Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)

Chapitre C

C hapitre dix-sept

 

S ilas

 

J’ai vécu si longtemps en regardant le monde des hommes comme un buffet à volonté que j’en ai oublié les sentiments qu’ils peuvent éprouver. La peine, la joie, la compassion, l’empathie et la culpabilité ne me sont plus familières depuis plus d’un siècle. Au cours des semaines qui viennent de s’écouler, j’ai été contraint de renouer avec ces sentiments qui sont, à mon sens, des marques de faiblesse. C’est fatigant de ressentir toutes ces émotions… Aujourd’hui plus que jamais.

Le deuil et la douleur à l’état brute : voilà ce à quoi je suis confronté à l’approche de l’enterrement de Skye. Il y a de nombreuses personnes qui se sont réunies dans ce petit village des Highlands où elle et Una ont grandi. J’ai vu quelques visages familiers dans la foule : leurs collègues du Lann, notamment. Una est allée les saluer, mais, pour ma part, je suis resté en retrait. Je préfère veiller sur elle de loin et la laisser vivre ce moment auprès de gens qui connaissaient Skye. Je l’observe pleurer dans les bras de Kenneth et cela me tue de la voir dans cet état. Putain de sentiments humains !

La robe noire qu’elle porte met en valeur la ligne courbée de ce ventre naissant qui se profile au fil des jours. Cette idée m’arrache un rictus. Mon fils sait me faire sourire… J’ai la sensation d’être dans un autre monde depuis ce qui s’est passé la nuit dernière. À mes yeux, le destin de cet enfant a été scellé à la seconde où Rhéa nous a appris son existence : jamais je ne le considérerai comme mon fils ! Mais un détail a changé la donne : Una m’a raconté qu’en touchant son ventre, elle parvenait à ressentir les émotions du bébé et cette pensée a éveillé ma curiosité. Je voulais découvrir si c’était vrai.

Comment cela était-il possible après tout ? Était-ce un moyen, un mensonge d’Una pour me pousser à m’intéresser à l’enfant ? Et si c’était moi qui le touchais, aurait-il envie de me transmettre quelque chose ? J’étais pris au piège de mon envie de savoir, mais sans jamais oser demander à Una l’autorisation de toucher son ventre. J’ai craqué en écoutant les mots tendres qu’Una a eu pour moi. Elle était douce et je sentais son amour. Je devais savoir si cet amour venait d’elle ou du bébé. D’un seul contact, tout est devenu limpide. Les sentiments d’Una lui viennent de mon fils. C’était une expérience incroyablement intense capable de transformer un homme. Il m’aime, il adore sa mère et l’impression de bonheur qui m’a frappé quand Una m’a offert sa main était bouleversante. Je suis encore sous le choc de ce déferlement d’amour. J’ignorais qu’on pouvait éprouver des sentiments aussi forts pour un autre être. Pourtant c’est vrai, ça existe, c’est réel. Ça vous transperce la chair pour s’enfoncer si profondément en vous. Ça vous parcourt, vous irradie, se propage dans chacune de vos cellules pour vous transcender. Je ne suis plus un vampire, je ne me sens pas homme, mais, une chose est certaine, je suis devenu un père.

La foule massée devant les portes du cimetière s’écarte lorsque le véhicule funéraire entame sa remontée de l’allée principale. Les gens forment un cortège derrière lui et les amis d’Una s’y joignent, mais pas elle. Cachée sous ses lunettes de soleil, elle s’approche de l’arbre contre lequel je me suis adossé. J’écrase ma cigarette avant qu’elle arrive.

— Tu ne veux pas aller avec tes amis ? m’étonné-je. Je pensais que tu aurais envie de partager ce moment avec eux…

La bouche tressautante, elle fait non de la tête.

— J’ai l’impression d’étouffer, bredouille-t-elle en me tombant dans les bras. Je ne pourrais pas y arriver…

Bon, ce n’est pas parce qu’on s’est fait des câlins cette nuit que je suis passé pro dans ce domaine. Je l’accueille, la réconforte, mais tous mes gestes sont maladroits.

— Una ?

Una bondit et s’éloigne de moi lorsque cette voix féminine l’interpelle depuis l’autre côté de la rue qui borde le cimetière.

— Maman…

Maman ? Non, mais c’est une plaisanterie !

Una se précipite au-devant de cette femme incroyablement jeune. Difficile de croire qu’elle puisse être la mère d’une fille de l’âge d’Una. Je l’étudie un instant et ne trouve chez elle aucune de similitude physique entre elles. Les deux femmes se tombent dans les bras et, dans ce refuge maternel, Una éclate en sanglots.

— Oh, maman…

— Mon trésor, je suis tellement désolée pour Skye. Je n’ose même pas imaginer ta peine.

— C’est horrible… Je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie…

Un homme à la carrure d’un bûcheron arrive à son tour et à sa manière de couver Una et sa mère du regard, je devine qu’il s’agit du patriarche. Soulagé, il ne cache pas son bonheur de voir sa fille en chair et en os. Una aussi est apparemment heureuse, car elle se love contre son père.

— Una, mon ange…

— Pardon, pleure-t-elle. J’ai eu envie de rentrer à la maison, mais je n’en ai pas trouvé le courage. C’est si… dur…

La mère d’Una vient soutenir sa fille.

— Nous te comprenons, mon trésor. Ta peine doit être immense.

Si sa mère la réconforte, son père, lui, a remarqué que je les observais et cela n’a pas l’air de lui plaire…

— Au téléphone, tu m’as expliqué que tu avais quitté Aberdeen quelques jours, mais où étais-tu ? la questionne sa mère.

— Chez Paden, mon patron. Je t’ai déjà parlé de lui. Il possède une maison près d’ici et il m’a gentiment autorisée à m’y réfugier.

— Rassure-moi, tu n’étais pas seule.

Una se tourne vers moi.

— En fait, j’étais avec Silas et il ne m’a plus quittée depuis…

Cette information attire inévitablement la curiosité de ses deux parents sur moi. Ils m’examinent l’un avec méfiance, l’autre avec intérêt.

— Et qui est cet homme ?

La question du père d’Una est glaciale. Décidément, je n’ai pas la cote avec les « pères » d’Una.

— C’est… euh…

Elle hésite à poursuivre. La situation n’est pas simple à expliquer. Je m’approche pour lui porter secours, mais je risque d’aggraver les choses.

— Il y a plusieurs semaines que je songe à venir vous voir pour vous parler. Tout va tellement vite dans ma vie en ce moment que je ne sais plus véritablement où j’en suis.

— Que se passe-t-il, ma chérie ? s’inquiète sa mère en prenant le visage de sa fille dans ses mains. Tu sais que tu peux tout nous dire, voyons…

— D’ordinaire oui, mais là c’est… compliqué…

Una desserre les pans de son manteau pour leur dévoiler son ventre rond.

— Seigneur ! s’écrie sa mère en portant une main à sa bouche.

Si elle est choquée en découvrant la grossesse de sa fille, son père est bien plus contrarié. Ses yeux vont et viennent entre le ventre d’Una et moi. Ils noircissent à toute vitesse. Sauve qui peut, Silas ! Il a compris le lien qui m’unit à sa fille et cela ne le réjouit pas. Je décide de faire quelques pas en arrière. Alors, non, son père ne m’impressionne pas. Je me méfie davantage de mon fils, de ses réactions « magiques » dès qu’il nous sent en danger sa mère et moi. Il est imprévisible et les parents d’Una ne doivent rien savoir des aptitudes de notre fils.

Una anticipe la réaction de son père et s’interpose entre nous.

— Papa, je t’en prie ! Ne fais pas ça.

— Qu’avez-vous fait à ma fille ?

Rien qu’elle n’a pas aimé…

— Espèce de pourriture !

Je veux me défendre, mais la mère d’Una me coupe dans mon élan.

— Arthus, ça suffit !

Una s’accroche à son père et tente d’attirer son attention.

— Papa, je t’en prie. Tu es en colère et tu as toutes les raisons de l’être. Je vous ai caché des choses, mais Silas n’est pas plus coupable que moi. Ni lui ni moi n’avons voulu et agi pour que cela nous arrive.

— Qu’importe ! Je veux que ce type se tire !

— Mais j’ai besoin de lui, papa, gémit Una.

Devant la détresse de sa fille, la mère d’Una intervient :

— Bon, ça suffit ! Nous sommes ici pour soutenir Una dans cette épreuve, Arthus.

— Je vous prends au dépourvu, chouine Una. Je m’en rends compte, mais c’est le père de mon bébé, papa et j’ai besoin de lui…

Celui-ci siffle entre ses dents.

— Nous parlerons de tout cela plus tard, réplique la mère d’Una.

Pendant qu’ils se chamaillent, je les observe en me disant qu’ils sont bien ridicules avec leur futile querelle. Quelle perte de temps ! Lassé de les écouter, je balaie les environs du regard et je remarque que les gens se sont placés en cercle autour du cercueil de Skye.

— Una, il faut y aller. La cérémonie va commencer.

Prévenue, Una dépose un baiser sur la joue de son père.

Tu m’as manqué, papa et j’ai besoin de vous, tu sais…

— Alors, rentrons à la maison, ce soir pour discuter et maman et moi, nous ferons de notre mieux pour t’épauler.

— J’aimerais vraiment venir, mais…

Elle me réserve une œillade hésitante.

— Je ne crois pas que…

— Vas-y, Una. Je sens dans sa manière de m’observer qu’elle en rêve, mais qu’elle n’ose pas me demander l’autorisation de rester auprès de ses parents. Pourtant, elle en a besoin.

— Restons chez eux, ce soir, mais nous devrons partir demain.

— Pardon ? se récrie son père. Hors de question que vous mettiez un pied chez moi.

— Alors Una ne viendra pas ! dis-je en haussant le ton pour la première fois. Vous veillez sur votre famille, monsieur Macaulay. C’est tout à votre honneur. Je conçois que l’annonce de cette grossesse soit un bouleversement pour vous, mais vous devez comprendre qu’Una et notre bébé sont ma famille maintenant. Pour cette raison, je ne les quitte plus, sous aucun prétexte. C’est à vous de voir ce que vous voulez faire, monsieur Macaulay.

Je présente ma main à une Una reconnaissante.

Viens avec moi, maintenant.

J’ai toute la peine du monde à réaliser quand elle m’obéit pour venir se blottir contre moi. Mon fils est sans aucun doute à l’origine de la réaction de sa mère. Toujours est-il, elle reste agrippée à moi pendant tout le déroulement de la cérémonie.

***

— Déposez-la sur le canapé !

J’obtempère et y allonge le corps frêle d’Una, inconsciente. Avec toutes ces émotions, l’enterrement de Skye a été l’épreuve de trop.

Avant que cette histoire commence, lorsque je la voyais évoluer au sein du Lann, elle avait cette fâcheuse habitude de me taper sur les nerfs. Si bien que la tuer était un doux rêve. Sans Paden pour la protéger, elle serait probablement morte à l’heure qu’il est. À mes yeux, son insolence était une provocation permanente. Je voulais boire jusqu’à la dernière goutte de son sang pour détruire cette humaine qui osait me défier comme si j’étais son égal, pire ! Comme si j’étais inférieur à elle !

Si elle soulevait ma haine, j’avais remarqué sa force de caractère étonnante. Surtout chez une… humaine… Mais aujourd’hui, Una a perdu l’un de ses plus grands repères. C’est un coup très dur pour elle qu’importe la pugnacité dont elle fait preuve depuis que nos chemins se sont croisés.

Pendant la cérémonie, j’ai senti ses doigts se crisper autour de ma main à chaque mot que l’homme d’église prononçait. Sa mère a été très présente pour la soutenir, mais elle ne m’a jamais lâché. Elle n’a pas flanché durant ces longues minutes qu’a duré l’office. Mais sa volonté, aussi tenace soit-elle, a ses limites. Après la mise en terre, elle a tenu à s’adresser aux parents de Skye et ce fut un moment douloureux pour elle. Elle leur a dit quelques mots et ils se sont pris dans les bras pendant un temps interminable. Sur le moment, j’ai eu l’impression que leur parler lui avait fait du bien. Pourtant, c’est après cela, quand nous retournions à la voiture, qu’elle a fait son malaise.

Très vite, je lui retire manteau et chaussures et déroule sur elle, la couverture que me tend sa mère.

— Appelons le docteur Thomas, suggère son père. Je serais plus tranquille s’il l’examinait.

— Ce n’est pas nécessaire. Una a déjà eu ce genre de malaise. Elle a seulement été submergée par ses émotions. Un peu de repos et de calme lui feront du bien.

— Pour qui vous prenez-vous pour me dire quoi faire avec ma fille ? Je m’occupe d’elle depuis toujours ! Vous, vous ne faites partie de sa vie que depuis cinq minutes.

— En quoi cela change-t-il quoi que ce soit ? Vous prenez soin de votre famille et j’en fais autant. Pourquoi me le reprocher ?

— Commençons par la laisser dormir une heure ou deux et nous aviserons, propose sa mère pour calmer la tension qui grandit dans la pièce. Ce qu’elle vient de vivre est très douloureux. Elle a seulement besoin de tranquillité et de temps pour faire son deuil.

— Je suis d’accord, dis-je avant de croiser le regard de son père.

— Peut-être que vous pourriez nous accorder un peu de temps avec notre fille. Quelques heures seuls avec elle, en famille, c’est trop vous demander ?

J’indique Una.

— Vous me parlez de votre famille, mais la mienne est ici. Je n’aime pas m’imposer. Et j’aimerais être à mille lieues d’ici. Mais je ne peux pas envisager de les quitter. J’ai fait une promesse à Una.

Au regard qu’il me lance, je devine que mon petit laïus ne trouve aucune grâce à ses yeux. Je n’y prête guère d’intérêt et vais m’installer dans le fauteuil le plus proche de cette belle brune dans les vapes. Quant à son père, il finira par comprendre que je n’irai nulle part sans Una, sans mon fils.

Sa mère, plus tempérée, vient s’asseoir sur l’accoudoir. Avec tendresse, elle dégage le visage de sa fille d’une mèche noire qui lui tombait dans les yeux.

— Il faut nous comprendre monsieur…

— Oaken, me présenté-je en l’entendant hésiter. Silas Oaken.

— Habituellement, Una ne nous tient pas à l’écart de sa vie. Même si elle vit loin de nous. Et là, on n’apprend qu’elle nous a caché le fait de vivre une histoire sérieuse avec un homme.

Houla ! Pas si vite !

— Beaucoup de choses se sont passées récemment. Una a été prise de court. Tout comme moi d’ailleurs. Una est la mère de mon enfant. En cette qualité, elle ne manquera jamais de rien, vous pouvez y compter. Notre histoire n’est pas celle que vous imaginez. Elle est libre, tout comme je le suis, mais l’arrivée de cet enfant nous rapproche inéluctablement. J’élèverai notre enfant et lui et sa mère seront toujours ma priorité.

— Êtes-vous en train de dire que vous n’avez fait que la mettre enceinte ?

J’esquisse un rictus moqueur.

— Entre nous, monsieur Macaulay, n’êtes-vous pas ravi, voire soulagé que je ne veuille pas épouser votre fille ?

— Ne jouez pas à ce jeu avec moi !

— Il est vrai que je ne vis rien de romantique avec Una, mais son destin s’est lié au mien lorsqu’elle est tombée enceinte. Cela a fait d’elle l’une des personnes les plus importantes de mon existence ! La seule histoire que nous avons à vivre ensemble, c’est celle de notre enfant.

— Arthus, s’il te plaît, se plaint Énéa, la mère d’Una. Notre fille est là, n’est-ce pas le principal ? Quoiqu’il se passe dans sa vie nous serons présents pour elle comme nous l’avons toujours été.

Son mari soupire avant de filer vers la pièce voisine.

— J’ai besoin d’un verre, annonce-t-il en disparaissant derrière la porte battante.

Je me retrouve seul avec Énéa. Ce qui n’est pas plus mal. Elle est plus… supportable que son mari. Sa main câline la joue de sa fille.

— C’est toujours ma petite fille, mais elle semble avoir tellement changé.

Ce qui n’est pas totalement ridicule vu qu’elle est devenue l’un des mages les plus puissants qui soient…

— Des changements majeurs s’opèrent dans sa vie. Il est logique qu’elle grandisse…

— Mais cela arrive beaucoup trop vite. Est-elle suffisamment préparée ?

— Una est dotée d’une grande force…

Sa mère secoue la tête avant de lever ses grands yeux verts et remplis de tristesse vers moi.

— Ne vous y trompez pas. Ma fille est plus fragile que vous semblez le penser. Elle a besoin qu’on veille sur elle, qu’on la guide…

— Et je prendrai mon devoir très au sérieux, soyez-en certaine.

Elle se redresse après m’avoir adressé un sourire poli.

— J’aimerais lui préparer son repas favori, mais je doute qu’elle ait beaucoup d’appétit après cette journée.

Ma bouche s’étire en un sourire discret.

— L’appétit, ce n’est pas ce qui lui manque en ce moment…

— Oh… s’amuse sa mère. Je me souviens, je mangeais pour quatre lorsque j’étais enceinte d’elle.

Énéa part en direction de la cuisine avant de se tourner vers moi.

— Je suppose que vous restez avec nous, ce soir.

— Vous supposez bien, madame Macaulay.

— N’en tenez pas rigueur à mon époux…

Je lève la main pour couper court ce qui ressemble à des excuses.

— Il protège son enfant et je respecte ça.

Je reçois un sourire comme remerciement puis elle sort. Je profite d’être seul pour entamer une exploration des lieux. C’est une jolie maison que possèdent les parents d’Una, située dans un coin de nature comme je les aime. En arrivant ici, on comprend rapidement qu’ils adorent les animaux. J’en ai aperçu quelqu’un dans la grande cour en garant la voiture. À l’intérieur, tout est très chaleureux et lumineux. Normal qu’elle ait trouvé Endless si sordide…

Je remarque de nombreux cadres photo disposés sur la poutre de l’immense cheminée où une bûche se consume. Ma curiosité est trop grande. Je m’approche pour y jeter un coup d’œil et constate qu’Una se trouve sur chacun des portraits. Il ne fait aucun doute qu’elle a passé son enfance dans un foyer protecteur et aimant. Ce qui est le plus marquant dans tous ces clichés, c’est le sourire naturel et innocent d’Una. Je ne lui connais pas ce sourire… Ses grands yeux noirs ont toujours été expressifs. Sur les portraits face à moi, ils sont malicieux et heureux, mais lorsque je la regarde aujourd’hui, je n’y vois que du doute et de la peur. 

— Hmm…

Je fais une volte-face lorsque je l’entends gémir derrière moi. La seconde suivante, je suis à ses côtés.

— Tu es chez toi, Una. Je t’ai conduite chez tes parents.

Lentement, elle revient à elle. Ses cils battent aussi vite que les ailes d’un papillon.

— Silas…

— Tu t’es effondrée dans mes bras lorsque nous quittions le cimetière. Comment tu te sens ?

— Un peu étourdie, mais ça va…

— La nuit est tombée. Veux-tu que j’appelle Paden ?

— Paden ?

— Tu aimerais peut-être qu’il soit à tes côtés…

— Pourquoi ça ?

— Ton père ne m’apprécie pas et je n’ai ni le tact ni la patience nécessaire pour arrondir les angles. Lui saura mieux y faire avec tes parents.

— Tu préfères t’en aller, c’est ça ?

Je sens sa déception dans ses paroles, mais je ne suis pas habitué à ces humains et à leurs sentiments.

— Tout ce qui m’importe, c’est que tu sois en sécurité. Paden est le seul à qui j’accorde ma confiance pour veiller sur vous deux. Il a sa place ici. Pas moi. Ma présence ne peut que gâcher votre soirée et tu as besoin de retrouver les tiens.

Je la regarde un instant alors qu’une question me brûle les lèvres. Una a dit quelque chose avant la cérémonie qui me chiffonne un peu.

— Pourquoi avais-tu parlé de Paden à ta mère ?

— En quoi c’est important ?

— J’ai toujours été convaincu qu’il t’aimait. Alors je me demandais si… peut-être que toi aussi tu avais des sentiments pour lui…

La réaction d’Una est immédiate, ses yeux s’ouvrent comme des soucoupes.

— Je n’ai jamais été attirée par Paden, s’offusque-t-elle en se redressant.

— Va doucement, s’il te plaît, l’encouragé-je.

Mais mon avertissement glisse sur elle. Elle poursuit :

— Alors, c’est pour cette raison que tu ne m’as jamais tuée. Tu pensais qu’il était amoureux de moi et par amitié pour lui, tu ne m’as pas blessée.

Je lève les yeux au ciel, amusée de son petit air outré.

— Ce n’est certainement pas parce que je trouvais ta compagnie agréable…

— Tu te serais épargné bien des ennuis en le faisant dans ce cas !

Je réprime un rire devant sa mine boudeuse.

— Je me le reproche suffisamment comme ça, n’en rajoute pas !

En voyant la colère embraser son beau regard, je comprends que j’ai encore beaucoup à apprendre pour faire de l’humour sans la vexer.

— Connard ! m’insulte-t-elle en sautant du canapé.

— Ralentis, tu veux ! Tu vas encore me faire ton numéro de la Belle au bois dormant.

— Tu as raison, Silas, tu me gâches cette soirée ! Va-t’en puisque tu en meurs d’envie ! Je vais appeler Paden pour qu’il vienne me rejoindre. Je peux me passer de toi.

Je perds patience quand elle s’emporte. J’essaie d’être à son écoute, de ne plus agir comme un con avec elle, mais elle ne fait aucun effort pour calmer le jeu. Décidément, tirer un trait sur notre passé n’est pas à l’ordre du jour de son côté.

— Comme tu voudras, dis-je en passant mon manteau que j’avais retiré en faisant le tour du salon.

J’essaie de garder mon calme, de ne pas envenimer les choses, mais me dominer de la sorte n’est pas dans mes habitudes.

— Je vais l’appeler et lui dire de te rejoindre.

— Super ! dit-elle sans desserrer les dents.

J’emprunte le chemin vers la porte d’entrée et lui lance un dernier regard.

— Je suis venu seulement parce que tu me l’as demandé, Una, lui rappelé-je. Je comprends que le bébé interfère sur tes émotions. Lorsque je l’ai touché, j’ai ressenti ce trouble moi aussi. Je ne peux qu’imaginer le combat auquel tu te livres avec tes sentiments. Ce n’est pas toi qui parlais lorsqu’on était dans ce bois avec Matej, tu ne m’aimes pas. Tu ne m’as jamais aimé. Réfléchis bien à ce que tu veux pour toi, Una. Tout ce que je désire, c’est que vous soyez en sécurité. C’est ma seule exigence.

Je sors et marche jusqu’à ma voiture. À l’intérieur, je prends mon téléphone portable pour appeler Paden. Il décroche immédiatement.

— Tout va bien ?

Ils sont tous très aimables dans la famille…

— Globalement ça va. Elle a fait un malaise en quittant le cimetière…

— Eh merde !

— Mais elle s’est réveillée et elle va mieux.

— Vous êtes sur le chemin du retour ?

— Una est chez ses parents et je pense que tu devrais aller la rejoindre.

— Comment ça ? Tu n’es plus avec elle ? s’emporte-t-il.

— Ni elle ni ses parents n’ont très envie de me voir.

— On se demande bien pourquoi…

— Paden, viens lui tenir compagnie. Je suis devant chez eux dans la voiture. Je ne pars pas tant que tu ne seras pas arrivé.

— Bon, j’arrive ! dit-il excédé avant de couper la conversation.

Merveilleux ! Je n’ai plus qu’à attendre qu’il arrive… Après cela, je rentrerai à Endless et Una fera ce qu’elle voudra. Je lui ai fait une promesse, celle de ne pas la quitter, mais elle, elle ne veut pas de moi auprès d’elle. Dans ces conditions, comment honorer ma parole ?

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