Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)
Chapitre C
C hapitre dix-neuf
S ilas
elle me fait perdre toute patience. Sentir mon fils bouger m’a retourné les Donc, quoi que je fasse ou dise, je suis un connard ! Una s’imagine être en position de force sous prétexte qu’elle porte mon enfant, mais à jouer à ce petit jeu, entrailles, je ne le nie pas. Je ne me suis pas transformé en carpette pour autant. Je suis et je serai toujours le grand Silas Oaken, qu’importe que j’aime mon fils. J’étais convaincu que le fait de ressentir des sentiments pour une autre personne m’affaiblirait, mais cela ne me rend-il pas plus dangereux finalement ? Mais sa mère ne fait aucun effort pour arrondir les angles !
J’ai pourtant assisté à l’enterrement de son amie pour elle. Comme si le fait de graviter au milieu des humains et de leurs bons sentiments m’amusait… J’étais là pour lui apporter mon soutien, mais elle continue de m’accabler de reproches.
C’est comme cette rencontre avec ses parents. J’ai pris sur moi de ne pas répondre aux attaques de son père. J’ai serré les dents et fais preuve de patience. J’ai ravalé ma fierté pour la satisfaire, mais elle s’en moque. Et pourquoi en sommes-nous là ? Parce que j’ai voulu la faire rire, bon sang !
Tirant sur ma cigarette, je tourne en rond dans ma chambre sans parvenir à décolérer. Me tenir loin d’elle aurait dû m’aider à recouvrer mon calme et mettre de côté son caractère épouvantable, mais rien n’y fait ! Je suis toujours fou de rage après elle ! Depuis toujours, elle a le don de me faire sortir de mes gonds et c’est encore plus vrai maintenant que je la côtoie à longueur de journée.
Deux petits coups s’abattent contre l’épaisse porte en bois de ma chambre où je me suis retranché depuis mon retour à Endless. Avec mon humeur massacrante, je n’avais envie de parler à personne. Encore moins à ma mère qui doit m’attendre au tournant. Voilà plusieurs jours que j’ai disparu dans la nature. J’imagine qu’elle aura une foule de questions à me poser.
— Quoi ? aboyé-je contre mon visiteur.
La porte s’entrouvre et Aurora apparaît.
— Navrée de vous déranger, maître Oaken, mais maître Wallace et madame Una viennent d’arriver.
Elle est revenue ! pensé-je avec une mièvrerie qui décuple mon agacement. Placé face à ma propre stupidité, je roule des yeux. Tu es pitoyable, Silas !
— Je leur ai demandé de patienter dans votre bureau.
— J’y vais ! bougonné-je en sortant.
Je m’engage dans le couloir d’un pas aussi renfrogné que mon humeur. Aurora m’interpelle :
— Madame Una est venue avec ses bagages. Désirez-vous que je l’installe dans la chambre qu’elle occupait lors de son dernier séjour.
Je brûle d’envie de lui donner l’ordre de les jeter par-dessus la falaise et leur propriétaire avec. Au lieu de cela, je me surprends à lui enjoindre de les déposer dans ma chambre.
Prêt à en découdre avec cette tête de mule, je fonce en direction de mon bureau. Lorsque je retrouve Una, elle se réchauffe auprès du feu pendant que son père patiente assis sur l’accoudoir du canapé.
— Tiens donc… Quelle surprise ! Voilà deux visages que je ne m’attendais pas à revoir ici de sitôt…
Et c’est vrai ! Je ne pensais pas qu’elle reviendrait à Endless d’elle-même. Encore moins avec Paden pour l’en dissuader…
— Inutile d’en rajouter ! rouspète celui-ci. Nous avons tous commis des erreurs, ces derniers temps.
Je pointe le doigt vers lui.
— Ta fille plus que n’importe qui !
— Elle apprend, Silas !
— À se taire ? Enfin ! ironisé-je.
— J’y songerai quand tu apprendras à être moins con ! réplique Una qui vient se planter devant moi, les poings enfoncés dans ses hanches.
— Sors chez moi ! dis-je pour lui tenir tête.
La vérité ? Je n’ai aucune envie qu’elle s’en aille…
— Il me semblait que j’étais chez moi ici !
— Et depuis quand ?
— Depuis que je porte ton enfant, espèce d’idiot ! Mais j’aurais peut-être mieux fait d’oublier les belles promesses que tu m’as faites !
— Les oublier ? dis-je choqué. Mais t’en es-tu seulement souvenu ? Tu étais sûrement trop occupée à prendre la mouche pour des broutilles…
— Tu voulais me tuer, Silas ! Ça n’a rien d’une broutille !
— Arrêtez avec vos chamailleries ! s’écrie Paden, excédé. Je n’en peux plus de vous entendre. Vous allez me rendre dingue…
Una lance un coup d’œil vers lui avant de plonger les mains dans les poches de son manteau.
— Je vais aller me coucher. Je suis morte de fatigue.
— Voilà une bonne idée, réplique Paden. Une bonne nuit de sommeil te fera le plus grand bien.
Una s’empresse de détaler, mais un nouvel obstacle se dresse sur sa route, et pas le moindre : ma mère vient d’apparaître à l’entrée de mon bureau. Voici le bouquet final de cette journée déjà chaotique !
— Tiens donc ! Je me disais bien que l’odeur était irrespirable subitement, lance ma mère, ses yeux noirs plantés dans ceux d’Una.
— Effectivement, ça pue le cadavre ! Il faut dire que vous êtes morte depuis un bout de temps…, riposte Una qui n’a vraiment pas décidé de se laisser impressionner par ma mère.
C’est sur moi qu’elle braque son regard incendiaire.
— Je ne veux pas de cette humaine ici, Silas ! Renvoie-la immédiatement !
Contente d’avoir aboyé ses ordres et persuadée que je vais obtempérer, elle commence à s’en aller.
— Je propose que pour une fois, ce soit elle qui aille prendre un peu le soleil !
— Una, protesté-je. N’en rajoute pas…
— Quoi ? ricane-t-elle. Seulement pour arranger ce côté blafard qui lui donne mauvaise mine.
Ma mère, à bout, revient vers Una. Je me précipite entre les deux femmes avant qu’un drame ne se produise.
— Bon, ça suffit !
— Je ne veux pas de cette ignominie chez moi !
— Vous oubliez, Mère, que vous êtes chez moi ici ! Sous mon toit, vous n’insulterez ni mon fils ni sa mère !
— Que viens-tu de dire ? rebondit ma mère, les yeux exorbités. Ton quoi ?
— Je n’aurais pas cette discussion avec vous, car nous ne serons jamais d’accord. Soit vous vous accommodez de sa présence, soit vous vous trouvez un autre endroit où vivre. Me suis-je bien fait comprendre ?
Rares sont les fois où ma mère à laisser transparaître ses émotions – sûrement parce qu’elle n’en ressent quasiment aucune –, mais ce soir, je la déçois. Dignement, en silence, elle opère un demi-tour et s’en retourne à ses appartements. Las et exténué, je passe mes mains le long de mon visage. Mais le regard pressant d’Una me fait lever les yeux.
— Je… bégaie-t-elle. Je suis…
Je lève la main pour qu’elle se taise. Écouter son mea culpa ne m’intéresse pas.
— Contente-toi d’aller te coucher ! la grondé-je. Tu arrives à me coller la migraine !
— Une aspirine peut-être ? se moque Paden derrière moi.
Je lui réserve une œillade bien sentie avant de marcher jusqu’au bar.
— Ou tu pourrais inculquer quelques leçons de savoir-vivre à ta progéniture !
Je me sers un verre de whisky et le vide de moitié.
— Fais ce qu’il te demande, mon trésor, insiste Paden auprès de sa fille.
— Tu parles d’un trésor, bougonné-je en piquant du nez dans mon verre pour le finir.
— J’y vais… Bonne nuit…
J’entends ses talons claquer lorsqu’elle sort. Seuls, Paden me rejoint et se sert un verre avant d’aller s’affaler sur le canapé. Je l’imite.
— Après Hedda, il ne manque plus qu’une scène de ménage entre Éline et toi pour clore le spectacle…
Je fais rouler mes yeux.
— Heureusement, cela ne risque pas de se produire vu qu’elle a quitté Endless depuis plusieurs jours.
— Vraiment ?
— Tu penses bien qu’elle n’a pas apprécié que j’aille chercher ta fille. Elle est partie après m’avoir cassé deux côtes.
— Eh bien, ricane Paden. C’est la première fois que cette fille s’attire ma sympathie.
— Peut-être que vous devriez faire plus ample connaissance maintenant que vous avez un point commun : vous me détestez l’un et l’autre.
— Ne le prends pas mal, mais j’ai plus d’exigences que toi en matière de femme.
La tête renversée contre le dossier du canapé, je fixe le plafond.
— En ce qui me concerne, je n’en ai plus qu’une !
— Je suis curieux de savoir laquelle.
— Qu’elle n’ait rien en commun avec Una…
Une réponse qui amuse mon voisin.
— Qu’est-ce qui l’a décidée à revenir ?
— Pas moi ! répond-il du tac au tac.
Je m’en serais douté…
— D’après ce qu’elle m’a dit, elle regrette votre dispute.
Una regrette ? En voilà une nouveauté ! Je veux prendre une gorgée de whisky, mais la présence d’Una sur le pas de la porte me coupe dans mon élan. Elle semble à bout de force.
— Il y a un problème ?
— Aurora a récupéré mes bagages quand je suis arrivée, mais je ne les ai pas trouvés dans ma chambre.
— Oh… euh…
Je me risque à un coup d’œil vers Paden. Il ne va pas aimer mon initiative, c’est certain. Je me débarrasse de mon verre et file la rejoindre.
— Parce que je lui ai demandé de les déposer dans ma chambre.
— Excuse-moi !? s’étouffe Paden avec sa gorgée de whisky.
Je pose une main sur la chute des reins d’Una et la pousse doucement dans le couloir.
— Arrête ton numéro, Paden ! Elle va seulement se mettre au lit.
Nous nous engageons dans le couloir en laissant ce vieux grincheux râler derrière nous et un silence de mort s’ensuit. Je me racle la gorge avant de trouver le courage de desserrer les lèvres. J’ai eu la brillante idée de l’installer dans ma chambre, mais je n’ai pas anticipé la manière dont elle allait le prendre. Comment lui expliquer que j’avais seulement envie d’être près d’elle sans que cela complique les choses entre nous ?
— J’ai pensé que tu serais mieux dans ma chambre, commencé-je en me frottant la nuque. Elle est plus… confortable…
— Oh… c’est… gentil. Ce soir, tout ce que je désire, c’est un lit et une couette.
— Oui…
Je toussote.
— Tu as l’air épuisée.
On a déjà fait plus intéressante comme conversation…
— Et ce dîner chez tes parents ?
— C’était réconfortant de rentrer à la maison. Je n’avais pas réalisé combien j’avais besoin de les voir.
Arrivés à destination, je pousse la porte de ma chambre et invite Una à y entrer. Elle le fait, mais se stoppe devant moi. Après avoir trouvé mon regard, elle me dit :
— Merci d’avoir accepté que j’y aille.
Je hausse les épaules.
— Ce n’est pas grand-chose…
Una pénètre dans la pièce et l’examine avec ce que j’interprète comme de la curiosité.
— Tu as ta propre salle de bains…
— Oh… super ! J’aimerais me doucher avant de me mettre au lit.
Una ouvre sa valise posée sur le lit et en sort des affaires propres. Je devrais m’en aller et lui accorder un peu d’intimité, seulement voilà : je n’ai pas envie de la laisser. Soudain, elle s’arrête comme si elle venait de se souvenir de quelque chose d’important.
— Où est Éline ? Si elle risque de débarquer pendant que je prends ma douche, j’aimerais bien le savoir.
— Sois tranquille, dis-je dans un sourire timide. Elle ne vit plus ici.
Une nouvelle qui lui fait abandonner le contenu de sa valise. Aurais-je piqué ton intérêt, jolie brunette ?
— Et c’est… définitif ?
Adossé au mur, j’opine du chef en m’amusant secrètement de son air intéressé.
— D’un commun accord ?
Je grimace.
— Les deux côtes qu’elle m’a pétées laissent supposer qu’elle était moins d’accord que moi.
Au moins, cette nouvelle arrive à la faire rire.
— C’est bien fait pour toi ! réplique-t-elle en allant vers la salle de bains.
— Sympa, mâchouillé-je dans ma barbe. Mais ce qui fait le malheur de l’une fait le bonheur de l’autre, n’est-ce pas, Una ?
Elle s’arrête net et balance sa tête sur le côté « genre » j’ai bien entendu ?
— Quoi ? dis-je en lui cachant difficilement mon sourire.
— Tu crois que je vais sauter de joie parce que tu as rompu avec elle ?
— Je préfère garder mon avis sur la question…
J’ai bien envie de la titiller un peu, mais toutes mes tentatives de la faire rire ont tendance à tourner au fiasco. Mieux vaut ne pas réveiller la bête… surtout quand elle est très fatiguée. D’ailleurs ma réponse – ou, en l’occurrence, mon absence de réponse – semble l’agacer. Je la rejoins en deux enjambées et pose ma main sur son ventre rond.
— Lui aussi est en pétard contre moi ou c’est seulement maman ?
Je remarque qu’une drôle de lueur traverse le fond de ses yeux quand je l’appelle ainsi.
— Seulement moi…
— Il y a bien un jour où j’arriverai à le rendre furieux, dis-je en roulant des yeux.
— Ça arrivera plus vite que tu ne l’imagines.
— Vous deux contre moi ? Je n’ai aucune chance de m’en sortir…
Una arbore l’ébauche d’un sourire qui disparaît bien vite, malheureusement. Elle n’a même plus la force de sourire. La voir si fragile éveille en moi une irrépressible envie de la prendre dans mes bras pour la rassurer. Une envie en partie inspirée par mon fils vu que je touche toujours le ventre de sa mère.
— Va te coucher, Una. Tu es à bout de force.
— Pour être franche, j’ignore comment je tiens encore deb…
La fin de sa phrase se transforme en un cri de stupeur lorsque je la soulève dans mes bras.
— Silas !
— J’ai dit au lit !
Elle ne proteste pas et me laisse la porter jusqu’à mon lit. Je suis surpris lorsqu’elle ôte sa robe pour enfiler le t-shirt et le short qu’elle avait sélectionnés dans sa valise tout à l’heure. J’aurais cru qu’elle me virerait de la chambre avant de se dévêtir. Prête à aller se coucher, elle se glisse sous les draps.
Cette fois, je veux la laisser dormir, mais je crois qu’Una a d’autres projets quand elle lie ses doigts aux miens. Sans lever les yeux de nos mains jointes, elle me dit :
— Je ne crois pas avoir déjà vécu une journée aussi horrible…
Mon cœur se serre quand j’entends la fêlure dans sa voix. Perdre son amie est une douloureuse épreuve pour elle. Je me sens responsable de sa souffrance.
— Je peux faire quelque chose pour toi ?
— Tu pourrais… commence-t-elle d’une voix fluette. Me prendre dans tes bras…
J’obéis sans tarder, ravi qu’elle me fasse cette requête. Mes gestes ne sont toujours pas très naturels, mais j’apprends à être plus tendre pour elle et pour notre enfant. En ce qui la concerne, elle est bien plus à l’aise. Elle se love contre moi, son nez enfoui dans mon pull.
— Autre chose ?
— Si tu as un truc sympa à me dire, je suis preneuse…
— À te dire non, mais je peux te montrer quelque chose qui t’aidera peut-être à ne plus songer à cette journée.
— Quoi donc ?
J’emprisonne son menton entre mes doigts et lève son joli visage vers moi. Nos yeux se trouvent.
— Tu aimerais le prendre ?
Una se met à loucher sur ma bouche. Je sais ce qu’elle aimerait. J’en ai envie aussi…
— Prendre quoi ? dit-elle en déglutissant lentement.
— Le souvenir de cette nuit où nous avons conçu notre fils.
— Silas, gémit-elle. Je voulais que tu me remontes le moral, pas que tu me files la nausée.
— Alors ça ! rigolé-je. Tu ne me le feras pas croire…
— Ah non ?
Elle devient provocante. Jusqu’au bout des sourcils.
— Tu as aimé faire l’amour avec moi…
— C’est toi qui le dis !
— Et je l’affirme ! Mais contrairement à toi, j’ai l’intégralité de ce souvenir dans ma mémoire. Un fait qu’on peut corriger si tu le reprends.
— Et tu aimerais que je t’en débarrasse au passage, j’imagine…
Hors de question !
— Je ne suis pas contre le garder. J’ai assuré cette nuit-là !
Una avec un grand sourire qui s’étire d’une oreille à l’autre enfonce ses pupilles dans les miennes.
— Je vais juger moi-même de ta performance, si tu veux bien, dit-elle alors que ses yeux changent de couleur.
Je la laisse découvrir notre nuit d’amour et, chose inattendue, je me régale de la vivre une seconde fois. Elle était bien meilleure que j’ai bien voulu l’admettre jusqu’ici.
***
Quelle idée brillante j’ai eue ! vociféré-je contre moi-même en enfonçant mes poings dans mon oreiller.
Voilà plus d’une heure que je suis venu me coucher dans l’une des chambres d’amis d’Endless. Une heure que je sens mon propre piège se refermer sur moi… En offrant à Una l’opportunité de revivre ce souvenir, je pensais à… En fait, je ne sais pas à quoi je songeais ! Elle semblait avoir besoin qu’on la distraie et j’ai eu cette idée ridicule. Si l’on met de côté l’absurde de cette proposition, il faut aussi penser à tout ce qu’elle implique pour elle comme pour moi. Et mon problème à cet instant, c’est que j’ai envie d’elle ! Mon corps réagit avec la maturité d’un adolescent en pleine puberté ! Encore une belle connerie du corps humain, tiens !
Nous les vampires, nous ne ressentons pas le sexe de la même manière que les hommes. Il n’y a pas vraiment de passion dans l’acte, c’est davantage un besoin secondaire. C’est ainsi que j’ai toujours vécu le sexe. Jusqu’à Una… Cela n’avait rien à voir avec cette envie de sang qui soulève en nous un instinct bestial. Ce besoin de sang, c’est une addiction ! Pour les hommes, on peut remplacer le sang par le sexe.
Et si j’en juge l’affolement des battements de son cœur et la moiteur de sa peau, Una a ressenti le même trouble que moi. Je m’aventurerais même à dire qu’elle n’aurait pas été contre un second round. J’en avais autant envie qu’elle, je l’avoue. Mais je n’ai pas cédé à la tentation. Una n’a rien tenté elle non plus. J’ai préféré m’en aller pour rejoindre Paden et accorder à Una cette nuit de sommeil qu’elle convoitait tant. Après avoir échangé quelques banalités avec son père, j’ai fait comme elle. Et me voilà parti à compter les moutons…
— Eh merde ! Avant, je n’avais pas besoin de me reposer, râlé-je en balançant le drap au pied du lit.
J’en saute en vitesse et me lance à la recherche de mon paquet de cigarettes. Je le trouve et en allume une avant de m’asseoir sur la table basse, face à la cheminée. Je tire sur ma clope en me demandant si Una s’est endormie. Je suppose que oui… Cette journée a dû venir à bout d’elle assez rapidement. Et si j’allais m’en assurer… Peut-être qu’elle ne dort pas. Qu’elle est dans le même état d’excitation que moi. Je me mets debout et tire une dernière latte avant de jeter le mégot dans le feu. Pourquoi réprimer notre envie si nous le voulons tous les deux ? Après tout, elle porte mon enfant… Il n’y aurait rien de mal à cela…
Bien décidé à découvrir si elle éprouve la même chose que moi, je sors dans le couloir et le traverse jusqu’à rejoindre ma chambre. Mais tout à l’air tranquille dans le coin. Il n’y a pas un bruit, pas un filet de lumière qui me laisserait penser qu’elle est encore éveillée. Ce qui n’est pas si étonnant… Le plus sage est encore de rebrousser chemin. Demain sera un autre jour et après quelques heures de sommeil, je n’aurais peut-être plus cette obsession de la faire mienne, de la posséder à nouveau. J’emprunte le chemin inverse, mais après quelques pas, je l’entends à travers la porte. Ce sont des cris étouffés puis une complainte. Je reviens sur mes pas soucieux de comprendre ce qui se passe dans la pièce à côté quand :
— Maman ! crie-t-elle subitement. Non ! Pas ça !
Una est terrifiée lorsqu’elle appelle sa mère. Je sens sa peur et son désarroi. Inquiet, je pousse la porte de sa chambre pour lui venir en aide. Mais ce que je découvre au-delà de ce mur est tout bonnement hallucinant. Je dois cligner des yeux à plusieurs reprises pour croire ce que je vois.
— Una ? marmonné-je comme si elle allait pouvoir répondre à toutes les questions qui me traversent l’esprit en la voyant léviter de à trente centimètres au-dessus du lit.
Lui aussi est suspendu dans le vide. Comme tous les meubles de ma chambre. Mais c’est quoi ce bordel ? Tout tremble autour de moi : les meubles, les objets, les tableaux, tout. Un bruit de verre qui se brise me fait sursauter. Le vase qui reposait sur ma commode est tombé sur le sol et s’est cassé. Je ne m’en préoccupe pas plus longtemps, car Una se met à pleurer plus fort, à gémir. Elle semble souffrir le martyre. Sans perdre une seconde, je verrouille la porte et me hisse sur le lit qui lévite toujours à un mètre du sol. Me maintenir dessus n’a rien d’évident vu qu’il ne cesse de s’agiter dans tous les sens. Je m’accroche à la tête du lit d’une main quand mon autre bras s’enroule sur la taille d’Una pour la ramener auprès de moi.
— Una, réveille-toi !
Je la secoue pour la faire revenir à elle, mais elle est prisonnière de cette espèce de transe effrayante. Car ce n’est pas un simple cauchemar, c’est évident. Dans la chambre, les objets continuent de voler et de s’écraser par terre.
— Maman, pleure Una avant de se cambrer de douleur dans mes bras.
— Una ? paniqué-je. Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
Elle se met à hurler et la maintenir contre moi devient de plus en plus difficile. Je lâche la tête de lit pour être en mesure de la garder contre moi.
— Je t’en prie, réveille-toi, insisté-je en la secouant tant bien que mal.
Ce qui se produit alors me glace jusqu’à l’os. Des traces apparaissent sur ses bras. Je regarde de plus près ce phénomène et mon cœur se soulève quand je vois ces inscriptions s’écrire sous sa peau.
— Putain ! m’écrié-je. C’est du sang, bordel !
Ce sont des prénoms qui s’inscrivent sous sa peau et avec son sang ! Rapidement ses bras en sont totalement recouverts. Je tire sur son t-shirt et constate, effaré, que des prénoms continuent d’apparaître sur l’ensemble de son corps. Même son ventre rond finit recouvert d’écritures rouge sang.
— Una, je t’en supplie, réveille-toi !
Je suis démuni, impuissant. J’ignore quoi faire pour stopper ce phénomène qui la fait souffrir. Malheureusement, Una ne semble pas prête à sortir de sa transe. Soudain ses yeux s’ouvrent et je suis saisi d’effroi en découvrant qu’ils sont noirs, complètement noirs.
— Una chérie, arrête ça, je t’en prie !
Et je flippe encore plus lorsqu’elle desserre les lèvres pour marmonner des mots en gaélique. Sur le moment, je ne les comprends pas, mais son élocution devient plus claire et ses psalmodies me paralysent totalement :
— Je vous maudis. Notre vengeance est née de ma mort. Vous nous avez tués, vous nous avez brûlés et nos morts l’ont rendue plus puissante. Sa destinée est à présent de vous anéantir vous et tous ceux qui ont contribué à notre extermination…
Comment ses mots peuvent-ils se trouver dans sa bouche ? Une malédiction aussi ancienne… Comment peut-elle la connaître ?
J’ignore comment cette vieille malédiction a fini entre les lèvres d’Una, mais je connais son origine. Elle vient d’une ancienne et puissante magie noire dont Una ne doit pas s’approcher. En plus d’être dangereuse, elle peut lui valoir de gros ennuis.
— Tais-toi ! l’encouragé-je en passant mes mains sur son visage.
Mais je la relâche bien vite en voyant des larmes de sang rouler sur ses joues.
— Una, m’étouffé-je en sentant mes entrailles se retourner de la voir ainsi. Ma chérie, réveille-toi.
Mais elle continue à psalmodier :
— Notre magie survit en elle. Elle est l’être le plus puissant que…
Ne sachant plus quoi faire, j’attire Una à moi et écrase ma bouche contre la sienne pour l’empêcher de blasphémer. J’ai peur en l’embrassant. Peur d’elle, peur pour elle, peur de ce dont elle est capable, peur de ce que je ressens pour elle à cet instant. J’accentue notre baiser et glisse ma langue entre ses lèvres. Je l’embrasse comme un fou.
— Reviens, murmuré-je dans sa bouche en sentant ma gorge se serrer.
Dans une étonnante contradiction, une vague de paix, de tranquillité, mais aussi de bonheur me submerge. Je me sens soudainement libre et serein. Mes yeux se fondent dans les deux morceaux de charbon qu’Una garde rivés au plafond. Mes lèvres demeurent contre les siennes et dans un souffle, je me libère :
— Je t’aime, Una. Je vous aime.
Immédiatement, son corps retombe dans mes bras et Una cligne des yeux. Ils sont redevenus ceux que je lui connais.
— Silas, balbutie-t-elle en sondant mon regard avec nervosité.
Puis elle balaie les environs et son visage se crispe d’effroi.
— Oh mon Dieu !
Un bruit sourd gronde dans la chambre quand les meubles retombent d’un coup au sol.
— Non, non ! me récrié-je en devinant que le même sort attend le lit où nous nous trouvons. J’enveloppe Una et son joli ventre de mon corps pour la protéger de cette chute imminente.
Nous atterrissons dans un grand tremblement et le bruit du bois qui se brise. Si mon lit est foutu, ma belle Una, elle, n’a pas une égratignure.
— Mais qu’est-ce que ? bafouille-t-elle déboussolée. Qu’est-ce que tu as fait ?
— Qu’est-ce que j’ai fait moi ? m’étonné-je. Una, c’est toi qui as provoqué tout ça.
— Mais comment ?
Je me redresse pour la laisser respirer.
— Je crois qu’il faut qu’on ait une sérieuse discussion, chérie.
— Mais je ne sais pas ce que…, bafouille-t-elle en constatant les dégâts. Comment j’aurais pu faire une telle chose ?
— Ce qui me pose plus question est comment tu peux connaître cette vieille malédiction de l’enfant de la lune rouge.
Una se lève et fait quelques pas au milieu des débris.
— Je ne vois pas comment je pourrais connaître les malédictions qui concernent mon peuple, dit-elle l’air de rien en ramassant une chaise renversée sur le sol.
Quelle piètre menteuse tu fais !
Je la rejoins et me penche à son oreille pour y glisser :
— Je n’ai jamais dit que cette malédiction concernait les bannis.
Prise au piège de son mensonge, elle lève ses yeux paniqués vers moi. Je pose une main sur sa joue et dépose un baiser sur ses lèvres.
— Tout va bien, Una, tu es en sécurité avec moi.
— Je ne peux pas… je ne dois pas, s’affole-t-elle.
— Quoi ? Me parler de toi ? Me dire qui tu es en réalité ?
Ébahi par ce que je viens de découvrir, je la contemple et une question me brûle les lèvres. J’ai envie d’y croire sans vraiment oser.
— Tu existes vraiment, dis-je émerveillé. J’ai cru que tu n’étais qu’une légende…
— Tu te trompes. Je ne suis pas…
Je la fais taire d’un nouveau baiser.
— Chut… pas ici… jamais ! Nous allons aller faire un tour et je te demande de me dire toute la vérité, Una. J’ai promis de vous protéger, toi et notre fils. Je donnerai ma vie simplement pour vous savoir en sécurité. Mais si tu me mens, si tu me caches des informations importantes à ton sujet, je ne serai pas en mesure de le faire correctement.
Les yeux baissés, je sens qu’elle hésite.
— Pourquoi ne me fais-tu pas confiance ?
— Je te fais confiance ! se vexe-t-elle.
— Alors cette nuit, tu dois me le prouver et me laisser te prouver que je peux être un bon père pour notre fils.
Ses yeux fouillent les miens puis elle finit par hocher la tête lentement. Je veux l’encourager à s’habiller pour qu’on puisse s’en aller quand j’entends qu’on essaie de tourner la poignée.
— Que se passe-t-il ici ? braille ma mère depuis le palier.
Je dépose un baiser sur le front d’Una :
— Je m’en occupe. Toi, habille-toi en vitesse. On va se balader.
Je traverse la chambre dont le sol est jonché de débris et déverrouille la porte derrière laquelle se trouve ma mère. Elle ne cache pas sa surprise de me voir ici.
— Que fais-tu dans la chambre de cette mortelle en pleine nuit ? s’indigne-t-elle.
— Mère, pas maintenant !
— C’est une humaine ! hurle-t-elle en tremblant de colère. Tu offenses notre famille !
— Dorénavant, je n’ai plus qu’une seule famille, mère. Una et mon fils sont mon unique famille.
Sur ces mots, je lui ferme la porte au nez. Derrière moi, Una termine d’enfiler son pull. Je dois m’habiller moi aussi. Mais mettre la main sur mes vêtements dans tout ce bazar n’a rien de simple.
— Tu sais, si tu n’aimais pas la déco, il y avait une manière plus douce de faire passer le message, m’amusé-je en parcourant le désordre.
Mais Una est soucieuse. Elle n’a pas envie de rire.
— Où veux-tu qu’on aille ?
— N’importe où, tant qu’on est loin d’ici !
Je mets la main sur un jean et un pull que je passe rapidement. Prêts, nous quittons Endless au beau milieu de la nuit.
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