Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)

Chapitre C

C hapitre quinze

 

S ilas

 

Quel cauchemar ! Il est bien difficile de réaliser les évènements qui se sont produits, ce soir… Comment les choses ont-elles pu dégénérer à ce point ? J’avais du pouvoir jadis, on me respectait. Je pensais mener mon rôle de chef avec justesse. J’usais d’une certaine fermeté, évidemment, mais dans l’unique but de protéger mon clan. Il me tenait à cœur de remplir ma mission. Je croyais avoir gagné le respect de mes semblables. Un respect illusoire…

Aujourd’hui, à travers la mutinerie de Matej, je constate l’ampleur de mon échec. Je me suis fourvoyé et l’allégeance que m’ont portée mes amis autrefois a pris du plomb dans l’aile. Ma condition d’être humain y est pour beaucoup. Un détail qui ne semble plus être un secret pour personne… On m’a trahi ! Au plus proche de moi, il y a un judas. Des alliances se créent pour me renverser maintenant que je suis affaibli. Ou alors je n’ai jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui…

J’ai dans ma manche une carte à laquelle ils ne s’attendaient pas : Una. Et quelle carte ! Même moi, j’ai été terrifié par sa démonstration. La puissance de sa magie est spectaculaire et redoutable. Je comprends mieux le désir de Rhéa de garder un œil sur Una. Elle a compris, avant nous, l’ampleur de ses capacités. Un détail était frappant alors qu’elle lévitait dans les airs, Una n’en sait pas plus que nous sur l’étendue de son pouvoir. Ce sont ses émotions qui la guident et cela la rend encore plus dangereuse !

C’est pour cette raison qu’elle doit rentrer à Endless avec moi. Que nous soyons séparés serait trop risqué. Pour elle comme pour moi. C’est ensemble que nous devons faire bloc contre ceux qui cherchent à nous atteindre. Je n’oublie pas que Matej était au courant de sa grossesse. Le bébé est en danger lui aussi. Même s’il semble en mesure de tous nous protéger… Comment convaincre sa mère de venir avec moi après que je l’ai chassée ? Quant à Paden, je n’ose même pas y songer. J’aurais plus de chance avec sa fille, c’est certain. Pendant que j’essaie d’y voir plus clair, lui fait de son mieux pour couvrir nos traces après le chantier laissé par Una.

Comme son père me l’a demandé, je l’ai ramenée à son appartement où nous serons en sécurité pour cette nuit. Mais dès demain, nous devrons impérativement rentrer à Endless. La mort de Matej ne demeurera pas cachée bien longtemps et les regards vont vite se tourner vers moi. Avec Una à mes côtés, je serai en sécurité. Mais elle aussi doit se mettre à l’abri. Si Matej a voulu se servir d’elle pour m’atteindre, d’autres l’imiteront.

J’abandonne le salon où je me suis réfugié à notre arrivée pour rejoindre la chambre à coucher où s’est retranchée Una. Vingt minutes que nous sommes ici et elle n’a toujours pas bougé du lit. Assise, les bras pendant le long du corps, elle a le regard vide.

Dans l’embrasure de la porte, je me racle la gorge sans savoir quoi lui dire. Dans ces circonstances, tous les mots sont vides de sens.

— Una… Je la parcours et m’attarde sur ses vêtements immaculés de sang.

— Tu devrais te changer… tes habits sont couverts de…

Elle lève ses grands yeux vitreux vers moi avant d’examiner son sweat. D’un geste lent, elle tire sur le tissu, mais s’affole en découvrant les tâches. Elle passe en revue ses mains et son affolement s’aggrave.

— Seigneur, bafouille-t-elle avant de les frotter sur son jean.

Je la rejoins pour lui venir en aide.

— On va l’enlever, dis-je pour la rassurer. Mais calme-toi, d’accord ?

Elle panique tellement qu’elle ne m’entend même pas. Je pose une main sur son épaule pour attirer son attention. Un geste qui la fait sursauter.

— Hé… Ce n’est que moi. Je suis là pour t’aider.

— Il faut que je…, s’étrangle-t-elle avant de se précipiter vers la salle de bains.

La porte se referme sur ses pleurs. Je devrais sûrement lui accorder un peu de temps et d’intimité, mais je préfère la suivre. J’entre et elle est déjà en sous-vêtements. Me retrouver face à elle alors qu’elle est dans cette tenue me gêne, mais je ne peux pas la laisser à son sort compte tenu de son état de nervosité. Certes, je lui vole son intimité, mais je sais que j’ai eu raison de m’imposer lorsqu’elle entre dans la baignoire et ramasse le gant de crin pour se frotter avec. Je me jette dessus.

— Arrête, lui ordonné-je en le lui subtilisant. On va te débarrasser de tout ce sang, mais en douceur. Tu veux bien ?

Je n’obtiens aucune réponse, mais tant pis. Je fouille dans les placards et sors une serviette à mains que je passe sous l’eau. Je m’occupe de la nettoyer.

— C’est… c’est mieux comme ça, non ?

Le regard perdu dans le vague, Una reste silencieuse. Je m’applique sans m’attarder sur la rondeur de son ventre. C’est dingue comme il a grossi… Ses seins aussi ont doublé de volume… Ils étaient déjà magnifiques, maintenant, ils sont parfaits !

— Où est Paden ?

Perdu dans ma douteuse réflexion, je sursaute lorsqu’elle me pose cette question.

— Je n’ai pas eu de ses nouvelles encore. J’imagine qu’il s’arrange à tout faire… disparaître…

— Nous n’aurions peut-être pas dû le laisser.

— S’il y a bien quelqu’un pour qui je ne me fais jamais de souci, c’est Paden. Il est redoutablement fort.

Posant sa joue sur ses bras repliés, elle mâchouille :

— Tu ne te préoccupes de personne, Silas. De personne, à part de toi-même…

Je ne réagis pas et saisis son menton pour orienter son visage vers moi, ainsi je peux m’occuper de faire disparaître le sang sur sa joue.

— Ce soir, j’espérais t’avoir prouvé que ce n’était plus le cas… Je suis revenu pour vous…

Mes yeux dévient vers son ventre rond lorsque je dis cela.

— Tu t’es arrondie depuis que…

Je me racle la gorge.

— Depuis que tu m’as virée de chez toi ?

— Ai-je la moindre chance que tu me crois si je te dis qu’Éline s’est servie de son pouvoir de persuasion pour me convaincre de te chasser d’Endless ?

Una hausse les épaules avec nonchalance.

— Je suis certaine qu’elle n’a pas eu à insister longtemps pour arriver à ses fins. Tu voulais me voir m’en aller au moins autant qu’elle.

Que répondre à cela ? Une part de moi voulait qu’elle parte, c’est vrai.

— Je ne peux pas te faire confiance…

— Je n’ai rien fait pour la gagner, je le reconnais.

Je m’occupe de lui shampouiner les cheveux et Una ne montre aucune résistance. Cette scène est surréaliste ! Moi, Silas Oaken, je lave les cheveux d’une femme… d’une humaine…

— Pendant un instant, j’ai cru que tu étais heureuse de me voir…

— Ce n’était pas moi, mais le bébé. Elle se sert de moi pour véhiculer ses propres émotions et je ne les contrôle pas.

— Elle ?

J’ai le droit à un nouveau haussement d’épaules.

— Il n’y a que des filles dans notre famille.

— Et « elle » fait ça souvent ?

— Depuis quelques jours, il se passe quelque chose d’étrange lorsque je pose ma main sur mon ventre : j’éprouve ce qu’elle ressent dès l’instant où je la touche. Au début, je pensais que j’hallucinais, mais Paden a essayé et il a ressenti la même chose.

Comment peut-on ressentir les émotions d’un fœtus à travers le ventre sa mère ? C’est étrange et… curieux…

— Est-ce que tu peux m’expliquer ce que ça te fait ?

— Eh bien, ce ne sont pas des sentiments précis, mais plus un état général. Je crois déceler lorsqu’elle se sent bien ou qu’elle est triste. Quand Paden touche mon ventre, il ressent un profond sentiment de sécurité. J’imagine que sa présence doit la rassurer… la sécuriser…

— Tu dis t’être sentie triste en la touchant. Ce n’est pas un peu étonnant qu’elle puisse se sentir ainsi ? Ce n’est qu’un bébé…

— Lorsque ça m’est arrivé, je pensais à toi… Una baisse les yeux et ramène ses jambes devant elle.

— Sûrement que tu lui manques…

Comment pourrais-je manquer à quelqu’un qui n’a pas d’existence réelle ? Oui, cet enfant est le fruit d’un vampire et d’un mage, mais d’ici à posséder un tel pouvoir…

— Dans les bois, qui de vous deux a lancé ce halo protecteur autour de moi ?

— Est-ce vraiment important ?

Elle esquisse un rictus narquois.

— Tu es en vie, c’est tout ce qui compte, non ?

D’ordinaire l’entendre se rebeller me fait sortir de mes gonds, mais pas ce soir. Même si c’est à mes frais, je préfère qu’elle parle plutôt qu’elle reste muette.

— Una, réponds à ma question, s’il te plaît !

— C’était elle… Moi, je cherchais à protéger Skye…

Il y a tant de chagrin dans sa manière de prononcer le prénom de son amie que je n’ai pas le courage de poursuivre sur ce terrain-là. Elle souffre déjà suffisamment. Inutile d’enfoncer le couteau dans une plaie béante. Je me contente de lui rincer les cheveux.

— Elle était amoureuse de toi, gémit-elle après un moment de silence.

Je m’arrête.

— Qu’est-ce que tu as dit ?

— Skye était totalement folle de toi et tu n’as jamais daigné lui dire « bonjour ». Elle avait décidé de trouver le courage de t’avouer les sentiments qu’elle avait pour toi et, maintenant, elle est morte en pensant que je l’ai trahie…

Elle plonge son visage dans ses mains où elle éclate en sanglots.

— Una… murmuré-je en revenant près d’elle. Je suis désolé…

— Tu ne mérites pas l’amour qu’elle avait pour toi. Skye était gentille et très sensible. Elle aimait jouer la dure, mais c’était une carapace pour se protéger des autres.

— Je t’assure que je regrette…

— Peut-être… pour le moment… parce que tu es humain. Tu n’agis que dans un seul but : redevenir cet être abject que tu étais. Tout ce que tu entreprends, même venir ce soir, c’est dans ton seul intérêt.

Le tableau qu’elle dresse de moi n’a rien de glorieux, il faut bien l’admettre. Je comprends sa colère, elle est légitime. Pourtant, je me sens en total décalage avec les termes qu’elle emploie pour me décrire. Je dois cela à mon nouveau – et j’espère temporaire – statut d’être humain. Il faut que je redevienne un vampire au plus vite pour ne plus avoir à me débattre avec toutes ses émotions.

— Ce ne sont peut-être que des mots vides de sens pour toi, mais je te le répète, Una : je suis navré pour ton amie. Qu’importe que tu doutes des raisons qui m’ont poussé à venir ce soir ou celles qui me feront te ramener à Endless, je connais mes motivations. Je n’attends pas de toi que tu m’aimes, seulement que tu m’obéisses tant que tout ne sera pas rentré dans l’ordre.

— T’obéir ? crache-t-elle en me faisant front. Comme un bon petit soldat ? J’imagine que je dois te défendre à la vie à la mort aussi. Je comprends mieux la haine que cet homme ressentait à ton encontre. Il a vu mourir celle qu’il aimait pour quelqu’un qui n’aime personne, si ce n’est lui-même. Et c’était lui le vampire sanguinaire et sans âme…

Je me relève, étourdi par la violence de ses propos. Jamais personne avant elle n’avait réussi à me faire éprouver une telle médiocrité, cette honte de moi-même. Je me sens impuissant et pathétique depuis que j’ai perdu mes pouvoirs. Et c’est encore pire en présence d’Una. La regarder, c’est comme me voir dans un miroir ; elle me confronte au pire de moi-même. Mon esprit, rempli de mauvaise conscience, ne parvient plus à se contenter d’être seulement une bête dominante en quête de suprématie.

— Tu sembles avoir repris tes esprits, alors je vais te laisser tranquille et voir si Paden est rentré.

Je marche vers la porte et lui lance un dernier regard.

— Si j’avais une autre solution, je sortirais de ta vie et celle de cette petite fille qui finira par réaliser que m’aimer ne mène à rien.

Je rabats la porte sur moi et croise le regard glacial qu’elle me réserve.

— Ce soir, j’ai cru mourir et, pour la première fois de ma vie, je n’en ai rien eu à foutre. Tout ce qui comptait était que toi et la petite restiez saines et sauves. J’ai eu envie de mourir en faisant un truc bien : vous protéger.

Je referme la porte sans attendre une réponse de sa part. Qu’elles me détestent… C’est préférable pour elles…

Perdu dans mes pensées, je quitte la chambre et remonte le grand couloir qui donne sur l’entrée de l’appartement lorsqu’une présence me fait sursauter. Paden vient de le traverser en usant de sa rapidité et je n’ai pas eu le temps de le voir venir.

— Où est Una ?

— Merde, Paden ! Tu es obligé de débarquer comme ça ?

— Ma fille ? insiste-t-il.

— Elle est dans la salle de bains, dis-je excédé par son attitude paternaliste. Je l’ai aidée à retirer…

Le reste de ma phrase s’étrangle quand il me saisit par la gorge pour me coller au mur. Me voilà en lévitation à cinquante centimètres du sol.

— Paden…

— Je te préviens, Silas, si tu l’as touchée…

Je frappe des poings sur ses avant-bras pour qu’il me relâche. Il le fait si brusquement que je m’écrase sur le sol. 

— Si tu tentes quoi que ce soit envers elle, je te fais la peau, Silas.

— Mais merde ! me rebellé-je après m’être relevé. J’ai seulement fait ce que tu m’as demandé ! J’ai veillé sur elle !

Il part en direction de la chambre d’Una.

— Fais-le lorsqu’elle est vêtue de la tête au pied, c’est un conseil ! lance-t-il avant d’y disparaître.

— Décidément, maugrée-je en prenant la direction du salon. C’est ma fête, ce soir !

***

Les premiers rayons de soleil s’infiltrent à travers le voilage qui habille la baie vitrée du salon et comme toujours, sa luminosité m’incommode. Je pourrais renouer avec sa lumière et sa chaleur, mais j’ai passé trop d’années à vivre dans l’obscurité pour supporter le soleil.

J’abandonne le fauteuil dans lequel je suis affalé depuis des heures pour venir baisser les stores et tirer les double-rideaux. La pièce replonge dans le noir complet. Je devrais retourner m’asseoir et tenter de dormir un peu, mais j’en suis incapable. Paden et Una sont toujours dans la chambre. J’ignore ce qu’ils se disent ou ce qu’ils font et ça me rend fou.

J’aimerais savoir comment elle se sent ou encore comment Paden a géré ce qui s’est passé dans les bois ; je voudrais connaître leurs projets. Una acceptera-t-elle de revenir à Endless ? Et Paden, sera-t-il d’accord avec cette idée ?

Plus tôt dans la soirée, je me suis rendu au Lann pour avertir Paden du danger que courrait Una. Je me suis rapidement fait congédier sous prétexte qu’il était capable d’assurer la sécurité de sa fille par ses propres moyens. Je n’en doute pas une seconde, mais Endless reste une véritable forteresse et Una ne sera jamais plus à l’abri que là-bas. Nous nous sommes engueulés et j’ai fini par me tirer avec la ferme intention d’aller la chercher. Kenneth m’a appris qu’Una et Skye étaient en route pour un fast-food non loin du pub et je suis allé les retrouver afin de me faire repérer par l’un des sbires de Matej.

Dans le couloir qui dessert les chambres, je remarque le filet de lumière sous la porte d’Una. Je tends l’oreille et tout semble calme à l’intérieur. Pas le moindre signe d’activités. Ne tenant plus de découvrir ce qui se trame, je décide de pousser la porte.

Le seul éclairage dans la pièce est celui de la salle de bains dont la porte est restée entrouverte. Je retrouve Una blottie contre Paden, elle paraît endormie. Lui la berce avec tendresse. Mais son air paisible s’évapore lorsqu’il remarque ma présence.

— Tu es encore là, toi ?

Je soupire et entre pour un second round.

— Paden, Una doit rentrer à Endless au plus vite.

— Encore une fois, c’est hors de question !

— Et si on lui laissait la possibilité de trancher la question ?

— Elle ne voudra jamais te suivre !

— C’est ce qu’on verra ! dis-je en lui tenant tête. Elle a conscience du danger qui la guette.

— Et ce sont toujours tes erreurs qui viennent nous péter au visage ! Una m’a raconté l’attaque. Matej était là pour venger la mort de Freja.

Je lève les mains.

— J’ai commis des erreurs de jugement, OK ! J’ai blessé de nombreuses personnes et je dois en payer le prix. Mais moi, Paden ! Pas Una ou le bébé.

— Le bébé ? dit-il alors qu’il vire au rouge sous l’effet de la colère. Tu crois que je ne te vois pas venir ? Tu veux la récupérer à ta cause !

— Je veux simplement les protéger ! me défends-je.

— Tu es l’unique danger dans la vie d’Una et de son enfant !

— Una rentrera à Endless, un point c’est tout ! tranché-je en perdant patience.

— Elle n’en a pas envie !

— Foutaises ! Elle n’aurait jamais quitté le manoir si je ne lui avais pas dit de le faire !

— Mais tu l’as fait ! Alors, pourquoi reviendrait-elle ?

— Parce qu’elle m’aime !

— C’est l’enfant qui t’aime à travers les émotions de sa mère ! Ne mélange pas tout ! Una n’a pas besoin de toi, c’est toi qui as besoin d’elle !

Le ton plus élevé de Paden fait remuer Una. Elle s’agite et ses yeux papillonnent pour se braquer sur moi. Si j’ai vu juste et qu’Una est amoureuse, il faut que je la séduise. Elle ne me résistera pas.

— On t’a réveillée, pardon. Est-ce que tu te sens mieux ?

Bon, ce n’est pas gagné vu le vent qu’elle me met ! Tout ce que je vais récolter, c’est de me faire botter le cul par Paden…

— J’imagine que tu as de nombreuses choses en tête ce soir, mais il faut qu’on parle de demain. Je suis convaincu que toi et le bébé seriez en sécurité à Endless. Qu’importe ce qui nous oppose, Una, on doit penser à elle, à son bien-être avant tout…

Je ne suis pas étonné en entendant Paden faire claquer sa langue d’agacement, mais Una semble peser le pour et le contre à cette possibilité et c’est l’essentiel. Elle s’assied contre la tête de lit avant de me demander :

— Raconte-moi ce qui s’est passé avec Matej pour qu’il te haïsse à ce point. Freja est morte, mais pourquoi ?

Eh merde ! Aborder ce sujet ne va pas redorer mon blason, c’est clair ! Pourtant, je lui dois la vérité. Après tout, Matej a voulu la tuer et Skye est morte. Je m’installe sur le rebord de lit et commence mon récit.

— Matej était avec moi lorsque j’ai tué le fils de Deloraine. Je savais qu’il serait en Écosse pour quelques jours et j’y ai vu la possibilité de terrasser son père. Je n’ai vu que cela… dis-je piteux. La vérité, Una, c’est que ce n’était qu’un gamin. Il était sans défense, car ses pouvoirs ne s’étaient pas révélés.

Je trouve le courage de me confronter à son jugement et je vois dans son regard qu’elle est déçue, voire écœurée par mon comportement. Et elle a raison… C’est de loin le truc le plus moche que j’ai fait dans ma vie de vampire ! Et à cause de cette putain d’humanité, je m’en rends compte ! pesté-je intérieurement. Je poursuis mon récit :

— Finalement, après quelque temps, Angus a cherché à venger son fils. Comme j’étais intouchable, il s’en est pris à la famille de Matej…

— Et Freja est morte, termine Una pour moi.

Je secoue la tête, comme un minable.

— Elle n’était pas là lorsque tu as tué cet enfant ?

Je réponds non.

— Et tu as vengé sa mort ?

— Il y a eu des représailles, oui.

— Est-ce que tu réalises comme tout ceci est absurde ? Comment peux-tu prétendre vouloir la paix pour ta famille en agissant de la sorte ? En certaines circonstances, la meilleure manière d’agir est de ne rien faire, justement ! Si tu crois que le courage se trouve dans la vengeance, tu te leurres. Le véritable courage, c’est de savoir pardonner.

Je relève les yeux. Merci de me donner une si belle occasion…

— Alors, rentre à Endless ! Pardonne-moi de m’être mal comporté avec toi et l’enfant et rentre.

Je sens que son regard me défie. Si elle a compris que le piège vient de se refermer sur elle, elle ne le montre pas.

— On va faire un compromis. Si tu m’accordes le droit d’aller dans les Highlands pour enterrer Skye, je retournerai à Endless avec toi.

— Una ! proteste Paden.

Mais sa fille l’ignore.

— Je ne louperai pas l’enterrement de ma meilleure amie, Silas. À toi de voir si tu veux te confronter à moi ou que pour une fois, on essaie d’avancer dans le même sens, tous les deux.

Et le piège sur qui est-il sur le point de se referme ? me nargue ma conscience.

— C’est dangereux pour toi de te rendre là-bas, alors je ne te quitte pas une seconde et tu as intérêt à m’obéir au doigt et à l’œil !

Je vois des éclairs traverser son immense regard noir et le rire amer de Paden m’en détourne.

— Et avec lequel de tes « super » pouvoirs penses-tu la protéger, Silas ? se moque ouvertement Paden. Ton baratin ?

Je ne réponds pas à sa provocation et m’adresse à Una :

— C’est à prendre ou à laisser, Una. On s’y rend ensemble ou personne n’y va !

Una cherche son père du regard.

— Qu’en dis-tu ?

— Que tu veuilles rentrer chez toi est une chose, mais sa présence n’est pas nécessaire, affirme-t-il en me désignant d’un geste de la tête. Pire, il te met en danger !

Les yeux brillants d’Una semblent s’excuser lorsqu’elle lui dit :

— Mais j’ai besoin de lui, Paden. Je vais vivre le truc le plus dur que j’ai eu à surmonter de toute mon existence et je veux qu’il soit à mes côtés.

Paden jure. Una sait faire de moi un homme comblé…

— Je suis désolée, mais c’est plus fort que moi.

— C’est ton bébé qui te transmet ses émotions. Crois-tu qu’il soit judicieux de les écouter ? Ton rôle est de le protéger, pas de lui laisser te dicter ta conduite.

— Et tu désapprouves parce que tu détestes Silas.

Le père et la fille… Comme c’est charmant…

— Mais j’aimerais que tu me fasses confiance. Il n’y a pas que le bébé. Mon instinct m’intime de rester près de lui.

Paden capitule et dépose un baiser dans les cheveux de sa fille.

— Très bien, je déclare forfait.

Sans cacher qu’il est vexé, il se lève.

— Nous partirons au coucher du soleil, mais en attendant, je veux que tu te reposes. Cette nuit a été très rude pour toi. User de tes pouvoirs comme tu l’as fait n’est pas sans incidence sur ton corps.

Elle acquiesce et l’idée de dormir toute la journée ne semble pas la déranger le moins du monde. Paden marche jusqu’à la porte. Il l’ouvre et reste planté là à attendre on ne sait quoi.

— Silas ! me rappelle-t-il à l’ordre.

OK ! Il aimerait que je quitte la chambre de sa fille, mais c’est non ! Un peu pour le provoquer, je le reconnais, je m’installe sur le lit d’Una en disant :

— Merci, mais je vais rester ici un moment.

Je n’ai plus qu’à prier que la demoiselle ne me dégage d’ici à l’aide d’une de ses réparties dont elle a le secret.

Dépité, il observe sa fille. Et lui espère qu’elle le fasse… Encore une fois, Una m’offre cette victoire en me faisant une place auprès d’elle. Si Rhéa a visé juste et que le bébé transmet ses émotions par le biais d’Una, je n’ai qu’une chose à dire : ma fille sait y faire pour me mettre à ses pieds.

— Si cette porte ne demeure pas ouverte, siffle Paden entre ses dents avant de disparaître dans le couloir.

Je le regarde sortir avant de grimper sur le lit.

— Eh bien, tu ne dois pas rigoler tous les jours avec lui, lancé-je en retombant contre les oreillers, un bras sous ma tête.

— Paden est très cool avec moi.

Je grimace.

— Entendre Paden et le mot cool dans une même phrase me fait mal aux oreilles.

— Il l’est beaucoup moins avec toi, c’est sûr…

Una vient se lover contre moi. OK… Moi, les câlins, ce n’est pas trop ma tasse de thé, mais bon…

— Tu as…

Una se redresse et examine mon cou de plus près.

— C’est quoi ces marques ?

— Le résultat d’une discussion avec la version moins cool de ton père…

— Paden n’est pas mon père ! proteste-t-elle.

— Est-il conscient de ce détail ? Car il agit en tant que tel et il n’a pas apprécié que je t’aide à te nettoyer.

— Oh…

— Qu’est-ce qu’il s’imagine ? continué-je, toujours vexé que Paden me traite ainsi. Que je ne peux pas être dans la même pièce que toi sans avoir envie de te sauter dessus ?

— Ce qui est d’autant plus ridicule vu que coucher avec moi est de loin la pire chose que tu aies eue à endurer, dit-elle un rictus moqueur en coin.

— Merci ! m’exclamé-je. Je vois qu’il y a au moins quelqu’un ici qui me comprend !

Je me rends compte que cette remarque peut la blesser et ça n’est pas très judicieux de la braquer contre moi. Heureusement, ce n’est pas le cas. Son petit rictus se transforme en un sourire plus franc. Discret, mais franc.

— Je crois que je ne l’ai pas volé, dit-elle en entortillant son doigt autour du drap de satin qui la recouvre. Je n’ai pas été très tendre avec toi tout à l’heure.

— Ce n’était pas très agréable à entendre, je le reconnais.

J’attrape son menton et la force à me regarder.

— Parce que tous les propos que tu as tenus sont justes, Una. Je ne peux pas renier mon passé et effacer mes erreurs. Tout ce qu’il me reste à faire, c’est d’essayer de ne plus en commettre.

Una laisse échapper un petit gloussement avant de se laisser choir sur son oreiller.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Non… rien…

— Ce que je te dis t’amuse ? insisté-je, curieux de connaître le fond de sa pensée.

— Non, c’est seulement que…

Elle me présente ses immenses billes noires.

— Tu devais être un mec bien…

Sa lèvre inférieure finit captive de ses dents. Je fronce les yeux.

— Avant que je me transforme, tu veux dire ?

Le drap ramené sur elle, je ne vois plus que le haut de son visage lorsqu’elle acquiesce.

— Si le vampire te sort par les yeux, l’homme t’aurait déçu.

— Et pourquoi ça ?

— Je n’avais rien d’intéressant, Una. Ma famille et moi vivions dans la misère. Je n’ai jamais rien fait dans mon existence humaine qui mérite d’être raconté.

— Et tu penses qu’il en est autrement avec ta vie vampirique ? As-tu réellement l’impression qu’elle est glorieuse ?

— De ton point de vue, je suppose que non, mais j’ai bâti un empire.

— Et il est aussi fragile qu’un château de cartes, car tu n’as pas gagné le cœur des gens. Tu les tiens en respect par la terreur, rien de plus.

— Je ne vis pas dans un monde fait de compromis et de belles paroles.

— Je ne vois pas les choses de cette manière. Le monde est tel qu’on le fait, Silas.

Ce sont de belles paroles. Celles d’une jeune femme idéaliste qui se trouve à l’aube de sa vie. Après un moment d’un silence agréable, Una me demande :

— Dans ta vie passée, as-tu déjà perdu quelqu’un dont tu étais très proche ?

— Mon jeune frère. Après toutes ces années, je ne souviens plus en détail de ma vie d’avant, mais Ezra n’a jamais quitté mes pensées.

— Que lui est-il arrivé ?

— Il est décédé du choléra en 1860. J’avais sept ans lorsque c’est arrivé.

— Je suis désolée, compatit Una en m’adressant un sourire réconfortant.

— Et je suis navré pour ton amie. Si je pouvais faire quoi que ce soit…

Una retrouve sa place contre moi et dans un réflexe qui m’échappe, je l’enveloppe de mes bras.

— Tu es là, dit-elle avant de bâiller. C’est tout ce que je désire. Merci de comprendre que je dois aller l’enterrer.

— Dors maintenant, l’encouragé-je en priant qu’elle s’endorme vite.

Mon cœur se sent de plus en plus à l’étroit dans ma poitrine, j’ai la sensation de manquer d’air.

— On partira au coucher du soleil…

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