Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)
Chapitre C
C hapitre huit
S ilas
cours de nos longues années d’amitié, il a toujours eu la franchise de me Una quitte la chambre en laissant un profond silence derrière elle. Que dire en pareille circonstance ? Paden est mon meilleur ami et je l’ai blessé. Au remettre à ma place quand je dépassais les bornes. Aujourd’hui, je dois me rendre à l’évidence, notre amitié prend un nouveau tournant, car j’ai involontairement été trop loin. Je me doutais qu’il avait des sentiments pour Una. Je n’avais pas soupçonné qu’il l’aimait à ce point…
— Eh bien, mâchouillé-je mal à l’aise en venant m’asseoir sur le canapé. Elle ne t’a pas loupé…
Paden ne répond rien. Pire, il m’ignore.
— C’est qu’elle est forte !
Paden, une main sur ses côtes, se réajuste sur les oreillers.
— Elle a une sacrée droite, je ne peux pas le nier.
Il a un rire sardonique.
— Tu avais tort… Le pire n’est pas qu’elle a hérité de tes pouvoirs, mais bel et bien qu’elle s’en sert mieux que toi.
Je soupire.
— Tu ne veux pas qu’on crève l’abcès une bonne fois pour toutes ? Je ne savais pas ce que je faisais, Paden. Si c’était le cas, je ne l’aurais jamais touchée et tu le sais !
— Je n’ai plus envie d’en parler, grogne Paden en se mettant debout.
— Pourquoi l’as-tu laissée rentrer chez elle, ce soir-là ?
Il relève la tête, surpris par ma question. Pourtant, elle est légitime. J’ai éprouvé de l’attirance pour Una à cause de ce maléfice, mais lui, il l’aime non ? S’il y avait un jour où il aurait dû tenter sa chance, c’était celui-là…
— Tu n’as pas essayé de la séduire. Pourquoi ?
— J’ai senti qu’elle était différente, c’est vrai. Ce n’est pas pour ça que je l’ai désirée…
— Mais tu l’aimes, n’est-ce pas ?
— On peut arrêter d’en parler !?
— Il est peut-être temps de lui avouer, non ? Je crois que tu lui plais aussi…
— La ferme ! hurle-t-il subitement avant de se courber en deux, le souffle court. Tu ne sais rien, Silas, alors arrête de parler de ce que tu ignores !
Se traînant péniblement jusqu’à la commode, il en sort des vêtements propres.
— Je vais aller me débarrasser de toute cette poussière sous la douche.
Paden s’en va dans la pièce voisine, mais ressort aussitôt lorsqu’Una nous appelle depuis l’étage du bas.
— Vous avez de la visite, précise-t-elle au loin.
Nous échangeons un regard surpris.
— Je ne vois pas qui ça peut être. Personne ne vient jamais me voir ici.
Paden abandonne l’idée d’aller se doucher et nous sortons sur le palier. Après quelques marches, je découvre l’identité de nos visiteuses et cette présence me paraît totalement surréaliste. La réaction de Paden n’est pas tellement différente. Una, elle, les dévisage avec une vraie curiosité.
— Maître Oaken. Maître Wallace, nous salue solennellement l’une des deux femmes qui se tiennent dans le salon.
Si je connais parfaitement le rôle des gardiennes dans ce monde, je ne les avais jamais vues en chair et en os. Et je dois admettre que leur look et leur attitude sont quelque peu… fascinants… Ce sont leur sagesse et leur neutralité qui leur a valu cette fonction de gardiennes. Leur communauté est presque aussi vieille que la magie elle-même. Ces personnes atypiques ont voué leur vie à leur mission : veiller au maintien de l’équilibre entre le bien et le mal.
C’est le fondement de ce monde après tout : la présence du bien et du mal. Deux forces qui s’affrontent en essayant de prendre l’ascendant sur l’autre. Chacune d’entre elles ayant ses disciples qui mènent des combats sans merci. Les gardiennes, elles, font la balance. Jouant pour les deux camps, elles s’assurent que rien ne la fasse pencher d’un côté plus que de l’autre.
— Bonsoir, dis-je dans un murmure stupéfait.
Si les gardiennes ont fait le déplacement jusqu’ici, c’est que notre problème est bien plus gros qu’on ne se l’imaginait. À l’expression de Paden, je sais qu’il pense comme moi.
— Elles m’ont dit être des… hésite Una.
— Des gardiennes, terminé-je pour elle. Una, ce sont les gardiennes de notre monde.
— C’est ce que j’allais dire, marmonne-t-elle. Frimeur…
Elle désigne les deux femmes l’une après l’autre.
— Voici Althéa et Rhéa. Elles veulent s’entretenir avec vous parce qu’il y a eu un petit chamboulement dans l’ordre des choses.
Elle agite sa main.
— Moi, en l’occurrence.
— Une humaine est devenue vampire sans avoir été engendrée, précise Rhéa.
— C’est ce qu’il semblerait, mais nous ne savons pas comment cela s’est produit, explique Paden.
— Nous n’avons pas beaucoup plus d’informations, je le crains, nous dit Althéa.
— Une magie très ancienne a été utilisée et ses origines sont différentes de la nôtre. Un sort puissant dont nous ne savons rien est entré en action.
— Avez-vous la moindre idée de la personne qui aurait les capacités de jeter un tel sort ?
— Je n’ai pas dit qu’il avait été jeté, mais qu’il était entré en action, maître Oaken.
— Il faut écouter au lieu de la ramener à tort et à travers, me nargue Una en désignant son oreille.
Je siffle entre mes dents et fais quelques pas pour me concentrer sur autre chose qu’une vision de moi lui serrant le cou.
— Nous avons contacté nos ancêtres depuis l’au-delà. Eux seuls pouvaient connaître cette ancienne magie. D’après leurs dires, une vieille malédiction a jadis été lancée sur les membres de la famille Oaken, commence Althéa.
— La légende raconte que l’un de vos ancêtres a provoqué la colère d’une tribu indienne en décimant leur village. Comme châtiment, ils ont promis que le premier Oaken à s’accoupler une humaine retrouverait son humanité.
Je me fige.
— Et pourquoi n’avons-nous jamais été informé de l’existence de cette malédiction ?
— Ben, c’est logique non ? se moque Una. Si t’as envie de faire chier quelqu’un, tu ne lui envoies pas une carte où il serait inscrit : « Attention, je te réserve un coup foireux ! »
Elle soupire.
— Arrête de parler sans réfléchir...
Je lance un regard noir à Paden comme pour l’avertir de la faire taire avant que je perde patience, mais cet idiot esquisse un rictus.
— C’était une malédiction totalement ridicule ! Chez les Oaken, nous ne nous rapprochons pas des humains.
— Jusqu’à il y a quelques jours, fait remarquer Althéa.
Je vire au rouge.
— Je ne l’aurais jamais touchée s’il n’y avait pas eu ce maléfice.
— Maître Oaken ! me rappelle à l’ordre Rhéa lorsque je m’emporte.
Je me rembrunis.
— Il est possible que tout ceci soit dû à un rouge à lèvres, leur explique Paden.
— Il aurait été enchanté pour que je me sente attiré par Una, précisé-je.
Rhéa désigne Una.
— N’est-ce pas à cette jeune femme de nous le dire ?
— Euh… je… bégaie celle-ci en retour. Je n’ai rien fait… Et d’ailleurs, je déteste ce type. Pourquoi vouloir le séduire ?
La voisine de Rhéa semble s’agacer.
— Votre problème est plus important que de découvrir comment la situation a pu en arriver là ! Nous sommes en présence d’une jeune femme qui a les aptitudes d’un vampire, mais qui n’est pas morte pour en devenir un. Jamais une… personne… comme elle n’a existé auparavant.
— Qu’est-ce que ça implique pour moi ? se renseigne Una.
— Le plus urgent est qu’on sache comment remédier au problème, insisté-je.
À ces mots Rhéa marche jusqu’à Una qui la regarde toujours avec cette même curiosité, mais également avec une pointe de peur. Surtout lorsque celle-ci sort son bras de sous sa cape. Je comprends qu’elle veut toucher Una. Son front pour être précis. Dans un geste de défense, Una recule. Elle échange un regard craintif avec Paden. Il semble aussi stressé que sa copine. S’il faut qu’elle en passe par là pour qu’on sache ce qui ne va pas, je n’y vois aucun inconvénient.
— C’est bon, Una, dis-je pour la rassurer. Tu peux leur faire confiance.
Je doute d’avoir réussi à rasséréner ses peurs, toujours est-il elle se laisse faire et Rhéa pose délicatement la paume de sa main sur le front d’Una. La réaction est immédiate : Una se cambre. Le dos arqué, la tête rivée vers le plafond, je vois son corps tressauter tandis qu’une lumière claire va et vient entre les deux femmes.
— Una ?! s’écrie Paden. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Mais personne ne lui apporte de réponse et Una continue à s’agiter au rythme de ce fil rouge qui lui percute le crâne.
— Cette jeune femme est dotée d’une force redoutable, nous explique la gardienne qui sonde l’esprit d’Una.
Je lance une œillade en coin à Paden. Il en sait quelque chose…
— Una est aussi victime que vous. La situation lui échappe autant qu’à vous.
Rhéa me passe en revue.
— Ses intentions à votre égard sont pures et tendres. Elle saura gagner votre cœur si vous lui en laissez l’occasion.
— Je ne cherche pas l’amour. Certainement pas celui d’une mortelle… Mais un moyen de retrouver mes pouvoirs !
Rhéa se concentre. Elle semble intriguée.
— Comment ? dit-elle pour elle-même.
— Qu’est-ce qu’il y a ? s’affole Paden.
— Sa force ne lui vient pas de vous, s’étonne la gardienne. Elle est…
Son regard se durcit.
— Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ?
Si elle paraît surprise par ce qu’elle vient de découvrir et dont nous ne savons rien, elle l’est davantage lorsqu’Una revient à elle et lève brusquement sa main droite. Je crois qu’elle va la frapper pour se libérer, mais non. Au lieu de cela, elle l’imite et pose une main sur le front de Rhéa. C’est à son tour de se trouver prise au piège de cette espèce de transe. Le visage de Rhéa se crispe, ses yeux ne peuvent pas être plus ouverts et ses pupilles s’agitent nerveusement. On dirait que des images défilent devant elle à toute vitesse.
— Rhéa, qu’est-ce qui se passe ? panique Althéa. Mais qu’est-ce qu’elle lui fait ?
— Una ! m’écrié-je, stupéfait par la scène à laquelle j’assiste impuissant.
Una se met à crier de douleur et des larmes de sang viennent rouler sur ses joues blafardes.
— Eh merde ! m’exclamé-je en me jetant sur Una.
Je saisis son bras, l’attrape par la taille et la fais reculer de plusieurs pas. Le lien se brise entre elle et Rhéa et Una s’effondre dans mes bras. Rhéa, quant à elle, est soutenue par Althéa. Ce qui est une bonne chose, car elle est visiblement très secouée par l’expérience qu’elle vient de vivre.
En deux enjambées, Paden nous rejoint et récupère Una contre lui.
— C’était quoi ce bordel ? tonné-je.
Rhéa, très ébranlée, lève ses grands yeux humides vers Paden.
— Comment ? pleure-t-elle. Comment avez-vous fait ?
— Quoi ? rebondis-je en me tournant vers mon ami. Paden, qu’est-ce que ça veut dire ? Tu sais quelque chose ?
— Mais non ! se défend-il.
— Elle s’est emparée de notre magie, intervient Rhéa, toujours en sanglots. Comment avez-vous fait pour la cacher ?
Una, grimaçante et toujours bancale sur ses jambes, tire sur son t-shirt et dévoile son épaule. Mes yeux s’arrondissent lorsque je découvre son tatouage : un triangle dans lequel est dessinée une lune.
— Tu es une bannie, dis-je effaré.
— C’est impossible ! s’écrie Althéa. Les bannis ont tous été tués !
— Je le croyais aussi, lui répond Rhéa. Mais…
Elle lève son regard fébrile vers Paden. Le dévisager semble la faire souffrir.
— Mais qu’est-ce qui m’arrive ? s’étonne Una en redessinant les contours de son tatouage.
— Les bannis ne sont plus supposés exister ! insisté-je. Comment Una peut-elle en être une ?
Je fixe Paden en disant cela, car mon instinct me dit qu’il en sait plus que n’importe qui dans cette pièce.
— Paden ! crié-je alors qu’il reste muet. Qu’est-ce que tu me caches ?
— Tu te trompes sur de nombreux détails, Silas. Certains bannis ont survécu. Ils se sont fait oublier au cours des dernières décennies, mais ils sont bel et bien là ! Et je n’aime pas Una comme un homme aime une femme, mais comme un père aime son enfant, confesse-t-il sans oser regarder la principale intéressée.
— Quoi ? balbutie celle-ci, la bouche tombante.
— Tu es ma descendante, Una. J’avais une fille qui s’appelait Effie.
Una porte une main à sa bouche.
— C’est mon arrière -arrière-arrière-grand-mère…
— Et je l’ai sauvée du massacre des bannis.
Rhéa semble avoir du mal à se remettre du hold-up de magie que lui a fait subir Una, car elle chancelle. Aidée par Althéa, elle marche jusqu’au sofa posé devant la cheminée et s’y assied.
— Comment cela a pu nous échapper ? bredouille-t-elle.
Paden, toujours au petit soin pour Una, l’aide à s’installer sur l’un des fauteuils avant de faire quelques pas vers la cheminée. Appuyé contre elle, il nous raconte :
— J’étais un banni moi-même. Lorsque le massacre a débuté que j’ai compris ce qui nous attendait, j’ai conduit ma fille Effie dans les Highlands. Il y avait là-bas un couple de fermiers très sympathiques. Ils étaient jeunes et gentils, alors je leur ai jeté un sort pour leur faire croire qu’elle était leur fille.
Il s’adresse à Una :
— C’étaient les ancêtres de ta maman.
— Pourquoi t’es-tu fait engendrer ? le questionné-je ahuri par son récit. C’est tellement contre nature.
— À ton avis, Silas ! Pour devenir éternel et veiller sur ma fille. Ma condition de vampire a brouillé les pistes et les mages ne m’ont jamais retrouvé. J’ai fait oublier à Effie sa magie pour que jamais elle ne se trahisse.
— Mais Una vient de la réveiller, constate Rhéa.
— Car elle a été placée en présence d’une puissante magie.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? bafouille Una.
Paden vient s’agenouiller devant elle et capture ses mains dans les siennes.
— Que tu es une magicienne, mon trésor. Une très puissante magicienne…
— Pad..., commence Rhéa avant de se reprendre. Maître Wallace, vous ne pouvez pas la conduire dans cette voie.
— Pardon ? s’indigne-t-il en se dressant sur ses jambes, prêt à en découdre. C’est sa nature !
— C’est simplement une jeune femme qui vient de plonger dans un monde dont elle ignore tout et qui la terrifie. Elle ne réalise même pas ce qu’un tel pouvoir implique.
— Sa magie s’est réveillée et elle doit apprendre à s’en servir !
— La magie dont les bannis faisaient usage fut la cause même de leur destruction…
— La seule raison pour laquelle nous avons été exterminés, c’est que les mages et les vampires ont redouté notre pouvoir au point de vouloir nous tuer.
— Parce que vous étiez devenus incontrôlables ! protesté-je.
— Et toi, tu ne l’as jamais été, bien sûr, ironise-t-il. Tu veux asservir la race humaine, mais dans le contrôle le plus absolu.
— Nous sommes là pour éviter ce genre de débordement ! intervient Althéa. Les ambitions de maître Oaken sont stupides et totalement irréalisables.
— Plus stupide que les agissements de Paden ? répliqué-je.
— J’ai veillé sur ma famille, Silas ! s’emporte-t-il. Mais tu ne peux pas comprendre, car tu n’aimes personne si ce n’est toi ! Tu ignores ce qu’être père veut dire…
— Il l’ignorait, le coupe Rhéa. Mais cela va devoir changer.
— Quoi ? marmonné-je en la fixant paniqué.
Qu’est-ce qu’elle entend par-là ?
— L’enfant que porte Una en son sein a besoin d’être protégé. Il est puissant…
— Le quoi ? se récrie Paden.
Si lui en a la force, ce n’est pas mon cas. Ni celui d’Una. Ratatinée dans son fauteuil, une main à sa poitrine, prise d’une crise de panique, elle suffoque.
— La vie de cet enfant est précieuse, continue Rhéa sans cesser de me fixer. Il faudra que…
— Je ne veux pas en entendre parler, braillé-je. D’ailleurs, ce n’est pas mon enfant. C’est impossible !
C’est grotesque ! J’ai couché avec cette fille, il y a deux jours et elle serait enceinte de moi ? Balivernes !
— Vous devez prendre vos responsabilités, me rappelle à l’ordre Rhéa.
— Je n’ai pas la responsabilité de savoir avec qui couche cette fille !
— Avec vous en l’occurrence, ajoute Althéa.
— Une fois ! répliqué-je. Alors, vous n’allez pas me faire croire que cet enfant est de moi ! Il est hors de question que vous me colliez cela sur le dos !
Una se cache dans ses bras et y éclate en sanglots. Paden court pour l’étreindre après m’avoir lancé un regard qui en dit long sur ce qu’il aimerait me faire.
— Allez au diable ! tonné-je en tournant les talons. Jamais je n’accepterai cela !
— Silas ? chouine Una dans mon dos.
J’accélère le pas vers l’entrée.
— Où est-ce que tu vas ?
— Loin ! Loin de toi et de cette… horreur, craché-je.
— Ne me laisse pas, m’implore-t-elle alors que j’ouvre la porte avec force et fracas. J’ai peur Silas. Je t’en prie, reste avec moi.
— Va en enfer ! lancé-je en sortant.
La porte claque et fait vibrer les fondations quand je retrouve l’air frais de cette nuit d’automne.
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