Les péchés des pères

Henning Ahrens · Chapitre 1 sur 25

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Les péchés des pères

Dédicace

Pour mon père

Heinrich Ahrens (1931-1989)

OceanofPDF.com

AOÛT 1962

LA DAME AUX MORTS

 

À L’HEURE où Gerda Derking emporte son petit déjeuner sur la terrasse, le jardin est encore dans l’ombre de la maison. Mais tout au fond, devant le poulailler, l’herbe humide de rosée brille dans le soleil du matin, les roses scintillent.

Gerda pose sur la toile cirée le plateau avec deux Kaffeestreifen – des biscottes nappées de sucre glace – et la cafetière cachée sous une housse en coton matelassé, puis elle s’installe à la table, se sert du café. La tasse, un des rares objets qu’elle a reçu en héritage, elle, fille d’immigrés, fait partie d’un service Rosenthal dont sa mère avait acquis les pièces une à une. Son père était lamineur, sa famille n’avait jamais roulé sur l’or ; tout achat d’un produit de luxe, tel ce service, ne s’était jamais fait sans remords. Gerda trempe une biscotte dans la tasse en regardant le glaçage au sucre se dissoudre, puis elle laisse fondre sur sa langue cette première bouchée douce-amère. Elle commence chacune de ses journées par ce rituel ; et chaque fois elle déplore que les Kaffeestreifen ne soient nappées que d’un côté.

Un bruit lui fait tendre l’oreille. Son chat, le vieux briscard gris tigré, s’étire en émettant un bâillement rauque. Elle l’a baptisé Heini, du nom de son fiancé tombé en 1918 ; depuis le décès de ses parents, il est seul à partager la maison avec elle, la dépassant d’ailleurs en âge du haut de ses quinze années de chat. Gerda est née avec le siècle.

Elle prend une gorgée, trempe de nouveau sa biscotte.

— Heini, fait-elle, tu saurais m’expliquer, toi, pourquoi il n’y a pas de glaçage sur les deux faces ? Le goût n’en serait que meilleur, le café encore plus sucré. Chaque fois j’oublie de demander au boulanger. Tu crois que je suis en train de perdre la mémoire ?

Heini va nonchalamment s’installer sur la pelouse et commence sa toilette. Le jardin de Gerda, qui n’est guère plus large que trois draps de lin mis bout à bout, est flanqué à droite de la grange de la ferme des Haarstick et, à gauche, de la maison de la ferme des Leeb, dont fait aussi partie son petit terrain à elle. Wilhelm Leeb senior lui a garanti un droit de jouissance à vie et elle sait qu’il tiendra parole, là-dessus il est réglo. Si elle avait pu apporter une dot, sans doute l’aurait-il prise pour femme à l’époque, il y a plus de trente ans. Il était son second amour, mais elle était fille d’ouvrier, et donc pas du même rang, et quand il a finalement épousé Käthe, l’héritière de la ferme, Gerda a décidé de rester seule – seule mais autonome. Elle n’a jamais regretté ce choix. L’être humain ne peut endurer qu’une certaine dose de déceptions.

Tout comme il ne peut endurer l’excès de quoi que ce soit. Les tâches qu’elle effectue chez les Leeb ainsi que chez un ou deux autres cultivateurs sont devenues plus pénibles avec l’âge, mais elles restent supportables. Quant à son autre activité, elle ne se sent plus en mesure de l’exercer : elle est la dame aux morts, c’est le titre qu’on lui a donné au village. Quand quelqu’un meurt, c’est à elle qu’on fait appel ; il n’est guère de famille qui ne soit venue frapper à sa porte, il n’est guère de maison dont elle n’ait franchi le seuil, et elle les a tous vus, jeunes comme vieux, dans leur lit mortuaire ou bien là où leur vie avait pris fin, dans leur salon, dans l’entrée de la maison, à l’étable. Les défunts, elle les a lavés, coiffés, manucurés et habillés selon les volontés de leurs proches, et elle a entendu bien des choses, de la souffrance et des plaintes, de la colère même.

Eh oui, elle les a tous vus, elle en a vu trop, cela suffit. Elle va sur ses soixante-deux ans, sa propre fin approche, pourquoi continuer à s’occuper de cadavres ? Autrefois, presque personne n’avait le téléphone, on se déplaçait en calèche, à bicyclette ou à pied, et si on faisait venir la dame aux morts, c’était pour s’épargner un trajet jusqu’au chef-lieu du district, là où se trouvaient les pompes funèbres. Maintenant, il y a de plus en plus de voitures, elles circulent jour et nuit dans le village, et nul besoin d’être un magnat de la betterave sucrière pour en posséder une, non, même les ouvriers sont très souvent motorisés.

C’est pour cela que Gerda a décidé de rendre son tablier. Un sourire se dessine sur ses lèvres tandis qu’elle croque dans sa biscotte. Désormais, c’est aux vivants qu’elle va se consacrer, en particulier à ses amies avec qui elle aime passer du temps à cette table. Et puis elle lira encore plus qu’avant.

— Heini, dit-elle à son chat couché dans l’herbe en train d’observer le jardin. N’est-ce pas merveilleux ?

En guise de réponse, il fait onduler sa queue ; à vrai dire, il a repéré un écureuil qui virevolte dans les branches du noisetier. Au cours de son existence de chat, il a capturé d’innombrables souris et aussi, hélas, beaucoup d’oiseaux, mais jamais d’écureuil, ces petites bêtes agiles sont au-dessus de lui.

Derrière le poulailler de Gerda, on voit les arbres du verger des Haarstick. Les quetsches et les reines-claudes sont presque mûres, tout comme les pommes et les poires. Annemarie Haarstick, sa voisine, les met en bocaux, en fait des confitures et de la compote, et prépare d’excellentes soupes froides qu’elle offre parfois à Gerda en les lui tendant par-dessus la clôture ; elle aussi est souvent assise à cette table. Mais pour l’heure, la seule compagnie de Gerda se résume à Heini, à un merle perché sur un piquet et à quelques mésanges charbonnières qui se chicanent dans les lilas. L’écureuil a disparu.

Son café terminé, elle se lève, va dans la buanderie chercher le sac de nourriture pour les poules et troque ses pantoufles contre les chaussures de cuir à coque en acier que son père portait dans son usine de laminage. Elle a hérité de sa pointure, 42, un inconvénient car elle a du mal à se chausser ; par ailleurs, contrairement à Annemarie, elle ne met jamais de souliers fins, se contentant de ce qu’il y a de plus fonctionnel.

Tout en marchant, son sac à la main, sur la longue et étroite pelouse, elle passe en revue les massifs de fleurs et les plates-bandes qui en garnissent les deux côtés. Ses roses trémières sont fripées, en revanche, dans le carré de légumes qu’elle a aménagé devant le poulailler, tout vient, et bientôt elle pourra ramasser les pommes de terre dont les fanes commencent à flétrir. Au moment où elle ouvre la petite porte percée dans le grillage, les poules se précipitent vers elle en caquetant, sept Rhode-Island rouges et un coq. L’odeur, à laquelle elle s’est attachée, mélange de renfermé, de poussière et de fiente, lui monte au nez.

— Petit, petit, petit, petit, fait-elle en plongeant la main dans le sac et en éparpillant l’avoine d’un geste vigoureux, telle une semeuse chevronnée.

Heini cherche à s’introduire dans l’enclos, mais elle referme la porte d’un coup de pied.

— Toi, tu restes dehors. Tu n’as rien à faire parmi ces volatiles, tu ne ferais que des bêtises.

Tandis que ses poules picotent les grains, Gerda entre dans le poulailler pour voir s’il y a des œufs.

Pour finir, elle en rapporte cinq, blottis dans la poche de sa blouse. Elle change de chaussures, prend le plateau et va à la cuisine, obscure comme toutes les pièces de sa maison ombragée par deux fermes. Elle est en train de rincer la tasse quand la sonnette retentit. Avant d’aller ouvrir, elle s’essuie les mains avec le torchon.

À sa grande surprise, c’est Wilhelm Leeb senior qui se tient sur le pas de la porte, en bottes, culotte de cheval et veste de travail. Ses cheveux, d’un blond grisonnant, sont en bataille, sa bouche, d’ordinaire fine comme un crayon, est un trait flou. Il a ôté son chapeau et le triture des deux mains.

— Gerda…, dit-il en l’implorant du regard.

Sa surprise ne fait que croître : ce n’est pas le genre de Wilhelm Leeb, cet homme fier, souvent hautain ; ce n’est plus le “Général”, comme on le surnomme férocement au village à cause de son caractère vaniteux, non, c’est le soldat d’une armée vaincue.

— Qu’est-ce qu’il y a, Wilhelm ? demande-t-elle. Tu as une de ces têtes. Tu veux un café ?

Wilhelm Leeb, un homme aguerri, se met à bafouiller, ce qui ne lui ressemble pas non plus, et même il se dérobe à son regard.

Derrière lui, de l’autre côté de la rue, il y a la mère Siedentopp qui épie à travers ses rideaux, alors Gerda dit :

— Mais entre donc.

Leeb senior secoue la tête.

— Non, merci.

Il a la voix cassée.

— Gerda…, répète-t-il, on a besoin de toi.

Devinant de quoi il est forcément question, elle se fige. Après une hésitation, elle déclare :

— Je ne fais plus cela, Wilhelm. Tu ferais mieux d’appeler les pompes funèbres de Peine.

Tout en prononçant ces mots, elle se demande qui a bien pu mourir – sans doute Magda, la mère de Wilhelm, âgée de quatre-vingt-cinq ans, ce qui expliquerait son attitude ; il l’avait toujours vénérée.

— Gerda, dit-il, toi seule peux le faire. Je ne veux pas d’étrangers chez moi. Et ça rappellerait le bon vieux temps, non ? Je t’en supplie.

Quelque chose l’intrigue : c’est la première fois qu’elle le voit aussi mal à l’aise, et elle commence à comprendre qu’il ne s’agit pas de Magda.

— Mais que s’est-il passé ? demande-t-elle de nouveau. Un accident ? (Et, dans son inquiétude, elle ajoute sèchement :) Quel bon vieux temps ? Ce qui nous unissait, tu l’as envoyé valser – comme ça, du jour au lendemain.

Wilhelm Leeb s’éclaircit la voix ; dans son regard s’éveille son antique orgueil et il répond :

— Ça remonte à très loin, Gerda, il y a prescription, non ? Tu vas m’aider ou pas ?

Elle reste abasourdie quelques instants puis elle lui claque la porte au nez. Dans l’obscurité du couloir elle tente de retrouver son sang-froid. Elle prend une grande inspiration, se regarde machinalement dans le miroir de la garde-robe : une femme décatie lui fait face, ses cheveux gris noués en chignon. Wilhelm a raison, finit-elle par se dire, tout ça remonte à très loin. Nous étions jeunes et frais à l’époque… Après un instant de réflexion, elle change d’avis : elle ne le laissera pas tomber maintenant, ce serait mesquin. Elle peut bien encore lui rendre ce service d’ami. Une dernière fois. Après quoi, la dame aux morts ne sera plus que de l’histoire ancienne.

Lorsqu’elle rouvre la porte, Wilhelm Leeb senior est toujours là. Il agite une main fébrile en manière d’excuse, la regardant en silence.

— D’accord, dit Gerda, j’arrive. Mais qu’est-ce qui s’est passé, à la fin ?

Elle devient livide à mesure qu’elle l’écoute balbutier une brève explication. Puis il ajoute :

— Le moment venu, j’enverrai quelqu’un te chercher.

Et avant de tourner les talons :

— Merci, Gerda.

Puis il s’éloigne, la tête baissée, les mains dans le dos.

Gerda retourne dans le couloir et referme la porte.

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