Les péchés des pères
Mars 1944. L’ennemi Approche
MARS 1944
L’ENNEMI APPROCHE
DE terribles rafales de neige, ça fait un mois que ça dure. Tout déplacement en véhicule est risqué, de hautes congères partout, un spectacle de désolation, comme au front. Toujours est-il que ce temps a permis de
déjouer les plans des aviateurs russes. La voiture, une berline ZIS 1, avance tout doucement. Dieu merci, les pneus sont équipés de chaînes, les essuie-glaces raclent frénétiquement le pare-brise, et Alex, le chauffeur ukrainien, pousse des jurons tout en se cramponnant au volant parce qu’il a du mal à distinguer la chaussée, balayée par les bourrasques. Pourvu que le véhicule ne tombe pas encore en carafe ; sinon, il faudrait qu’ils se fassent remorquer par des chevaux, ce qui, par ce temps, ne serait sûrement pas une mince affaire.
Wilhelm Leeb, nommé à la tête de la coopérative de sucre en tant que
Landwirtschaftsführer 2, est souvent en déplacement. Il effectue des visites de contrôle, inspecte les usines et rend visite aux cultivateurs du territoire occupé, surtout ceux des environs de Khmelnytskyï, ville d’Ukraine située au nord-est de Czernowitz, sur les rives du Boug méridional. Malgré son manteau et ses gants, il est saisi par le froid glacial, le vent s’engouffre en sifflant dans les interstices de la voiture, civile comme Leeb lui-même. Certes, il détient le grade de sous-lieutenant et porte l’uniforme qui va avec, mais dès qu’il aura terminé sa mission, il sera obligé de l’enlever, et cela pourrait arriver plus vite qu’il ne le souhaite car l’ennemi approche. Il y a trois jours, il a vu des gens se répartir les bêtes d’un kolkhoze pour les mettre à l’abri des Russes.
C’est déjà la deuxième fois qu’il est confronté à cette situation. Sa première étape, la ville de Pyriatyn, dans l’oblast de Poltava, avait été conquise par les Russes à l’automne dernier. Jamais il n’aurait pensé que les choses se passeraient ainsi lorsqu’en avril 1942 il était parti de la maison et avait parcouru près de deux mille cinq cents kilomètres dans le sillage des troupes de combat afin de prendre son poste de Landwirtschaftsführer, et en certaines occasions, comme dans cet enfer de neige, il s’était demandé ce qui lui avait pris de laisser sa femme et ses trois enfants, ses parents et ses beaux-parents, sans compter qu’après la campagne de France, il avait été démobilisé et aurait pu rester chez lui à s’occuper de la ferme. Mais il croyait dur comme fer que l’Allemagne remporterait également la victoire à l’Est ; il voulait y apporter sa pierre, en récolter quelques fruits après la guerre, si possible de beaux arpents de bonne terre ukrainienne. Durant son tout premier voyage vers l’Est, il s’était senti euphorique. Que ce soient les villes bombardées, les villages réduits en cendres, les carcasses de blindés ou les cadavres, rien n’avait réussi à plomber son moral car il se considérait comme partie prenante d’un événement historique d’une ampleur colossale – la Wehrmacht lui préparait le terrain, elle refoulait l’ennemi et l’encerclait, elle se vengeait des Soviétiques et de leurs sbires allemands,
ces salauds de communistes, qui en 1924, à son retour du 3 Deutscher Tag
qui s’était tenu à Hanovre, l’avaient battu comme plâtre et lui avaient volé son drapeau. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ni de guerre sans casser des hommes, c’est comme ça, et lui aussi avait vu des camarades tomber, quand il était artilleur en Belgique et en France. On fait ce qu’il y a à faire, et eux, il faut qu’ils obtiennent la victoire car ce serait terrible d’avoir fait tout cela pour rien.
Dehors, des silhouettes d’arbres, lourdement chargés de neige. Ils viennent de faire une halte à Kamianets-Podilskyï, où Leeb s’est procuré vingt litres de vodka et renseigné sur la situation. “Délicate”, lui avait-on répondu. Vinnytsia, cent vingt kilomètres plus à l’est, une ville dans laquelle il est souvent allé, a été prise quelques jours plus tôt, et les Russes continuent de gagner du terrain, ce sont eux maintenant qui repoussent les troupes allemandes. Tout porte à croire que celles-ci vont bientôt devoir lever le camp.
— On arrive, mon lieutenant, dit Alex par-dessus son épaule lorsque apparaissent les premiers panneaux de signalisation militaires et, enfin, les maisons de Khmelnytskyï.
Il parle un allemand approximatif, mais c’est un homme de confiance et un mécanicien émérite, ce garçon avec sa chapka enfoncée sur son visage malicieux, et voilà un autre souci qui vient tourmenter Leeb : que vont devenir ses fidèles compagnons s’il part ? Ils seront fusillés pour avoir collaboré. Il devrait emmener Alex avec lui, songe-t-il, tout comme Larissa, son interprète. La chance va bientôt de nouveau tourner en faveur de la Wehrmacht, et il aura alors besoin d’eux ; en cas de nécessité, il pourrait les héberger dans sa ferme, vu qu’on y manque de bras. Dans ses lettres, Käthe ne cesse de se plaindre qu’elle est submergée de travail.
Quand ils arrivent au centre de Khmelnytskyï, la tempête de neige s’est un peu calmée, une pénombre grise perce la couverture de nuages. Pas un seul civil dans les rues bien qu’on soit en début d’après-midi. Rien que des troupiers qui surveillent les chars et les véhicules échoués dans la ville, ainsi que d’autres militaires. Aucune bombe n’a encore été larguée. Les décombres visibles datent de juin 1941, époque à laquelle la ville a été prise par la Wehrmacht. Leeb dit à Alex de s’arrêter devant la Kommandantur, installée dans la maison d’un commerçant juif. Les Juifs ont tous disparu ; Leeb sait très bien ce qui leur est arrivé. Il a entendu des récits de camarades, assisté à des exécutions et des déportations au cours de ses déplacements, mais il n’y pense pas une seule seconde car il y a d’autres choses qui le préoccupent, l’état de la situation notamment, et c’est pour cela qu’il se rend à la Kommandantur. Dans les bureaux, on a déjà commencé à empaqueter ou à détruire les dossiers, tout le monde s’agite dans tous les sens, mais il n’empêche qu’un caporal, portant casque et carabine, se met en travers de son passage et lui demande le mot de passe.
— Aucune idée, dit Leeb. Je voudrais juste dire deux mots au major Bunzlau.
— Le mot de passe, insiste le caporal, un petit gars trapu.
À cet instant, le major sort de son bureau, les bras chargés de documents et une mitraillette dans le dos. En voyant Leeb, il s’exclame :
— On a reçu l’ordre de partir. Les Russes avancent en arc de cercle sur Czernowitz et nous empêchent d’aller vers l’ouest. Il faut qu’on s’en aille.
Devant la porte, il laisse tomber les documents dans une poubelle en fer-blanc où brûlent déjà des papiers, puis y jette également sa cigarette.
— Très bien, répond Leeb, toujours soucieux de faire bonne contenance, en exécutant le salut militaire.
— Eh oui, Leeb, la fête est finie, dit le major en tirant une cigarette de son paquet. On va se rabattre vers le sud, en Roumanie. Là-bas, c’est calme. Ici, les Russes se déversent comme une chiasse d’oie gavée. C’est le chaos total.
Wilhelm se dépêche de regagner la voiture. À peine assis, il dit à son chauffeur :
— Nous partons, Alex. Je vous emmène avec moi, Larissa et toi. Allez prendre vos affaires puis revenez me chercher chez moi avec la voiture.
Alex acquiesce d’un signe de tête, soulagé. Il dépose son chef devant son logement puis reprend la route pour aller prévenir Larissa.
Les affaires sont rapidement rangées dans la malle en bois, un exercice auquel Leeb est désormais rodé. Il est méticuleux mais pas maniaque, aime établir des listes où figurent les vêtements et les quelques babioles qu’il possède, et couche nombre de choses par écrit. Il s’installe alors à sa table, sort son calendrier, “Édition spéciale pour les territoires de l’Est occupés”, écrit sous la date du jour quelques phrases au crayon – son stylo-plume est cassé. Ensuite, il lit un livre en fumant cigarette sur cigarette et, comme Alex et Larissa se font attendre, s’octroie un verre de vodka.
Sa piaule est pleine de crasse, mais il a logé dans des gourbis bien pires, après la retraite de Pyriatyn, en septembre dernier, il a souvent été obligé de dormir dans sa voiture ou à même le sol ; trois mois, puis les choses sont enfin revenues à la normale. Ici, à Khmelnytskyï, le bruit s’intensifie à présent, on charge des véhicules et on les prépare à partir ; malgré les sifflements du vent, il perçoit des appels et des cris à travers la fenêtre, de temps à autre on démarre un moteur pour vérifier qu’il est en bon état, le grondement des blindés est reconnaissable entre tous les bruits. On n’entend pas le front, il ne tombe aucune bombe, un grand merci à ce temps minable. Si ça reste comme ça, songe Leeb, ils ont une réelle possibilité d’échapper aux Russes.
Il arpente la pièce de long en large, le temps presse. Que font Alex et Larissa ? Il tend alors l’oreille, croyant avoir entendu une détonation, mais quand il se met à la fenêtre, il ne voit rien ; la neige lui gêne la vue et le blanc qui recouvre tout transforme la ville, pas vraiment petite mais triste, en… un lieu féerique, comme se dit Leeb, un royaume loin de la guerre. Il se rappelle les parties de chasse dans les environs de Pyriatyn, les lièvres, chevreuils et sangliers alignés, morts, sur le manteau neigeux. Il y a passé seize mois, à l’époque tout semblait stable, immuable. Il avait installé une couveuse artificielle pouvant contenir 60 000 œufs, développé la culture de légumes à grande échelle, fait venir de Kiev 175 000 alevins pour ses étangs et, qui plus est, il supervisait la culture des céréales sur 80 000 hectares. Et puis, il y avait aussi des plantations d’arbres fruitiers et un élevage de bestiaux, et même un haras de trotteurs Orlov, c’était son rêve, car les chevaux, c’est ce qu’il aime le plus au monde. C’étaient des dimensions d’une ampleur que même les junkers de l’est de l’Elbe n’avaient jamais connue – lui non plus d’ailleurs, puisque chez lui il n’exploite que soixante arpents – et, malgré plusieurs revers de fortune, les choses avançaient : il arrivait à remplir sa mission, approvisionner sa patrie et la Wehrmacht.
Tout ça, c’est fini. Dieu sait ce qui va se passer maintenant. Mais Leeb n’est pas du genre à broyer du noir, pas encore, il est juste nostalgique du temps où tout allait bien. Il avait la belle vie à l’époque, faisait souvent la fête avec ses camarades de Pyriatyn. Ça picolait et ça riait, de jeunes Ukrainiennes dansaient à moitié nues sur la table – pas tout à fait de leur plein gré, certes, elles auraient eu sans doute moins d’entrain sans la mitraillette braquée sur elles, mais quand même : quel régal ! Tout cela est désormais en péril, abondance, succès, pouvoir, et puis il y a cette crainte, mêlée de honte, de finir vaincu. Wilhelm se sent rongé de l’intérieur, quelque chose le tourmente, peut-être la mise en question de ce en quoi il a cru, peut-être les visions d’horreur qu’il renferme en lui : les exécutions, la chasse aux partisans, les cadavres, les innombrables cadavres, les civils fauchés sans raison et, maintenant, le revoilà pris dans le chaos d’un repli précipité. Il y aurait de quoi désespérer, mais ça – il écrase énergiquement sa cigarette dans le cendrier –, ça, il ne se le permettra jamais. Jamais de la vie. Quoi qu’il arrive, il gardera la tête haute.
Vers le soir, la nuit tombe déjà et, dehors, on entend toujours le bruit des préparatifs de départ, Alex arrive enfin. Il dit que Larissa veut emmener une amie, Tania, est-ce possible ? Celle-ci a travaillé pour un autre Sonderführer, un ingénieur qui a décampé sans demander son reste.
Leeb hésite un instant, puis accepte. Il demande si les troupes se sont déjà retirées et Alex répond : Non, pas encore, mais on lui a dit qu’elles n’allaient pas tarder à le faire, en colonne. Et puis maintenant, on entend des coups de feu, on lui a raconté que la cavalerie et les chars russes approchaient. Il fait tourner sa chapka dans ses mains, il semble avoir peur, et Wilhelm sent lui aussi une légère appréhension monter en lui, mais il se fie à sa bonne étoile qui jusque-là ne lui a jamais fait faux bond. Il se lève, tire une dernière fois sur sa cigarette, l’écrase en disant :
— Bon. On va déjà monter dans la voiture. On a assez de carburant ?
Alex fait oui de la tête. Il a réussi à dégoter quelques autres bidons d’essence, pour ça il est doué, ce filou. Ils portent la malle couleur olive jusqu’au bas de l’escalier et Leeb fait ses adieux à sa logeuse, une Ukrainienne grisonnante qui enserre sa main de ses mains moites.
— Ah, mon lieutenant, qu’est-ce qu’on va devenir ? demande-t-elle dans un allemand approximatif.
— Tout est dans les mains de Dieu, répond Leeb qui, bien qu’il ne soit pas croyant, parvient à donner un ton convaincant à sa voix et se raidit même au garde-à-vous.
Les yeux embués de larmes, sa logeuse opine du chef tout en se signant puis elle regarde son hôte qui, aidé d’Alex, charge la malle dans le coffre de la voiture contenant déjà les bagages des jeunes femmes ainsi que deux bidons de secours et, bien sûr, la vodka.
Il neige encore, les rues ne sont pas éclairées et les véhicules, qui tentent de se ranger en colonne, roulent en lanternes. On s’efforce d’organiser cette pagaille, les ordres hurlés couvrent même le bruit des moteurs, ça dégénère parfois en bagarres car tout le monde a les nerfs à vif, et il se passe une éternité avant que les premiers véhicules se mettent en branle. Alex démarre et ils s’engouffrent dans l’obscurité balayée par la neige, les deux hommes et les deux femmes, coincés entre un blindé et un camion.
Khmelnytskyï est évacuée. On est le 23 mars, il est 20 h 30.
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1 Voiture soviétique produite par l’usine ZIS (Zavod Imeni Stalina).
2 Littéralement : responsable de l’agriculture.
3 Littéralement : Journée allemande. Désigne, au sens strict, des rassemblements annuels majeurs qui se sont tenus au début des années 1920, sous la république de Weimar.
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