Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)

Chapitre C

C hapitre quatorze

 

U na

 

week-end bien arrosé, nos clients optent pour une soirée d’un repos bien Le Lann est incroyablement calme, ce soir. Le lundi a toujours été le jour le plus tranquille et tout particulièrement celui-ci. Généralement, après un méritée.

En ce qui me concerne, ce service « pépère » n’a rien pour me déplaire. Mon ventre s’arrondit de jour de jour et cavaler entre les tables est bien plus fatigant maintenant que je suis enceinte. Si je me suis arrondie, ma grossesse n’est pas encore flagrante. Pour s’en apercevoir, il faut y prêter attention. Ce détail fait bien mon affaire pour le moment, car je ne suis absolument pas pressée de répondre à toutes les questions que l’on risque de me poser une fois que je ne pourrais plus cacher l’arrivée de mon enfant.

Je suis très mal à l’aise à la pensée de raconter à tout le monde que Paden est le père du bébé. C’est trop bizarre… Alors, oui, personne ne sait qu’il est mon aïeul, mais quand même ! Finalement, qu’est-ce qui serait le plus étrange ? Dire qu’il m’a fait cet enfant ou raconter qu’il est mon arrière-arrière-arrière-grand-père ? Et je ne parle même pas du passage qui parle de son statut d’ancien banni et qui, clou du spectacle, s’est fait mordre par un vampire pour devenir immortel afin de pouvoir veiller sur sa descendance, autrement dit : moi. Mieux vaut que personne n’entende jamais cette histoire ou je risque l’internement…

Étrangement, au quotidien, j’arrive à oublier tous ces détails le concernant. Bien sûr, il sort chasser pour se nourrir et les balades diurnes sont à proscrire, mais ces dernières semaines, j’ai réussi à m’habituer à ce nouveau mode de vie. La journée si je ne dors pas, je me consacre à l’apprentissage de la magie.

Encadrée par Rhéa, j’apprends à contrôler mes pouvoirs, mais aussi l’art des potions. Lorsque j’ai quitté Endless, elle est apparue soudainement dans l’appartement de Paden et tous deux ont eu une conversation tumultueuse à mon sujet. Rhéa refusait catégoriquement que je sois livrée à moi-même avec toute cette magie qui venait de se réveiller en moi. Paden, lui, réclamait le droit de m’enseigner la magie. Un point de discordance entre eux. Finalement, ils ont chacun fait des compromis et Paden peut aussi jouer les professeurs Dumbledore avec moi.

Mais Rhéa me reproche mon manque d’implication. Je reconnais bien volontiers que ces histoires de sortilèges et de formules magiques ne m’attirent pas plus que cela. Et je ne vous parle même pas des heures de méditation qu’elle m’impose pour m’aider à me connecter à la nature et aux éléments… Je m’amuse davantage avec les potions. On joue avec les ingrédients, un peu comme en cuisine. Mais Paden a tendance à virer à l’écarlate lorsque je joue à l’apprentie alchimiste à l’appartement. À sa décharge, j’ai fait quelques dégâts et le pauvre a été contraint de racheter un canapé. Lui qui voulait s’occuper de sa descendance, avec moi, il est servi.

— J’ai tellement faim !

Occupée à laver quelques verres, je relève la tête. On a parlé de manger ? s’enthousiasme mon appétit. Ma meilleure amie vient de me rejoindre derrière le bar.

— J’avalerais un éléphant, affirmé-je en roulant des yeux.

— Mon neveu sera bien grassouillet au moins, se moque-t-elle.

Je me vexe.

— Pour commencer, je mange peut-être souvent, mais toujours en quantité raisonnable. Et secundo, je doute avoir un petit garçon. Dans ma famille, on fait surtout des filles.

Skye se penche et me glisse discrètement :

— Idem dans celle de Paden ?

Skye est la seule à avoir connaissance de cet énorme mensonge au sujet de la paternité de mon bébé. Il faut dire que je n’ai pas eu vraiment le choix vu qu’elle me pensait en couple avec lui…

Selon ses dires, si Paden et moi en sommes là, c’est grâce à elle et à son pari ridicule. Je doute qu’elle serait si compréhensive si elle connaissait la vérité… Comment réagirait-elle si elle savait que le père de mon bébé, c’est Silas ? Elle serait déçue par mon comportement, c’est évident. Et que penserait-elle de lui si elle avait connaissance de sa réaction lorsqu’il a su pour le bébé ? En toute honnêteté, je n’ai pas la moindre envie de le découvrir. 

— C’est pareil de son côté.

Skye ouvre le pot à pourboires et en sort quelques billets.

— Allez, bouge ton petit cul, Una. On va chercher à manger au Five.

Un bon hamburger avec un steak bien saignant ? J’en salive d’avance ! Je touche mon ventre et un sourire ravi se dessine sur mes lèvres. Mouais, je m’en doutais… Tu ne dis jamais non à un morceau de viande, toi ! Petite traîtresse !

— On ne va pas laisser Kenneth gérer le bar seul !

— Mais arrête ! Y’a pas un chat et on en a pour dix minutes à tout casser !

Skye me gronde du regard.

— Ne me dis pas que c’est encore une histoire avec Paden. T’es assez grande pour sortir sans qu’il vienne te tenir la main, non ?

Je grimace. Depuis mon retour d’Endless, Paden est devenu parano en ce qui concerne ma sécurité et cela agace souvent Skye. Elle qui aime sa liberté a du mal à comprendre comment je peux supporter que mon « mec » soit aussi collant. Ce n’est pas dans mon tempérament, c’est vrai et d’ordinaire, les types trop intrusifs, je les jette en vitesse. C’est difficile d’expliquer à Skye pourquoi, cette fois, je tolère l’attitude de Paden sans concession. J’ai été contrainte d’inventer une histoire sordide au sujet d’une fiancée que Paden aurait eue et qui aurait été tuée dans de troublantes circonstances à Londres pour expliquer son côté surprotecteur.

Si j’arrive à négocier un peu de liberté en plein jour, la nuit, ce n’est que pure utopie. Eh oui ! C’est le créneau horaire préféré des vampires pour une petite balade…

— Je l’appelle pour l’avertir qu’on sort, OK ?

— Pour qu’il rapplique dans la seconde ?

Kenneth qui vient de s’occuper de l’unique client assis autour du bar nous rejoint.

— Un problème, les filles ?

— Je voulais qu’on sorte deux secondes pour aller nous chercher à manger au Five, mais Una…

— Skye, je t’en prie ! la rappelé-je à l’ordre, histoire qu’elle n’en dise pas trop.

— Fais son cinéma pour ne pas sortir en pleine nuit…

— Deux nanas n’ont rien à faire dans les rues d’Aberdeen à cette heure-là !

— Tu charries un peu, Una, dit Kenneth. En passant par le parc, c’est tranquille. Mais je peux y aller, si vous voulez… Je suis carrément chaud pour un hamburger.

J’aimerais accepter la proposition de Kenneth – qui est de loin la plus sage –, mais Skye semble si déçue que je renonce. J’essaie d’appeler Paden pour l’avertir que je sors, mais mon appel termine immédiatement sur sa boîte vocale.

— Bon, on fait quoi ? s’impatiente Skye qui passe son manteau.

Avec ou sans moi, elle ira chercher notre repas. Indécise, je fixe l’écran de mon portable sans savoir si j’ai envie de découvrir ce que me fera Paden en comprenant que je suis partie sans l’avertir. Contrainte de choisir entre décevoir ma meilleure amie et mon ancêtre, je décide d’accorder cette victoire à Skye.

— On y va, c’est bon.

Je suis Skye et attrape mon manteau au passage. Avant de sortir du Lann, j’interpelle Kenneth :

— Tu peux appeler Paden et lui dire où je suis partie avec Skye.

— Y’a pas de lézards !

— Et texte-nous ce que tu veux manger !

— Compte sur moi.

La porte du Lann se referme sur les propos de Kenneth et bras dessus bras dessous avec ma meilleure amie, nous prenons le chemin du restaurant le Five.

***

— Sûre que tu ne vas pas avoir d’ennuis avec ton beau ténébreux ?

Skye me pose cette question alors que nous venons de quitter le Five, les bras chargés de nourriture. Notre détour par le restaurant a duré plus longtemps que prévu, car si notre pub est vide, le fast-food, lui, est bondé.

N’ayant eu aucun coup de fil à la suite de notre départ, j’en déduis que Paden n’a pas si mal pris le fait que je me sois sauvée sans avoir eu son aval avant. Je joue des épaules.

— Ça devrait aller…

Skye ricane.

— Il vaut mieux que je te ramène en un seul morceau ou je risque de passer un sale quart d’heure.

Et moi donc…

— Tu n’as pas l’impression d’abuser ? Il n’est pas si pénible.

Je reçois un coup d’épaule.

— Mais c’est qu’elle le défend bec et ongles son mec, me raille-t-elle.

Je soupire pour lui signifier mon agacement. Ce qui la fait rire plus que ça ne la fait taire.

— J’espère qu’il n’est pas aussi relou pour tout… Sinon je ne te raconte pas comment tu dois te faire chier…

— Je t’ai déjà dit pourquoi il se montre parfois si… pointilleux… en ce qui concerne ma sécurité. Mais pour le reste, il est vraiment cool et très patient.

Ce qui, pour le coup, est la vérité. Paden est resté très jeune – pour un mec qui a cent vingt-sept ans… Depuis sa transformation, il a toujours vécu plus ou moins seul. Et voilà qu’aujourd’hui, j’investis son appartement et bouscule ses habitudes. Bien sûr, il est heureux que nous vivions ensemble, mais j’imagine que la cohabitation n’est pas toujours simple de son point de vue. À sa décharge, j’écoute la musique trop fort, je fous vite le bordel, j’ai cramé son canapé et je vide son réfrigérateur aussi vite qu’il le remplit. Si cela le pèse, il ne m’en a jamais fait le reproche.

— On va dire que le plus important est que tu t’éclates au pieu, glousse-t-elle.

Eurk ! Voilà pourquoi j’ai horreur de parler de Paden avec Skye, elle finit toujours par ramener notre discussion en dessous de la ceinture. Écœurant !

— Alors ça, tu oublies ! On n’abordera pas ce sujet !

— Pourquoi ? T’as signé une clause de confidentialité à la Christian Grey ?

— N’importe quoi ! Mais tu es sa serveuse et c’est vraiment bizarre de parler de ça avec toi !

— Je suis avant tout ta meilleure amie, me rappelle-t-elle à l’ordre. Et ça devrait primer sur tout le reste !

Je m’approche et l’embrasse.

— Mais tu primeras toujours, ma chérie, c’est évident. J’ai juste envie de garder notre intimité pour moi.

Skye me lance un regard tendre en coin.

— Tu l’aimes ce mec, c’est clair.

Sans que je puisse le contrôler, ma bouche esquisse un sourire. Mes pensées s’égarent pour s’envoler vers cette île que j’ai quittée et s’attardent sur son propriétaire. Je secoue la tête, bien déterminée à ne pas perdre mon temps à me lamenter sur un homme pour qui je compte autant qu’une poche d’hémoglobine. Ah non, petite chipie ! Tu ne me feras pas me larmoyer à propos de ton père ! J’ai assez pleuré et chacune des larmes que j’ai versées était de son fait !

Mon téléphone me ramène à l’instant présent et après une manipulation disgracieuse, je peux découvrir qui m’appelle. Je me réjouis de cet appel qui me détourne de Silas, mais pour une brève seconde, car ce coup de fil de Paden peut vite tourner au vinaigre. Je décroche.

— Avant que tu t’énerves, je suis en route et je serai là…

— Una, chérie, où est-ce que tu es ?

Skye m’observe et je peux lire dans son regard combien ça l’agace que Paden me téléphone.

— On vient de quitter le Five. On coupe par le parc pour…

— Non ! Tu rebrousses chemin et tu te caches dans la première boutique ouverte.

— Quoi ? Mais pourquoi ?

— Una, fais ce que je te dis, un point c’est tout !

— Qu’est-ce qui se passe ?

— J’ai de bonnes raisons de penser que tu es en danger. Je viens vous chercher.

Saisissant l’urgence et l’inquiétude dans sa voix, je ne bronche pas et obtempère. Je m’arrête et Skye en fait autant.

— On fait demi-tour et on se met en sécurité, lui annoncé-je.

— Je suis en route, j’arrive !

Je raccroche et me confronte à l’incompréhension de ma meilleure amie.

— Je vais tout t’expliquer, je te le promets, mais pour le moment, il faut qu’on rebrousse chemin, lui dis-je en passant à l’action.

— Mais… tente-t-elle de protester.

— Skye, je t’en prie, l’imploré-je. Plus tard.

Elle cède et m’emboîte le pas, mais je me fige très vite. Dans cette allée de pavés faiblement éclairée et bordée de ce bosquet d’arbres, je ne devrais pas m’étonner de voir du mouvement dans les branchages. Mais l’appel de Paden et mon instinct de survie me somment d’être aux aguets.

— Skye, reste près de moi, ordonné-je à ma voisine.

Je comprends que je fais bien d’être sur mes gardes lorsqu’un homme surgit devant nous. Il semble tomber du ciel. Je sursaute, si bien que mes sacs finissent sur le sol. Cette irruption ne me dit rien qui vaille. Personne n’atterrit comme ça ! De nulle part ! Aucun humain du moins. L’individu à l’allure menaçante s’approche de quelques pas. À cette distance, je parviens à distinguer les traits de son visage. Peu rassurants d’ailleurs. Ses cheveux ébène et raides lui tombent sur les épaules et ses yeux tout aussi sombres font ressortir son teint pâle. Entre cela et son entrée magistrale, le doute n’est pas permis sur sa nature : c’est un vampire. L’inconnu me sourit, mais il n’y a rien de bienveillant dans la manière dont il le fait, bien au contraire.

— Bonjour, Una, dit-il d’une voix triomphante. Ma très chère Una ! C’est un tel honneur de te rencontrer enfin.

Skye, qui est collée à moi, glisse sa main dans la mienne.

— Tu connais ce type ? me chuchote-t-elle à l’oreille.

Je fais non de la tête et serre mes doigts sur les siens.

— Je pourrais en dire autant… si je savais qui j’ai en face de moi, rétorqué-je en essayant de masquer ma peur.

— Je suis quelqu’un qui t’est très reconnaissant, s’amuse-t-il en souriant sans arrêt.

— Oh… Et qu’est-ce que j’ai fait pour mériter votre reconnaissant ?

— Sais-tu depuis combien de temps Silas règne sur notre monde ?

Évidemment ! Dès que j’ai des ennuis, il est toujours mêlé à l’affaire de près ou de loin.

— Trop longtemps ! réplique l’inconnu. Il y a des décennies que je rêve de le faire tomber du haut de son piédestal. Grâce à toi, aujourd’hui, je vais réaliser cette prouesse.

L’homme fait un nouveau pas vers nous. Instinctivement, j’en fais deux dans l’autre sens et Skye se calque sur mes pas.

— Désolée de contrarier vos plans, mais je ne me préoccupe pas de Silas et c’est très réciproque.

— Donc, selon toi, il se fiche éperdument de ton devenir ou de celui de ton enfant ?

— Qu’est-ce qui se passe, Una ? s’affole Skye toujours retranchée derrière moi. Qu’est-ce que Silas vient faire là-dedans ?

Je serre sa main en espérant que ce geste suffise à la rassurer. Je doute d’y parvenir.

— Tout comme je me moque de ce qui peut lui arriver.

Avec décontraction, l’homme frotte le bas de son visage. Il paraît réfléchir.

— Je suis très surpris… Je te raconte pourquoi ! Il y a des semaines que je cherche un moyen de le faire sortir de sa tanière. Mais le faire quitter son île est devenu impossible depuis qu’il est redevenu humain. L’occasion est trop belle pour me débarrasser de lui et je devais trouver une solution pour le débusquer. Devine à qui j’ai pensé ?

Il me désigne.

— Toi !

Moi ? C’est quoi ce charabia ?

— Humain ? Mais Una qu’est-ce qu’il raconte ? me questionne Skye la voix tremblante.

— Laisse-moi faire, lui murmuré-je avant de m’adresser à ce vampire. Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez. Je n’ai pas vu Silas depuis plus de deux mois. Nous ne sommes plus en contact.

— C’est ce que j’ai cru comprendre, mais depuis quelques jours, j’ai fait appel à un ami qui connaît quelques petits tours de magie. Après quelques incantations, il a réussi à pénétrer l’esprit de Silas et, plus précisément, la partie de son cerveau qui déclenche les rêves. Le but était d’y glisser un cauchemar bien précis : celui de ta mort.

Je ris. Bien sûr, c’est un rire forcé, sans aucune sincérité. Je cherche surtout à gagner du temps, car Paden est en chemin.

— Et vous avez cru qu’il allait quitter le fond de sa grotte pour venir me sauver ? Êtes-vous certain de connaître Silas ou êtes-vous seulement naïf ? Il n’aime personne à part lui-même.

— Eh bien… Je vois que tu as cerné le personnage, Una. Tu aurais peut-être envie de te joindre à moi pour lui faire payer son arrogance ?

— C’est une aimable proposition. Elle est même plutôt tentante, mais je préfère me mêler de mes affaires…

— Pourtant, j’y verrais une sorte de poésie ! Le seul être qu’il est capable d’aimer serait celui qui le conduirait à sa perte. Ne trouverais-tu pas cela parfait ?

— Votre plan est basé sur une donnée erronée : je ne compte pas pour lui. Ni moi ni l’enfant.

— C’est ce que l’on verra…

— Una !

Mon prénom dans la bouche de Skye est un cri… un cri d’effroi. Je me tourne lorsque je sens sa main m’échapper. Je découvre atterrée qu’un second homme vient de nous rejoindre et qu’il s’est emparé de Skye pour l’éloigner de moi.

— Skye !

Impuissante, je la regarde partir, prisonnière des bras d’un vampire aux yeux rougeoyants et au look tout aussi morbide que son acolyte.

— Qui êtes-vous et qu’est-ce que vous nous voulez ? m’emporté-je en faisant front à celui qui me fait la causette depuis quelques instants. Si Silas a quitté Endless, je peux vous garantir qu’il n’est pas dans les parages. Je ne sais pas où il se trouve et je m’en contrefous ! Skye ne connaît rien de votre monde, relâchez-la !

— Arrange-toi pour faire venir Silas et je laisserai ton amie s’en aller !

— J’ignore où il se cache, bon sang !

— Una ! hurle Skye, terrorisée.

Je balance la tête sur le côté et je suis terrifiée en voyant que l’autre vampire commence à planter ses crocs dans son cou.

— Non ! crié-je. Elle est innocente !

Je sens monter en moi une tornade de fureur en voyant mon amie ainsi menacée. Mes poings se serrent et une force encore incontrôlée s’éveille devant ce spectacle glaçant. Chaque particule de mon être cherche à se connecter à la terre pour lui réclamer son aide.

— Una, pleure ma pauvre Skye, le regard brillant de terreur.

— Je suis avec toi, dis-je alors que mes yeux se remplissent de larmes eux aussi.

Je sens le sol se déchirer dans ses profondeurs et les racines venir à moi. Elles répondent à mon appel et, grâce à elles, je vais pouvoir sortir Skye des griffes de ce vampire. Mais mon attention est détournée par du mouvement dans les buissons à quelques pas de moi. Persuadée qu’il s’agit de Paden, je nous crois sauves. Mais ce n’est pas lui qui saute le talus.

— Regardez qui se baladait tout seul dans la forêt, annonce un homme très similaire aux deux autres vampires.

— Silas, soufflé-je en le voyant auprès du troisième individu qui le tient en respect.

Son regard m’effleure et m’abandonne aussi vite pour se braquer sur celui qui semble être le chef de cette expédition punitive lancée contre Silas. C’est alors qu’un souffle me chatouille la nuque. L’homme dans mon dos s’est rapproché. Il me glisse à l’oreille :

— Que disais-tu déjà ? Silas n’aime personne ?

Ses lèvres effleurent mon oreille.

— Pour sa défense, tu as un parfum des plus enivrant. De quoi mettre le grand Silas à genoux… J’ai rêvé de toi sans jamais croire que tu puisses exister, ma précieuse Una…

— Matej ! s’interpose Silas qui s’approche, toujours maintenu par son bourreau. Mon ami, qu’est-ce que tu es en train de faire ?

— Allons, Silas, ne me dis pas que tu n’en as pas la moindre idée, lui répond le fameux Matej sur un ton persifleur.

— J’ignorais que nous étions en conflit tous les deux. Tu as toujours été loyal envers moi…

— Et regarde ce que ça m’a coûté ! braille Matej. Mon allégeance envers toi m’a fait tout perdre !

— Pourquoi mêles-tu ces deux humaines à nos histoires personnelles ?

— En ce qui concerne celle-ci.

Il désigne Skye.

— Elle se trouvait seulement au mauvais endroit, au mauvais moment.

— Alors, laisse-la s’en aller ! protesté-je en me tournant vers lui. Si c’est moi que tu veux, relâche Skye !

D’un geste vif, Matej m’emprisonne dans ses bras, ses mains saisissent ma chevelure entre elles. Nos visages ne sont qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.

— Matej ! s’écrie Silas.

Mais l’intéressé n’écoute rien. Il plante ses yeux incandescents dans les miens.

— Tu aimerais savoir qui est le père de ton enfant, Una ? Je peux te raconter pourquoi je vais te tuer aujourd’hui.

Matej m’attire à lui et m’enlace. Sa bouche se presse contre mon oreille et il me demande :

— Est-ce que tu l’aimes, Una ?

Je garde le silence, bien décidée à ne pas entrer dans son jeu.

— Sois plus coopérative ou je devrais me servir de Skye pour te délier la langue, gronde-t-il. Est-ce que tu l’aimes ?

Je cède à la menace et hoche la tête en guise de réponse.

— Dis-le ! m’ordonne Matej avant de me faire tournoyer avec une brusquerie qui manque de me faire tomber. Dis-le-lui !

— À quoi ça rime tout ça ! tente de s’interposer Silas. Depuis quand fais-tu dans le sentiment ?

— Depuis que j’ai découvert que tu en avais pour cette humaine, Silas !

Mes yeux s’agitent alors que mes larmes grossissent sous mes paupières. Je suis secouée comme un prunier.

— Allez, Una ! Je suis tout ouïe !

— Oui, je l’aime, avoué-je le regard tourné vers Silas, mais sans oser me confronter à lui.

— Adresse-toi à lui ! tonne Matej. Il doit savoir ce que tu ressens pour lui !

Mes yeux harponnent ceux de Silas et comme depuis le jour où j’ai fait sa connaissance, ils ne véhiculent aucune émotion.

— Je t’aime, dis-je dans un couinement.

— Comment ? rugit Matej. Sois plus convaincante !

— Plus que ma vie, pleuré-je. Je t’aime plus que ma vie, Silas, lui confié-je en le fixant droit dans les yeux.

— Arrête, Matej ! s’écrie celui-ci en faisant un pas vers moi avant de se faire rappeler à l’ordre par le vampire derrière lui.

Mais Silas n’entend pas se laisser faire. Il opère un demi-tour et assène un coup de poing à son tortionnaire. Celui-ci revient rapidement à la charge. Leur différence de force lui donne l’avantage. Silas tente de se défendre et je fais un pas dans sa direction pour voler à son secours lorsqu’on me retient d’un bras enroulé autour de mon cou.

— Silas ! le rappelle à l’ordre Matej qui me serre avec une force de tous les diables.

Sa seconde main vient lentement se poser sur ma joue et je comprends ce qu’il désire : me rompre le cou. Incapable du moindre mouvement, les bras le long du corps, je me concentre en répétant inlassablement la même incantation : brann. Je sens la paume de mes mains se mettre à chauffer.

Mais mon esprit s’égare lorsque Silas se jette à genoux, le visage marqué par la peur.

— Arrête ! crie-t-il affolé. Tue-moi ! Venge la mort de Freja en faisant couler mon sang, mais pas le sien !

Matej est pris d’un rire dément.

— Jamais je n’aurais cru assister à un tel spectacle, rit-il. Silas Oaken marchandant sa vie pour une autre. Celle d’une humaine qui plus est ! C’est… jouissif !

— Ne la fais pas payer le prix de mes erreurs !

— Je vais la tuer et arracher cet enfant de son ventre pour être certain que tu souffres comme j’ai souffert en perdant la seule femme qui n’a jamais compté à mes yeux.

— Je n’ai jamais voulu cela ! s’emporte Silas. Et j’ai vengé la mort de Freja !

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, Silas ? Ma femme est morte !

Pendant qu’ils s’expliquent, j’ai retrouvé ma concentration et, de nouveau, je dis mon incantation. Mes paumes deviennent chaudes. D’abord une chaleur douce et qui s’intensifie rapidement. Je finis par sentir deux flammes dans le creux de mes mains. Elles grossissent et finissent en deux boules de feu.

Mon regard croise celui du vampire à la droite de Silas. Il comprend que je m’apprête à riposter. Sa bouche remue, il veut prévenir Matej.

— Mat…, commence-t-il à dire.

J’agis vite ! Je lève mes bras et pose mes mains incandescentes de chaque côté du visage de Matej qui hurle de douleur. Il me relâche immédiatement. Silas passe à l’attaque lui aussi. Il se relève et saute sur le vampire qui l’escortait. Libre, je relève les mains.

— Brann, psalmodié-je en préparant une nouvelle attaque.

Matej, lui, continue de hurler de douleur derrière moi.

— Qu’as-tu fait, sorcière ? crie l’homme dont est prisonnière Skye.

Je lui destine cette boule de feu qui virevolte dans le creux de ma main. Les gémissements de Silas me détournent de ma cible. Les genoux enfoncés dans le sol, il essaie de se défaire des bras que le vampire a fermés sur sa gorge. Il tire sur sa tête pour la lui… arracher.

— Silas !

Le cri perçant de Skye me ramène vers elle. Le cou exposé, elle s’apprête à recevoir les deux canines que son agresseur tente de planter dans sa chair.

— Una, sanglote Skye. Una, j’ai peur…

J’entends que l’on ricane derrière moi. Matej, étendu sur le sol, le visage brûlé, se repaît du spectacle.

— Voyons si elle disait la vérité lorsqu’elle prétendait t’aimer, ricane cet enfoiré. Crois-tu qu’elle te choisira, mon vieil ami ?

— Va te faire foutre, Matej ! articule Silas.

L’homme qui l’enserre raffermit sa prise autour de sa tête. Je n’ai plus le choix, je dois agir au plus vite, mais je n’ai aucune certitude de pouvoir les secourir tous les deux. Mon regard rencontre celui de Silas, il esquisse un bref sourire.

— Tout va bien, Una…

Ces quelques mots sonnent comme un adieu. Il me donne son approbation pour que je sauve Skye plutôt que lui. C’est alors qu’une aura lumineuse jaillit de moi pour filer à toute vitesse en direction de Silas. Il est frappé par cette lumière dorée qui l’enveloppe d’un voile protecteur et le vampire qui le maintenait se retrouve propulsé à plusieurs mètres en arrière. Le bébé vient de libérer son père et je n’ai plus qu’à en faire de même pour Skye. Dans la précipitation, je jette ma boule de feu sur le troisième individu. Elle le percute et il termine en un nuage de cendres noires. Je cours pour rejoindre Skye qui tombe à genoux. Les battements de mon cœur s’emballent lorsqu’elle porte une main à son cou.

— Skye ! crié-je en me jetant auprès d’elle.

Ses yeux sont vitreux quand je m’agenouille devant elle.

— Non, paniqué-je en voyant le sang s’échapper de sous sa main.

Il l’a mordue avant que je ne le tue. Je pose une main sur la sienne pour l’aider à comprimer sa blessure au cou.

— Una, tente-t-elle d’articuler.

Mais sa bouche est pleine de sang, elle aussi. Son corps tombe en arrière, je le rattrape à la force de mon bras vacant et l’allonge prudemment sur les pavés du chemin.

— Skye, murmuré-je sans me détourner de ses immenses yeux verts. Ça va aller, je te le promets…

Ma main ensanglantée vient caresser sa joue alors que sa tête repose sur mes genoux. Je ne vois plus les traits de son si beau visage sous mes larmes.

— Je suis là… Je reste près toi, dis-je pour la rassurer tout en la berçant.

Elle ne cesse de me regarder pendant que tous ses muscles se relâchent les uns après les autres. Je sens qu’elle s’en va que la vie l’abandonne. Ma Skye, mon amie d’enfance me quitte. Elle part et moi, je reste plantée là impuissante à regarder la plus belle partie de moi s’éteindre.

— Skye, pleuré-je en me penchant sur son corps devenu inerte. Mon Dieu… Je te demande pardon…

Je l’étreins, je la pleure et je crois que je ne pourrais plus jamais la lâcher quand :

— Matej ! crie Silas en se mettant à courir.

Je comprends que le responsable de cette horreur essaie de se sauver. J’embrasse Skye après l’avoir délicatement déposée sur le sol et me relève en prenant le chemin que vient d’emprunter Silas. Au loin, je vois leurs deux silhouettes. Je tends ma main dans cette direction.

— Stad ! crié-je.

Et Matej se fige lorsque je lui ordonne de s’arrêter. Il essaie de se débattre, mais je le retiens et le contrains à rebrousser chemin. Ses pieds touchent à peine le sol alors qu’il fait marche arrière comme on rembobinerait une vidéo. Silas, stupéfait, le regarde passer devant lui avant de courir vers moi. Le corps de Matej se stoppe net à quelques pas de moi et retombe sur les pavés.

— Una, m’appelle prudemment Silas lorsqu’il nous rejoint.

— Skye est morte, bredouillé-je en contournant Matej.

— Je suis désolé…

Je m’agenouille devant cet homme qui a surgi de nulle part et qui me l’a prise. Elle, qui n’avait rien fait…

— Tu l’as tuée, l’accusé-je en le fixant par-dessus mes larmes. Je t’ai dit de la laisser en dehors de cette histoire et maintenant elle est morte.

— On perd tous les gens qu’on aime lorsqu’on s’approche de Silas.

— Ne le mêle pas à ça ! crié-je en retour. Cela ne concerne que nous ! Par ta faute, Skye est morte !

— Je n’ai pas, tente-t-il de se rebeller.

Mon bras fend l’air et Matej reçoit un coup en plein visage sans que je n’aie besoin de le toucher.

— Tais-toi ! lui ordonné-je. Tout est ta faute !

— C’est à cause de lui si Freja est morte !

— Je n’y suis pour rien si tu n’as pas été capable de protéger ta famille ! répliqué-je froidement. En ce qui me concerne, je saurai protéger la mienne !

— Lui ? s’écrie-t-il, outré. Il ne mérite pas qu’on l’aime !

Je me redresse subitement et mon bras fend rapidement l’air. Matej est projeté dans les airs en suivant la trajectoire de mon geste. Il termine empalé contre la branche d’un arbre suffisamment pointue pour transpercer sa chair.

— Et Skye ne méritait pas de mourir ! tempêté-je en haussant le ton pour couvrir ses cris.

Je dévie de ce spectacle écœurant, ses gémissements d’agonie m’insupportent. Non, je ne regrette pas mon geste, bien au contraire. Ma douleur est si vive qu’elle nourrit ma colère. Une colère venimeuse, acérée. Elle est comme un poison qui se répand dans mon sang et brûle ma chair.

— Una ?

— Qu’est-ce que je suis supposé faire ? bafouillé-je en revenant auprès du corps de Skye.

Elle semble si paisible. Je m’agenouille devant elle.

— Skye…

— Una !

Cette voix familière et visiblement affolée me détourne de mon amie d’enfance et mes larmes redoublent lorsque Paden apparaît au détour du virage.

— Paden…

— Seigneur, souffle-t-il en voyant Skye sur le sol, morte. Una, ma chérie, je suis tellement désolé.

Je me précipite vers lui alors qu’il court dans ma direction et je m’effondre dans ses bras.

— Ce n’est pas vrai, pleuré-je contre lui. Dis-moi que ce n’est pas vrai…

— Chérie, je suis navré, dit-il en me berçant dans un geste de réconfort. J’aimerais pouvoir faire quelque chose.

Je distingue qu’il s’adresse à Silas, mais je n’écoute pas vraiment. Je sens mes tempes vibrer. Ma tête va éclater. Tant de choses se sont passées, ce soir. C’est trop pour moi !

— Conduis-la chez moi ! Je vais me charger de faire un peu de ménage ici.

— Quoi ? m’étonné-je en abandonnant ma cachette douillette et sécurisante.

— Una, mon trésor, fais-moi confiance, me rassure Paden en chassant mes larmes. Je vais bien faire attention à elle, mais je ne peux pas laisser les choses telles qu’elles sont.

— Mais ses parents… sa famille…

— Je comprends ta douleur et ta peur, mais je dois aussi te protéger.

— Les membres du clan de Matej comprendront rapidement ce qui s’est passé et ils réclameront bientôt vengeance, ajoute Silas. Laisse Paden mettre de l’ordre.

Je reviens vers Paden et son regard tendre, ses gestes doux me font un bien fou alors que je vis la nuit la plus terrifiante de toute ma vie.

— Pour le bien de ses parents, le mieux est de leur cacher la vérité. Ils auront déjà leur deuil à porter. Ne les accablons pas de questions auxquelles aucune réponse rationnelle n’existe.

— D’accord, finis-je par capituler.

Le plus sensé est encore de laisser Paden prendre les choses en main. Je sais qu’il apprécie Skye. Il la respectera et prendra grand soin d’elle.

— Toi, rentre à l’appartement avec Silas. Nous parlerons de la suite à mon retour.

— Viens Una ! m’encourage Silas qui remonte déjà l’allée. Allons-y avant que quelqu’un arrive !

Une dernière fois, j’interroge Paden du regard. En guise de réponse, il me donne un baiser.

— Va, mon ange. Je me dépêche de te rejoindre.

Je m’éloigne en gardant ma main dans la sienne. Je n’ai pas envie de le lâcher. Mon soutien, mon renfort… mon rempart… Pourtant mes doigts abandonnent les siens. La distance se creuse entre lui et moi et chaque pas qui me conduit loin de lui me fait me sentir plus seule que je ne l’ai jamais été.

Je regarde une dernière fois Skye et mes larmes reviennent à la surface. Je me sens étouffer et suffoquer. J’ai envie de hurler tellement tout cela me semble surréaliste. Je me trouve en plein cauchemar et je dois en sortir. Machinalement, je suis Silas au milieu des arbres qui entourent le petit sentier qu’il a décidé d’emprunter pour ne pas nous exposer et, trop vite, je ne vois plus ni Paden ni Skye. J’ai envie de rebrousser chemin, de retourner vers elle et je crois que je vais le faire quand une main vient se faufiler dans le creux de la mienne. Je tourne la tête. Silas se tient à ma droite. C’est sa main qui est logée dans la mienne. Je les observe, perdue, avant de lever les yeux vers lui. Il m’accueille avec un sourire compatissant.

— Ne t’en fais pas pour lui. Paden sait ce qu’il fait.

Je hoche la tête, incapable d’articuler un mot.

— Et pour Skye… Sache que je suis désolé…

Cette fois, c’est moi qui lui adresse un timide sourire reconnaissant.

— J’aurais dû mieux vous protéger… Pardon…

Je n’ai aucune réaction lorsqu’il me présente ses excuses. Je me contente de fixer mes chaussures et de me concentrer sur mes pas. J’étudie attentivement chaque mouvement de mes pieds. C’est ridicule ! Je sais encore marcher. Mais pendant ce temps, mon esprit se met en pause. Pendant ce temps, j’arrive à ne plus penser que je viens de perdre celle que j’aime comme une sœur depuis toujours…

OceanofPDF.com