Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 5 sur 25

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Les péchés des pères

Mai 1940. L’enfant dans la Crèche

MAI 1940

L’ENFANT DANS LA CRÈCHE

 

DANS la chambre, le petit Wilhelm Leeb, neuf ans, que sa mère et sa grand-mère appellent Willem parce que c’est plus doux et plus facile à prononcer, entend les cris. Sa sœur Grete, de quatre ans sa cadette, joue avec ses poupées, assise dans un coin. Elle porte une petite robe dont le devant et les manches sont brodés tour à tour de cercles et de losanges, les premiers avec une croix chrétienne à l’intérieur, les seconds, une croix gammée. Les braillements qui proviennent de la cuisine ne semblent pas la déranger, alors que son grand frère, lui, fait une grimace, se bouche les oreilles en s’exclamant avec colère :

— Je n’en peux plus ! Il faut que ça s’arrête ! Stop !

Il pleut à seaux en cette journée de mai, les gouttes forment des bulles en s’écrasant sur les pavés, l’eau s’écoule bruyamment du toit des voisins parce que la gouttière est toute rouillée, et crépite sur l’étroite bande d’herbe qui sépare les deux terrains, sur les buissons d’ortie et de sureau. Cela fait souvent enrager le père de Wilhelm. Ça irrite les yeux, peste-t-il, c’est honteux d’avoir si peu d’ordre, et il fait bien sentir son mépris aux voisins, mais les Derking restent courtois et continuent de le saluer. Le père de Wilhelm dit aussi que le vieux Derking est un communiste, mais il ne l’a jamais dénoncé.

Il pleut, en effet, Wilhelm ne peut donc pas aller jouer dehors, et dans la maison règne un vacarme insupportable. À l’instant où il ouvre la porte de la chambre et dresse l’oreille, il entend sa mère et grand-mère Kruse, elles roucoulent, susurrent, gazouillent et il trouve cela encore plus horrible que le bruit que fait son petit frère.

— Il a un bobo, dit la petite Grete en posant son regard gris sur son frère. Quand on a un bobo, on pleure. Moi aussi je pleure quand j’ai un bobo. Pas toi ?

— Bien sûr que non, rétorque Wilhelm, agacé. Je ne suis pas une chochotte, moi.

Il se bouche les oreilles.

— Moi non plus, je suis pas une chochotte, proteste Grete. Mais les bobos, ça fait mal.

— Eh ben, va le consoler, beugle Wilhelm en fourrant ses mains dans ses poches.

Ses doigts jouent avec le canif, car, selon son père, il y a trois choses qu’on doit toujours avoir sur soi : un couteau, de la ficelle, des allumettes. Wilhelm a les deux premières, mais pas la troisième, car le feu ce n’est pas pour les jeunes enfants (mais les ciseaux et les couteaux, si). Le ciel est maintenant d’un noir d’encre, au loin gronde un orage et, en bas, dans la cuisine, il y a Bruno, son petit frère d’un an, qui pleure, chouine et crie. On fait tout un plat de ce nabot tout blond, à croire qu’il est le centre du monde et même du Reich allemand qui devient de plus en plus grand. L’autre jour, le facteur a apporté une enveloppe frappée de caractères rouges et de l’aigle impérial : l’Appel sous les drapeaux. Cela, comme on l’a expliqué à Wilhelm, signifiait que son père allait se battre pour le Führer en tant que soldat, une pensée qui l’a empli de fierté. Dans deux ans, il entrera aux Jeunesses hitlériennes et il portera un uniforme ; il a hâte, mais il ressent aussi un certain malaise.

Un éclair déchire le ciel et, juste après, un craquement retentit au loin. La pluie continue de s’écouler du toit des Derking, les orties sont déjà tout aplaties.

— Je vais voir maman, dit Grete, puis elle prend une poupée et sort furtivement de la chambre.

Comme elle a laissé la porte ouverte, Wilhelm entend de nouveau les deux femmes qui s’agitent autour du petit telles des guêpes autour d’une pâtisserie. Il s’avance à grands pas vers la porte et la ferme violemment, puis il s’assied sur son lit en plaquant ses mains sur ses oreilles. Quelque chose le remue intérieurement, et il dit tout bas :

— Je ne suis pas une chochotte !

Mais il ne peut empêcher une larme de rouler sur sa joue, puis une autre et encore une autre. Tout à coup, il se sent seul au monde, là-haut, dans sa chambre.

Si je mourais, maman et les grands-mères auraient sûrement du chagrin, se dit-il brusquement. Il ne parvient pas à pousser la réflexion plus loin, mais cette pensée le réconforte, elle déclenche une douleur bienfaisante, et, dans cette douleur, il est au plus près de lui-même, loin de son piaillard de petit frère qui accapare sa mère, loin de sa sœur qui tire sans arrêt sur le pan de sa chemise, loin de son père qui est parti prendre sa rasade matinale au Moulin de Ilsede et rentrera de mauvaise humeur parce qu’il se sera encore énervé après quelqu’un, et c’est pour cela que Wilhelm s’allonge sur son lit et se recroqueville sur lui-même, comme s’il voulait presser cette sensation contre lui. Dehors, un coup de tonnerre éclate à en faire trembler les vitres. Et après, on n’entend plus que le crépitement de la pluie, et Wilhelm met quelque temps pour constater que ce brailleur de Bruno s’est enfin tu.

De fait, Bruno est assis sur sa chaise haute devant la table de la cuisine, immobile comme s’il avait été frappé par la foudre. Son regard part dans tous les sens et, au moment où un éclair jaillit, il se remet à pleurer, de peur cette fois, et il n’est pas le seul à avoir peur. Il crie tellement qu’il manque de s’étouffer, et c’est alors que Magda Leeb surgit dans la cuisine, blanche comme un linge, les yeux papillotant derrière ses verres ronds.

— Oh, mon Dieu ! s’écrie la femme, d’ordinaire imperturbable. Oh, mon Dieu, un orage !

Son père disait plutôt : “Rien ne vainc la terre, ni le feu ni la guerre”, et c’est sans doute vrai, mais là, il s’agit d’une maison, ancienne de surcroît, et si la foudre s’abattait sur le toit ou mettait le feu à la grange, ou à l’étable avec le bétail à l’intérieur – elle préfère ne pas y penser, sinon son crâne va exploser et tout le monde sait ce qui va se passer, qu’on le veuille ou non, car sa peur est contagieuse, alors on lui obéit quand elle ordonne d’une voix stridente :

— Allez tous dans le grand vestibule. Et que ça saute !

Vite, on retire Bruno de sa chaise, et Käthe Leeb grimpe l’escalier quatre à quatre pour aller chercher Willem, en pleurs sur son lit, elle saisit sa fille au collet, puis toute la maisonnée, les trois enfants, la mère, les deux grands-mères et les deux grands-pères, Willi Leeb et Gustav Kruse, ainsi que Josef, le valet, sortent de la cuisine, longent le couloir et vont se mettre dans le grand vestibule. Celui-ci est plongé dans la pénombre car il n’y a qu’une loupiote, qui vacille à chaque coup de tonnerre. Le sol n’est pas très propre, et pourtant tout le monde se met à genoux, formant un cercle autour de la vieille Magda. Celle-ci se tient accroupie, dans sa robe-tablier noire, et, tandis que des craquements retentissent au-dessus d’eux, elle baisse la tête et se met à prier :

— Seigneur, épargne cette maison et ses habitants. Fais que cet orage passe, que la foudre tombe sur les arbres sans qu’il n’arrive rien à personne. Viens-nous en aide, Seigneur, je t’en supplie, tends ta main protectrice sur notre toit, nous n’avons rien fait de mal, nos péchés sont véniels…

Käthe Leeb reste interdite. Elle se demande de quels “péchés” sa belle-mère veut parler, mais à cet instant, ça craque de nouveau, à en faire ruisseler la poussière des solives, les chevaux, dans l’écurie, se mettent à hennir. Plus le tonnerre se déchaîne et plus les éclairs sont éblouissants, plus la prière de Magda Leeb redouble de ferveur, elle répète certaines formules, se tord les mains, son front touchant presque le sol. Accompagnées du bruit de l’orage, ses requêtes murmurées à des puissances supérieures bercent Bruno et, au bout d’un moment, il s’endort d’un sommeil très profond, le petiot.

Tous demeurent agenouillés, immobiles, tandis que l’orage bat son plein et que la pluie cingle la maison, la ferme et le village, et au bout d’un certain temps, ils commencent à se sentir mal. Les grands-pères, même eux, cèdent à la panique – pas un seul éclair n’a mis le feu à la maison, à l’étable ou à la grange, mais les étincelles que lance la femme agenouillée au centre du cercle déclenchent en chacun un flamboiement de crainte, tout le monde reste sans bouger, qu’on souffre ou non d’arthrite aux genoux, les mains jointes, priant pour que la colère du ciel se dissipe rapidement.

Wilhelm jette de temps à autre des regards dans la direction de son frère assoupi dans les bras de sa mère, et fait une grimace de dépit pour se rappeler, au craquement suivant, qu’une terrible menace pèse sur leurs têtes.

Au bout d’un moment, l’orage semble se calmer, mais sait-on jamais. L’humidité accentue l’odeur du grand vestibule, l’odeur du foin et des vieilles poutres et, bien sûr, l’odeur des chevaux dans l’écurie attenante, qui hennissent, inquiets, donnant des coups de sabot contre le bois de l’enclos. Wilhelm prête attentivement l’oreille car même s’il n’a que neuf ans, il sait que ces bêtes ont du flair ; si elles se calment, c’est que l’orage s’éloigne. Il entend Bubi, le gris pommelé, s’ébrouer et renâcler, et il pense alors aux deux bœufs dans la grande étable – s’ils prenaient peur et perdaient les nerfs… Ils ont une force colossale, tractent de pleines charretées de céréales et de betteraves, ils pourraient à coup sûr enfoncer la porte de l’étable et s’échapper sur la route. Cette pensée a quelque chose de terrifiant, et Wilhelm s’imagine les deux bœufs puissants en train de saccager les jardins des villageois, de laminer les clôtures ou de briser les portes, si bien que les gens, affolés, s’enfuiraient de leurs maisons, et peut-être qu’ils piétineraient même les enfants, surtout les plus petits. Il jette un regard vers son frère, et de nouveau il se sent gagné par la douleur bienfaisante : si la foudre tombait maintenant et transperçait le toit, ils seraient tous morts sur le coup, et même son père, qui rit rarement et ne pleure jamais, verserait sans doute une larme.

À cet instant, celui-ci entre justement dans le bâtiment, éméché et dégoulinant de pluie, et les dévisage tour à tour. Son regard se pose sur sa mère, et on peut lire sur son visage que c’est pour elle qu’il se contient ; n’osant jamais lui faire la moindre critique, il dirige sa colère et son mépris contre son père. Celui-ci, un septuagénaire trapu et moustachu, aux cheveux gris acier soigneusement peignés et séparés par une raie de côté, n’accepte pas les temps nouveaux et, encore à ce jour, vénère les Welf, bien que le royaume de Hanovre ait disparu sans tambour ni trompette lors de la bataille de Langensalza, il y a de cela sept décennies, alors qu’il n’était pas encore né. Le fils et le père se disputent souvent, d’autant plus que maintenant, ce dernier préfère lire des livres plutôt que d’aller aux champs, mais quand il lui arrive néanmoins d’y aller, il sort des plaisanteries qui font tellement rire les femmes qu’elles en oublient d’effectuer leurs tâches, à savoir éclaircir les betteraves ou ramasser les pommes de terre.

— Père, qu’est-ce que tu fais là, à genoux ? aboie Wilhelm Leeb. Quel manque de dignité, un homme ne fait pas ça. C’est juste un orage, bon sang, et on a un paratonnerre, vous avez oublié ?

Semblant sortir de sa transe, sa vieille mère jette un regard réprobateur à son fils. Peut-être qu’un éclair égaré va encore frapper, qui sait ?

Josef se relève, l’air gêné, et dit dans un murmure qu’il va voir comment vont les chevaux.

Agacé par le regard de sa mère et irrité que ce matin, à l’auberge, ce péquenot de Heinrich Haarstick lui ait demandé de manière insidieuse pourquoi il ne s’était pas engagé volontairement dans la Wehrmacht mais avait eu besoin d’une invitation pour le faire, ce qui avait provoqué l’hilarité des autres clients, ces petits paysans qui ne possèdent pas de bœufs, et même pas de chevaux, mais attellent des vaches pour cultiver leurs quelques lopins de terre, Wilhelm Leeb, rempli de colère, s’approche d’un pas pesant de son fils aîné, le soulève d’un geste brusque en lui criant :

— Qu’est-ce que tu fais à genoux, Willem, c’est quoi, ces conneries ? Tu n’as pas mieux à faire que de prier comme les bonnes femmes ? Dieu, il nous aidera pas, il faut qu’on se débrouille par nous-mêmes !

Le père domine de toute sa hauteur son fils qui rentre la tête dans les épaules comme s’il s’attendait à recevoir une gifle. Celle-ci ne vient pas. À la place, le père grogne ces mots :

— Tu es un Leeb, voyons, alors ressaisis-toi ! Qu’est-ce que tu feras quand tu seras aux Jeunesses hitlériennes ? C’est pas des tendres, là-bas. Tu crois que tu vas pouvoir te cacher éternellement sous des jupons ? Juste pour des éclairs et quelques coups de tonnerre, tu cours te mettre à genoux les mains jointes ? Elles sont faites pour bosser, ces mains, pas pour prier.

Il hurle si fort que le petit Bruno se réveille et se remet à brailler, et Wilhelm reste planté là, tout penaud, les yeux embués de larmes, ne sachant pas ce qui lui arrive. Il n’a pas peur du tonnerre ni des éclairs ! Grand-mère Leeb fait toujours ça quand il y a de l’orage, et lui se sent obligé de l’imiter. Son père, qui interprète son silence comme de l’obstination, lui fait la leçon, mais ses paroles parviennent à ses oreilles comme à travers du coton ; il voit que sa mère cherche à s’interposer, mais elle se fait vertement rabrouer par le père ; il voit grand-mère Kruse entrer dans la maison, avec, dans ses bras, Bruno qui hurle. Pourquoi personne ne dit à son père qu’il est un garçon courageux qui ne pleure jamais quand il se fait une entaille ou s’écorche un genou ? Et pourquoi est-ce contre lui que son père s’est fâché, alors que c’est tout le monde qui s’est précipité dans le grand vestibule, y compris les adultes ?

Ceux-là mêmes qui, à présent, se sauvent sans demander leur reste. Grand-père Leeb caresse les cheveux de son petit-fils en lui disant quelques mots. Ce à quoi Wilhelm Leeb réagit en se mettant à aboyer sur son propre père qui se contente de hausser les épaules en faisant un clin d’œil à son petit-fils avant de disparaître à son tour.

— Tu m’as compris ? crie le père.

Son fils hoche la tête bien qu’il n’ait rien saisi du tout.

Son père tire sur le bas de sa veste, lance un dernier regard noir à Willem, puis le laisse seul.

Le bruit de l’orage s’atténue, celui-ci est passé sans causer de dégâts. Josef rassure les chevaux, peut-être est-il en train de leur donner de l’avoine ; il n’y a plus ni pommes ni carottes, il va falloir attendre la prochaine récolte. Le jeune Wilhelm émet un reniflement puis s’éloigne en traînant les pieds. Il sort du vestibule par le côté opposé, par la petite porte percée dans la grande, puis, marchant lentement sous la pluie, il traverse la cour jusqu’à l’étable, le regard baissé sur ses genoux sales, furieux contre son père injuste. Je préférerais être mort, songe-t-il, comme ça je ne serais plus une source de chagrin et de contrariété pour mes parents. Cette pensée lui fait monter les larmes aux yeux.

En ouvrant la porte de l’étable, il est enveloppé par l’odeur aigrelette du lait. Il entend des mouches bourdonner, les premières hirondelles passent par les trous d’aération pour regagner leurs nids accrochés aux solives. Les vaches sont calmes, nombre d’entre elles sont couchées dans la paille, en train de ruminer. De leurs grands yeux ronds, elles regardent le garçon passer furtivement. Elles le connaissent et savent que c’est un bambin inoffensif.

Willem file tout droit vers l’enclos attenant, celui où se trouvent les bœufs que grand-père Leeb a baptisés Castor et Pollux. Il s’arrête devant le râtelier pour regarder les deux bêtes puissantes qui frétillent des oreilles et donnent des coups de queue pour chasser les mouches ; elles ont toutes les deux une robe marron clair et les yeux cerclés de blanc, et elles ont l’air gentilles, juge Wilhelm, mais puisqu’il veut être mort, elles n’ont qu’à le dévorer jusqu’à la dernière miette. Cela ne leur sera sûrement pas difficile car elles ont de grands mufles et de grandes dents et de grosses panses dans lesquelles il peut entrer sans problème. Ses parents vont se demander où il est passé, ils vont partir à sa recherche, ils vont pleurer, s’arracher les cheveux en implorant qu’on leur rende leur bon fils, sauf que celui-ci sera depuis longtemps dans le ventre d’un bœuf, tel Jonas dans celui de la baleine.

Aussi s’allonge-t-il dans la mangeoire semi-circulaire en faïence sombre, parmi le foin et les résidus d’ensilage. Au début, il ne se passe rien. Il reste immobile, comme figé, étendu de tout son long, les paupières closes. À présent, il entend distinctement les bruits de l’étable : les trissements d’hirondelles, de temps à autre le soupir d’une vache, les poules qui caquettent dans le poulailler voisin ; Wilhelm commence à avoir sommeil, mais lorsqu’une haleine fétide et chaude vient lui fouetter le visage, il ouvre grand les yeux. Juste au-dessus de lui se tient un énorme museau rose qui le flaire, alors il ferme de nouveau les yeux, très fort, car ça y est, son heure est arrivée. Le bœuf – c’est Castor, celui qui a des poils bouclés entre les cornes – plaque ses naseaux humides et mous contre le visage de Wilhelm, il faut bien qu’il vérifie que ce qu’il y a à l’intérieur de la mangeoire a bon goût, puis le garçon sent une langue humide et râpeuse sur son front et ses joues. Il serre les dents, ses mains posées sur sa poitrine se crispent et il commence à paniquer, pourvu que ça ne fasse pas mal, mais tout vaut mieux que d’entendre les cris de son petit frère et de son père, et puis sa mère, de toute façon, elle ne s’intéresse pas à lui. Se résignant ainsi à son sort, il attend que la gueule le dévore.

Rien ne se passe. Wilhelm sent le souffle de Castor, mais soudain, celui-ci se détourne en renâclant doucement, ses sabots crissent sur la paille, et Pollux, son compagnon, est manifestement repu car il ne s’approche pas d’un pouce de la mangeoire. Wilhelm est triste, il est à deux doigts de se remettre à pleurer : dehors, la pluie tombe dru dans l’arrière-cour et sur le tas de fumier, et Castor et Pollux sont couchés, immobiles, leurs yeux stupides perdus dans le vide. Le petit garçon chasse de la main une mouche qui se délecte de la bave qui couvre son visage, puis il ressent à l’intérieur de lui une pesanteur qui le tire vers le sommeil et, tandis qu’il somnole dans la mangeoire, il arrive qu’un des bœufs se lève, péniblement, et s’avance vers lui, comme pour vérifier l’état du petit être humain.

On le cherche, en effet, et lorsqu’on le découvre, pendant le nourrissage du soir, on lui fait un fort bel accueil : grand-père Leeb est plié en deux, grand-mère Leeb le traite de vaurien, son père le fusille du regard et sa mère lui demande de ne plus jamais refaire une farce pareille. Quand il finit par sortir de l’étable, Wilhelm se sent offensé, les autres s’acharnant après lui comme s’il s’était comporté comme un imbécile. Est-ce sa faute si les bœufs n’avaient pas envie de le manger ? Ils n’ont aucune idée, ces adultes, à quel point il était sérieux.

La nuit tombe. Dans les dernières lueurs du soleil se découpent quelques nuages dispersés, reliquats de l’orage. En entrant dans le grand vestibule, Wilhelm se dit : la prochaine fois, je me mettrai dans l’auge des cochons. Les cochons, c’est plus intelligent que les bœufs. Là, ça devrait marcher. Et sa main serre le couteau dans sa poche.

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