pour comble de misère, que celui-ci n’est pas armé et que le cran de sûreté n’est pas levé, ce qui l’anéantit : il a échoué.

Wilhelm est assis dans l’entrée du grenier, les bras serrés autour de ses jambes repliées, les yeux fixés sur sa montre qui dépasse de sa manche. Le cadran indique invariablement deux heures moins vingt, il ne sait donc pas l’heure qu’il est, mais l’arrière-cour est maintenant baignée de la clarté de la lune ascendante. Son père est recouché et, demain, sa mère va devoir laver la literie et la chemise de nuit, ce qui lui aurait été épargné si son aîné avait eu plus de cœur au ventre. Mais celui-ci, lui, Wilhelm, a échoué sur toute la ligne, et il se sent coupable. Coupable envers sa mère, coupable envers Sophia dont il a déçu les espoirs puisqu’il restera un ilote jusqu’à ce que le senior avale son acte de naissance, et qui sait à quel moment cela se produira ? Peut-être ce salaud atteindra-t-il l’âge de quatre-vingts ans, ce qui signifierait que lui, Wilhelm, devrait attendre d’en avoir près de cinquante pour pouvoir voler de ses propres ailes. Cinquante ans ! Que serait-il encore bien capable de faire à cet âge-là ? Il serait lui-même quasiment au bout du rouleau. Effrayé par cette pensée, il range le pistolet dans sa poche et se lève, traverse l’arrière-cour d’un pas modéré jusqu’au verger, franchit la palissade pour aller marcher dans l’herbe humide du pâturage. En s’engageant dans le chemin qui passe derrière celui-ci, près de la voie ferrée, il ressent une forte envie de retrouver Sophia, cela fait un bon moment qu’il ne l’a pas vue, cela fait des mois qu’il ne l’a pas emmenée au café ou à une soirée dansante, alors qu’elle adore ça ; elle se fait d’ailleurs si rare qu’il a l’impression qu’elle l’évite, aussi, il y a quelques jours, s’est-il résolu à lui écrire une lettre, brève mais sincère, dans laquelle il lui a exposé ce qui le tourmente. Elle n’y a jamais réagi.

Il ne s’est pas rendu compte qu’il a oublié sa casquette devant l’escalier du grenier. Les saules marsault et les peupliers blancs qui poussent au-delà les rails, il les distingue aussi vaguement que le chat noir qui rôde à pas feutrés sur l’asphalte fissuré par des racines, à quelques mètres devant lui. Il veut voir Sophia, et il emprunte ce chemin afin d’éviter le village. Ici, le soir, tout est mort, mais peut-être y a-t-il une vieille insomniaque qui guette à sa fenêtre en se demandant ce qu’il fait dehors à une heure aussi tardive.

Après avoir parcouru une bonne centaine de pas, Wilhelm tourne à droite dans la direction du village dont les maisons sont baignées du clair de lune. Arrivé au bout du chemin, là où se trouve, fixé au mur d’une ferme, un automate qui, pour quelques pièces, crache des boules de chewing-gum et des gadgets en plastique, il s’arrête. En face, de l’autre côté de la grand-route, se dresse la maison de l’ancien garde forestier dont le sommet du pignon est orné d’une tête de cerf. Les lumières sont éteintes, y compris à l’étage où Sophia vit avec sa mère. Wilhelm jette un œil à la maison voisine, bâtie pendant la guerre de Sept Ans pour loger des veuves de pasteurs et de professeurs, mais tout est mort, tout le monde dort la conscience tranquille et satisfait de soi-même. Il traverse la chaussée déserte et, sans faire de bruit, fait le tour de la maison, la chambre de Sophia donnant sur le jardin.

Planté au milieu des buissons à baies, il pose son regard sur sa fenêtre. Le village est plongé dans le silence, même le vent semble s’être calmé, on entend seulement le chant d’un grillon tardif. L’ombre que la clarté lunaire jette sur la maison dressée face à lui telle une citadelle emplit le jardin, l’enveloppe : impossible de réveiller Sophia, et encore moins d’entrer. Les baisers, les mots tendres, réconfortants – tout cela est hors d’atteinte. En voulant passer sa main dans ses cheveux, un geste qui l’apaise toujours, il remarque, cherchant à ôter sa casquette, que celle-ci n’est plus sur sa tête, ce qui le rend mal à l’aise, car sans couvre-chef il a l’impression d’être un malpropre, un type bizarre. Il baisse le bras. La fenêtre reste sombre. Sophia dort. Elle ne se doute pas une seule seconde qu’il est là et elle ne se réveillera pas, et tandis qu’il prend conscience qu’il ne peut compter ni sur les encouragements ni sur le soutien de quiconque, qu’il est livré à lui-même, il passe malgré tout une main, puis l’autre, dans ses cheveux, sort même son peigne afin de les remettre un peu en ordre – sa casquette lui manque, où a-t-il pu la laisser ? –, fait ensuite glisser son pouce sur les dents du peigne qui se plient avec un léger bruit puis se redressent, et il répète ce geste jusqu’à ce qu’il ressente un picotement dans le bout du doigt.

Le chat qui l’observe sans bouger, il ne le voit qu’à l’instant où il range le peigne dans sa poche de poitrine : une ombre toute noire piquée de deux points verts. Après être resté un bon moment dans l’obscurité du mur, celui-ci reprend son chemin, mais d’un pas étrangement maladroit, et quand il apparaît dans la clarté de la lune en sautillant, Wilhelm constate que sa patte antérieure gauche est un moignon, sa queue tronquée. Il jette un dernier regard vers la fenêtre sombre, inaccessible, puis quitte son abri de buissons. Il n’a plus rien à faire ici puisqu’il est tout aussi peu capable de satisfaire aux attentes de Sophia qu’à celles qu’il a envers lui-même.

La petite porte émet un grincement lorsqu’il sort du jardin et se retrouve sur le trottoir.

Et là, arrive le chat noir, il passe devant lui en faisant de petits sauts. Remis de la première frayeur à la vue de ses mutilations, Wilhelm trouve que sa présence lui fait du bien, lui dont les chaussettes lui procurent une sensation de dégoût à chacun de ses pas parce qu’elles ont glissé jusqu’au talon à l’intérieur de ses bottes. C’est admirable, la façon dont cet éclopé se déplace sur ses trois pattes, il devrait en prendre de la graine : solide comme le cuir, dur comme l’acier Krupp, c’est bien ce qu’on lui avait rabâché, n’est-ce pas ? Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ; béni soit ce qui rend dur ; un Indien ne connaît pas la douleur ; le jour de ton mariage, tout sera guéri, mais il ne faut pas que ta part de gâteau se renverse, sinon tu écoperas d’une furie de belle-mère, et puis il faut finir sa soupe, sinon demain il va pleuvoir.

Wilhelm suit le chat qui marche docilement devant lui comme s’il le promenait, ce qui justifierait d’autant plus son vagabondage nocturne – une pensée qui lui arrache un sourire. Ils passent devant plusieurs fermes, le chat et lui, devant le magasin où Bölsche vend ses téléviseurs puis devant l’épicerie de Tebben, et au moment où la grand-route pentue fait un virage sur la gauche, il voit sa ferme apparaître juste en face – oui, sa ferme à lui ! –, et le chat, lui obéissant au doigt et à l’œil, traverse la chaussée. Une fois arrivé sur le trottoir, à proximité du portail de la ferme, il s’arrête et se retourne, le fixant de ses yeux verts comme s’il attendait quelque chose.

Wilhelm se trouve au milieu de la chaussée lorsqu’une Borgward bordeaux surgit dans le virage en faisant un bruit de tonnerre. En deux bonds, il va se mettre à l’abri sur le trottoir. La berline passe devant lui à toute vitesse puis ses feux arrière, d’un rouge flamboyant, disparaissent au sommet de la côte.

“Il est fou, ou quoi ?” murmure Wilhelm tandis que le vrombissement du moteur se perd au loin. Se tournant vers son compagnon à trois pattes, il voit celui-ci, effrayé par la voiture, s’éclipser à l’angle de la maison de Gerda Derking.

Lui aussi le laisse donc en plan.

Wilhelm franchit le portail et entre dans la cour. D’un pas traînant, parce que ses chaussettes forment maintenant une boursouflure au niveau du coup de pied, et que ses talons nus butent contre le caoutchouc à chacune de ses enjambées, c’est vraiment désagréable, comme sensation. Derrière lui, sur la chaussée, retentit de nouveau un grondement de moteur, et lorsqu’il se retourne, il voit passer la Borgward en sens inverse, remarque à l’arrière une petite lueur rougeoyante, comme si quelqu’un allumait une cigarette. Il continue de marcher, secouant la tête d’incompréhension. Parvenu au bout de l’aile agricole, il cale ses pieds l’un après l’autre dans l’échancrure du tire-botte et les libère, remonte ses maudites chaussettes. Il suspend sa veste de treillis à un crochet en bois, retire ses cigarettes et son briquet de sa poche intérieure et, en palpant celles de son pantalon, sent l’Unique. Il le sort, le pistolet est chaud et lourd dans sa paume, le chargeur plein, il lui suffirait juste d’armer.

Il arme.

Prend le pistolet dans sa main droite et, posant son regard dessus, renifle fortement : il peut le faire, oui, il peut encore y passer, le vieux. Wilhelm ouvre la porte de la maison et monte l’escalier à pas de loup, envahi d’une gaieté incongrue, car il a l’impression d’être le môme qui jouait autrefois au

cow-boy et aux Indiens avec ses copains, le Pimpf 2 qui faisait des exercices militaires aux Jeunesses hitlériennes, sauf que là, il tient un pistolet chargé dont le cran de sûreté n’est plus engagé, une arme capable d’anéantir des vies, et, à cet instant, il s’arrête devant la chambre de ses parents, entend son père ronfler bruyamment. Avec un raffut pareil, la mère a dû aller dormir ailleurs ; elle est sûrement dans le lit de Bruno, ce qui se confirme lorsque Wilhelm jette un œil dans l’ancienne chambre de son frère. Il revient doucement vers la porte de la chambre parentale. Sa tête est comme vide, son cœur bat très fort et il sent la chaleur du pistolet dans sa paume. Un seul coup, songe-t-il, ou bien deux, et là… Il serre la poignée de la porte dans sa main gauche, la tourne lentement, très lentement, et sent déjà une résistance, lorsque derrière lui retentit un grognement.

Sa main lâche la poignée qui se relève aussitôt, et il se retourne brusquement en essayant de cacher l’arme.

— Grand… grand-mère…, bégaie-t-il.

— Qu’est-ce que tu fais là ? À une heure pareille ? demande grand-mère Leeb, de manière inarticulée car elle a enlevé son dentier.

Ses cheveux gris en désordre se découpent sur la lumière de sa chambre. Wilhelm a de nouveau le sentiment d’être l’enfant-cow-boy d’antan, petit et, maintenant, tout penaud. Il reste sans voix.

Le regard de sa grand-mère, qui porte un gilet de laine par-dessus sa chemise de nuit, tombe sur le pistolet mal dissimulé.

— Ah, le voilà, dit-elle. J’avais demandé à Bruno… Oh, ça fait tellement longtemps… C’est toi qui l’avais, Willem ?

Son petit-fils, qui se tient courbé pour ne pas se cogner la tête une fois de plus contre les poutres basses de cet étage, a les yeux rivés sur le gilet de sa grand-mère. Celui-ci est boutonné de guingois : le deuxième bouton est dans le trou du bas et elle en a oublié un autre en haut, si bien que la laine bouffe sur sa poitrine affaissée.

— Qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? Que fais-tu devant cette porte ? Donne, Willem… (elle lève sa canne) donne-moi cette abominable chose, je vais la jeter.

— Je m’appelle Wilhelm, grand-mère, lâche-t-il, agacé.

— Allez, donne-moi ce vieux pistolet et va te coucher, insiste-t-elle. Tu dois… Tu dois aller te coucher, Willem, tu sais l’heure qu’il est ? Demain tu travailles et ton père n’aime pas que tu traînes au lit. Pense à ton père, Willem, et donne-moi cette chose.

Elle tend sa main en agitant les doigts.

Ce geste, mais surtout cette tentative d’intimidation, irrite Wilhelm.

— Je peux aller le jeter moi-même ! siffle-t-il entre ses dents, sans pouvoir détacher son regard de son gilet boutonné de façon troublante.

Grand-mère Leeb, surprise de voir cette colère flamber dans ses yeux, tente de l’apaiser :

— Bon, d’accord, mon garçon, c’est toi qui vas le jeter. Dans la fosse à purin, de préférence. Tu vas le faire ?

— Oui, oui, dit-il.

— Et le plus tôt sera le mieux. (Elle resserre son gilet sur sa poitrine comme si elle avait froid.) Tout de suite. Tu me promets ?

Il acquiesce à contrecœur et glisse le pistolet dans sa poche.

— Bon. J’attends que tu sois arrivé au bas de l’escalier, Willem.

Sur ces mots, elle recule vers la porte de sa chambre.

Wilhelm secoue la tête. Elle refuse de comprendre qu’il s’appelle Wilhelm et, l’espace d’un instant cruel, il envisage de liquider toute la bande, la grand-mère, le père, la mère, car tant qu’ils vivront, il n’y aura rien qui changera, personne ne reconnaîtra ce qu’il endure ici, même Sophia qui ne cesse de le rappeler à la raison et a longtemps espéré que son père finirait par se laisser fléchir.

Il s’arrête au pied de l’escalier et lève la tête vers sa grand-mère qui cligne de ses yeux myopes. Il est à deux doigts de lui lancer : boutonne ton gilet correctement ! C’est horrible, lorsqu’elle lui glisse à voix basse :

— Willem, sois un bon garçon !

L’œil fixe, il la regarde rentrer dans sa chambre et refermer la porte. Peu après, il entend les ressorts du lit grincer.

Silence. Obscurité et silence. Wilhelm renifle, réfléchit un instant, se mouche dans son mouchoir qui sent le tabac.

— Quelle vieille peau de vache…, chuchote-t-il en remettant le mouchoir dans sa poche.

Le froid du sol de pierre qui transperce ses chaussettes reprisées le contraint à recourber et tendre alternativement les orteils et cela lui rappelle le déplacement à Peine qu’il avait effectué une vingtaine d’années plus tôt pour se faire opérer. À l’époque, il ne portait pas de bonnes chaussures, et c’est encore le cas aujourd’hui, du moins pour ce qui est de ses bottes en caoutchouc, le senior adorant lui faire des tracasseries et le berner. Wilhelm, qui n’est désormais plus que colère et rage, tire le pistolet de sa poche. Le jeter ? Oh, non, la grand-mère va entendre quelques coups, car lui, il en a marre.

L’instant d’après, toute sa haine se décharge sur son père. Pour qui se prend-il ce salaud ? Il n’arrête pas de faire languir son fils aîné, son successeur, pendant que la mère, qui s’écrase tout le temps, reste les bras croisés et que la grand-mère l’appelle “bon garçon, brave garçon”, comme s’il était un cabot docile comme son Fritz, couché dans sa niche.

— Bon garçon, brave garçon, bon Willem, brave Willem, grogne-t-il en entrant dans la cuisine, mais il ne reste plus d’eau-de-vie.

Il revient sur ses pas et pénètre dans le grand salon, il crépite, il bouillonne, pas moyen de dormir. Il laisse tomber bruyamment son arme sur la grande table en noyer, s’avance vers le buffet, ouvre les portes du compartiment du haut en espérant y trouver des bouteilles, mais il est vide.

— Bon, peu importe, bougonne-t-il.

Puis il saisit son pistolet ainsi que le cendrier rond à encoches, les balance l’un et l’autre sur le plateau de laiton du guéridon et s’affale dans un fauteuil.

— Dans la fosse à purin…, grogne-t-il. Mais la fosse à purin, elle est là, dans cette maison, et tous les jours je m’embourbe dedans.

Tout en fumant, il observe les meubles qu’il connaît depuis des décennies. Boutonné de guingois…, se rappelle-t-il soudain, et il se secoue pour comprendre, au bout de quelques instants, qu’ici aussi, tout est de travers – les meubles sont disposés n’importe comment, loin de former un ensemble harmonieux, ils se disputent la meilleure place ; ils cherchent à se damer le pion les uns aux autres, chacun essayant d’attirer l’attention sur lui, surtout le buffet, ce mastodonte tout fiorituré. Non, songe Wilhelm, ça ne va pas, il faut que j’arrange ça, c’est le grand salon, quand même. Même l’horloge dont les aiguilles avancent en faisant tic-tac sur le cadran en émail orné de fleurs, même elle n’est pas à la bonne place !

Alors Wilhelm se met au travail. Dans sa colère impuissante, il commence à changer la disposition du mobilier. Il met les petits meubles au milieu de la pièce – commode, secrétaire, colonne florale, etc. – pour ensuite bouger les plus grands en calant d’un côté un tapis sous les pieds avant de pousser ou de tirer. Il déploie une force herculéenne, parvenant même à déloger le buffet de l’emplacement qu’il occupe depuis des décennies.

De temps en temps, il guette les bruits dans la maison, mais tout demeure silencieux. Il essuie avec son mouchoir la sueur qui perle sur son front, fume une cigarette, inspecte la pièce d’un regard circulaire : quand il aura terminé, tout sera en équilibre, il ne lui restera plus qu’à déplacer le tableau avec les laboureurs, la nature morte aux fleurs et les photographies des arrière-grands-parents, une pure bagatelle.

Lorsqu’au bout d’un moment il s’affale sur le fauteuil, désormais disposé près de la fenêtre, tout comme son pendant et le guéridon, il brûle littéralement, envahi d’une immense satisfaction. Le sourire aux lèvres, il regarde le buffet qu’il a relégué à un endroit où il n’écrase plus les autres. Et puis l’horloge, elle aussi, se fond mieux dans le décor – mis à part que son tic-tac n’est plus aussi régulier, probablement du fait qu’elle est un peu de travers, mais bon, il réparera ça en temps voulu.

En temps voulu, ah ! ah ! Wilhelm, cigarette aux lèvres, laisse échapper un petit rire. Il n’est toujours pas fatigué, qui sait s’il arrivera à redormir un jour. Il hoche tranquillement la tête, balançant le pied de sa jambe croisée. Et tandis qu’il est assis là, souriant à l’obscurité, il sent sa poitrine se serrer peu à peu, car plus il regarde le nouvel agencement plus il se rend compte que les choses ne se sont pas améliorées. Ce colosse de buffet domine encore tout l’espace, et le secrétaire n’est pas non plus à la bonne place, il jure avec le canapé. C’était n’importe quoi d’avoir entrepris ce boulot de forçat. Dans le salon règne encore la discorde, et pour y créer l’harmonie, il lui faudrait sans doute encore tout réagencer. Remplacer le mobilier changerait peut-être la donne, et s’il était le propriétaire de cette ferme, il le ferait sur-le-champ : il achèterait des meubles modernes et charrierait jusqu’à l’étang tous ceux sur lesquels ses ancêtres réduits en poussière avaient écrasé leurs fesses.

Toutefois, il se pourrait qu’il s’agisse tout simplement de la pièce elle-même. Peut-être les dimensions et les proportions ne sont-elles pas les bonnes, sans doute faudrait-il aussi déplacer la porte et les fenêtres afin de pouvoir disposer les meubles de manière harmonieuse. Mais, si l’on pousse un peu la réflexion, cela voudrait dire que cette maison a une tare – depuis sa construction – liée à un plan erroné, voire malsain, qui a permis au déséquilibre de se nicher dans les pièces et d’insuffler laideur et désaccord à l’ensemble du bâtiment.

Oui, c’est ça ! C’est cette maison qui est pourrie. Il faudrait la démolir et en construire une autre, dans laquelle régneraient l’harmonie et l’immensité – l’immensité, parfaitement – et où il y aurait de l’air – de l’air respirable !

Pourtant, l’euphorie de Wilhelm retombe vite : cela ne servira à rien ; il aura beau se démener comme un diable, rien ne changera. Il a le sentiment que tous se sont conjurés contre lui, il n’a le soutien de personne, lui, l’ancien “homme de la maison”.

Le tic-tac de l’horloge est devenu erratique, c’est comme si le temps s’était arrêté, et au moment de sonner, elle n’émet qu’un tout petit ding…, puis un cliquetis métallique suivi d’un claquement doux, comme si l’un de ses ressorts à spirale s’était cassé. Wilhelm se lève péniblement du fauteuil et va à la fenêtre, l’ouvre : “Ah !” lâche-t-il, puis il inspire à pleins poumons l’air frais de la nuit dont l’odeur de soufre donne l’impression qu’un train transportant de la fonte brute vient de passer. Au bout d’un moment, voulant refermer la fenêtre, il découvre son compagnon de route, le chat. Perché sur le mur du jardin, celui-ci l’observe de ses grands yeux et Wilhelm répond à son regard. Et ils restent ainsi tous les deux, la bête et l’homme, comme s’ils cherchaient à se sonder l’un l’autre, jusqu’à ce que le chat se mette sur ses trois pattes et, tout en s’étirant, pousse un bâillement rauque. Il saute du mur et se fond dans la nuit.

Une fois la fenêtre refermée, Wilhelm retourne s’affaler dans le fauteuil et pose son regard sur le buffet. Si celui-ci se renversait, il pourrait l’abattre sans problème, ce meuble face auquel il se ratatine littéralement : il a de nouveau le sentiment d’être le gentil bambin en culotte courte qui batifolait dans le jardin et le verger avec son fusil de bois. Ça ne servira à rien, songe-t-il, à rien du tout, je suis en train de gâcher ma vie et c’est ma faute, à moi seul. En fouillant dans les poches de son pantalon, il constate qu’il a oublié son peigne dans sa veste. Alors il passe sa main droite dans ses cheveux, une fois, deux fois, puis une troisième et quatrième fois.

Oui, à moi seul, se répète-t-il. Mais il est capable de prendre des décisions, et puis il a le courage de les mettre à exécution, ils vont voir, ces gens qui sont là, derrière la porte du salon. Wilhelm tire une cigarette de son paquet, l’allume puis ramène l’Unique vers lui. Il fume calmement, avec délectation, en regardant la fumée du tabac former un nuage dans la pièce plongée dans la nuit. Il repense au chat – il se débrouillera, le vagabond noir, il n’est pas du genre à se laisser facilement abattre. Il a appris à explorer le territoire sur trois pattes et à sauter des murs sans queue. C’est ce qui s’appelle être intrépide.

Wilhelm tire une dernière fois sur sa cigarette. Exhale une dernière bouffée de fumée. Il écrase son mégot dans le cendrier et reste sans bouger, les jambes ramenées contre son ventre, le menton posé sur ses genoux. Parfois, un sourire passe sur ses lèvres, et ensuite, une éternité plus tard, peut-être juste l’espace d’un battement de cils, le grand salon s’emplit d’une lumière argentée – puis un coup de feu retentit dans le noir.

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1 En français dans le texte.

2 Les “Pimpfs” étaient les membres les plus jeunes des Jeunesses hitlériennes.

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