Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 21 sur 25

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Les péchés des pères

Août 1962. La Dame aux Morts

AOÛT 1962

 

LA DAME AUX MORTS

 

DANS quelques heures, quand les uns auront terminé le travail et que les autres prendront la relève, les voitures traverseront le village dans les deux sens, mais pour l’instant, la grand-route est calme. Gerda, la main agrippée à la poignée de sa mallette en cuir, suit Josef qui s’éloigne de son pas claudicant, Lisbeth ferme la marche, tête baissée, les mains enfouies dans les poches de son gilet. En haut de la côte, devant l’épicerie, est garée une Borgward Hansa bordeaux et, tandis que Gerda observe la grosse berline, un chat noir qui s’était caché dessous sort furtivement et traverse la rue en sautillant. C’est la première fois qu’elle voit cette bête à laquelle manquent une patte antérieure et la queue.

Au bout de quelques mètres, ils atteignent le portail. Les battants en fer forgé s’ouvrent sur la cour que Wilhelm Leeb senior a fait goudronner il y a deux ans et, par la même occasion, surélever afin de faciliter la sortie des bœufs et des chevaux. Dans le même temps, on a démoli le bunker du village, un petit abri qui n’avait pratiquement jamais servi et dont on a aussitôt jeté les débris dans l’excavation des Leeb. Les blocs de béton sommeillent désormais sous le revêtement en asphalte et finiront par sombrer dans l’oubli.

Le regard de Gerda tombe sur la Mercedes-Benz du médecin et la Coccinelle du commissaire de police, garées juste derrière le portail. Son père, un mordu d’automobiles, bien qu’il n’en eût jamais possédé une seule, connaissait toutes les marques et tous les modèles et avait transmis sa passion à sa fille. Le brave docteur Fröbe conduit une 300 SL, plus toute neuve mais bien entretenue, une superbe automobile, une rareté dans le coin, il fait certainement des envieux, mais comme il est un médecin apprécié et respecté, personne ne trouve à redire.

Elle ne sort de ses pensées qu’au moment où Josef, qui s’est arrêté devant les voitures, se tourne vers elle et Lisbeth comme pour leur dire quelque chose. Mais il se contente de désigner la maison d’un geste vague, tire un paquet de Lux de la poche de sa veste, allume une cigarette et dit en bafouillant :

— Else, la pie noire va bientôt faire son veau. Faut que j’aille la voir.

Il montre de nouveau la maison, le mégot entre les doigts, puis il traverse la cour en boitant et disparaît dans l’étable comme s’il cherchait à se cacher. À l’instant où il tire la porte derrière lui, un chien blanc et marron se précipite dehors et file dans la direction de l’aile agricole. Les femmes ont à peine le temps de l’apercevoir qu’il a déjà disparu.

Gerda connaît la maison des Leeb depuis son enfance et pourtant, elle lui est étrangère : elle semble écrasée par son toit de tuiles et son grenier, dans lequel doivent s’entasser des montagnes de vieilleries vu que les paysans gardaient tout ce qu’ils avaient, comme si un collier de traction complètement pourri était un bien de valeur ou qu’une faux dévorée par la rouille pouvait servir d’offrande funéraire. Les ouvriers, eux, n’auraient jamais eu l’idée de conserver les meubles délabrés de quelconques ancêtres ; le père de Gerda les aurait jetés, ces objets, ou, plus probablement, il les aurait réparés afin de les réutiliser. Son regard glisse sur le colombage hourdé de brique, sur la porte flanquée de fenêtres à croisillons et surmontée d’une plaque en émail indiquant le numéro de la maison, puis sur la rangée de fenêtres garnies de rideaux qui continue à droite, sur toute la longueur de l’aile agricole. Dans le coin se dresse le marronnier, telle une sentinelle qui ordonne aux inconnus de s’arrêter.

Et, de fait, Gerda s’immobilise comme si on lui avait de nouveau interdit d’entrer. Lisbeth marmonne :

— J’ai pas envie.

— Ne fais pas l’enfant, répond Gerda. C’était ton choix de venir, maintenant tu assumes.

Tandis qu’elles se frayent un passage entre les voitures, le docteur Fröbe et le commissaire Klose sortent de la maison, suivis de Leeb senior, à peine plus grand qu’eux. Les trois hommes échangent quelques mots et une poignée de main puis le médecin et le policier prennent la direction de leurs véhicules. Klose salue les deux femmes d’un signe de tête silencieux mais poli, puis monte dans sa Coccinelle.

Le docteur Fröbe s’arrête pour leur serrer la main, on se connaît. Lui non plus n’est pas très bavard, mais lorsqu’il ouvre la portière de sa Mercedes, il laisse échapper un soupir mi-irrité, mi-affligé.

Soudain, Gerda sent un changement s’opérer en elle, mais, à sa grande surprise, elle ne se laisse pas abattre ; au contraire, elle se ressaisit, la vue de l’uniforme de police, du costume et du homburg, un signe caractéristique de Fröbe, lui rappelle qu’elle aussi a son devoir à remplir. Confortée par cette pensée, elle continue d’avancer tandis que Klose sort de la cour au volant de sa Coccinelle et que la Mercedes du médecin effectue un demi-tour en faisant crisser ses gros pneus puis s’engage à son tour sur la route.

Leeb senior, qui s’est écarté de la porte comme s’il ne voulait pas être vu, attend les femmes dans le long couloir, boyau plongé dans la pénombre. Lisbeth s’arrête à deux pas du seuil, Gerda, en revanche, entre et déclare, la mallette remontée près du ventre :

— Nous voici, Wilhelm.

Le propriétaire croise les mains dans son dos.

— Vous avez attendu longtemps, dit-il. Klose a fait son cirque, c’est pour ça que ça a traîné.

Gerda reste interdite car le mot “cirque” lui semble déplacé mais, bien évidemment, cet homme n’est pas du genre à s’excuser. Tandis qu’elle le dévisage, depuis ses bottes jusqu’à son crâne clairsemé, elle ne peut s’empêcher de repenser aux vaines espérances qu’elle avait placées en lui plus de trente ans auparavant. Finalement, elle se contente d’acquiescer :

— Je comprends, dit-elle, d’un ton très calme.

Il tourne les talons, mais avant que Gerda ne lui ait emboîté le pas, Magda Leeb sort de la cuisine, appuyée sur sa canne. Sa bouche est encore plus mince que d’habitude, ses lunettes en nickel sont de travers comme si elle les avait chaussées à la hâte.

— Ils sont enfin partis ? demande-t-elle en dialecte à son fils.

À l’instant où son regard tombe sur Gerda, elle explose :

— Crébleu ! Je t’ai dit d’aller en enfer, tu es sourde, ou quoi ?

— Mère, la reprend son fils, s’il te plaît.

Pendant un instant, il fait l’effet d’être un petit garçon mais il se ressaisit : rentrer le ventre, bomber le torse, redresser la tête.

La vieille femme de quatre-vingt-cinq ans, encore tyrannique le matin même, est visiblement au bout du rouleau. Appuyée sur sa canne noire dont l’embout en caoutchouc fait un bruit de succion sur le sol de pierre à chacun de ses pas, elle se dirige en boitant vers la porte du grand salon et se poste devant comme pour barrer le passage à la dame aux morts et à son assistante.

Lisbeth et Gerda échangent un regard. Elles savent désormais dans quelle pièce leur rude tâche les attend.

Leeb senior observe sa mère puis dit aux deux femmes :

— Allez d’abord dans la cuisine. Vous aurez sans doute besoin d’eau chaude.

Il ouvre la marche d’un pas ferme, passant devant l’étagère du couloir sur laquelle trônent ses reliques : le casque d’artilleur de son père, un calot et une gourde, une pipe à tabac munie d’un long tuyau et d’un fourneau en porcelaine peinte, une baïonnette et autres curiosités de ce style. Il va pour entrer dans la cuisine lorsque sa mère s’écrie :

— J’ai commis une grave bêtise.

Lorsque Gerda se retourne, Magda Leeb, ployée sur sa canne, lance un regard à son fils. Derrière les verres de ses lunettes, ses yeux sont méconnaissables.

— Tu voulais réussir, Wilhelm, dit-elle, et tu as réussi, mais…

Elle s’arrête. Puis ajoute :

— Si ton père était encore en vie, cela ne serait jamais arrivé.

Son fils ne se retourne pas. Il s’agite partout dans la cuisine, en quête d’une casserole ou d’une marmite.

Lisbeth lance à Gerda un regard qui veut dire : cet homme n’a jamais mis les pieds dans cet endroit et encore moins préparé de repas, à l’exception des fameuses épluchures de pommes de terre pendant sa période de captivité.

Wilhelm Leeb senior finit par trouver son bonheur, mais au moment où il pose la casserole sur le fourneau, la poignée lui échappe des mains. Le fracas que fait l’ustensile en tombant sur le sol résonne un long moment.

— Ces hommes, grogne Lisbeth, puis elle se baisse pour ramasser la casserole et va jusqu’à l’évier.

Gerda lève la tête vers le senior, qui semble troublé mais s’abstient de commenter son malheureux accident, les yeux rivés sur Lisbeth qui remplit la casserole d’eau pour ensuite la mettre sur le feu.

— Pourquoi Klose a-t-il fait “son cirque” ? s’enquiert Gerda, à la fois par curiosité et par désir de faire sortir Wilhelm de sa réserve.

Elle n’arrive pas à comprendre qu’avec tout ce qui s’est passé en cette journée, il reste figé comme une statue de marbre.

Sans la regarder, il répond :

— Des instructions. Des questions. C’était presque… (il semble vexé) un interrogatoire.

Et, passant sa main droite dans ses cheveux, il ajoute :

— Comme si j’y étais pour quelque chose, moi.

Son regard se tourne vers le couloir devant la porte duquel se tient encore sa mère, qui fait rouler sa mâchoire. Il ne dit plus rien, et Gerda réalise à quel point les propos et l’attitude de sa mère, qui est toujours de son côté, peuvent le troubler.

— Klose, quel procédurier, celui-là, grogne-t-il. Et Fröbe, il ne vaut guère mieux. Ils n’arrêtent pas de me faire des reproches, des insinuations – quel culot. J’ai été en captivité, moi ! J’en ai rien à cirer, moi, de leur paperasserie.

Les deux femmes restent là, sans bouger, Lisbeth devant le fourneau et Gerda devant la porte. Elle aimerait bien poser sa mallette, mais après, elle ne saurait plus quoi faire de ses mains. Ainsi, elle peut au moins se cramponner à la poignée.

— Où sont Bruno et Grete ? demande-t-elle, histoire de dire quelque chose.

Leeb senior se secoue.

— Grete est à Hanovre. Elle travaille dans une agence de voyages. Et Bruno, il est dans sa caserne.

— Ah oui, c’est vrai, murmure Gerda, qui a oublié que le jeune homme est dans l’armée de l’air.

L’eau dans la casserole commence à frémir et là, Gerda sursaute, le chien, taché de marron et de blanc, arrive en trombe dans la cuisine et regarde tout autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.

— Oh, mais qui c’est, ça ? s’étonne Lisbeth, ravie de cette distraction inattendue. Vous avez un chien maintenant ?

— Ah… (Leeb senior reste interdit.) Il n’a pas le droit d’entrer dans la maison. Comment a-t-il réussi ? C’est… (il a une hésitation) c’est Wilhelm qui l’a ramené ici. Un bâtard, bon à rien. (Il ordonne :) Fritz, au pied !

Le chien recule en grognant et va se réfugier derrière Lisbeth qui lui caresse la tête.

— Fritz, dit-elle tout bas. Tu m’as l’air coquin, toi. Tu es un coquin, mon petit ? Oui, tu es un coquin, ça se voit.

Elle lève les yeux vers le maître de maison.

— Il a quelque chose du fox-terrier.

— Fichez-le dehors, commande Leeb. Un cabot n’a rien à faire dans la cuisine.

— Non mais, dites donc ! s’indigne Lisbeth. Pour qui vous vous prenez ? Je ne suis pas à vos ordres, moi.

Gerda est saisie d’un sentiment d’irréalité – elle a fréquenté plein de maisons endeuillées, fait l’expérience du chagrin, des larmes, parfois du soulagement et, quoique rarement, de l’indifférence, mais jamais de la rudesse. Elle lance un regard à Magda Leeb, figée comme une statue de sel.

Soudain, Fritz fonce dans le couloir. Il jappe après la vieille femme, la bouscule pour passer puis se dresse sur ses pattes arrière, plaquant celles de devant contre la porte du grand salon. Magda Leeb, perdant l’équilibre, s’appuie sur sa canne qu’elle agite ensuite pour maintenir à distance le chien qui, avec ses griffes, gratte le bois de la porte en gémissant.

Leeb senior s’élance au secours de sa mère. Il est arrivé à la moitié du couloir lorsque s’ouvre la porte du deuxième salon, celui qu’on utilise tous les jours. Käthe Leeb fait son apparition. Elle se dirige vers son mari en balayant de la main les reliques posées sur l’étagère. Le casque et la gourde atterrissent avec fracas sur le sol, le fourneau de la pipe se brise en mille morceaux, tout comme la cheminée de la lampe à pétrole, un hémisphère de verre, et tandis que Magda se plaque contre le chambranle de la porte et que Fritz recommence à japper, Käthe se met à tambouriner de ses poings la poitrine de son époux, totalement pris de court.

— Du calme ! crie-t-elle. Je veux du calme ! Du calme, du calme, du calme ! Vous allez vous taire, à la fin ?

Leeb senior se recroqueville pour se protéger des coups qu’elle distribue à l’aveugle, avec cette force étonnante que procure le désespoir. Ses lunettes sont projetées à terre au moment où il lève son bras plié.

— Käthe ! s’exclame-t-il. Arrête !

— Ordure ! hurle-t-elle, couvrant les aboiements du chien. Tu n’es qu’une sale ordure !

Elle se baisse pour ramasser la baïonnette qui, elle aussi, a fini sur le sol de pierre, un trophée de la Grande Guerre, et, telle une furie, elle se met à frapper son mari.

Lisbeth et Gerda, trop stupéfaites pour pouvoir intervenir, suivent depuis la cuisine la scène qui se joue dans le couloir plongé dans la pénombre, tandis que derrière elles, l’eau est en train de s’évaporer. Gerda s’apprête à s’interposer mais elle renonce ; Lisbeth, quant à elle, ne peut cacher sa satisfaction.

— La voilà enfin qui se défend, chuchote-t-elle, malgré le bruit, mais d’une voix suffisamment audible. Mais c’est trop tard. Beaucoup trop tard.

— Tu penses qu’on devrait faire quelque chose ? demande Gerda à mi-voix.

— Œil pour œil, dent pour dent, dit Lisbeth. C’est ce qui est écrit, et ainsi soit-il.

Tout au début du couloir, devant la porte d’entrée, le pandémonium continue. Le chien, excité, court dans tous les sens en aboyant. La vieille Magda ordonne en braillant de le mettre dehors. Käthe, toujours déchaînée, agite la baïonnette, heureusement glissée dans son fourreau.

— C’est de votre faute si mon fils est mort, hurle-t-elle d’une voix brusquement suraiguë. C’est vous qui l’avez tué, vous deux, avec votre mépris et votre méchanceté et ce maudit pistolet que toi… (elle pointe la baïonnette sur sa belle-mère) tu as gardé. C’est toi qui as caché cette saloperie, espèce de vipère. C’est toi qui lui as mis cette arme entre les mains !

— Maintenant ça suffit ! hurle son mari en lui arrachant la baïonnette qu’il balance un peu plus loin.

Celle-ci glisse sur le sol jusqu’à la porte de la cuisine où Gerda l’arrête, posant un pied dessus – on ne sait jamais.

Käthe se dégage de son étreinte.

— Ne me touche pas ! crie-t-elle. Ne me touche plus jamais ! Jamais !

Elle est blanche comme un linge, fait quelques pas en arrière, et tandis que Leeb senior ramasse ses lunettes, elle se dresse droite comme un piquet et déclare :

— Je voulais partir. Oui, je voulais te quitter. Mais j’ai décidé de rester. Je veux qu’en me voyant vous vous souveniez de ce que vous avez fait. Tous les jours. Du matin jusqu’au soir. Et ton nom, plus jamais je ne le prononcerai, tu ne le mérites plus, tu l’as perdu en même temps que tu as perdu ton fils.

Son mari sourit, au grand effroi de Gerda. Il lisse ses cheveux en bataille mais, au même moment, son sourire se fige en une grimace puis s’efface.

Käthe tourne les talons. Elle enjambe les débris de la lampe à pétrole et évite le calot de feu son beau-père. Son mari la suit des yeux. L’espace d’un instant, on dirait qu’il va lui emboîter le pas mais aussitôt après, il se baisse pour ramasser le casque ; la jugulaire et la cocarde aux couleurs de la Prusse se sont détachées. Il cherche à les remettre en place, en vain. Il lâche un juron à mi-voix puis laisse son regard errer sur les vénérables objets que sa femme a jetés à terre, certains irréparables. Gerda distingue des égratignures sur sa joue ; et puis il doit être couvert d’hématomes vu la quantité de coups que sa femme lui a infligés.

Käthe Leeb s’arrête devant la porte du salon. Ses bras pendent mollement le long de son corps, son regard et son visage ne trahissent aucune expression. Elle jette un regard dans la direction de Gerda et Lisbeth, puis monte l’escalier d’un pas traînant. Les deux femmes l’entendent fermer le verrou de sa chambre.

Lisbeth sort de sa torpeur à l’instant où Fritz vient se coller contre ses jambes. Le chien s’est calmé, se contentant de pousser de petits gémissements, et elle le retient par le collier parce qu’encore une fois, il cherche à courir vers la porte du grand salon. À cet instant, la vieille Magda se détache du bras de son fils qui lui sert d’appui. Quelques secondes plus tard, Lisbeth chuchote, affolée :

— L’eau !

La fenêtre de la cuisine est couverte de buée, la casserole est tellement brûlante qu’on ne peut la prendre qu’à l’aide de chiffons pliés plusieurs fois, son fond est rouge comme la braise. L’eau s’est complètement évaporée. Lisbeth la pose dans l’évier et la remplit de nouveau, ce qui provoque un sifflement et un panache de vapeur. Puis elles restent là, à regarder Wilhelm Leeb senior qui ramasse ses objets de famille et les remet sur l’étagère tout en les bougeant dans tous les sens et reculant à plusieurs reprises pour vérifier qu’ils sont correctement disposés.

Gerda ne sait pas quoi en penser. Essaie-t-il de se distraire comme il peut ou de trouver du réconfort au contact des reliques de son histoire familiale, ces témoins d’une continuité sur plusieurs générations qui s’est brusquement interrompue en ce jour ? Il va même chercher un balai et un ramasse-miettes dans la cuisine – sans un mot, les yeux baissés – et se met à ramasser les morceaux de verre et de porcelaine.

Gerda regarde Lisbeth avec un haussement de sourcils.

Soudain, la porte claque et lorsqu’elles se retournent, elles voient Magda Leeb qui s’avance vers la table de la cuisine et s’affale sur une chaise. Elle est toute courbée, les deux mains sur le pommeau de sa canne. Au bout d’un moment, elle dit :

— Prends le chien avec toi, Lisbeth. Tu aimes les animaux, n’est-ce pas ?

Fritz est couché par terre, la tête posée sur ses pattes avant, les yeux rivés sur la dame aux morts et son assistante.

Lisbeth va pour protester, mais la vieille Magda reprend la parole, cette fois en dialecte, sa langue maternelle.

— Merci d’être là, dit-elle. Ne m’en voulez pas de vous avoir chassées.

Après un bref silence, elle poursuit :

— Tout ça, c’est de ma faute. Klose était tellement en colère que j’ai cru qu’il allait m’arrêter.

Lisbeth et Gerda échangent encore un regard, Magda étant d’un naturel taciturne. Gerda veut poser une question mais la vieille femme déclare d’une voix cassée :

— Nous aurions dû accorder plus d’attention à ce garçon. Il y a deux ans… (un sillon humide brille sur sa joue ridée) Käthe a coupé in extremis la corde qu’il s’était passée au cou. Ça s’était passé sous le porche. Ça a mis son père dans une rage folle – oh, la crise qu’il a piquée… Le gamin a dû faire la promesse de ne plus jamais recommencer. Mais qu’est-ce qu’on a fait de mal ?

Lisbeth fixe la casserole dans laquelle l’eau commence à frémir, et Gerda répond, le cœur serré :

— Désolée… Je ne le savais pas.

— Et quand il était petit, ajoute la vieille Magda, il s’est couché dans la mangeoire pour se faire dévorer par les bœufs. Ça nous avait fait bien rire à l’époque…

Sa voix s’étrangle de chagrin et elle baisse la tête.

L’eau bout. Lisbeth en verse une petite quantité dans une cuvette, va ensuite prendre des serviettes de lin propres dans le buffet. Gerda saisit sa mallette. Magda Leeb est avachie sur sa chaise, toujours en train de frotter ses mains rhumatisantes.

— Comment cela a-t-il pu arriver ? murmure-t-elle. C’est moi qui devrais être morte, c’est ça qui serait juste. Mais ça – non. Non, non et non.

Les deux femmes ne savent pas quoi répondre. Fritz se lève, se dirige vers la vieille Magda en trottinant et pose sa tête sur une de ses cuisses. Elle tente de le repousser mais finit par le laisser faire, et lorsque Gerda, le doigt pointé vers la porte, déclare : “Nous devons maintenant…”, elle se contente d’un hochement de tête.

Lorsque la dame aux morts et son assistante ouvrent la porte de la cuisine et pénètrent dans le couloir, celui-ci est désert, le sol balayé, l’étagère bien rangée. Dans la pénombre, elles se dirigent vers la porte du salon sans se regarder et entrent. Cette pièce, réservée aux grandes occasions, est elle aussi propre et en ordre, mais sur la grande table dont on a installé les rallonges, elles distinguent un drap et, dessous, une forme allongée. Elles restent sans bouger, tête baissée, les mains croisées sur le ventre.

Au bout d’un moment, Lisbeth va fermer la porte. Gerda prend une profonde inspiration et pose une main sur l’épaule de sa vieille amie.

— Allez, Lisbeth, dit-elle tout bas, c’est la dernière fois.

Elle ouvre sa mallette.

Quelques semaines plus tard, le feuillage des bouleaux commence à jaunir, Gerda se rend à Peine à bicyclette. Elle a choisi de passer à travers champs car elle a peur chaque fois qu’une voiture la double sur la route nationale ; les bourrasques produites par le déplacement de l’air la déstabilisent. Gerda pédale tranquillement afin de ménager sa hanche. Sur le porte-bagages de sa vieille bécane est fixée la mallette en cuir de la British Army, remplie de livres qu’elle va rendre à la bibliothèque municipale.

À peine a-t-elle atteint la carrière d’équitation, située tout à l’ouest de la forêt, qu’un claquement sec fouette l’air. Elle donne un coup de frein, pose sur le chemin de terre ses pieds chaussés de souliers à lacets, jette un œil vers la lisière de la forêt. Entre les arbres, rien ne bouge. Puis un deuxième coup retentit, suivi d’un troisième, et elle comprend que cela provient d’un chasseur – c’étaient des tirs de carabine ; un animal vient de perdre la vie, sûrement un chevreuil ou un sanglier. Elle se remet en selle. Elle en a assez des coups de feu, elle en a eu sa dose pour deux vies, et elle appuie si fort sur les pédales qu’elle en a mal à la hanche, elle file à toute allure vers la petite bourgade dont la silhouette est dominée par les trois cheminées de l’aciérie et le clocher de l’église Saint-Jacques, pour enfin s’arrêter devant le passage à niveau où, dix-sept ans plus tôt, la mallette de cuir de la British Army lui était tombée du ciel.

Elle aime les odeurs de cette petite ville : les émanations sulfureuses des hauts-fourneaux qui se dressent à sa droite, l’arôme âcre des malteries et, en automne, les exhalaisons douceâtres de la fabrique de sucre. Aux yeux de Gerda, c’est ça, la civilisation. Ici, on n’entend ni coups de fusil ni coups de pistolet, et une fois que le signal a retenti et que les barrières se sont levées, elle repart, passant devant l’hôtel de ville ultra-moderne et l’imposante brasserie en briques rouges, et arrive à la bibliothèque.

Il y a quelques personnes dans le hall, en train de consulter les fiches cartonnées à l’intérieur des boîtes rangées dans les meubles à hauteur de poitrine. La responsable des prêts, une jeune femme avec une coiffure en ruche, lui fait un signe de tête lorsqu’elle accroche son manteau à la patère. Ensuite, elle va rendre ses livres.

— Vous êtes vraiment une grande lectrice, vous, constate la jeune femme qui réceptionne les romans, les tamponne à l’arrière puis les pose sur le chariot.

Gerda lui donne dix-neuf ou vingt ans, ce qui veut dire qu’elle n’a pas connu directement la guerre ni la barbarie nazie. Quelle chance, songe-t-elle. Puis elle dit :

— Oui, c’est vrai. Et puis j’adore le parfum des livres.

— Le parfum ? répète l’employée.

Gerda remarque ses ongles soignés, vernis de rouge, encore une chose qu’elle associe à la ville.

— Quand je prends un livre, je commence par l’ouvrir au milieu pour en renifler l’odeur, précise-t-elle. Les livres, ça sent si bon. Et leurs odeurs sont tellement variées. Une question de papier, je suppose. Celle des magazines est plus pénétrante. Eh oui, ajoute-t-elle quand elle croise son regard amusé, ça peut paraître bizarre comme habitude, mais pour moi, c’est indispensable.

L’employée a un petit rire.

En regardant par-dessus son épaule tandis qu’elle se dirige vers la salle de lecture, Gerda remarque que la jeune femme a ouvert un roman et glissé son nez entre les pages : les deux moitiés du livre cachent ses joues, le dos du livre est posé sur son nez, on voit seulement sa choucroute de cheveux bruns.

Gerda entre dans la salle garnie de tables et d’étagères. Ce lieu, imprégné du silence du papier imprimé, offre un espace infini ; il s’agit autant d’un labyrinthe où elle a plaisir à se perdre, que d’un carrefour dont les chemins mènent dans toutes les directions possibles. Elle flâne dans les rayons, les mains dans le dos. Elle n’est jamais partie de son village, mais ici, c’est le monde entier qui s’ouvre à elle. Être seule, indépendante, lire, jardiner : c’est ça, le bonheur ! Elle poursuit sa déambulation, le regard en quête de lectures, lorsque M. Mattenroth apparaît à la porte de son bureau. Il ne peut réprimer un sourire à la vue de sa fidèle lectrice, puis l’invite à entrer. Gerda se réjouit de le voir mais ressent aussi un peu de gêne, assise là, avec ses grosses chaussures et sa robe toute simple, ses cheveux grisonnants noués en chignon – les lectrices raffinées ont certainement une tout autre allure. Ne sachant pas trop quoi faire de ses mains, elle éprouve du soulagement lorsque M. Mattenroth lui propose un café.

Une fois rassis à sa table de travail, le bibliothécaire lui demande :

— Vous permettez ?

Il prend une cigarette.

— Si vous me permettez d’en prendre une aussi, dit-elle en guise de réponse.

M. Mattenroth tapote le fond du paquet et lui présente la Camel qui dépasse, se penche au-dessus de la table pour lui donner du feu.

— Comment allez-vous, mademoiselle Derking ?”

Un bureau bien ordonné, juge Gerda. Des étagères où chaque chose est à sa place, des placards à volet roulant, les murs garnis des portraits de Heinrich Mann, Alfred Döblin, Heinrich Heine, Georg Büchner et Friedrich Bodenstedt. La table, en revanche, respire le travail ; M. Mattenroth a été obligé de ranger des papiers pour pouvoir poser la tasse de café.

— Je n’ai pas à me plaindre, répond Gerda avec prudence, car bien qu’il leur arrive de discuter, ils abordent rarement des sujets personnels.

— Vous vous occupez toujours des défunts de votre village ? s’enquiert le bibliothécaire.

Elle secoue la tête. Comme il continue de la regarder, elle précise :

— Ça, c’est terminé. Le dernier cas a été… (elle baisse la tête, ne sachant pas si elle est en mesure de maîtriser ses mimiques) affreux.

Après un bref silence, elle ajoute :

— Oui, affreux. C’est plus un travail pour les agents des pompes funèbres car ils ont une certaine distance avec les proches concernés. Moi, ça m’affecte trop. Peut-être que je suis maintenant trop vieille pour ce genre de choses.

— Vous connaissiez la famille ?

— Depuis des décennies. Ce sont mes voisins.

— On ne s’habituera jamais à la mort.

— Ma foi, parfois c’est un pur gâchis, une injustice criante. Ah, que vous dire, monsieur Mattenroth ? Ne le prenez pas mal, mais j’en ai assez. Je n’ai pas envie de parler de ça.

— Je vous comprends. Excusez-moi de vous avoir posé cette question.

Absorbés dans leurs pensées, ils fument en silence. Gerda sent que le bibliothécaire, qui a été soldat pendant des années, est encore plus familier de la mort qu’elle-même. Et, de fait, son visage s’assombrit. Il écrase énergiquement sa cigarette dans le cendrier, se racle la gorge, prend une gorgée de café.

— J’ai besoin de nouvelles lectures, dit Gerda au bout d’un moment. Vous auriez quelque chose à me conseiller ?

M. Mattenroth frappe dans ses mains comme si le côté sombre de sa vie était une volée de corbeaux qu’un bruit sec suffit à effaroucher.

— Mais bien sûr. Je peux vous recommander pas mal de choses. Vous lisez de la poésie ? J’ai là un formidable recueil de poèmes écrits par un certain Bobrowski, paru l’an dernier : “Dans mon souffle, / Le feu et la neige, / Je vis.” Réjouissant, n’est-ce pas ?

Gerda repart chez elle bien ravitaillée : le recueil de poèmes, quatre romans et un livre sur l’histoire de la Grande-Bretagne. Il faudrait qu’elle la connaisse dans les grandes lignes, elle qui possède tout de même une mallette de la British Army.

Elle prend le même itinéraire qu’à l’aller. Pas un bruit dans le Gräwig, le chasseur a vraisemblablement brûlé toutes ses cartouches. Le chemin, criblé de nids-de-poule, avec une bande d’herbe au milieu, demande toute sa concentration. Elle roule néanmoins sur un caillou, perd l’équilibre et s’arrête pour vérifier l’état de sa roue avant – elle semble intacte. En levant la tête, elle aperçoit un champ qu’elle reconnaît pour y avoir souvent travaillé ; il appartient aux Leeb. Les betteraves à sucre de cette année sont couvertes de mauvaises herbes : des colonies de chardon partout, les fanes envahies de grateron. De quoi se retrouver coincé avec son arracheuse. Ce spectacle est inhabituel, et il en va de même pour le chaume de blé d’en face, également propriété des Leeb, il n’a été ni scarifié, ni labouré ou encore hersé. Bien que la campagne des betteraves débute bientôt, les travaux n’avancent pas ; dans la ferme, le temps donne l’impression de s’être arrêté, personne ne fait rien, tout le monde semble plongé dans la torpeur.

Gerda ressent l’envie de descendre de bicyclette et d’arracher les tubercules tout secs et tout laids pour faire un peu de ménage, mais elle se retient : ce n’est pas sa responsabilité. Elle ne veut plus s’occuper de tout cela, ni du sort d’autrui, sauf sur le papier, dans des histoires comme celles qui se trouvent à l’intérieur de sa mallette. Elle prêtera une oreille attentive à ses amies et à tous les gens qu’elle apprécie, mais toutes ces années pendant lesquelles elle a été confrontée de près à la vie et à la mort de ses semblables, elles font désormais partie du passé.

Et la voilà qui repart, le cœur plus léger ; au sud on distingue le Lahberg, avec ses épaules plantées de rangées de peupliers, au loin, derrière, on devine les collines bleu-vert du massif du Hartz, dominé par le Brocken, bien visible aujourd’hui. Le chemin semble y mener directement, alors Gerda le suit – telle une promesse hors d’atteinte, et c’est ce qui la rend d’autant plus attrayante. Sa robe se soulève, les cheveux qui se sont détachés de son chignon flottent au vent. Au bout d’un moment, elle bifurque et prend la direction du village, disparaissant parmi les maisons.

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