Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 15 sur 25

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Les péchés des pères

Août 1962. La Dame aux Morts

AOÛT 1962

LA DAME AUX MORTS

 

LE vieux chat rêve qu’il chasse une souris. Il a d’abord sauté sur des genoux, puis sur la table du jardin, et le voilà maintenant couché au soleil, entouré de tasses et de verres qui menacent de tomber chaque fois que sa queue en tire-bouchon gris et blanc s’agite dans son sommeil.

— Enlève-le de là, dit Lisbeth.

— Oh, laisse-le, répond Gerda. De la vaisselle cassée, ce ne serait pas bien grave.

Elle tire sur sa Juno, le soleil sur son visage.

— Merveilleux, murmure-t-elle pour elle-même. De la chaleur, du tabac et de la liqueur. Je pourrais passer ainsi le restant de mes jours.

Son amie ne répond pas.

— Qu’il est bête, ce chat, lâche-t-elle au bout d’un moment. On va encore attendre longtemps comme ça ?

Haussement d’épaules.

Gerda finit d’écraser sa cigarette au moment même où l’on sonne à la porte. Elle se fige, se reprend puis, d’un pas alerte, rentre dans la maison pour aller ouvrir, tandis que Lisbeth rajuste sa robe sur ses genoux et prend sa serviette pour se tamponner le front.

Lorsque retentit une voix entamée par les ans, mais néanmoins claire, elle pousse un soupir de soulagement et, se tournant brusquement vers la porte du jardin, elle aperçoit Mlle Bernhard. La femme, petite et menue, s’approche d’elle et lui pose la main sur l’épaule :

— Pendant tout ce temps, je n’ai pas arrêté de penser à vous. Vous permettez ?

La demoiselle s’assied sur la chaise vide.

— Mais bien sûr, dit spontanément Lisbeth.

Heini se remet sur ses pattes. Il fait le dos rond, pousse un bâillement grognant et saute de la table. Gerda, qui apporte une troisième chaise, voit son chat disparaître dans les buissons plantés devant la grange des Leeb.

— Du café ? demande-t-elle.

Mlle Bernhard acquiesce. Droite comme un i, elle tripote une de ses boucles d’oreilles tandis que l’odorant liquide noir coule dans sa tasse. Avant de la porter à ses lèvres, elle dit :

— La Mercedes du docteur Fröbe est garée dans la cour. Et aussi… (elle a une hésitation) une voiture de police !

Elle a de grands yeux, et ce n’est pas seulement à cause de ses lunettes.

— J’ai vu ça alors que je passais dans le coin, ajoute-t-elle, complètement par hasard. Ma foi… Bon, je me suis dit, je vais aller sonner chez Gerda car, si c’est vraiment grave, elle aura peut-être besoin d’un soutien.

Elle regarde les deux femmes tour à tour.

— N’est-ce pas ?

— Oh, que oui, approuve Lisbeth.

Gerda, elle, se contente de marmotter entre ses dents, elle sait à qui elle a affaire et elle n’est pas dupe de ce qui se cache derrière cette sollicitude de façade : une curiosité qui confine au pillage de cadavres, et aussi le goût des commérages, manifestement un élixir de longue vie pour beaucoup de gens. Cela a le don de mettre M. Mattenroth hors de lui ; l’autre jour, Gerda était encore à la bibliothèque, il lui a dit : “Ces gens qui cassent du sucre sur le dos des autres, ce sont des vampires, mademoiselle Derking. Ce que j’entends ici, même de la bouche de personnes qui empruntent des livres

comme 1 Joseph et ses frères, vous ne pouvez pas imaginer.” Gerda l’avait regardé avec un air presque apitoyé et avait répondu : “Si, si, cher monsieur Mattenroth, j’imagine parfaitement.”

Mlle Bernhard triture ses mains posées sur ses genoux, l’air chagrin, mais la petite étincelle derrière ses lunettes trahit cette soif dont parlait le bibliothécaire : la soif de sang frais qui revigore.

— Vous voulez vraiment nous aider ? laisse échapper Gerda. Dans ce cas, j’espère seulement que vous n’avez pas peur de la chair froide et des yeux vitreux.

Elle abat une main sur la table.

— Vous tiendrez le coup ? Si oui, vous pouvez nous accompagner.

— Oh…

Mlle Bernhard saisit sa tasse d’un geste fébrile.

Au bout d’un moment, Lisbeth dit tout bas :

— C’est sûr que ça ne va pas être une partie de plaisir. Mon Hermann, il disait souvent…

À cet instant, Gerda se lève, saisie d’une profonde inquiétude. Elle rentre dans la maison et, une fois dans sa chambre, se laisse tomber sur le lit. Se comprendre soi-même est souvent impossible. La seule chose qu’elle sait, c’est qu’elle a envie de pleurer, alors elle se met à chercher Heini du regard car cela la réconforterait de le caresser, mais cette vieille canaille est encore à traîner quelque part, peut-être dans la ferme des Leeb. Le regard de Gerda balaie la pièce : ici, il y a la tête de son lit, sculptée de fleurs ; là-bas, l’armoire en bois de frêne où sont accrochés quelques vêtements ; là, la commode où elle conserve des documents et souvenirs, par exemple les bijoux de sa mère, la pipe paternelle au tuyau mâchonné, les lettres du front de son fiancé mort au combat et quelques lettres de Wilhelm Leeb senior datant du temps où ils étaient encore jeunes, où lui rougissait en la voyant et elle se berçait de l’illusion qu’il pourrait la prendre pour femme, elle, la mignonne sans terre et sans argent. Peut-être avait-elle été trop indulgente à son égard, peut-être aurait-elle dû le faire mariner pour pouvoir le conquérir, elle n’a jamais eu l’esprit calculateur, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Gerda, dans son inquiétude, prend sa mallette. Elle l’a depuis mai 1945. À cette époque, elle allait traverser la voie ferrée près de la gare de Peine lorsqu’un train de munitions avait explosé. L’onde de choc l’avait fait chuter et, tandis qu’elle était couchée à terre, c’est là qu’elle avait vu cette mallette, comme tombée du ciel, gisant sur les pavés où s’était déversé son contenu : rouleaux de gaze, pommade à l’oxyde de zinc, iode. Gerda s’en était emparée, avait relevé sa bicyclette et était repartie. Elle avait appris plus tard que c’était un train britannique ; de courageux cheminots avaient réussi à limiter les dégâts en raccrochant les wagons à un locotracteur qui les avait évacués plus loin. Et, désormais, c’était Gerda qui était en possession de cette mallette en cuir rigide équipée d’un fermoir à cliquet et revêtue d’un tampon indiquant qu’elle appartenait à la British Army. Elle avait soigné ses égratignures avec la iodine et utilisé cette mallette lors de ses visites aux morts ; chaque fois que des soldats passaient dans le village, elle regardait avec angoisse par la fenêtre, mais, mon Dieu, la guerre avait laissé des montagnes de détritus, et elle s’était servie. Personne ne se souciait de ce bout de cuir de cheval anglais qu’elle s’était approprié.

Elle ouvre la mallette. Le déclic du fermoir, le froid du métal, c’est merveilleux. Le parfum du cuir, une légère senteur de maquillage, de crème et de poudre de riz, effluves aigres de laiton, de lime à ongles, ciseaux et pince à épiler. Elle fait un tri ; c’est comme si elle mettait de l’ordre à l’intérieur d’elle-même et, une fois qu’elle a terminé, puis passé une dernière fois sa main sur le cuir tout grenu, la revoilà d’aplomb. Elle se lève du lit, pose la mallette sur la table de chevet, entre les livres et le réveil, et décide qu’après cette dernière visite, elle ne s’en servira plus que pour se rendre à la bibliothèque de Peine.

En entrant dans le jardin, elle est aveuglée quelques instants, tellement le soleil brille au-dessus de la grange des voisins. Lisbeth et Mademoiselle se taisent, comme prises en faute.

— Excusez-moi, mais j’avais besoin d’être un peu seule. (Gerda se rassied.) Je ne me sentais pas bien.

— Ce sont des choses qui arrivent, dit Lisbeth avec indulgence.

Et la demoiselle d’ajouter :

— Ça se comprend. Quand je pense à ce qui vous attend toutes les deux…

Gerda acquiesce – que répondre à cela ? Des moustiques et des cousins dansent devant les buissons, les oiseaux chantent ; les roses sont resplendissantes. Elle préférerait rester là toute la journée à profiter de ce spectacle, et soudain elle ressent le désir de vivre une vie dénuée de toute obligation.

— C’est sûr que… (Mlle Bernhard s’éclaircit la voix.) Comme je le disais à l’instant à Mme Bohlweg… Un homme aussi fringant et crâne que Wilhelm Leeb n’aurait pas dû déjà casser sa pipe, n’est-ce pas ?

Lisbeth jette un regard dans la direction de Gerda.

Celle-ci reste de marbre.

— Cette histoire de police, poursuit la demoiselle en faisant tourner une de ses bagues, ça, je n’arrive pas du tout à comprendre. Le docteur Fröbe, d’accord, mais le commissaire Klose ? Il ne s’agit quand même pas d’un… (elle regarde Gerda avec insistance) meurtre ?

 Comme celle-ci ne répond pas, elle ajoute :

— Ce serait épouvantable ! Mais bon, à toujours vouloir se mettre en avant, on finit par se faire des ennemis et, bientôt, tout le monde ici aura un fusil dans son armoire, et pas que les chasseurs. Une pression sur la gâchette et…

Elle met une main devant sa bouche, effrayée par ses propres mots. Puis elle raconte :

— Chez nous en Poméranie, il y en avait un qui s’était fait tuer par accident pendant qu’il chassait, même sa femme n’avait pas été capable de le reconnaître parce qu’il s’était pris la balle en pleine figure, un si bel homme… il ne restait plus rien de sa splendeur… atroce. (Elle lève les yeux.) Vous n’êtes pas d’accord ?

— Je ne le connaissais pas, dit Lisbeth d’un ton bref.

— Mais, madame Bohlweg, imaginez donc… ce que c’est !

— Bah, c’est la faute à pas de chance.

— Il y aurait vraiment un assassin parmi nous ? Dans notre village ? Il faut que je change mes serrures. Ces types qui me harcèlent… Vous vous rendez compte si c’était l’un d’eux le meurtrier !

— Avec tout le respect que je vous dois, mademoiselle Bernhard, l’interrompt Gerda, je crois que vous lisez trop de magazines à sensation.

Le regard de la demoiselle vacille légèrement, elle a en effet un faible pour ce genre de revues qu’elle achète “pour sa nièce” à l’épicerie de Wohlleben.

— Ma foi, murmure-t-elle, mais la police… Ce n’est pas normal. Non, pas normal du tout.

Elle jette un regard circulaire, comme s’il pouvait y avoir un dangereux pervers en train de les épier derrière les buissons.

Gerda échange encore un regard avec Lisbeth. Il faut qu’elle réfléchisse : si elle laissait la mère Bernhard rentrer au village dans cet état, celle-ci irait débiter ses balivernes à toute oreille attentive, et toute oreille, ou presque, serait attentive, et tout le monde se mettrait alors à colporter des histoires abracadabrantes de meurtre et de crime et, à la fin, on obtiendrait une version qui serait plus éloignée de la vérité que ne l’est la Terre de son satellite.

— Un de ces couche-dehors, lâche la demoiselle, un sale vagabond, c’est l’un d’eux qui a tué Wilhelm, bien évidemment.

Elle regarde les deux femmes d’un air triomphant.

— Mademoiselle Bernhard.

Gerda regrette d’avoir à hausser de nouveau le ton ; dans le fond, cette vieille dame est une personne délicate qui a du savoir-vivre, mais elle se laisse souvent emporter par ses émotions.

— Personne n’a été tué par un vagabond. C’est Wilhelm Leeb senior qui est venu sonner chez moi pour m’annoncer la nouvelle. Il se porte comme un charme.

Elle regarde l’ancienne Stettinoise droit dans les yeux.

— Je vous demande de ne pas répandre de rumeurs. Cela ferait des dégâts. Le mieux serait que vous gardiez le silence.

Voilà, c’est dit. Lisbeth se ratatine comme si elle avait desséché au soleil, son regard s’obscurcit et se met à errer dans le jardin.

La demoiselle reste immobile et silencieuse, les yeux rivés sur Gerda. Puis, avec son index, elle étale une tache de café sur la toile cirée. Son doigt tremble. Elle ne sent pas la trompe du moustique qui s’enfonce dans son cou.

— Oh, non, marmonne-t-elle.

Lisbeth hoche la tête, les lèvres frémissantes.

Elles n’échangent pas un mot pendant un moment. Mlle Bernhard, qui s’aperçoit qu’elle s’est fait piquer, se gratte le cou.

— Vous n’auriez pas une liqueur à m’offrir, mademoiselle Derking ? demande-t-elle.

Une fois servie, elle prend une petite gorgée prudente et dit :

— Il fallait bien que ça arrive.

Gerda est à deux doigts de s’emporter une fois encore, mais elle se retient et répond en marmonnant :

— Arrêtez de parler comme Lisbeth – de destin, de péchés et du bon Dieu.

— Ce n’est pas ce que je veux dire, se défend la demoiselle. Mais vous savez, la famille Leeb… On entend ceci et cela, et quand je pense à la façon dont le senior a traité son aîné… Qui peut supporter ça sur la durée ?

— Cet homme était un nazi, dit Gerda. Ça laisse des traces, ces choses-là.

— Ça remonte à loin, observe Lisbeth, et puis il a été dénazifié.

— C’était il y a dix-sept ans à peine, et tous les pistonnés se sont fait dénazifier, y compris Leeb senior. Tu crois qu’une bafouille officielle avec un tampon peut effacer les opinions d’une personne ?

Lisbeth demeure silencieuse. Puis elle dit :

— Par contre, le père du senior, le vieux Willi, il était différent, lui.

— Il n’était peut-être pas nazi, mais ce n’était pas non plus un partisan de la liberté. Je suis sûre qu’il dormait enveloppé dans le drapeau de son association d’anciens combattants.

Mlle Bernhard se met à rire tandis que Lisbeth rétorque :

— À part ça, tu l’adorais.

Gerda hausse les épaules.

— Le vieux Willi s’intéressait à plein de choses et je pense qu’il aurait aimé faire un autre métier. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’était pas un paysan à tous crins. Et pourtant, les Leeb sont ultraconservateurs.

— Il paraît même qu’ils étaient très croyants autrefois, d’après ce qu’on m’a dit.

Mlle Bernhard balaie une miette de gâteau sur la nappe.

— Quasiment des fanatiques.

— Ça doit dater, dit Lisbeth. Les seules fois où le senior met les pieds à l’église, c’est pour la fête des moissons et pour Noël.

— Ça remonte à une éternité, murmure Gerda. Et ce n’est pas parce qu’on croit en Dieu qu’on est forcément un ange.

Les femmes – deux réfugiées et une fille d’ouvrier immigré, des étrangères donc – ruminent leurs pensées. Mlle Bernhard observe une mouche verte qui se promène d’une miette à l’autre sur la nappe.

Elle prend son verre vide et, d’un geste rapide comme l’éclair, le retourne sur l’insecte.

C’était tellement inattendu que les deux autres sursautent.

— Sacredieu ! Mademoiselle, lâche Lisbeth.

Et Gerda d’ajouter :

— Mais vous avez encore des réflexes, chapeau bas.

La grosse mouche sautille dans tous les sens à l’intérieur du verre. Ses bourdonnements sonnent creux.

— Sale bestiole, marmonne la demoiselle.

— Là où il y a du bétail, il y a des mouches, dit Gerda. L’insecticide avec lequel les paysans enfument leurs étables ne fait jamais effet longtemps.

Toutes les trois regardent attentivement la mouche dans sa cage de verre.

— Mais c’est un être vivant, quand même, dit Lisbeth.

— D’ailleurs, elle vit encore.

Posant un index sur le verre retourné, la demoiselle sent les vibrations émises par la mouche. Au bout d’un moment, l’insecte se calme et ne bouge plus, chatoyant de reflets bleu-vert tel un joyau ailé.

À peine Mlle Bernhard a-t-elle retiré son doigt que Lisbeth tend la main au-dessus la table et soulève le verre. La mouche s’envole en bourdonnant.

— Non mais dites donc ! C’est mon verre, proteste la demoiselle.

La mouche profite de sa liberté retrouvée pour explorer le Streusel.

— Ah, le voilà ! s’écrie Gerda.

Elles se retournent et voient le chat sortir des buissons à petits pas pressés. Il vient se frotter contre la jambe de Gerda en ronronnant.

— Il n’était tout de même pas de l’autre côté, chez les Leeb ? s’étonne Lisbeth.

— J’en ai bien peur. (Gerda caresse sa tête.) Il y a un trou dans le mur.

— C’est du sang ? (Mlle Bernhard lève son index maigre.) Là, dans ses poils… cette tache foncée ?

Gerda regarde de plus près. Heini a le pelage couvert de poussière et de toiles d’araignées et quelques-uns de ses poils sont collés, formant une masse sombre. Elle les frotte entre le pouce et l’index puis renifle. Ensuite, d’une voix sourde, elle dit :

— Je sens, je sens du sang humain.

— Oh…, fait la demoiselle, horrifiée.

— Du cambouis, conclut Gerda. Ça vient peut-être d’une prise de force. Donc pas de panique.

— Non mais, vraiment ! On ne plaisante pas avec cette histoire, mademoiselle Derking.

— Vous avez parfaitement raison, mademoiselle Bernhard, dit Gerda d’une voix blanche. Pardonnez-moi.

Voyant dans quel état de tristesse se trouve la dame aux morts, la demoiselle fait un geste comme pour dire : laissez tomber.

La mouche se fait chasser par des guêpes, le chat se love sur les genoux de Gerda. Elle se met à le caresser, pour lui c’est un délice, pour elle un réconfort.

Et là, on sonne de nouveau à la porte.

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1 Tétralogie romanesque de Thomas Mann écrite entre 1933 et 1943.

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