Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 2 sur 25

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Les péchés des pères

Avril 1945. Ça Sent la Merde

AVRIL 1945

 

ÇA SENT LA MERDE

 

ILS ont le téléphone car la maison abrite le bureau de la SA, autrefois dirigé

par le 1 Reitersturmführer et jeune fermier Ernst August Martin Wilhelm Leeb, président, jusqu’en 1933, du club d’équitation local et de la Ligue de

la jeunesse de Basse-Saxe “Holt Fast”, désormais 2 Sonderführer doté du grade de sous-lieutenant ou bien redevenu simple soldat, allez savoir, il faut dire que tout part à vau-l’eau, et puis on ne reçoit plus de courrier venant du front.

Ils ont donc le téléphone, mais, en cette grise matinée du 9 avril, la ligne est coupée et personne ne sait exactement ce qui se passe. Les Américains arrivent, ça au moins c’est clair, car à l’aube, alors que Käthe Leeb, la fermière, déposait ses bidons de lait devant le portail, Vornefett, le chiffonnier, est venu faire un tour au village sur sa charrette brinquebalante, faisant avancer à coups de cravache et de jurons son bourrin dont même l’armée n’avait pas voulu, et il avait crié à Käthe que les Amerlots étaient là, que leurs chars étaient pile à l’entrée de Peine, qu’il vaudrait mieux les bloquer car l’ennemi, il n’irait pas par quatre chemins, il raffolait de tout ce qui brille, et son schnaps et sa gnôle, elle devrait les lui confier à lui pour pas que les “Aillés” sifflent tout, ce serait quand même dommage.

— Femme, va te planquer, avait lancé Vornefett en remarquant qu’il n’y avait que du lait à prendre, sinon tu peux dire adieu à ta petite culotte blanche !

Là-dessus, il avait remonté la rue pavée. Par des appels stridents, il avait également alerté Albrecht Kühne, le forgeron, et lui avait proposé de lui garder ses objets de valeur et sa gnôle, mais Kühne s’était contenté de rire.

Käthe avait suivi la charrette des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse au sommet de la côte. Elle avait mal aux bras d’avoir traîné sa pesante charge, et lorsqu’elle avait posé son regard sur les bidons, elle s’était demandé si on viendrait vraiment lui prendre son lait. En face, dans la ferme des Siedentopp, une porte avait claqué, et Liselotte, la voisine, s’était mise à aboyer après son mari qui avait perdu une jambe en Russie. Quelques lopins de terre, la ferme, et Liselotte, cette chipoteuse qui passait son temps à médire de tout le monde ; ainsi Käthe se bornait-elle en général à un salut de la tête.

Elle était revenue à la ferme par le petit jardin, longeant les arbres fruitiers encore blancs de la chaux dont on les avait enduits en automne, puis elle avait franchi la porte de la maison à colombages, ôté bottes et manteau. Dans l’entrée flottait une odeur de chicorée, du jus de chaussette, mais le café en grains n’était plus qu’un vieux souvenir. Quel bonheur d’avoir une ferme par les temps qui couraient, au moins on avait de quoi manger et, bien sûr, on abattait aussi en cachette. La viande passait avant la patrie, et personne ne pipait mot car chacun recevait sa ration de saucisson et de bouillon.

À présent, elle avance dans le couloir en traînant ses pantoufles. La lumière de la cuisine tombe sur le sol en pierre, et au moment où elle entre, elle voit sa mère âgée de soixante-quatorze ans, Herta Kruse, assise à la table en robe de chambre. Bien qu’elle ne soit plus très stable sur ses jambes, c’est toujours elle qui prépare le petit déjeuner, elle a déjà mis le couvert pour toute la famille, y compris les coquetiers.

— C’était qui dans la rue ?

— Vornefett.

Käthe prend la cafetière en émail posée sur le fourneau dans lequel rougeoient les boulets de charbon, et se sert.

— Ah bon ? Et qu’est-ce qu’il voulait ?

— De la gnôle.

— Eh bien, ça c’est… ! Et quoi d’autre ?

Käthe Leeb boit une petite gorgée de son ersatz de café. Elle va garder la nouvelle pour elle en attendant que les autres arrivent.

— Il en a demandé aussi à Kühne, se contente-t-elle de dire.

— Ces hommes, marmonne sa mère. C’est toujours pareil avec eux.

— Ça oui, fait Käthe Leeb en s’asseyant.

Par la fenêtre, elle voit des arbustes à baies qui refont des bourgeons, ah, ces fruits, quel boulot. Certes, il y a Josef, le valet, mais les tâches féminines ne sont pas dignes de lui, et puis il y a Martin, le Français, et Pawel, le Polonais, qui du jour au lendemain s’étaient retrouvés enfermés dans l’auberge du village avec les autres prisonniers de guerre. Ils sont obligés de travailler mais eux non plus n’aiment pas s’occuper du jardin, et en plus ils se disputent souvent. Son vieux père est alité et son fils Wilhelm est encore jeune ; elle sait qu’il a trop de responsabilités, mais que faire ? Le père de Wilhelm est reparti au front après la campagne de France : la reconnaissance et le prestige, c’est important pour lui. Il a de l’ambition et c’est pour cela qu’elle l’admire, et elle était toujours fière aussi lorsqu’il faisait un discours ou quand, avec la Ligue de la jeunesse de Basse-Saxe, il mettait en scène une pièce de théâtre à l’auberge. Les maris de ses sœurs et de ses amies ne lui arrivent pas à la cheville. Des braves gars, certes, mais des andouilles, comme se plaisait à dire son Wilhelm, une fois la langue déliée par quelques tournées. Cela la faisait rire, et elle le prenait dans ses bras. Mais maintenant… Elle aurait dû prêter attention à ce que sa sœur avait écrit avant les fiançailles : Ton prétendant serait un homme bien si l’on savait qu’il resterait fidèle à la promesse qu’il t’a faite. Mais il faudra attendre pour le vérifier, chère Käthe, vérifie, vérifie, je te dis. C’est le sang léger qui coule dans ses veines, il faut donc être très vigilant.

“Le sang léger” – une allusion à son beau-père et au père de celui-ci, tous deux des séducteurs, du moins dans leur jeunesse.

— Ah, Willem, dit sa mère. Bonjour, mon garçon.

C’est l’aîné de Käthe, blond et maigre, le front proéminent, comme son père à elle, le vieux Kruse. Il porte un peignoir par-dessus sa chemise de nuit, ses longs pieds sont fourrés dans des chaussettes en laine et des pantoufles, ses yeux bleus sont brouillés de sommeil. Käthe se lève et lui sert de la chicorée, puis elle va prendre dans le placard le pot de confiture de quetsches qu’elle lui a gardé.

— Mais assieds-toi donc, Willem, et mange quelque chose, dit-elle.

— Toujours aussi maigre, ce garçon. Il faut manger, Willem, tu veux devenir grand et fort, non ? l’avertit la grand-mère.

— Mais je suis fort, objecte Wilhelm.

— Oui, encore heureux que tu puisses nous aider, avec ton père qui doit se battre Dieu sait où contre les Russes.

Wilhelm, qui a très peu vu son père au cours des six dernières années, hoche la tête.

— Nous vaincrons, déclare-t-il la bouche pleine. Les bombes du Führer vont détruire nos ennemis, il attend juste le bon moment pour les larguer, c’est Otto qui l’a dit.

Et les Américains qui sont aux portes de Peine, songe Käthe, sans toutefois le dire à voix haute. Otto Grotewohl, l’ami de Wilhelm aux Jeunesses hitlériennes, aime faire l’intéressant. Elle ne l’apprécie pas ; il a balancé son père pour avoir traité le Führer de caporal de Bohême, et maintenant Grotewohl senior est à la prison de Wolfenbüttel. Comment peut-on laisser enfermer son propre père ? Son Wilhelm à elle n’est pas comme ça, lui, il ne ferait pas une chose pareille, mais Otto lui en impose, et maintenant ils passent encore plus de temps ensemble puisqu’ils sont en “Kohleferien”. “Vacances du charbon”, drôle de nom, se dit Käthe, car on pourrait croire que c’est le charbon qui a pris des vacances ou bien qu’on a eu des congés exprès pour aller en pelleter ou en rapporter. En fait, les combustibles sont devenus une denrée rare et, dans les écoles, il fait trop froid pour étudier.

— Tu sais, Willem, rétorque-t-elle avec une sécheresse peu commune. On va avoir une drôle de surprise si les armes miracles arrivent.

C’est alors que des voix s’élèvent dans le couloir, sa belle-mère, Magda Leeb, approche, suivie des deux Ukrainiennes que le maître des lieux a ramenées de sa dernière permission parce qu’il voulait les savoir en sécurité. Käthe est incapable de contenir sa jalousie lorsqu’elle voit ces deux filles, jeunes et potelées, les joues rouges : le sang léger. Mais elles au moins, elles mettent la main à la pâte. Sa belle-mère, vêtue de noir comme d’habitude, ses lunettes à verres ronds fichées sur son nez, ébouriffe les cheveux de Willem et salue la tablée, jette un coup d’œil au feu et charge une des Ukrainiennes de remettre du charbon. Elle est comme ça, cette femme de soixante-huit ans, c’est elle qui commande, c’était la même chose dans son couple, car Willi, son défunt mari, n’était pas le plus zélé des cultivateurs et, en prime, il était gêné par une blessure qu’il avait reçue en 1916 lors de la bataille du lac Narotch. À l’époque, les Russes avaient encore lancé une offensive pour changer la donne.

— Vornefett et son canasson sont passés dans le village en faisant un de ces boucans, raconte Magda Leeb, on aurait dit qu’il avait le diable à ses trousses, il n’arrêtait pas de crier des âneries. Devait être encore beurré, ce bon à rien.

— Käthe nous l’a déjà dit. Quelle honte de se laisser aller de la sorte, peste Herta Kruse. Heureusement que mon mari n’est pas comme ça.

Magda Leeb plisse ses lèvres minces car elle a des réserves à l’égard de la famille Kruse. Cette pinailleuse d’Herta n’a jamais donné un coup de main et puis elle se lamente trop, et ça, ça ne se fait pas, non, il faut serrer les dents et aller de l’avant, elle n’a qu’à se plaindre auprès du bon Dieu. Et Gustav, son mari, cloué au lit par la grippe, lui non plus n’a jamais remué le petit doigt. Comment devenir quelqu’un dans ces conditions ? Sa bru, par contre, est brave et travailleuse, mais elle tient quelque chose de sa mère – quelque chose de mou, d’inconsistant. Magda Leeb s’installe à table et se sert de la chicorée. Ses verres ronds se mettent à briller lorsqu’elle balaie du regard les quatre femmes et son petit-fils qui engloutit une tartine de confiture.

Comme si elle cherchait à désamorcer les réserves de sa belle-mère, Käthe déclare alors d’un ton à la fois brusque et ferme :

— Les Amerlots arrivent. Ils sont à l’entrée de Peine.

— Qui raconte ça ? s’indigne Magda Leeb.

— Vornefett.

Sa belle-mère renâcle de mépris.

— Quelle grande goule, ce type, c’est juste pour se donner de l’importance !

— Pourquoi ferait-il ça ? On sait tous que c’est bientôt la fin.

— Peuh !

— Quand les Américains seront là, insiste Käthe, et qu’ils trouveront les fusils de chasse de Wilhelm, peut-être que ça va mal finir.

— Ils vont tous nous coller au mur ! se lamente sa mère.

— N’en rajoute pas, Herta, réplique Magda Leeb. Ils ne nous colleront pas au mur comme ça. Et les fusils de mon fils, ils ne partiront pas, ça, il en est hors de question, il va en avoir besoin à son retour.

— Avant la guerre, déjà, Wilhelm n’allait plus à la chasse. Il faut qu’ils disparaissent, ces fusils. Les pistolets aussi. Tout le bazar qu’il y a dans le bureau de la SA…

Käthe Leeb se montre intraitable car elle tremble pour ses enfants, Wilhelm, quatorze ans, Grete, dix ans, et Bruno, six ans. Elle va prendre dans le placard la bouteille d’esprit de mélisse Klosterfrau, en verse quelques gouttes sur le morceau de sucre qu’elle a posé en équilibre sur le bout de sa cuillère et fait glisser celui-ci dans sa bouche. Elle pousse un soupir puis répète :

— Tout doit disparaître. Par sécurité. Pensez aux enfants.

Irritée, Magda Leeb prend une petite gorgée de chicorée. Les affaires de son fils ? Tout ce qu’il a de plus cher, ses armes, ses dossiers, ses tableaux ? Les albums de photos, y compris celui du congrès de Nuremberg ? Il serait hors de lui, non, c’est impossible, alors elle répond :

— C’est inconcevable, Käthe. Ce sont les affaires de Wilhelm, personne n’a le droit d’y toucher.

— Vous cacher affaires. (La proposition vient de Larissa, une des Ukrainiennes qui ont suivi la conversation en silence.) Enterrer dans jardin.

— Ils les trouveront, rétorque Käthe. Et après ce serait encore pire. Non, tout doit disparaître.

Le jeune Wilhelm regarde sa mère.

— C’est vrai que les Amerlots sont là ? demande-t-il tout bas.

— Oui, Willem, dit-elle. C’est vrai.

— Mieux vaut les Amerlots que les Russes, marmonne Herta Kruse.

Les femmes dans la cuisine et le garçon de quatorze ans se murent dans le silence. On est déjà en avril, songe Käthe Leeb. Eh oui, les années se suivent et se ressemblent, et cela depuis la nuit des temps, et elles sont toujours rythmées par les mêmes tâches, qu’on accomplit envers et contre tout. La guerre était loin et c’est à peine si on l’avait sentie jusque-là. L’industrie locale – l’aciérie de Peine et la forge d’Ilsede – n’a pas été détruite, seules les prairies derrière la ferme ont été touchées par les bombes, allez savoir pourquoi. Personne n’a été blessé et, par la suite, les enfants ont ramassé les shrapnells comme si c’étaient des fossiles de bélemnites, rien de plus.

Et il faudrait que tout cela change ? C’est difficile à concevoir, l’imagination s’y refuse. Pourtant, Larissa et Tania, les Ukrainiennes, se doutent bien de ce qui les attend si on les renvoie chez elles, et elles sont pétries de peur et d’angoisse.

L’horloge du grand salon sonne sept heures.

“Non, non”, murmure Magda Leeb. Puis posant son regard sur son petit-fils qui semble avoir perdu l’appétit, elle se dit : Mon Dieu, les enfants… Et dire que tout ça a l’air tellement robuste, le carrelage marron-rouge, la table où l’on mange depuis des générations et, dans le coin, la chaise en bois rustique portant l’inscription Anno 1751 sur son dossier, celui-ci orné d’un cœur gravé aux initiales de l’arrière-arrière-arrière-grand-mère de son petit-fils ; et là, le buffet avec la vaisselle de tous les jours, là, le fourneau et, au-dessus, les étagères avec les casseroles et les plats, les boulets de charbon qui rougeoient, c’est une chance qu’ils en aient encore assez. Tout est comme d’habitude, mais que va-t-il se passer maintenant ? Elle sent l’inquiétude dans le regard de sa bru. Käthe semble espérer que ce soit elle qui prenne les choses en main, ce qui la flatte car il faut bien reconnaître qu’elle ne fait ni une ni deux, elle, contrairement à Herta, et puis son côté pragmatique reprend le dessus. Pour clore ses réflexions, elle tapote de l’index sur la table et déclare :

— Bon, eh bien… si les Amerlots sont vraiment là comme le prétend ce poivrot de Vornefett… il va falloir qu’on fasse du ménage. Les Amerlots sont nos ennemis, et avant de nous attirer des ennuis, débarrassons-nous de tout ce fourbi.

— Là, tout de suite ? demande Herta Kruse, l’air hébétée.

— À quel autre moment veux-tu qu’on le fasse ? Quand les chars se mettront à tirer dans ton salon ?

— Mais on va mettre ça où, Magda ?

Magda Leeb réfléchit quelques instants. Puis elle dit :

— La fosse à purin. Tout ira dans la fosse à purin.

— Wilhelm l’a vidangée l’an dernier, en avril, pendant sa permission, fait remarquer sa bru. Elle est suffisamment pleine ?

— Les bêtes, ça bouffe et ça chie, répond Magda Leeb. S’il y a une chose à laquelle on peut se fier, c’est bien ça. Ce bazar, on va le mettre dans la fosse à purin. Qui ira regarder à cet endroit ?

Son petit-fils semble à deux doigts de fondre en larmes. Mais la décision est prise.

On va chercher Pawel et Martin à l’étable, Josef, le valet, est obligé d’interrompre le pansage des chevaux, et une fois que tout le monde est réuni dans le couloir, Magda Leeb se plante devant la famille et les ouvriers agricoles.

— Écoutez-moi tous, dit-elle. L’ennemi approche et il faut qu’on fasse table rase ici, car qui sait ce qui se passe dans la tête de ces soldats étrangers. Il peut y avoir des malentendus, et puis nous sommes en guerre, et pendant la guerre, comme vous le savez, il y a des coups de feu. Et vous deux… (de son index rhumatisant elle désigne le Français et le Polonais) n’allez pas me faire de bêtises ! Il faut que nous soyons tous solidaires. Bref, Martin et Pawel, vous allez ouvrir le couvercle de la fosse. Toi, Josef, tu vas faire le guet devant le portail, et dès que les Amerlots arrivent, tu nous préviens, compris ?

Josef opine du chef bien qu’il ne sache pas à quoi ils ressemblent, les Amerlots, car de sa vie il n’a jamais mis les pieds hors de la petite bourgade de Peine, il ne connaît pas le reste du monde, et le reste du monde est très grand. Alors il demande :

— Et je les reconnais comment, ces Américains ?

La question n’est pas simple, même pour Magda Leeb.

— Leurs chars portent des étoiles, explique son petit-fils d’une voix tremblante. Et certains soldats sont noirs comme du charbon.

— Ceux qui ont des étoiles, gémit grand-mère Kruse, c’est les bolcheviques, voyons.

— Les Amerlots aussi ont des étoiles, précise Wilhelm. Mais au lieu d’être rouges, elles sont blanches.

— Allez comprendre !

Magda Leeb pointe son regard sur Josef et lui demande :

— C’est pigé ? Une étoile blanche, des soldats noirs.

— Oui, patronne, fait Josef qui n’a jamais vu de Noirs à part sur les vignettes offertes dans les paquets de cigarettes. Je vais me mettre devant le portail. Avec une fourche.

— Pour quoi faire ?

— Il faut bien que je puisse me défendre, non ?

— Personne ne va se défendre, sinon là, pour le coup, on se fera tous fusiller ! Laisse la fourche dans l’étable, veux-tu ! Tu n’as qu’à prendre un canif.

Josef hoche la tête. Il a toujours un couteau dans sa poche.

— Les autres, poursuit Magda Leeb, rassemblez ce qui doit disparaître. Moi, je vais chercher les fusils de Wilhelm.

— Et les pistolets ? demande Käthe.

— Oui, ça aussi. Où est la clé qui ouvre l’armoire du bureau de la SA ?

— Ici. (Käthe désigne le support à clés fixé près de la porte de la cuisine.) Vous voulez que je le fasse ?

— Non. Toi, tu fais le tour de la maison avec les deux filles, vous rassemblez tout ce qui porte une croix gammée, y compris les portraits du Führer. Quand les Amerlots arriveront, il faut qu’ils aient l’impression qu’il n’y a jamais eu ça ici.

Le jeune Wilhelm lève les yeux.

— Mais moi, je veux garder le ceinturon, dit-il d’un ton implorant. On ne peut pas jeter ça dans la fosse.

— Ça aussi, faut que ça disparaisse, aboie sa grand-mère.

— On pourrait peut-être enlever l’emblème sur la boucle, suggère sa mère.

— Ça, les babioles des Jeunesses hitlériennes, on jette. Tant qu’on y est, autant faire les choses jusqu’au bout. Ton grand-père, dit Magda Leeb en se tournant vers son petit-fils, il n’a jamais aimé le Führer. Willem, il serait fier que tu jettes ces machins-là.

— Père disait souvent que grand-père était vieux jeu, murmure Willem en baissant la tête.

Sa grand-mère renâcle ; puis elle frappe dans ses mains en criant :

— Maintenant, filez ! Au travail !

Tout le monde s’exécute. Quant à elle, elle prend la clé de l’armoire sur le support et va dans le bureau de la SA, logé dans l’une des chambres qui bordent le grand couloir central. On y fait rarement le ménage, les classeurs et le meuble à volet coulissant sont couverts de poussière, tout comme le bureau où sont posés des papiers, soigneusement rangés par son fils, et sur les sabots du cheval de bronze cabré, à côté de l’encrier et du plumier, des araignées ont tissé leur toile. Elle découvre une caisse vide qu’elle place devant le placard à fusils et ouvre la porte. Les voilà, les fusils de chasse, et il y a aussi des boîtes de cartouches à grenaille et de balles de pistolet, et même des projectiles de carabine, et les deux pistolets, graissés, enveloppés dans des chiffons. Au moment de passer à l’action, elle est prise d’une hésitation. Que va dire son fils à son retour ? Il va être fou de rage, c’est sûr, mais les Amerlots approchent, et elle sent que ce monde est en plein naufrage, et que va-t-il en rester ? Ce qui compte, c’est de sauver sa peau, et pour ça, chacun doit faire des sacrifices, y compris son orgueilleux de fils.

Elle pose les fusils contre le mur, couche avec soin les munitions dans la caisse en bois et met un pistolet à côté. Pour le deuxième toutefois, elle hésite et se dit : on peut en garder un, le cacher, et puis les Amerlots, ils ne vont sans doute pas retourner toute la maison, voyons, ils ne seront pas aussi méticuleux. Lui vient alors une idée : il y a cette niche dans la cloison du cellier, derrière le garde-manger, personne ne la connaît.

Et ainsi, alors que sa bru et les Ukrainiennes collectent tout ce qui pourrait être compromettant aux yeux de l’ennemi, Magda Leeb va cacher dans la niche non seulement le pistolet avec son étui et son chargeur plein, mais aussi la dague d’officier et la dague de SA de son fils, l’album contenant les photos du congrès de Nuremberg et diverses autres choses. Käthe Leeb, quant à elle, tente de faire plaisir à son fils en priant Martin de retirer l’emblème qui orne la boucle du ceinturon des Jeunesses hitlériennes, et le Français exauce sa demande de bon gré, un vrai jeu d’enfant : un coup de tenailles et le tour est joué. Le jeune Willem n’est pas content mais, au moins, il pourra porter le ceinturon. Et tandis que Josef, debout devant le portail en train de fumer et tripotant nerveusement son canif, se demande de quel côté les soldats noirs à l’étoile blanche vont bien pouvoir arriver, si c’est de la direction de Peine, c’est-à-dire par la gauche, ou bien de celle de Groß Ilsede, c’est-à-dire par la droite, on traîne tout ce qu’il y a à jeter sous le long porche qui mène à la fosse à purin. Enfin, une fois tous les objets réunis et la maisonnée au complet, Magda Leeb ordonne :

— On met tout ça là-dedans !

Et pour commencer, elle laisse tomber les fusils de chasse. Un bruit sourd, quelques oscillations à la surface, puis les armes dont se servait son fils pour abattre lièvres et chevreuils s’enfoncent dans la masse épaisse et puante. Tout le monde est plongé dans un silence angoissé, Pawel est le seul à ne pouvoir cacher sa satisfaction lorsque les portraits de Hitler, lestés du buste du Führer retiré du bureau de la SA, se noient dans la merde et la pisse. Il émet un petit ricanement et marmonne quelque chose en polonais, tant mieux si personne ne le comprend, pas même les Ukrainiennes qui, étonnamment, ont les larmes aux yeux. Quant à Martin, il est trop poli pour laisser transparaître quoi que ce soit, il lève la tête vers le ciel gris, laisse ensuite son regard errer le long des arbres du verger.

— Les drapeaux, on va les brûler, dit Magda Leeb une fois que tout a été englouti. Si vous trouvez encore quelque chose, vous jetez.

C’est avec un sentiment de honte mêlé de triomphe qu’elle repense à sa cachette derrière la cloison. Avec le temps, elle oubliera ces affaires car il se passe beaucoup de choses, et ils ne savent plus où donner de la tête, et puis ses pensées seront la plupart du temps tournées vers son fils prisonnier en Pologne, depuis quatre ans.

Le couvercle de la fosse se referme.

En cette grise journée du 9 avril, les Américains demeurent absents. La ville de Peine, située à trois kilomètres au nord, ne se rendra que le lendemain, sans opposer de résistance ni subir de destruction, ceci en raison du courage et de la sagesse des responsables municipaux, mais aussi grâce à un soupçon de chance, car le matin du 10 avril il y aura du brouillard, si bien qu’une unité de blindés allemands arrivant par l’autoroute échappera aux avions de reconnaissance alliés ; on parviendra à convaincre leur commandant de faire demi-tour.

Ce n’est que les jours suivants que les Américains entreront dans le village de Klein Ilsede, à la grande surprise de Bruno, le frère de Willem, qui a l’habitude non seulement de promener une chevrette en laisse, mais encore de faire ses besoins sur le tas de fumier, la narine flattée par des senteurs chaudes et épicées. Lorsqu’un midi, il ressent une envie pressante – il vient de rentrer après avoir passé quelque temps chez sa tante avec sa sœur –, il attache sa chèvre à la roue d’une charrue au fond de la ferme et grimpe au sommet du tas de fumier pour s’y soulager, avec vue sur le verger, les voies ferrées, les prairies et, bien entendu, sur sa biquette qui bêle à côté de la charrue. Perdu dans ses pensées, il se tient là, accroupi, les coudes sur les genoux, le visage appuyé sur ses mains, quand du bruit se fait entendre devant la ferme, des cris et des vrombissements de moteur, mais le petit Bruno est très concentré, il fait abstraction du monde entier, et c’est ainsi qu’il manque de dégringoler du tas de fumier lorsqu’une voiture arrive en trombe au fond de la cour en décrivant une courbe. La biquette se réfugie sous la charrue, puis la jeep avec l’étoile blanche sur le capot s’arrête, un visage clair et un visage sombre, couronnés de casques d’acier couleur olive, portent leur regard vers le petit gars dont l’attitude ne prête à aucune équivoque, même pour des hommes venus d’un autre continent. Les deux soldats éclatent de rire, lui lancent des mots qu’il ne comprend pas, agitent même leur fusil et leur mitraillette. Le genre de frayeur à vous filer directement la chiasse, mais le travail est déjà fait, et le petit Bruno, blond comme les blés, glisse du tas de fumier en tenant son pantalon des deux mains et se retrouve face à la voiture et aux deux hommes qui, toujours morts de rire, lui tendent quelque chose, mais on a rabâché à Bruno qu’il ne faut rien accepter de la part d’inconnus. Aussi doit-il attendre l’arrivée de son grand frère, qui lui rajuste ses bretelles et prend le cadeau des soldats étrangers, des bonbons et du chocolat. Puis ceux-ci repartent, passant devant la fosse à purin sans lui accorder un seul regard, ni se douter de ce qui se cache dans ses profondeurs brunes.

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1 Grade paramilitaire de la SS, créé en 1934. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

2 Littéralement : guide spécial. Le Sonderführer était une fonction de spécialiste introduite dans la Wehrmacht en 1937 sous l’Allemagne nazie, en cas de mobilisation de l’armée allemande. Ainsi des compétences d’experts civils pouvaient être exploitées à des fins militaires.

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