Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 4 sur 25

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Les péchés des pères

Août 1962. La Dame aux Morts

AOÛT 1962

LA DAME AUX MORTS

 

WILHELM est reparti, il attend la police et le médecin de Peine, le docteur Fröbe. Assise à la table de sa cuisine, Gerda Derking tente de se remettre de son choc. Ce n’est pas la première fois qu’elle est confrontée à ce genre d’événements, mais peut-on s’habituer à des choses pareilles ? Il faudrait être de pierre, se dit-elle, et si on est de pierre, c’est qu’on est déjà mort, une espèce de cadavre qui marche et qui parle. La cuisine est sombre, elle est toujours sombre quelle que soit l’intensité du soleil, la maison des Leeb lui prenant toute sa lumière.

Gerda n’avait fréquenté que l’école du village, c’était comme ça car il fallait travailler ou participer aux tâches ménagères, se préparer à devenir une bonne épouse. Combien de fois son père lui avait-il répété que l’intelligence n’était pas une question de rang ou de statut social et que l’argent ne rendait pas plus malin ? Le plus important, ne cessait-il de répéter, c’était l’intelligence du cœur, et quand il disait cela, il passait son bras autour de la taille de sa femme en la regardant avec tendresse, et la mère de Gerda disait : “Arrête ton char, Herbert”, et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de sourire.

Et puis Gerda lit, ça aussi, elle le tient de ses parents. Elle s’y adonne en cachette car, au village, lire est chose suspecte. Si vous lisez, c’est, d’une part, que vous n’avez rien de mieux à faire, que vous êtes un fainéant, et, d’autre part, que vous vous croyez au-dessus des autres, c’est ce que Gerda a souvent entendu, dans son oreille résonnent encore les renâclements indignés, et ça la faisait rire en secret, car c’est exactement ce à quoi tout le monde ici aspire : être supérieur aux autres, mais gare à celui qui en aurait la prétention ! Lire, seul l’instituteur en a le droit, il en a même l’obligation, et le pasteur, bien sûr, lui aussi doit lire, tous les autres sont priés de s’abstenir, qu’ils aillent épandre du fumier ou lessiver le plancher, ça leur évitera de faire des bêtises ou de prendre la grosse tête.

Gerda lit, malgré tout. Quand elle est à Peine, elle se rend à la bibliothèque de la Werderstraße. Le bibliothécaire, M. Mattenroth, la connaît maintenant, et chaque fois il lui dit : “Mademoiselle Derking, j’ai quelque chose pour vous !”, puis il lui recommande un livre, et elle l’emprunte. M. Mattenroth a fait la guerre, il a fini sur le front Ouest, et quand ils sont seuls, il se met à vitupérer contre les nazis, les yeux parfois embués de larmes.

— Vous n’avez pas idée de tout ce que j’ai enduré, mademoiselle Derking, dit-il d’une voix étranglée, toute cette sauvagerie et cette brutalité et, surtout, toute cette bêtise. On avait tous des yeux mais personne ne les ouvrait, et même quand cela arrivait, on ne voyait pas plus loin que le prochain repas. Il y avait vraiment de quoi perdre toute foi en l’humanité.

Gerda hoche la tête avec compréhension, et il la regarde avec gratitude, elle, la demoiselle grisonnante avec son foulard et sa robe-tablier, ses grosses chaussures en cuir et son sac en toile dans lequel elle glisse le livre.

— C’est bien que nous puissions parler aussi franchement, dit-elle avec une joie sincère.

Et le bibliothécaire de répondre :

— Oui, je trouve aussi. (Il rajuste ses lunettes.) Et puis c’est bien qu’il y ait des lectrices comme vous, ajoute-t-il en lui tendant la main. Et des gens comme vous, mademoiselle Derking.

Une fois rentrée chez elle, elle se met à lire. Le dernier livre était court, c’est un pasteur qui l’a écrit, un dénommé Albrecht Goes, il s’appelle Jusqu’à l’aube. “Il faut absolument que vous lisiez ça, mademoiselle Derking, avait dit M. Mattenroth, c’est un type bien !” Bon, les pasteurs, ce n’est pas sa tasse de thé, mais peu importe.

C’est vrai que le langage du personnage principal, aumônier militaire pendant la guerre, sur le front Est, elle le trouve souvent trop ampoulé. Mais elle a quand même apprécié le livre ; elle a ressenti de la compassion pour le jeune soldat qui se retrouve condamné à mort alors qu’il ne cherchait qu’amour et chaleur humaine ; on se faisait fusiller pour ce genre de choses, dans une gravière, debout devant un poteau, les mains ligotées et les yeux bandés. Le seul qui comprenne ce pauvre bougre, c’est l’aumônier, mais il ne peut rien faire pour lui à part lui témoigner de l’empathie et lui prodiguer de bonnes paroles, et il n’a plus d’autre choix que de regarder le garçon se faire cribler de balles.

Mais il y avait dans ce livre une autre chose qui avait attiré son attention, un nom : Khmelnytskyï. Wilhelm Leeb citait parfois ce nom quand il parlait de l’époque où il était Sonderführer, se vantant d’avoir administré un territoire “trois fois plus grand que la Basse-Saxe”. Il n’en avait jamais révélé plus, préférant se plaindre de sa captivité pendant laquelle il avait souffert de tant de privations qu’en rentrant de la corvée des champs, il cachait des tranches de pommes de terre entre ses fesses pour les faire frire dans son logis.

Bien sûr que c’était affreux, s’était dit Gerda, mais pourquoi s’était-il commis avec les nazis et pourquoi était-il, en plus, allé faire la guerre ? Il s’était mis dans le pétrin tout seul, le gars, et après il avait osé se lamenter ? Non, mais voyons ! Puis elle avait repris sa lecture, c’était une réflexion de l’aumônier : “Depuis qu’on s’était mis à appliquer sans scrupules la politique d’exploitation forcée des terres, depuis que les discours vantant la libération du sol russe s’étaient révélés n’être que mensonges et phrases

creuses, il y avait des partisans 1.” Cette phrase, elle l’avait méditée, assise dans le fauteuil de son séjour, en regardant son chat dormir. Au bout d’un moment, elle avait eu une illumination : c’était ça qu’il avait fait, Wilhelm, il avait exploité les terres de cette contrée jusqu’à ce que ses habitants en viennent à prendre les armes pour se défendre. Wilhelm se plaisait à dire qu’il n’avait fait de mal à personne, mais l’exploitation, c’était aussi une forme de violence. Il avait fait du mal à tous ceux dont il avait pris les champs et les vivres, c’était évident.

Quel vieux faux jeton, s’était-elle dit.

Puis elle s’était levée et était allée à la cuisine pour ouvrir un pot de confiture de quetsches.

Peut-être, avait-elle songé en prenant une cuillérée de confiture dont elle avait savouré le goût doux-amer, peut-être est-ce une très bonne chose qu’il ait épousé Käthe, et pas moi. Nous aurions vécu en chien et chat.

C’est dans cette même cuisine qu’elle est assise à présent, les bras croisés sur la table, les yeux rivés sur le mur de la maison des Leeb, essayant néanmoins de faire abstraction de ce qui se passe derrière : une tragédie dont elle ignore les tenants et les aboutissants.

Leeb senior, ça, au moins, elle en est sûre, a été dévoré par l’amour ardent que sa mère lui porte. Bien qu’âgée de quatre-vingt-cinq ans, celle-ci, Magda Leeb, a encore bon pied bon œil et se fait régulièrement conduire en charrette dans les champs afin de vérifier l’état des betteraves à sucre et le blé. Dans la famille, on la surnomme respectueusement “l’adjudant”. La vieille Magda et son fils étaient inséparables, déjà pendant la Première Guerre, lorsque le père était au front, mais après aussi, vu que le vieux Willi ne pouvait plus vraiment travailler à cause de sa blessure. C’est plutôt qu’il n’en avait plus envie, comme se dit Gerda avec un sourire, elle qui se souvient de l’avoir surpris à plusieurs reprises plongé dans la lecture d’un livre – à part ses parents, il était le seul qui l’encourageait à lire –, mais malgré cela, il était apprécié dans le village car, contrairement à son fils, avec qui il se chicanait souvent, c’était un homme d’une grande simplicité.

Se tordant les mains sur la nappe rouge et blanc, elle ressent de la joie au moment où Heini entre dans la cuisine en miaulant. Il est encore en vie, le vieux briscard, et il a de l’appétit, il peut s’estimer heureux, et elle aussi peut s’estimer heureuse de l’avoir encore, une âme vivante dans sa petite maison, si l’on excepte les mouches en été et les souris en automne.

Gerda donne au chat un bol de lait. Jamais elle n’aurait cru devoir reprendre du service, mais c’est pourtant le cas : elle ne peut pas faire faux bond à Wilhelm. Lâchant un soupir, elle enfile ses chaussures pour aller chercher Lisbeth Bohlweg, qui lui a souvent donné un coup de main. Les cadavres, Gerda le sait de sa très longue expérience, ça pèse lourd.

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1 Albrecht Goes, Jusqu’à l’aube traduit par Pierre Bertaux, Albin Michel, 1953.

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