Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)

Chapitre C

C hapitre dix

 

U na

 

peux enfin m’accorder quelques minutes pour souffler. Détail sympa : le Paden a vraiment eu une idée brillante : ce bain est mon premier moment de pur plaisir depuis ce qui me semble être une éternité. Après toutes ces péripéties, je luxe de cette salle de bains.

La baignoire en îlot est en pierre naturelle ; elle est spacieuse et très confortable. Un meuble double-vasques surplombé d’un immense miroir longe le mur et une douche à l’italienne à même la roche finit d’équiper cette pièce qui est à elle seule plus grande que mon appartement.

Je ne suis pas mécontente de trouver refuge dans cet endroit après ma discussion avec Paden. Si sa présence me rassure naturellement, je n’en suis pas moins troublée par le lien qui nous unit. C’est dingue de me dire qu’il est mon ancêtre. Comment a-t-il pu, génération après génération, regarder sa famille grandir sans chercher à entrer en contact avec nous ? Et comment se fait-il que ce soit dans son pub que j’aie postulé en arrivant à Aberdeen ? Si j’ai toujours cru aux coïncidences, je suis plus réservée sur la question aujourd’hui. Lui est bien plus à l’aise avec moi. Il déborde de tendresse à mon égard et cela m’aide vraiment à ne pas devenir folle. Lui attend cet instant depuis des années. Moi, j’ai compris qui il est, il n’y a que quelques jours. Le temps fera son œuvre et je pourrais lui rendre un peu de cette affection, j’imagine…

Ce qui est indéniable, c’est qu’il y a une belle alchimie entre nous. Sûrement que les liens du sang parlent en silence. Sa présence à Endless n’est même plus un réconfort, elle m’est indispensable pour tenir le choc et affronter les évènements.

Heureusement, je vais pouvoir compter sur lui alors que je m’apprête à me rendre dans la salle à manger. Nous attendons une nouvelle visite des gardiennes et ma présence est requise. J’espère que j’en saurais plus sur ma situation, mais aussi que je pourrais quitter cet endroit étrange et froid le plus vite possible. D’ailleurs, je dois me presser et sortir de mon bain pour aller les rejoindre, sinon je vais m’attirer les foudres de Silas… encore…

Je profite d’être nue devant cet imposant miroir pour examiner mon ventre. Bien sûr, il est toujours très plat. Et pourtant, il y a bien ce petit être qui pousse en moi. Je pose mes mains sur mon ventre.

— Hé… salut, petite crevette… je suis ta maman…

Un frisson me parcourt l’échine lorsque je prononce ce mot à voix haute.

— Tu sais… moi aussi je ne comprends rien à ce qui nous arrive en ce moment, mais une chose est sûre, mon ange, je vais veiller sur toi comme sur la personne la plus précieuse de ce monde. Je te demande pardon par avance parce que je sais déjà que je vais être nulle et faire des tas de conneries, mais je vais t’aimer de toute mon âme. Et je t’aimerais pour deux si papa ne veut pas entendre raison à ton sujet. Il faut qu’on s’accroche, crevette. Qu’on s’accroche à lui, même lorsqu’il nous rejette. Il finira par ouvrir les yeux…

Je me trouve tellement stupide et crédule de tenir ce genre de propos au sujet de Silas.

— Je veux croire en lui. On doit croire en lui. Tu n’es pas de mon avis, mon bébé ?

Je suis probablement naïve, mais c’est plus fort que moi, je veux garder espoir. La providence ne m’a pas conduite sur ce chemin pour rien. Après tout, le bébé et moi sommes peut-être là pour sauver l’âme de Silas…

***

Me revoilà en train d’arpenter ce couloir lugubre en direction de cette grande salle à manger que j’ai entrevue plus tôt. Je me suis hâtée de m’habiller pour rejoindre cette « réunion », mais sans aucune motivation. Qu’est-ce que j’en ai à fiche des histoires de Silas ? Tout ce qui m’intéresse est de savoir quand je pourrais rentrer chez moi et reprendre le cours de ma vie.

Lorsque j’arrive à destination, je devine que je suis la dernière venue, car tout le monde est là. Il y a quelques bavardages dans l’assemblée. Des discussions calmes pour le moment. Silas, qui préside en bout de table, a le nez plongé dans un verre de whisky. Il écoute ce que lui raconter Rhéa sans la regarder. Paden est plus taciturne. Les mains jointes sur la table, il observe ce qui se passe d’un œil curieux. C’est lui qui remarque ma présence en premier.

— Una, ma chérie !

Je me fige lorsqu’il m’interpelle et que tous les regards dans la pièce se tournent vers moi.

— Pardon, dis-je sans vraiment savoir pour quelle raison je m’excuse.

D’exister… si j’en crois le regard que me réserve Silas…

Je balaie l’attablée pour me familiariser avec les différents visages présents et celui d’une femme à la chevelure d’un blond grisonnant attire mon attention. Pas besoin de faire les présentations, je devine qui sait : la mère de Silas. Deux autres hommes à la carrure imposante sont postés de chaque côté de Silas. Là aussi, pas de doute possible, ils sont ici pour assurer la sécurité de Sa Seigneurie…

— Viens t’asseoir près de moi, m’encourage Paden.

D’un pas maladroit, je me traîne jusqu’à la chaise qu’il me désigne.

— Bonjour, Una, me salue chaleureusement Rhéa.

Je lui rends son bonjour et rejoins Paden en quatrième vitesse. Comme fait exprès, je me retrouve assise face à cette femme… cette Hedda… Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas très franche. Les yeux rivés sur le bois dans laquelle a été taillée la table, elle paraît éviter de croiser mon regard. Moi, je n’ai pas peur de me confronter à elle.

— Est-ce que j’ai loupé quelque chose ? me renseigné-je auprès de Paden.

— Rien d’essentiel, mon trésor.

— Vu qu’Una a enfin daigné à se joindre à nous, nous allons pouvoir commencer, lance Silas dont le regard persistant ne me quitte plus.

Je lève les yeux au ciel. Silas et l’art d’être désagréable…

— Malheureusement, nous n’avons rien de nouveau à vous apprendre sur le sortilège qui vous a été lancé, lui annonce Rhéa.

Si je raisonne avec pragmatisme, plus vite le sort sera inversé et plus vite je pourrais me tirer d’ici, mais bon… rien que pour le voir fulminer. Je lui balance une œillade en coin genre : « Eh ouais mon gars ! Tu vas devoir encore me supporter ! » Ça ne m’enchante pas le moins du monde d’être prisonnière dans la tanière de ce Dracula « hard discount » alors je me console en me moquant de lui. Et vu le regard meurtrier qu’il me lance, je suis certaine qu’il l’a bien compris.

— Nous cherchons dans l’ancienne magie pour trouver un moyen de conjurer le sort.

— En attendant, je suis vulnérable ! lui rappelle Silas.

Pauvre petit Silas qui a perdu ses canines…

— Excusez-moi, Silas, mais vu les deux gorilles derrière vous, il me semble que vous avez su pallier le problème. De plus, seule la sécurité d’Una et, plus précisément, de l’enfant qu’elle porte devrait vous préoccuper.

Si nous étions dans un cartoon, je verrais de la fumée lui sortir des oreilles.

— Sa grossesse doit être tenue secrète. C’est l’essentiel.

— Pas de mon point de vue, se rebelle Silas. Je suis menacé de toute part !

— Notre intervention et notre concours n’ont qu’une seule vocation, Maître Oaken : maintenir l’équilibre ! Nous n’avons que faire de vos guerres futiles avec les Deloraines tant qu’elles ne chamboulent pas l’ordre des choses, rétorque Rhéa.

— Et la seule famille dont vous devriez vous soucier est celle que la providence vient de placer sur votre chemin, ajoute Althéa, la seconde gardienne.

Silas se rembrunit et j’entends le grincement des dents de sa mère. Qu’elle profite pendant qu’elle en a encore !

— Una est dorénavant l’un des êtres les plus puissants qui existent et le lien entre deux mondes qui s’opposent depuis des temps immémoriaux.

Hein ?! Je suis tout ça, moi ???

— Mais je ne veux pas être forte ni le lien entre je ne sais quoi, interviens-je. Tout ce que je souhaite, c’est reprendre ma vie d’avant…

— Votre vie d’avant appartient au passé, Una, me dit gentiment Rhéa.

— Votre place dans ce monde vient de changer, ajoute la seconde gardienne. Vous avez une puissante magie qui coule dans vos veines et l’important est que vous appreniez à la contrôler.

Althéa lance un regard glacial à l’intention de Paden.

— Et qu’elle ne la détourne pas comme ses ancêtres…

Le sourire en coin de Paden n’annonce rien de bon pour la suite. En gardant son calme, il rétorque :

— Je préfère avoir tourné le dos à mes origines pour embrasser l’occulte que d’avoir sur les mains le sang d’enfants innocents qu’on a puni pour les crimes de leurs parents. Mais chacun sa vision du mal, Althéa…

— Nous lui apprendrons la maîtrise de ses pouvoirs, Paden, mais Una devra faire les bons choix ! intervient Rhéa.

— J’imagine qu’il est préférable qu’elle avance selon vos souhaits, réplique-t-il avec ironie.

— Bien sûr que non, s’impatiente Rhéa. Mais nous ne pouvons pas accepter qu’elle mette à profit sa magie pour servir les intérêts vindicatifs de Silas. Nous connaissons l’aversion de la famille Oaken pour le genre humain.

Cette vieille bique d’Hedda ouvre la bouche avant de la refermer lorsque Rhéa lui lance cette attaque, car c’est bien à elle qu’elle est destinée. J’ai envie d’en rire, bien sûr, mais je m’empresse d’éclaircir un peu les choses :

— Il est hors de question que je sois au service de qui que ce soit ! Je suis parfaitement libre de mes pensées et de mes mouvements. Tout ce que je souhaite est de protéger mon b…

— On a compris, Una ! tonne Silas en se levant.

Je me mets à son niveau et le défie.

— Il faut bien qu’un de ses deux parents le fasse vu que tu n’es qu’un lâche !

— Comment osez-vous vous adressez à lui ? s’emporte à son tour sa mère qui a enfin retrouvé l’usage de la parole.

— Et pourquoi je me gênerais ? Si j’ai envie de dire à Sa Seigneurie qu’il est un connard, je le fais et basta !

Je pose mes mains sur la table et enfonce mon regard dans celui de sa mère.

— Et j’ose même vous regarder en face pour vous dire : ne vous approchez pas de moi ou de mon bébé au risque que je vous arrache la tête !

— Silas ! se récrie-t-elle, comme si ce crétin allait pouvoir l’aider.

— Una, les gardiennes s’occuperont de t’enseigner la maîtrise de tes pouvoirs et tu suivras leur conseil à la lettre. En attendant, retourne dans ta chambre et restes-y !

— Et j’attends quoi ? Ma lettre d’admission à l’école Poudlard ? Va te faire foutre, Silas !

— Gère ta fille, Paden ! braille Silas en abattant son poing sur la table. Je ne veux plus entendre un mot de sa part !

— J’ai déjà un père, me rebellé-je. Et il m’a appris à ne pas me laisser dicter ma conduite ! Personne dans cette pièce ne me forcera à faire ce dont je n’ai pas envie !

Au bord de la crise de nerfs, je lâche un cri frustré.

— Et puis j’en ai ras le bol de vos conneries et de ce trou rempli de vermines et froid comme la mort. Je me tire ! Je rentre chez moi !

Je tourne les talons et me rue vers la sortie bien décidée à quitter cet endroit.

— Una ! tonne Silas.

Mais c’est à peine si je l’entends tant je suis folle de rage. Ma peau me brûle, mes yeux sont en feu et mon corps est si tendu qu’il en devient douloureux.

— Una, il faut que tu restes là !

Je sens qu’on me retient par le poignet. Persuadée qu’il s’agit de Silas, je le repousse, mais sans mesurer la puissance de mon geste.

— J’ai dit : ça suffit !!! beuglé-je en faisant une volte-face.

Mon bras fend l’air et vient percuter la personne qui tentait de me retenir. C’est-à-dire Paden… Emporté par la puissance de mon coup, il traverse la pièce et vient s’écraser contre le mur.

Le fait de comprendre qui j’ai frappé n’apaise pas ma colère. Elle est incontrôlable, elle me domine et détruit mon discernement. Ma respiration est lente et profonde. Mes poings sont si serrés que mes ongles s’enfoncent dans ma chair. Si tous les regards dans la pièce sont marqués de stupeur, ils s’affolent davantage lorsque la roche se met à trembler autour de nous.

— Una ? dit Silas d’une voix inquiète.

— Je t’avais prévenu, Silas ! tempête sa mère. Garder cette humaine sous notre toit est dangereux !

Une nouvelle vague de colère me traverse lorsque j’entends Hedda proférer ses propos haineux à mon endroit. Sans même savoir ce que je fais, je tends mon bras vers elle. La réaction est immédiate : les yeux exorbités, elle porte ses mains à sa gorge. Je commence à serrer.

— Tu vas voir à quel point je suis dangereuse, vieille mégère !

— Una ! s’écrie Silas.

— Tu ne feras pas de mal à mon enfant ! hurlé-je prête à lui rompre le cou.

J’y suis presque quand l’un des deux sbires de Silas se jette sur moi dans l’espoir de me dévier d’Hedda.

— Ne lui fais pas de mal ! aboie Silas à son homme de main.

Celui-ci s’apprête à m’empoigner lorsqu’une onde de choc fait tout trembler dans le manoir. Une lumière flamboyante vient d’exploser autour de moi et a réduit en cendres l’homme qui a voulu me toucher. Je perçois des hoquets surpris alors qu’il retombe doucement sur le sol en amas de poussières.

— Qu’est-ce que… marmotté-je choquée par ce qui vient de se produire.

Je lève les mains devant moi et découvre effarée qu’une aura lumineuse les entoure. Il en est de même pour le reste de mon corps d’ailleurs.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? demandé-je paniquée en cherchant Silas des yeux.

Il semble aussi stupéfait que moi… que le reste de l’assistance également…

— C’est l’enfant, intervient Rhéa. Il cherche à protéger sa mère…

— Mais, mâchouillé-je. Je ne voulais pas faire ça…

Ma vue se trouble à cause des larmes qui grossissent sous mes paupières.

— Qu’est-ce qui cloche chez moi ?

— Una, m’appelle Paden.

— Je suis désolée… pardon… bredouillé-je avant de courir jusqu’à ma chambre, mortifiée par l’acte que je viens de commettre.

***

Les jours que je viens de vivre ont été surprenants et surréalistes. Ils m’ont mis à rude à épreuve et j’ai dû accepter d’en apprendre beaucoup sur moi, mais aussi sur mon avenir. Et il s’annonce tumultueux…

Si j’étais terrifiée, je suis totalement paniquée devant l’horreur de mon acte. J’ai tué quelqu’un… certes, c’était un vampire, mais je l’ai tué… Chose encore plus troublante : j’ignore comment j’ai fait ! Il a eu le malheur de vouloir me toucher et dans la seconde, il s’est désintégré. Comme lorsque je m’en suis pris à Paden alors qu’il s’apprêtait à tuer Silas, je n’étais plus aux commandes de moi-même. Rhéa semble penser que le bébé est responsable de cela, mais comment y croire ? C’est tellement improbable… Rien de ce qui m’arrive en ce moment n’a de sens.

Je dois me sauver loin d’ici. J’étouffe dans cette maison sordide et j’en ai ma claque ! Je veux seulement retrouver mon appart, mes amis et mon job au Lann. Peu importe ce qu’ils disent, je m’en vais ! Bien décidée à quitter cet endroit, je ramasse le sac qui contient mes affaires avant d’enfiler mon manteau quand :

Toc, toc, toc…

C’est certainement Paden. Avec son aide, je peux sûrement quitter Endless. Je pourrais facilement le convaincre que le mieux pour moi est de partir. Je me précipite vers la porte et l’ouvre en lançant :

— C’est bon, cette fois je me tire loin d’ici…

Et là, surprise ! Ce n’est pas lui qui se tient derrière la porte, mais Silas.

— Tu n’iras nulle part !

Surprise qu’il se soit déplacé pour me parler, je reste comme deux ronds de flanc devant lui.

— Endless est l’endroit le plus sûr pour toi…

Il se faufile dans l’entrebâillement de la porte avant de me dévisager d’un drôle d’air. Est-ce la peur qui est à l’origine de son regard troublé ? Un sentiment de panique s’empare de moi. Est-ce qu’il m’en veut ? J’ai tué l’un de ses acolytes. Forcément, il doit être fou de rage après moi. Dans un besoin irrépressible de me racheter à ses yeux, je me précipite dans ses bras. Accrochée à son cou, je l’embrasse en le suppliant de me pardonner.

— Una… arrête, dit-il en voulant me repousser, mais sans y mettre beaucoup de détermination.

Je continue à le couvrir de baisers.

— Je ne voulais pas, dis-je à bout de souffle. Pardon…

— Je sais, mais arrête, s’il te plaît.

— Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ?

Mon visage disparaît dans mes mains.

— Tu as en toi un pouvoir que tu ne maîtrises pas. Rhéa a raison, il faut que tu apprennes à le dominer, c’est primordial. Si tu ne le fais pas, tu risques de devenir un danger pour les autres.

— Mais si c’est le bébé qui réagit…

Exaspéré, il soupire.

— Ce n’est qu’un fœtus, bon sang ! Comment pourrait-il influencer tes actes ou tes sentiments ?

— Mais alors pourquoi je ressens toutes ces choses pour toi ?

Je lui livre mes grands yeux humides.

— Et pourquoi, toi, tu me détestes ? Je fais partie de ton monde maintenant…

— Ce n’est pas… soupire-t-il avant de m’entraîner avec lui jusqu’au lit.

Là, il m’invite à m’asseoir avant d’en faire de même.

— Rien n’est simple dans ce qui se passe en ce moment, je m’en rends compte, mais tu ne peux pas me reprocher de ne pas être heureux de tout ce qui arrive : toi, moi ou encore ce bébé. Una, rien de tout ça n’est naturel. Je ne t’ai jamais désirée. Et toi non plus d’ailleurs. Quelqu’un s’est joué de nous et, aujourd’hui, il y a cet enfant. Tu ne peux pas attendre de moi que je montre de l’intérêt pour lui. Je suis un vampire depuis plus d’un siècle. Devenir père n’a jamais été une de mes options.

— Devenir mère à l’aube de mes vingt-deux ans n’en était pas une pour moi, Silas. J’avais des projets !

— Lequel ? rétorque-t-il avec condescendance. Être serveuse au Lann ?

— J’économise chaque livre qui peut l’être pour me payer des études, abruti !

— Des études ? Crois-tu franchement qu’elles te seront utiles maintenant ?

— J’avais une vie avant que tu viennes la foutre en l’air !

— Et la mienne alors !

— Mais tu vis depuis plus d’un siècle ! Tu as fait des tas de choses, toi ! En ce qui me concerne, je n’ai rien vu d’autre que la ferme de mes parents ou Aberdeen. C’est injuste et à des années-lumière de la manière dont j’envisageais de mener ma vie ! Élever seule un enfant n’a jamais fait partie de mes plans ! Toi, tu te dédouanes de la situation, tu t’en moques, tu rejettes même l’idée que ce bébé soit le tien et tu oses réclamer que je sois docile et obéissante. Je dois fournir des efforts, mais tu n’en fais aucun pour me soutenir !

— Nous ne sommes pas un couple ! me coupe-t-il en haussant le ton. Et encore moins une famille !

— Tu passes ton temps à me le répéter, j’ai compris le message ! Mais j’ai encore le droit d’être folle de rage après toi ! Comment peux-tu être aussi lâche ?

— Je n’attends pas de toi que tu me comprennes. Je ne cherche ni ton pardon ni ton approbation. Je veux seulement la même chose que toi : retrouver ma vie d’avant ! Il y aura des ajustements à faire, c’est inévitable.

Sur ces mots, il se lève.

— C’est un énorme sacrifice que je te demande, mais il faut que tu restes ici. Encore une question où nous avons chacun nos intérêts. Moi, je m’assure qu’il ne t’arrive rien, car j’ai besoin que tu sois en vie pour retrouver mes pouvoirs. Et toi, tu veux protéger l’enfant.

— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un capable d’un tel égoïsme…

Il ignore ma remarque et poursuit :

— Tu peux aller et venir ici comme bon te semble. Il n’y aura aucun problème. De mon côté, je veillerai à reparaître devant toi qu’en cas de nécessité absolue.

— Autrement dit, tu ne veux plus me voir…

— Oublie-moi, Una ! s’impatiente-t-il. Oublie ce qui s’est passé entre nous !

— Rien de plus facile maintenant que tu m’as fait un bébé, ironisé-je.

— Je n’ai jamais voulu que ça se termine ainsi ! s’emporte-t-il en me faisant front. Je te regarde et je n’éprouve que honte et dégoût !

— Tu m’as avoué que tu m’aimais ! lâché-je sans vraiment savoir d’où me vient cette folie.

Les yeux de Silas s’écarquillent.

— Pardon ?

— Cette nuit-là, tu m’as dit que tu m’aimais !

— C’est impossible et totalement faux !

— Je l’ai vu quand Rhéa a fouillé dans ma mémoire.

— C’est grotesque !

— On faisait l’amour et tu m’as…

— Tais-toi ! hurle-t-il. Je n’ai pas pu te dire une chose pareille simplement parce que c’est inexact. Je ne ressens rien pour toi !

— Tu m’as menti, me récrié-je en le poussant. Tu as pris du plaisir. Tu as aimé tout ce que nous avons fait. Tu me l’as dit !

— Tu es ridicule !

Il fait une volte-face pour avancer vers la sortie.

— Tu n’es qu’un menteur, Silas !

— Et tu n’es qu’une pauvre folle ! riposte-t-il avant de faire claquer la porte derrière lui.

Dans le silence de ma solitude, je m’effondre sur le lit en pleurant.

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