Les péchés des pères
Juin 1949. Ragoût de Langue
JUIN 1949
RAGOÛT DE LANGUE
SOUDAIN, son humeur change du tout au tout. Une fois passé le port fluvial, le train prend un virage, et voilà son village qui apparaît au loin. De part et d’autre de la voie ferrée, les prairies et les pâturages, les peupliers, frênes et saules aux troncs éclatés, ah, ce paysage si familier, comme il lui a manqué. Il ramène son balluchon vers lui, de crainte qu’on lui dérobe son peigne en bois, sa gamelle, sa cuillère et ses quelques autres biens, de piètres objets, mais qui, durant sa captivité, s’étaient avérés plus précieux qu’une parure de bijoux. Personne dans ce compartiment ne semble le connaître ou l’avoir reconnu ; en cette fin d’après-midi, les voyageurs n’accordent que des regards curieux et légèrement apitoyés à cet homme aux allures de vagabond, la guerre en ayant laissé plus d’un comme lui sur le carreau, des types déracinés et dispersés qui n’ont plus rien sur eux à part leurs frusques en lambeaux. Il éprouve de la honte, mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils savent, ces gens ? Rien, ils ne savent absolument rien ! Il sent sa colère se réveiller, mais il réussit à chasser le souvenir de ces années perdues.
Wilhelm Leeb regarde par la fenêtre tandis que le train ralentit et s’arrête dans une petite gare. Il se lève et descend. Reste sur le quai. Les quelques wagons qui circulent entre Peine et Groß Ilsede, à quelques kilomètres plus au sud, pour relier la forge à l’aciérie, se mettent en branle dès que la locomotive reprend ses halètements, et après le passage de la dernière voiture, il a l’impression d’être face à un décor de théâtre. Cinq années se sont écoulées depuis sa dernière permission, et il ne se lasse pas de regarder, ses yeux glissant le long du village qui commence juste derrière la voie ferrée. À sa droite, il découvre les peupliers qu’il a plantés devant la clôture de sa ferme, ils ont désormais atteint leur pleine maturité. Il serre son balluchon contre son veston élimé ; son pantalon est retenu par une corde ; ses pieds sont fourrés dans des chaussettes reprisées et des sabots. S’il a décidé de conserver toutes ces affaires, c’est pour pouvoir un jour les sortir du coffre où il les aura rangées et les montrer à ses amis et invités en disant : voilà ce qu’ils ont fait de moi, un gueux, ils m’ont volé quatre années de ma vie, ces vauriens ! Son cœur se met à battre à tout rompre, il prend une profonde inspiration.
Les voyageurs descendus se sont dispersés, tant mieux, car il veut éviter d’être vu dans cet accoutrement par des personnes de connaissance. Comme il n’a pu annoncer l’heure de son arrivée ni eu la possibilité d’envoyer un télégramme, sa famille n’est pas sur le quai pour l’accueillir. Le seul témoin de son retour est le garde-barrière, le vieux Kreuder, qui, depuis sa guérite, observe d’un œil méfiant l’ancien prisonnier, qu’il ne semble pas reconnaître. Leeb lui adresse un salut de la tête. L’autre lui répondant par un regard morose, il s’empresse de traverser la voie ferrée et se retrouve sur la route. Celle-ci n’a pas changé, à part qu’elle se trouve désormais dans un nouveau pays, et bien qu’on soit à l’aube d’une nouvelle ère, Wilhelm Leeb arpente les pavés en sabots, comme en portaient ses ancêtres.
L’a-t-on aperçu de loin ? Les enfants le guettent-ils ? Il regarde tout autour de lui. Rien, pas un chat. Et là, tandis qu’il arrive au niveau de la grand-route, un garçon tout blond apparaît à l’angle du mur. Wilhelm Leeb, qui a reconnu son fils cadet, s’apprête à faire un signe, mais l’enfant fait une grimace puis détale.
Son père est abasourdi, puis irrité : en voilà, un accueil ! Et, spontanément, il accélère l’allure, faisant claquer ses sabots sur le trottoir. Au bout d’une cinquantaine de mètres, il bifurque pour prendre la direction de sa ferme et marche d’un pas décidé vers sa maison. Parvenu au jardin, il reste figé sur place : mais qu’est-ce qu’il a fait ? Il aurait dû faire son entrée de manière digne et fière ! Au lieu de quoi, il a marché jusqu’à la ferme d’un pas impétueux, comme si ce n’était pas la sienne, à croire qu’il était une canaille, tels ces deux voleurs qui avaient voulu cambrioler la maison du temps où le bailli y résidait encore ; l’un d’eux s’était fait prendre puis avait été battu à mort et enterré dans la forêt dont l’extrémité sud porte toujours son nom : Hilmars Hagen. En effet, il aurait pu faire son entrée en maître des lieux, mais il s’est privé de cette possibilité.
Tandis qu’il reste là sans bouger, promenant son regard sur les granges, les bâtiments abritant les bestiaux et le marronnier planté à côté de la porte du grand salon, il est envahi d’un sentiment d’abandon : personne n’a orné la porte de la maison de feuilles de chêne pour fêter son retour et personne n’est sorti sur le seuil, son fils – sa chair et son sang – s’est même enfui. À côté, il ne voit personne non plus, la rue est déserte. Que faire ? Toquer à la porte de sa propre maison, comme un étranger ? Son pouls s’accélère de plus belle et il commence à transpirer bien que le ciel soit couvert de nuages.
Soudain, du coin de l’œil, il voit s’ouvrir les rideaux de la fenêtre du salon, et un visage apparaît, celui de Herta Kruse, sa belle-mère. Elle le regarde fixement comme si elle ne connaissait pas cet individu planté dans le jardin, rongé de douleur. Au bout d’un moment, ses yeux s’illuminent. Elle tire les rideaux. Wilhelm Leeb l’entend qui l’appelle. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvre et sa femme se présente sur le seuil.
Ils sont face à face, à quelques pas l’un de l’autre, lui en haillons, elle en robe à fleurs à col blanc, chacun s’efforçant de retrouver en l’autre l’image qu’il avait gardée en mémoire pendant ces cinq dernières années. Ils demeurent silencieux et ne bougent même pas d’un pouce lorsque les enfants surgissent dans la pénombre du couloir et s’agglutinent derrière leur mère, comme s’ils voulaient faire une nouvelle photo pour leur prisonnier de père : Wilhelm, le jeune homme de dix-huit ans, grand et maigre, Grete, confirmée depuis le printemps, et Bruno, dix ans, qui, jusqu’à présent, n’a vu son père que lors de ses courtes visites et se cache derrière sa mère.
Leeb est brusquement traversé d’une terrible pensée : où se trouve sa mère à lui ? Elle n’est quand même pas morte depuis la dernière lettre qu’il a reçue d’elle ?
Il doit vraiment avoir l’air effrayé car, pour le rassurer, sa femme lui dit :
— Ta mère fait un petit somme, elle va arriver.
— Oh, mon Dieu, et moi qui pensais que…
Ce sont les tout premiers mots qu’ils échangent après presque cinq années de séparation. Käthe va pour s’approcher de lui mais, au même moment, son mari se met en mouvement. Il s’avance jusqu’à la porte, pose son balluchon et se laisse prendre dans les bras de sa femme, sans un mot, juste une poignée de secondes.
— Les enfants, dit Käthe Leeb après s’être détachée de son étreinte. Dites bonjour à votre père. Il est rentré !
À ces mots, son visage s’égaye. Elle lève la tête vers son époux, examine ses loques en plissant les yeux.
Le jeune Wilhelm s’avance et tend la main à son père.
— Père, dit-il d’un ton gêné, n’étant plus habitué à prononcer ce mot. Je suis content que tu sois revenu.
— Oui, mon garçon, confirme Leeb senior. Ça m’a demandé une patience infinie.
Sa fille se jette à son cou mais a aussitôt un mouvement de recul.
— Tu pues, papa, bougonne-t-elle.
Sa mère agite l’index en guise d’avertissement.
Pétri de crainte, Bruno, le plus jeune, reste où il est, blotti derrière sa mère.
— Mon Bruno, dit Wilhelm Leeb, cherchant à prendre la main de son fils.
Celui-ci la retire, mais dit d’un ton poli :
— Bonjour, tonton.
Son père, mi-ahuri, mi-déçu, baisse la main.
— Mais entre donc, Wilhelm, dit sa femme pour détourner son attention. Entre dans ta maison, dans ton beau salon. Tout est prêt. On ne savait pas à quelle heure tu arriverais, on attend depuis ce matin.
Son mari, désormais satisfait, acquiesce d’un signe de tête et va pour saisir son balluchon, mais son fils aîné le devance.
— Il ne faut rien jeter, Wilhelm, l’avertit son père. Je veux tout garder, même mes vêtements.
Grete fait une grimace.
— Allez, rentrez ! ordonne la mère, et elle suit ses enfants d’un pas lourd en se retournant plusieurs fois vers son mari.
Dans le couloir, Wilhelm Leeb perçoit les odeurs de sa maison avec une acuité surprenante que seule une longue période d’absence peut générer : le sol de pierre, humide et froid, les boulets de charbon qui se consument dans le fourneau, le chapelet de saucisses de porc en train de sécher au bout d’un crochet, les émanations de personnes âgées, légère odeur de renfermé, un peu âcre mais agréable car elle lui rappelle sa mère chérie, son réconfort et son soutien durant sa période de captivité. Elle semble dormir encore et il n’ose pas la réveiller ; après soixante-dix ans de rude labeur, elle a bien mérité sa tranquillité. Sa femme l’aide à ôter sa veste, un don de la Croix-Rouge qui a dû attendre le printemps de l’année précédente pour obtenir l’autorisation d’entrer dans la prison de Półwieś, et la suspend à un crochet, lui présente des pantoufles. Tandis qu’il retire ses sabots avec gratitude, Herta Kruse apparaît à la porte de la cuisine et bien qu’il n’ait jamais eu de très bons rapports avec ses beaux-parents, le visage ridé de la vieille femme est tout rayonnant et elle le salue avec une joie et un soulagement qui éclipsent l’accueil que lui ont réservé femme et enfants.
— Maintenant je peux mourir en paix, conclut-elle, et il lui fait gentiment part de son espoir qu’elle puisse atteindre un âge très avancé.
Les enfants attendent dans le couloir et, lorsque sa femme s’en va en hâte chercher de l’eau chaude pour qu’il se lave, il dit :
— Je devrais peut-être aller me changer.
Il se dirige vers l’escalier.
— À tout de suite dans le grand salon, les enfants.
Il s’efforce de sourire.
Arrivé dans la chambre, il regarde le lit conjugal. Privé d’un vrai lit pendant plus de quatre ans, et surtout privé de femme – et maintenant, voilà sa Käthe. Il secoue la tête comme pour chasser, telles des mouches, les pensées qui le hantent, sa morosité, le souvenir de son séjour en Ukraine, une période de joie sans faille, et, à cet instant, sa femme entre avec la cruche remplie d’eau fumante et va la poser à côté du meuble de toilette. Elle dit :
— Je t’ai déjà préparé des vêtements, là… (elle désigne le valet de nuit) j’espère qu’ils te vont encore. Tu as tellement… tellement maigri, Wilhelm.
— La lavasse et les épluchures de patates, ça a au moins le mérite de ne pas faire grossir, répond-il.
Elle baisse les yeux sur son ventre en rougissant comme si ces propos lui étaient destinés.
— Je retourne en bas, dit-elle. Le repas…
Son mari hoche la tête et fait un effort pour la remercier.
— J’arrive tout de suite, ajoute-t-il.
De nouveau seul, il scrute, dans le miroir ovale au-dessus du meuble de toilette, ses joues creuses, le chaume grisonnant de sa barbe de trois jours, ses tempes dégarnies et toutes ces rides et entailles que la guerre et la captivité ont laissé à la surface de son corps. Quant à l’intérieur… Bon, bref, le voilà délivré, le jour tant attendu est arrivé, il n’en revient pas lui-même.
— Maintenant, tu vas revivre, Wilhelm, promet-il à son reflet dans la glace.
Puis il se met à enlever la crasse accumulée depuis des années.
Ils ont mangé, un déjeuner festif et copieux, et cela, en plein milieu de la semaine et, de surcroît, dans le grand salon qui ne sert que pour les grandes occasions. Il y a eu le plat préféré du père, des pommes de terre à l’eau et du ragoût de langue accompagné de zieschen, petites saucisses relevées, au
dessert, de la Welfenspeise 1, suivie d’un café et de Streusel et, pour terminer, de l’eau-de-vie. On est fourbu car ce qui s’est amassé dans l’estomac, ces belles portions de viande, de patates et de gâteau, il faut à présent les digérer. Grand-père Kruse a du mal à garder les yeux ouverts, il se contient pour ne pas piquer du nez en présence de son gendre fraîchement rentré au pays, et sa femme, rouge comme une pivoine, pousse de temps à autre un gémissement comme si elle avait des crampes d’estomac. La mère n’a presque rien mangé, elle est nerveuse, passe son temps à vérifier si son mari a suffisamment à boire et à manger, disparaît furtivement dans la cuisine puis revient, tel un oisillon effarouché. Grand-mère Leeb, en revanche, c’est le calme en personne ; son regard est rivé sur son fils et un petit sourire effleure ses lèvres. Voilà les seuls indices de ce qui passe en elle.
Le jeune Wilhelm se tient raide comme un i sur sa chaise. Son bras gauche est posé devant son ventre, sa main droite tripote l’anse de la tasse à café. Quand il regarde son père, désormais bien habillé et rasé de frais, il est envahi de sentiments contradictoires. Il a de quoi être content, et il l’est, mais en même temps, cet homme qui, après tout ce temps, est apparu comme par enchantement sur le seuil de la maison, il le perçoit comme un corps étranger, bien que celui-ci, le maître des lieux, assis en tête de table, ne soit pas très bavard et semble mal à l’aise. Lorsque grand-mère Kruse lui demande de raconter sa captivité, il se contente de répondre qu’il lui est difficile de parler de ces années de privation devant un beau gâteau plein de crème fouettée.
— Et l’Ukraine, Wilhelm, pendant la guerre ? Ça devait être bien, non ? Raconte !
Son père secoue la tête.
— J’ai écrit des lettres, marmonne-t-il. Je n’ai rien à dire de plus.
L’instant d’après, il se met à crier sur sa fille qui a les coudes posés sur la table :
— Grete, assieds-toi correctement !
La sœur de Wilhelm se redresse.
— Mais qu’est-ce qu’on s’en fiche de la façon dont je suis assise ! grogne-t-elle.
— On s’en fiche pas du tout ! rétorque son père. Je crois que je vais commencer par mettre de l’ordre dans tout ça, moi.
— Tes lettres, glisse sa femme en se frottant nerveusement les mains, elles sont toujours là – sur le buffet là-bas, dans le joli coffret. Et aussi le portrait qu’on a fait de toi. (Elle lui sourit.) Et à côté – tu le vois ? –, il y a ta photo. En uniforme. Je l’ai cachée avant que les Américains et Britanniques n’arrivent.
Son mari approuve d’un signe de la tête.
— Et mes fusils de chasse ?
Sa femme tourne autour du pot, mais sa mère, elle, répond franchement :
— Ils sont dans la fosse à purin, Wilhelm.
Il fronce les sourcils comme s’il n’avait pas bien entendu.
— Ils sont où, mère ?
— Dans la fosse à purin, Wilhelm.
— Mes fusils ?
Grand-mère Leeb passe au dialecte pour lui expliquer calmement :
— Il a fallu s’en débarrasser. Tout devait disparaître. On n’avait pas le choix. J’en assume l’entière responsabilité. Si tu es en colère, Wilhelm, c’est à moi seule que tu dois t’en prendre.
Elle jette un œil dans la direction de sa bru.
Celle-ci affiche un air de gratitude, ce qui n’échappe pas à son fils. Il sait que sa mère se sent souvent débordée, mais il ne l’a jamais vue aussi fébrile, on dirait qu’elle cherche à tout prix à faire plaisir à son mari. Cela contrarie le jeune Wilhelm, mais il n’a pas envie de se mettre son père à dos, il grille au contraire du désir de lui raconter ce qu’il a fait pendant les années passées, car après tout, c’est lui qui, instruit par ses grands-pères, a dirigé la ferme.
— Tu es né merde et tu redeviendras merde !
Cette phrase vient de sortir de la bouche de Bruno qui continue de se gaver de Streusel alors que tout le monde a fini de manger depuis un bon moment.
Grete pouffe de rire mais son père, chagriné par ce qui est arrivé à ses fusils, rabroue son fils :
— Bruno ! Pour qui tu te prends ? Ça ne se dit pas, des choses pareilles, et encore moins dans le grand salon.
Le garçon répond, la bouche pleine :
— Mais c’est tante Gerda qui l’a dit.
Il plante son regard ingénu dans les yeux du père.
— Tante Gerda ? Quelle Gerda ?
— Gerda Derking, précise grand-mère Kruse.
— Elle est fringante, celle-là, observe grand-père Kruse d’un ton mordant. Et elle a pas sa langue dans sa poche.
Wilhelm Leeb rougit mais s’abstient de répondre. En revanche, il demande à sa mère :
— Et mes poignards ? Et les… (il baisse la voix) les pistolets ?
Grand-mère Leeb a une brève hésitation puis hausse les épaules.
Son fils reste de marbre. Difficile de dire ce qui se passe dans sa tête, mais il ne va pas disputer sa mère car elle est tout pour lui.
Leeb senior prend sa serviette de lin étalée sur ses genoux et la fait claquer sur la table.
— Dans la fosse à purin… ! siffle-t-il entre ses dents. On perd la guerre, on manque de peu de se faire fusiller, on végète des années derrière les barbelés, et là, tout ce qu’on possède finit dans la fosse à purin, comme de vulgaires babioles ?
Il enfonce ses doigts dans le tissu.
— Tout ça en vain, pour des prunes, comme effacé d’un coup de gomme. Savez-vous au moins ce qu’on a réalisé là-bas, à l’Est ? Ce qu’on a fait…
Il se tait comme si un souvenir lui avait scellé les lèvres.
— Oh oui, Wilhelm, raconte, dit grand-mère Kruse. On est drôlement curieux de savoir, tu n’imagines pas, on a envie d’entendre tes exploits.
Elle regarde son gendre.
Celui-ci l’examine attentivement comme pour vérifier si elle ne se fiche pas de lui, mais ce n’est pas le genre de Herta Kruse. Il fait rouler sa mâchoire, tourne brusquement la tête et regarde par la fenêtre.
— De l’ordre ! profère-t-il. Il va falloir mettre de l’ordre dans ce foyer de bonnes femmes. Fini le laisser-aller ! Vous jetez tout ? Très bien, sauf qu’avec moi, ça va changer de ton, vous allez voir, et je vais commencer par… (il désigne ses enfants l’un après l’autre) par vous.
Il tend son verre à sa femme, qui lui sert docilement un double verre d’eau-de-vie. Tous ont machinalement rentré la tête dans les épaules, tous à part grand-mère Leeb, qui reste assise bien droite, observant son fils d’un air énigmatique à travers ses lunettes en nickel. Ses mains reposent sur ses genoux, sur sa serviette de lin portant le monogramme tissé ; elle fait tourner ses pouces rapidement l’un autour de l’autre, comme si c’étaient eux qui mettaient en branle les rouages de son cerveau.
Mais cela, seul le jeune Wilhelm le voit, assis à côté d’elle. Il ne prête guère attention au propos de son père qui, venant à peine de rentrer, ne peut pas comprendre ce qu’ils ont accompli, eux, mais ça, il ne va pas tarder à s’en rendre compte. Prenant modèle sur sa grand-mère, Wilhelm se cambre sur sa chaise.
— On a fait du bon travail, père, objecte-t-il, vu la situation difficile pendant la guerre. Et après, ça a été exactement pareil et c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui, car il y a beaucoup de choses qui restent compliquées, par exemple se procurer des semences ou des plants de pommes de terre, sans parler de l’engrais, et…
Son père le coupe.
— Moi, après tout ce temps, après ces quatre années d’humiliation… (il fait jaillir le mot entre ses dents) je ne suis pas revenu là pour entendre tes leçons de morale, Wilhelm ! Si je suis rentré, c’est pour agir. Pas pour rester à l’écart, mais… (il tape sur la table) pour occuper la place qui me revient. Je me fous de ce que vous avez fait. Ce que moi je fais à partir de maintenant – voilà ce qui compte. Ça et rien d’autre. Tu as compris, fiston ?
Il le défie du regard.
Le jeune Wilhelm reste interdit.
— Oui, bien sûr, murmure-t-il. Mais…
— À partir de maintenant, il n’y a plus de “mais” qui tienne. On ne discute pas. À partir de maintenant, on obéit. Et c’est la même chose… (son père balaie l’assistance d’un regard circulaire) pour tout le monde !
Lorsque ses yeux tombent sur sa mère, il se tait.
Et grand-mère Leeb fait tourner ses pouces, encore et encore, comme tourne la terre.
Le soir, dans son lit, le jeune Wilhelm entend des voix venant de la chambre de ses parents. Avant, seules y grinçaient les lattes du plancher lorsque sa mère allait se coucher, mais maintenant… Tandis qu’il est allongé là, l’oreille aux aguets, incapable d’intercepter le moindre mot, il est envahi par le pressentiment que plus rien ne sera comme avant. La présence du père, rentré il y a un peu plus de cinq heures, est aussi inhabituelle que perturbante, on dirait qu’il a jeté son ombre sur toute la ferme. Wilhelm entend un bruit sourd suivi des couinements feutrés des ressorts du lit. Au bout d’un moment, le silence se fait.
Un silence oppressant. Tel un étang sous la voûte de la nuit, au fond duquel vit une créature, insaisissable et menaçante, qui, à la pointe du jour, va hisser sa masse hors de l’eau, se traîner sur la terre ferme, s’introduire dans la maison pour y prendre ses aises, une créature imposante, visqueuse, avec une gueule de brochet armée de dents tranchantes et une haleine qui empeste.
Voici le genre d’images qui défilent dans l’esprit du jeune Wilhelm tandis qu’il plonge dans le sommeil. Il est presque endormi lorsqu’une violente secousse le traverse et le réveille en sursaut. Il tend l’oreille, croyant entendre des murmures, des chuchotis dans la maison, semblables aux bruissements des feuilles de peuplier ou à des grattements de souris. Dans la pénombre, il distingue la chaise sur laquelle sont posés ses vêtements, en désordre et chiffonnés comme si celui qui les avait portés s’était évaporé. Puis il se rendort.
Il se réveille au petit matin, comme toujours, car il doit aller à l’étable : les bêtes mangent en premier, les humains après. Lorsque Wilhelm entre dans le bâtiment, Josef est déjà là, en train de fumer une cigarette dans la laiterie tandis que les vaches, pressées d’avoir leur gruau, leur pulpe de betterave et leur foin, grattent le sol de leurs sabots nerveux en poussant des mugissements étouffés.
— J’ai déjà nourri les chevaux, dit-il. On l’a attendu un temps fou, le chef, mais il est de retour maintenant…
Un large sourire éclaire son visage.
Wilhelm se contente d’un hochement de tête. Ils effectuent leur tâche en silence. Josef se charge du gros de la traite, se propose également de transporter les bidons jusque devant le portail. Lorsque Wilhelm sort de l’étable et se retrouve dans la cour, il fait encore un peu nuit, et il regarde autour de lui, croyant que son père va surgir dans un coin, puis il entre dans le grand vestibule. Il se déchausse à l’aide du tire-botte, suspend sa veste de travail au crochet près de la porte. Ensuite, il monte faire un brin de toilette dans sa chambre puis descend à la cuisine.
Sa mère l’y avait attendu chaque jour, des années durant. La table était garnie de pain, de beurre, de saucisson et de confiture, et sa mère lui servait la chicorée, qu’il détestait, et plus tard le café, qu’il adorait. Ils discutaient des tâches de la journée puis son frère et sa sœur, Josef et les grands-parents venaient les rejoindre ; pendant la guerre il y avait eu aussi Martin, Pawel et les deux Ukrainiennes. Assis tous ensemble autour de la table, on causait ou on se taisait, c’était selon.
Ce matin, tout est différent.
La mère et les deux grands-mères sont en train de préparer le petit déjeuner de son père. Tandis qu’elles font cuire les œufs brouillés, découpent le jambon et le salami, elles se marchent dessus, chacune se battant pour être celle qui servira au fils, gendre et époux prodigue le repas matinal le plus copieux qui soit. À l’instant où Wilhelm s’installe, on pose sans précaution la cafetière sur la table, renversant quelques gouttes. Et puis, il se fait rabrouer par sa mère :
— Pas sur cette chaise, Willem, désormais c’est ton père qui est assis en tête de table.
Wilhelm change de place, il ressent cela comme une déchéance. Il n’a plus d’appétit, se contente de quelques gorgées de café.
— Mais vous attendez qui, au juste ? finit-il par demander. L’empereur de Chine avec sa cour ?
— Ton père a besoin d’un bon petit déjeuner, répond grand-mère Kruse, les joues en feu. Après quatre longues années où il n’a eu que de la lavasse et du pain moisi.
— Il en est pas mort, dit Wilhelm.
— Certes, mais regarde-le, il faut qu’il se remplume !
— Je ne le vois pas, bougonne-t-il d’une voix quasi inaudible et, se renversant sur sa chaise, il observe les femmes qui n’arrêtent pas de se bousculer.
C’en est fini de la calme routine matinale, et en ce qui le concerne, il a le sentiment de ne plus exister. Tout tourne autour de cet homme qui tenait absolument à repartir à la guerre. Wilhelm vide son café d’un air morose. Sa mère le ressert néanmoins, pousse même une tartine de saucisse de porc vers lui, mais il préfère se retirer dans sa chambre. Au bout d’un moment, il entend son père entrer dans la cuisine. S’élèvent des gloussements et des cris dignes d’un troupeau d’oies effarouchées, c’est du moins l’impression qu’il a, puis lui parviennent les voix de son frère et de sa sœur – ils ont école tous les deux. Assis à la fenêtre, le regard rivé sur l’aube, il sirote son café, mâchonnant sa tartine sans appétit. Tout l’agace et il envoie son père au diable. Seule une pensée le réjouit – Sophia. Quand il l’imagine éclatant de son rire joyeux, il ne peut s’empêcher de sourire, baissant le regard, l’air gêné, comme si elle se tenait devant lui, et il se met à gratter avec l’ongle les chiures de mouches sur l’appui de la fenêtre. Tandis que son café refroidit et que la saucisse posée sur la tranche de pain à moitié grignotée commence à attirer les insectes, lui, plongé dans ses pensées, jette de temps à autre un œil vers le lit, imaginant ses désirs se concrétiser – au mépris de toute bienséance, de tous les usages et conventions qui lui interdisent même de rendre visite à Sophia chez elle ou de l’inviter chez lui, vu que cela équivaudrait à des fiançailles. Il finit par se lâcher complètement la bride pour s’adonner sans entrave à ses rêveries.
Qui s’interrompent brusquement, au moment où entre son père. Sans avoir frappé, comme s’il détenait le pouvoir d’inspecter chaque pièce de sa maison comme bon lui semblait. Et de fait, il regarde attentivement autour de lui avant d’interpeller son fils.
— Wilhelm, dit-il, j’ai envie de voir à quoi ressemble ma ferme.
— D’accord…, fait l’interpellé, mais il lui faut un moment pour réaliser que son paternel vient de lui demander de l’accompagner.
— Oui, bien sûr, dit-il en se levant, et il ajoute : … père.
Celui-ci le regarde. Wilhelm ne l’a jamais vu rire, en tout cas, il ne s’en souvient pas, il est donc difficile de dire si la courbe de ses lèvres minces exprime un sourire ou une autre émotion. Il tranche : un sourire, et il le lui retourne aussitôt.
— Bien, dit son père en pivotant sur ses talons.
Son fils le suit en jetant un coup d’œil sur le lit fait à la va-vite et le linge qui traîne sur le plancher.
— Il me faut impérativement des bottes d’équitation neuves, grogne Leeb senior lorsque, parvenu dans le grand vestibule, il enfile des chaussures dont le cuir est devenu terne et rêche durant son absence. Ces godasses sont bonnes à jeter dans l’étang. Je passerai aujourd’hui chez Lembke, le cordonnier.
Il commence par aller voir les chevaux. Wilhelm arpente à sa suite le sol de terre battue de l’aile agricole, éclairée par l’ouverture de la petite porte percée dans la grande. On distingue à peine les chevrons, le toit est plongé dans l’obscurité, interrompue par quelques rayons de lumière solitaires qui s’infiltrent entre les interstices des tuiles. Il règne ici une pénombre constante, une odeur de bois sec, de poussière, de foin et de litière et, bien sûr, celle des chevaux qui se trouvent du côté est du bâtiment. À cet instant, Josef sort de sa chambre, voisine de l’écurie. En voyant son patron, il sourit puis, sans un mot, ouvre la marche. La guerre leur a laissé deux chevaux, plus tout jeunes ni l’un ni l’autre, ainsi qu’un bœuf ; un jour, l’autre a été retrouvé mort dans l’étable. Personne n’en connaissait la cause, peut-être ses forces étaient-elles tout simplement épuisées.
— Je les étrille tous les jours, explique Josef en flattant l’encolure d’une jument. Et Kühne leur a mis des fers neufs avant les semis du printemps. Ils sont encore gaillards, chef.
— Exactement comme toi ! répond le senior.
Josef tâte son biceps.
— Tout à fait ! dit-il. Mais il faut dire aussi que je mange beaucoup de graisse, ça fait pousser les muscles.
Wilhelm le dévisage d’un air sceptique, mais la joie que lui procure le retour du père semble sincère.
— Où est ta montre de poche ? demande celui-ci en désignant le gilet de Josef.
Il manque la chaîne.
— Cassée.
— Tu as encore forcé en voulant la remonter ?
Josef hoche la tête, l’ai contrit.
— Tu en auras une neuve, déclare Leeb senior.
Il passe tendrement sa main sur les naseaux de l’étalon.
— Brave Terek, murmure-t-il, tu es gentil, toi.
Lorsque le second cheval, Bubi, s’avance vers lui lentement, il lui caresse également les naseaux, sous le regard fier de Josef.
Le jeune Wilhelm le regarde faire d’un air circonspect : c’est bizarre… Le père se comporte différemment avec les chevaux – il est plus affectueux. Qu’avait-il dit lors de sa dernière permission de guerre ? Que les humains étaient soit une menace, soit une source d’ennuis, qu’on ne pouvait avoir aucune confiance en eux. Oui, quelque chose dans ce style. Eh bien, il va lui montrer, à son père, qu’il est digne de confiance, lui.
Ils laissent Josef et vont dans la cour. Ce qui suit revient à une véritable inspection : étable, porcherie, poulailler, grenier à blé, grenier à paille, grenier à foin et grange. Le père examine chaque recoin, évalue l’état des toits, gratte les jointures des murs extérieurs, humides, et, la mine désabusée, reste un moment devant la fosse à purin où l’urine et la merde sont en train de ronger ses fusils et autres bijoux. Pour finir, il va dans le verger afin d’expertiser les arbres et pointe le doigt sur ceux qui, trop vieux, méritent d’être abattus et dessouchés. Il laisse tomber le potager, celui-ci étant la chasse gardée des femmes.
— Dans les kolkhozes de Russie, raconte-t-il, debout devant un poirier, ils travaillaient avec des machines comme dans les domaines situés à l’est de l’Elbe, car les surfaces sont immenses. Ils avaient même des tracteurs.
Il laisse errer un regard méprisant à l’arrière de sa propre ferme.
— Bon…, grogne-t-il, je vais moderniser tout ça. Vous avez travaillé comme à l’époque de l’empereur, mais ça ne peut pas continuer ainsi. Qui toujours stagne, jamais ne gagne. Il faut qu’on reste dans la course.
Wilhelm se réjouit que son père n’ait fait aucune critique. Après le rôti de porc servi ce midi par grand-mère Kruse, la cuisinière de la maison, un plat concocté “avec amour”, comme elle l’a souligné, il est convoqué dans son bureau. Son père s’assied derrière la grande table décorée du cheval de métal cabré sur son socle de marbre. Wilhelm prend place. C’est ici, dans la partie est de l’aile agricole, que se trouvait autrefois le bureau de la SA, désormais vidé de son mobilier et reluisant de propreté. Wilhelm sent la nervosité le gagner à mesure que son père inscrit des notes sur un bout de papier, une longue liste visiblement. Son regard se promène dans la pièce, il tend les jambes puis les croise, joint les mains sur ses genoux, s’agrippe aux accoudoirs. Enfin, au bout d’une éternité, le père lève les yeux de sa feuille toute griffonnée et plante son regard dans celui de son fils.
— Une planification prévisionnelle, précise-t-il, c’est fondamental.
Wilhelm acquiesce de la tête.
— Seuls les hommes savent planifier de la sorte.
Wilhelm reste interdit un instant, mais acquiesce de nouveau.
— Les femmes en sont incapables, tout comme… (il pointe le menton vers son fils) les gosses.
— Je ne suis plus… commence Wilhelm mais son père lui coupe la parole d’un geste de la main.
Puis il lève la feuille :
— Ceci, explique-t-il, est la liste de tout ce qu’il y a à faire dans la ferme. Et c’est aussi la liste de tout ce que vous avez négligé de faire. Et je n’ai pas encore vu les champs ni les prairies. (Il se renverse dans son fauteuil.) Vous n’avez même pas été fichus de préserver le minimum de ce qu’on avait. Cette ferme court à sa perte. Mais je vais redresser la barre, moi !
Une fois ressaisi, Wilhelm lui objecte :
— Certes, père, mais c’était la guerre… Il n’y avait rien. On n’avait aucun moyen de rénover quoi que ce soit. Et après la guerre, tes comptes ont été gelés et le budget était serré. Et puis, l’an dernier, est arrivée la réforme monétaire et la mère s’est retrouvée avec seulement le dixième des économies qu’elle avait placées à la banque. Tu ne vas quand même pas nous reprocher de…
— Les femmes et les gosses ! coupe son père. Ta mère n’a jamais été de taille à diriger cette ferme, et toi non plus. Dorénavant, tu peux te considérer comme apprenti, tu iras d’ailleurs te former pendant un an dans une autre ferme – quand tu seras prêt. À cause de ta mère et toi, cette ferme, pendant mon absence, est devenue l’ombre d’elle-même !
Les yeux rivés sur le cheval de métal battant l’air de ses sabots antérieurs, Wilhelm répond :
— Nous avons fait tout notre possible. Et même plus, père. Et ton absence… (il regarde son père même s’il sent une légère crainte monter en lui) c’est toi qui l’as cherchée. C’est toi qui nous as abandonnés ici. Tu n’aurais pas…
Le regard glacial du senior le réduit au silence. Celui-ci se redresse, croise les mains sur son ventre et dit d’un ton cassant :
— Je te conseillerais juste de ne pas trop la ramener. Tu n’es encore qu’un gamin. Tu n’es encore rien et tu ne sais encore rien faire. Un jour peut-être, ça reste à voir, mais pas encore. Je vais avoir pas mal de choses à corriger, à commencer par l’éducation laxiste de votre mère, qui n’est pas assez cohérente et énergique.
Il se tait. Sort un paquet de cigarettes de sa poche de poitrine et en allume une tandis que son fils reste assis sans dire un mot.
— Quatre années durant, j’ai payé pour avoir répondu à l’appel du Reich, reprend son père. Quatre années d’humiliation et de dénigrement. Tout ça pour quoi ? J’ai été à deux doigts de me faire massacrer, comme mon cher ami Verweyen. J’aurais pu tout bonnement me faire liquider. J’ai survécu. J’ai surmonté toutes les épreuves.
Il ne parvient qu’à grand-peine à se contenir, son visage est un masque.
Un spectacle angoissant, juge Wilhelm, qui préfère regarder le cheval de métal. Lorsqu’il lève les yeux, son père a retrouvé son calme et tire sur une nouvelle cigarette ; il a écrasé la première dans la douille d’obus convertie en cendrier, avec ses encoches à cigares et cigarettes et un support à boîtes d’allumettes. Le laiton est poli et Wilhelm peut y voir le reflet de son visage, large comme s’il avait été aplati d’un coup de marteau.
— Oui, toutes les épreuves ! insiste son père, même si c’est plutôt à lui-même qu’il s’adresse. Grâce à ma volonté et à mon autodiscipline. J’étais chef de chambrée. C’est moi qui organisais les soirées de Noël et les fêtes d’anniversaire. Je me rasais. Je ne me baladais pas fagoté comme ces troupiers qu’on aurait crus sortis d’un dépotoir.
Il écrase sa cigarette, en allume une troisième. Après quelques bouffées, il se dit de nouveau à lui-même :
— Les poux. C’était le pire. Un fléau absolu. Je les éclatais entre mes doigts et je les comptais. Un jour, il y en a eu plus de mille… (il regarde son fils) plus de mille de ces saloperies de poux ! Et c’est vous qui me faites des reproches, qui me faites la leçon ? J’ai écrabouillé mille poux et vous, que faisiez-vous pendant ce temps-là ? Vous laissiez cette ferme partir à la dérive. Un manque d’argent, de semences ? Foutaises ! Un manque de dynamisme, d’audace, d’ambition – voilà votre problème.
Il jette la cigarette allumée dans la douille. La fumée s’élève en volute dans l’air puis s’effiloche sous les solives.
— C’était incroyable, tout ce qu’on avait ! s’exclame-t-il. Et puis notre drapeau, traîné dans la boue… du jour au lendemain. Comment cela a-t-il pu se produire… Je ne sais pas comment cela a pu se produire.
De nouveau son visage de marbre, brusquement traversé par une expression de terreur.
— Eh oui, dit-il en contractant ses traits pour répéter : Je ne sais pas comment cela a pu se produire… Je ne sais vraiment pas.
Wilhelm, incapable de suivre les propos de son père, secoue sa torpeur, y voyant la possibilité d’arriver à arranger certaines choses. Son père vient de rentrer, il lui faut d’abord retrouver ses repères. Rien d’étonnant à ce qu’il soit un peu perdu. Aussi dit-il sans hésiter :
— Père, nous avons vraiment fait tout ce qui était en notre pouvoir. Tous sans exception. La mère te le confirmera. Ainsi que les grands-parents. Ç’a été une période difficile, surtout qu’on manquait de tout. On ne pouvait pas faire de miracles, ça, il faut que tu le comprennes…
Les lèvres de son père se courbent vers le bas. Il répond :
— Taratata. Vous aviez Martin et Pawel et aussi Tania et Larissa. Il y avait suffisamment de bras. Tu aurais mieux fait de continuer l’école.
— Mais la mère…
Son père le coupe d’un geste de la main.
— Qu’est-ce qu’ils ont pu devenir, Alex et les deux femmes ? Tu n’y as jamais pensé ? Ils ont été obligés de retourner chez eux et ils se sont sûrement fait abattre par les Soviétiques pour avoir travaillé pour nous.
Wilhelm se souvient vaguement du jour où son père est revenu avec les trois, il y a quelques années, de sa main posée sur les fesses de Larissa, mais il se contente de dire :
— Sans doute, mais…
À cet instant, son père hausse le ton. Il frappe du poing sur la table.
— Mais, mais. Arrête de discuter. Tu connais ta place maintenant. Tu sais comment je vois les choses. Tu es au courant de ce que je compte faire. Dans quelques années, il y aura une porcherie neuve et après, une maison neuve. Je vais leur montrer, au village, de quoi je suis capable ! Grâce à ma clairvoyance et mon ardeur. Bon, là il faut que je continue de réfléchir. (Il saisit son crayon, fait glisser la feuille vers lui.) Afin de réparer vos négligences.
Son fils reste un moment sans bouger. Lorsqu’il comprend qu’il doit se retirer, il se lève et se dirige vers la porte, et là, il se tourne une dernière fois. Son père garde la tête baissée ; celle-ci est appuyée sur sa main gauche, entre ses doigts rougeoie une cigarette. Wilhelm referme la porte derrière lui. Sitôt qu’il se retrouve dans le grand vestibule, seul sous le vieux toit haut et sombre, sa stupeur vire à la consternation, puis à la colère. Mais pour qui se prend-il, le vieux ? Il prétend qu’ils sont restés à se tourner les pouces alors que lui, pendant ce temps, faisait la vie à des milliers de kilomètres de là, pour en faire plus tard les frais, en captivité.
— Le salaud ! se dit Wilhelm. Il faut que j’en parle à maman. Je veux qu’elle sache ce qu’il pense de nous. Ça ne va pas se passer comme ça.
Il retire ses bottes d’un geste brusque, pousse violemment la porte du couloir et, en chaussettes, se met à chercher sa mère. Dans l’air flotte une odeur de chou-fleur et de rôti, mais la cuisine est déserte. En entrant dans le salon, Wilhelm découvre sa mère étendue sur l’énorme canapé, visiblement endormie. Comme d’habitude, la bouteille de Klosterfrau trône sur la nappe brodée.
Wilhelm observe sa mère, vêtue de sa robe-tablier sombre et coiffée de son foulard. Elle semble lessivée, des mèches grises dépassent de son foulard, sa bouche entrouverte donne l’impression qu’elle est morte. Cette pensée le fait tressaillir et il s’avance d’un pas vers elle.
— Ah, c’est toi, mon gars, dit-elle en ouvrant les yeux. Je faisais juste une petite sieste.
Puis elle demande :
— Qu’est-ce que tu as fait de tes pantoufles ?
Elle baisse le regard sur ses chaussettes ; pour celle du pied gauche, la laine est quasiment percée au niveau du gros orteil. L’instant d’après, Wilhelm est de nouveau envahi par la colère.
— Tu sais ce qu’il dit, père ? demande-t-il. Il nous reproche, avec le plus grand sérieux du monde, de nous être tourné les pouces et d’avoir ruiné la ferme. On ne peut pas tolérer ça. Tu sais aussi bien que moi ce que nous avons accompli durant toutes ces années.
Il reste planté devant elle, indigné, les bras croisés.
Sa mère se redresse à moitié. Elle pousse un profond soupir. Puis, sans regarder son fils, elle dit :
— Eh oui… Il est de retour, ton père. Désormais, c’est lui l’homme de la maison. C’est comme ça. C’est son rôle.
Elle pose son regard sur fils, qui dépasse maintenant son père de quelques centimètres.
Wilhelm, médusé, tente d’interpréter l’expression de son visage – elle semble vraiment penser ce qu’elle dit. La petite horloge posée sur la crédence, un héritage de la famille Kruse, frappe deux coups.
— Maman, dit Wilhelm, on ne peut pas accepter ça, un point c’est tout.
— Oh, répond sa mère en se rallongeant, ton père finira bien par reconnaître ce que nous avons fait. Mais il est comme ça. Il a ses opinions et il sait ce qu’il veut. C’est ce que j’ai toujours admiré chez lui. Et puis maintenant… (elle se frotte les yeux ) nous sommes de nouveau une vraie famille. Chaque chose réintègre sa place et chacun doit occuper la place qui lui revient – comme cela a toujours été le cas, Willem.
Son fils reste sans voix. Il baisse le regard sur son pied gauche, celui dont les orteils ont été opérés. Et moi qui ai sué sang et eau pour cette satanée ferme, pense-t-il avec colère. Mais il dit :
— Maman, je travaille et assume des responsabilités depuis l’âge de quatorze ans. Et père, il peut balayer ça, comme ça, d’un revers de la main ? Tu ne comprends donc pas ce que cela signifie ?
— C’est ton père, dit-elle d’un ton las, tu es son fils et moi je suis sa femme. Notre devoir, c’est ça.
À l’instant où Wilhelm prend conscience que sa mère lui refuse son soutien, sa colère se mue en désespoir. Il s’apprête à répondre quelque chose mais il serre les lèvres, les yeux rivés sur elle. Il ne lui en veut pas, il ne peut pas lui en vouloir, pas après tout ce qu’ils ont enduré et surmonté ensemble – n’est-ce pas ? Au bout d’un moment, il lâche d’une voix étranglée :
— Dans ce cas, gère-la toute seule, cette ferme ! Où est-il écrit que c’est à moi de la reprendre ? Bruno n’a qu’à s’en occuper, lui.
— Mais, Willem, c’est toi l’aîné et donc le successeur, comme le veut la tradition. C’est une loi non écrite. Calme-toi, je t’en supplie.
Mais il est déjà sorti de la pièce. Depuis le couloir, il s’exclame :
— Et puis arrête de m’appeler Willem ! Mon nom, c’est Wilhelm ! Et il claque la porte derrière lui.
Il file au grenier, n’ayant envie de voir personne de sa maudite famille. Il se sent enchaîné – enchaîné à cette misérable ferme. Il devrait prendre exemple sur cet ancêtre qui avait disparu à tout jamais après s’être fait humilier par son paternel, peut-être s’était-il sauvé en Amérique, où il avait acquis une fortune qui lui avait alors permis de jeter un regard plein de mépris de l’autre côté de l’Atlantique, vers ce patelin dans lequel il aurait pu rester sous la coupe de son père jusqu’aux calendes grecques.
Wilhelm est assis sur un fauteuil en osier, bancal mais finement ouvragé, parmi des meubles, des caisses, des malles et toutes sortes de bibelots qu’on a remisés ici au fil des générations. On conserve beaucoup de choses parce qu’on a beaucoup de place, c’est à la fois un avantage et une malédiction, car ce qui s’accumule et s’entasse ici, objets superflus datant de plus de deux siècles, ne servira plus jamais. La lumière qui tombe par la fenêtre du fronton fait briller le pommeau de laiton d’un sabre de dragon qu’on avait un jour accroché à un poteau pour ensuite l’oublier, comme tout le reste. De la poussière partout, des toiles d’araignée partout, des moisissures et cette odeur de renfermé. Wilhelm aime néanmoins séjourner en ce lieu car ce grenier lui donne le sentiment d’être délivré de ses tâches quotidiennes, de surplomber le monde, ainsi juché sur ce vénérable fauteuil sur lequel, comme en témoignent d’anciens clichés, s’asseyait déjà son arrière-grand-père Ludwig Leeb, un vieil homme aux lèvres pincées et au crâne énorme et à moitié dégarni.
Wilhelm demeure immobile, les yeux baissés sur ses chaussettes usées, les bras sur les accoudoirs, les mains sur les genoux. En effet, il devrait ficher le camp ou, du moins, changer de métier, le principal étant qu’il échappe à cette satanée famille, surtout à son père. Celui-ci se tenait tel un roc derrière son bureau, pédant, impérieux, hautain. Quelle horreur ! Et pourtant… il ne peut pas partir car cela signifierait délaisser sa mère. Seule, elle n’oserait pas affronter son père, et puis elle a raison : en tant qu’aîné, c’est à lui de reprendre la ferme. C’est son devoir. De toute façon, quand il y réfléchit, il ne voit pas ce qu’il pourrait faire d’autre. Travailler à l’usine de laminage ? Dans une entreprise ? Là-bas, il aurait affaire à un patron qui l’asticoterait, l’infantiliserait ou agiterait sans cesse la carotte et le bâton, et, par-dessus le marché, il n’aurait rien, rien du tout ! Ici, en revanche, il sera son propre maître, il possédera des champs, des pâturages et une forêt, du bétail et des chevaux, sans parler d’une maison et d’une ferme. En tant que cultivateur, il serait indépendant, personne ne se mêlerait de ses histoires, personne ne viendrait lui donner des ordres.
Au moment où il lève la tête, laissant de nouveau son regard errer sur cet héritage de plusieurs siècles, celui-ci lui apparaît sous un autre jour : toutes ces choses, ces meubles et artefacts, ces objets vermoulus, poussiéreux, témoignent de l’existence et du travail de tous ces gens qui l’ont précédé dans cette ferme. Doit-il rompre avec ce long passé ? Couper le cordon sinueux qui relie celui-ci au présent, sans la moindre cassure ? Non, cela serait présomptueux, songe-t-il. Il faut serrer les dents et aller de l’avant, le père va réfléchir tranquillement, il a juste besoin d’un peu de temps pour reprendre ses marques. Il vient de passer quatre ans en captivité, il faut déjà qu’il se remette d’aplomb – mille poux écrasés… Bon sang, qui donc voudrait avoir des poux ?
Wilhelm se lève, secoue la poussière qui couvre ses fesses. Il faut que je rassure la mère, elle doit se faire de la bile car elle croit que je vais la laisser en plan. Tout en se dirigeant vers la porte du grenier, il se redresse, prend une profonde inspiration. Bon, le voilà qui se sent mieux, il a retrouvé espoir : tout va s’arranger ! Lorsque, arrivé à la porte, il se tourne une dernière fois pour jeter un regard vers le grenier, le soleil vient de passer devant la fenêtre et, dans la pénombre qui emplit la pièce, tous les objets entreposés là se fondent en une masse grise, informe.
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1 Littéralement : “mets des Welf”. Dessert composé de deux couches, l’une à base de crème à la vanille (jaune), l’autre d’œuf battu (blanche), le jaune et le blanc étant les couleurs de la dynastie de la maison des Welf.
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