Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)

Chapitre C

C hapitre douze

 

 

U na

 

savoir si mon état résulte de ma « transformation » en magicienne-vampire Mon réveil du lendemain a des allures de gueule de bois. J’ai encore une migraine carabinée et toujours des nausées persistantes. Il est difficile de – car ma nouvelle nature n’est pas encore établie – ou de ma grossesse. Après tout, dans tous ces évènements, il peut bien y avoir quelque chose qui ne soit pas surnaturel… Si tout autour de moi est vraiment loufoque en ce moment, cette grossesse me permet de me sentir un peu… normale. Même si cette maternité n’a rien à voir avec l’idée que j’ai pu m’en faire les rares fois où je me suis projetée si loin dans l’avenir.

Devenir mère a toujours été un rêve, un projet sur le long terme. Cependant, je voyais quelque chose de réfléchi, de plus construit. Comme une relation posée avec un mec dont je serais follement amoureuse et qui me conduirait à des fiançailles puis à un mariage. C’est là, à l’apogée de notre histoire que nous aurions décidé de fonder une famille. C’était parfaitement établi et l’unique aspect de ma vie que j’envisageais avec un soupçon de romantisme. Je dois cela à ma famille, je présume.

Il faut dire que mes parents dans le genre « couple modèle » font très forts. Ils se connaissent depuis leur enfance et ont grandi l’un à côté de l’autre sans jamais avoir osé se lier d’amitié. Ce n’est que des années plus tard, après que ma mère est revenue de ses études à Glasgow que mon père a enfin trouvé le courage de l’inviter à dîner. Depuis ce soir-là, ils ne se sont plus jamais quittés. Même dans leur travail, ils sont complémentaires. Grâce à un modeste héritage familial, mon père a pu acheter une exploitation agricole et ma mère, en sa qualité de vétérinaire, lui a été d’une grande aide.

Mon enfance a été remplie de petits bonheurs simples, de moments complices et de souvenirs très chers à mon cœur. Mes parents m’ont transmis les valeurs de la famille et j’ai toujours cru que je vivrais cela moi aussi. Aujourd’hui, tout ce à quoi j’aspirais me semble de plus en plus hypothétique.

J’attends un bébé et son père n’en veut pas. Je vis dans une grotte avec la fiancée de celui qui se revendique « non-père » de mon enfant ainsi qu’avec sa mère qui voudrait pouvoir me tuer. On est très loin du romantisme…

Mettant de côté le fait que je suis barbouillée, je me décide à quitter ma chambre pour chercher Paden – la seule personne ici qui a véritablement envie de me voir. Il y a trop longtemps que je suis enfermée ici et j’aimerais bien avoir un peu de compagnies. Et pourquoi pas prendre un peu l’air ? Même si je vais devoir me contenter d’une sortie nocturne.

Cet endroit étant toujours aussi glacial, je m’emmitoufle dans un épais gilet en laine avant de me lancer à travers ce maudit couloir si mal éclairé. Je paierai cher pour prendre un bon bain de soleil… Comme la veille, je remonte dans cette grotte en direction de la salle à manger où j’espère le trouver quand des bribes de conversations attirent mon attention. Je m’arrête et tends l’oreille. À cette distance, je ne comprends qu’un mot sur deux. Je me concentre. Après tout Paden m’a raconté que les vampires ont une ouïe plus fine que celle des humains. Effectivement, je commence à mieux distinguer ce qui se dit dans le bureau de Silas. J’ai l’impression d’être dans la pièce avec lui.

— Je ne comprends pas ! Hier, tu étais contre cette idée.

Donc, Silas et Paden sont présents…

— Tu ne peux pas te contenter de faire ce que je te dis au lieu de commenter toutes mes décisions.

— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? N’est-ce pas dangereux pour elle ? Je n’aime pas la savoir ici, mais si j’ai accepté qu’on la conduise à Endless, c’est que je…

— Tu as accepté ? s’indigne Silas. Tu n’as fait que m’obéir !

— Et tout le monde sait que je mets un point d’honneur à appliquer tes ordres, le raille Paden. Si j’avais voulu refuser que tu amènes ma fille ici, elle ne serait pas là !

— Ça suffit ! s’impatiente Silas. Tu as ce que tu voulais, alors arrête ! Tu sauras gérer tout ce qu’elle est capable de faire, non ?

— Ce n’était pas ce qui était convenu avec Rhéa. Elle devait se charger de…

— Je me contrefous de ce que peuvent vouloir les gardiennes. Il ne m’a pas semblé que tu les tenais en estime d’ailleurs. Prends ta fille et retourne dans les Highlands ou à Aberdeen, mais disparaissez !

Alors ça y est… Silas veut se débarrasser de moi… Mon souhait est sur le point de se réaliser. Je vais pouvoir retrouver ma vie avant toute cette folie. Je rêve de rentrer dans mon appartement, de revoir Skye et même de reprendre mon job de serveuse et la chance me sourit enfin. Pourtant ça me fait terriblement mal de constater que Silas veut me voir déguerpir.

— Quel revirement de situation ! Ça me laisse… perplexe…

— Tu sauras très bien la protéger et peu de gens connaissent son existence. Nous aviserons au fur et à mesure. Pour le moment, nous pouvons nous accorder à dire ce que cette situation est intenable pour tout le monde. Una n’a pas réellement envie d’être ici et je dois penser à ma mère ainsi qu’à Éline.

Éline…

— Je lui ai déjà fait assez de mal comme ça, dit Silas d’une voix coupable.

— J’ai bien entendu ? s’étonne Paden. Tu viens vraiment de me parler d’Éline ? Je peux savoir ce qui t’arrive au juste ? Depuis quand son opinion compte pour toi ?

— Elle est ma fiancée ! se récrie Silas.

Alors, c’est à cause d’elle qu’il veut que je m’en aille… Même quand je crois qu’il ne pourra pas me blesser davantage, il y parvient.

Paden éclate de rire. Un rire moqueur.

— Ton humanité te rend plus pathétique à chaque seconde qui passe, dit-il hilare.

— Bouclez vos bagages et partez ! Ne t’occupe pas du reste, Paden !

— Loin de moi l’idée de vous empêcher de batifoler. J’imagine que la présence de ma fille compromet vos projets.

Je franchis les quelques pas qui me séparent du bureau de Silas et, le regard embué, j’entre dans la pièce. Silas est assis à son bureau et Paden est accoudé au dossier du fauteuil face à lui.

— Je… commencé-je avant de me racler la gorge, attirant sur moi leur regard. Excusez-moi de vous déranger.

— Una, mon trésor, m’accueille Paden en se redressant. Comment te sens-tu ?

— Bien mieux, dis-je avec un sourire timide. Juste quelques nausées…

J’entends Silas ronchonner lorsque je fais référence à ma grossesse et j’ai envie de lui hurler d’aller au diable. Mais il me déçoit tellement que je n’arrive même plus à m’emporter après lui.

— Tu voulais quelque chose ? se contente-t-il de me dire froidement.

Je l’ignore et me tourne vers Paden.

— Je te cherchais. J’avais envie de respirer un peu d’air frais et je voulais savoir si on pourrait éventuellement aller se promener à la nuit tombée.

— Eh bien…

Paden échange un regard avec Silas.

— En fait, on était en train de discuter et…

Je lève la main pour faire taire Paden. 

— Ne te donne pas cette peine, j’ai tout entendu. Mon bébé et moi, nous ne sommes plus les bienvenus ici, j’ai saisi.

— Tu n’as pas cessé de nous répéter que tu voulais rentrer chez toi, s’impatiente Silas. Et maintenant que je te donne ce que tu désires…

— Ne me parle surtout pas comme si tu savais ce que je désire, Silas, lancé-je sans hausser le ton avant de m’adresser à Paden. Je vais aller dans ma chambre et préparer mes affaires. Nous rentrerons à Aberdeen ce soir ?

— Je pensais que nous pourrions retourner dans les Highlands.

— J’ai besoin de m’occuper, de reprendre mon travail au Lann.

Je pose une main sur mon ventre.

— Et puis je dois être un peu responsable et commencer à me comporter en parent. Je dois gagner ma vie pour élever mon bébé.

— Nous devrions peut-être rester cachés le temps de nous assurer que tu ne crains rien.

— Si j’en crois les dires de Rhéa, je suis la mieux placée pour assurer ma défense. Même si je n’en suis pas fière, j’en ai fait la démonstration hier. Je devrais m’en sortir.

Paden semble méditer ce point.

— Ma décision est prise, Paden ! Je préfère écouter mon instinct et il me dit de rentrer à Aberdeen pour retrouver un peu de normalité.

Paden capitule.

— Nous partirons ce soir, dans ce cas. Finalement, tu as raison, un peu de normalité nous fera du bien à tous…

— Très bien…

J’opère un demi-tour, mais me ravise pour lancer un dernier regard à Silas.

— Tu as gagné, je baisse les bras, Silas. Avant que je m’en aille, je vais clarifier les choses : ne compte plus sur moi, sur ma présence ici. Je ne veux plus jamais te revoir, c’est terminé ! Ne t’approche plus jamais de nous !

— C’est ainsi que j’envisageais la suite, rétorque-t-il de son air antipathique.

Sans lui montrer combien mon cœur saigne devant son indifférence, je mets un terme à notre discussion avec une formule courte et définitive :

— Adieu, Silas…

***

— Est-ce que tu es bien installée ?

Je souris lorsque Paden me pose cette question. Regardant derrière mon épaule, je m’amuse de le voir passer sa tête dans l’interstice de la porte.

Nous avons quitté Endless, il y a seulement quelques heures et mon retour à Aberdeen m’a libérée d’un sacré poids. Me retrouver dans l’appartement de Paden et, plus précisément, dans cette chambre est un soulagement. L’endroit est sympa. Nous sommes plus à l’étroit que dans sa maison dans les Highlands, mais ici tout est plus chaleureux. Même si les lieux sont assez sombres. Vu le calvaire qu’a été mon séjour à Endless, je peux m’en accommoder sans le moindre problème. Et puis vivre avec Paden sera sûrement agréable. Même si nous ne nous connaissons pas très bien… Le principal est que je me sens en sécurité auprès de lui.

Je ramasse la dernière pile de vêtements que contient ma valise et marche jusqu’à la commode pour les ranger.

— Eh bien, j’ai fini de défaire mes bagages.

Il avance jusqu’à mon lit et s’y assied.

— Tu n’as pas beaucoup d’affaires, mais nous pourrons passer par ton appartement pour en récupérer davantage.

Je le rejoins.

— Ce qui rendrait mon séjour ici plus définitif, non ? C’est un peu bizarre, tu ne trouves pas ? Et j’avais promis à Skye que je rentrais chez nous.

Paden prend ma main dans la sienne.

— Je me mets à ta place et j’imagine combien tout ça te perturbe. Loin de moi l’idée de te priver de ta liberté.

— Mais… dis-je dans un soupir, consciente qu’il n’en a pas fini avec moi.

Paden m’adresse un sourire compatissant.

— Mais en attendant d’être sûr que tu ne crains rien à Aberdeen, je voudrais que tu restes ici.

Je lève les yeux au ciel.

— Seulement le temps d’être certain que quitter Endless n’est pas une monstrueuse erreur.

— Une erreur ? C’était surtout nécessaire pour ma santé mentale, dis-je en me laissant retomber sur le matelas. Je préfère affronter Skye et le millier de questions qu’elle me posera à propos de « nous » que de rester planquée à Endless.

— J’ai été surpris du comportement de Silas, mais je suis soulagé qu’il ait fini par plier.

Je roule des yeux.

— Éline est passé par là, visiblement…

— C’est bien la première fois qu’il se soucie de ce qu’elle pense… Mais qu’importe, tu es à la maison et rien ne compte plus que ça !

Paden dépose un baiser dans mes cheveux.

— Et ne t’inquiète pas pour le bébé, je serai toujours là pour toi, pour lui et je répondrai à vos besoins.

Je porte mes mains à mes yeux.

— Skye croit que nous sommes ensemble. Si je lui dis que je suis enceinte maintenant…

— Elle va penser que je suis le père de l’enfant… C’est ce que tu redoutes, n’est-ce pas ?

— Mais tu es mon ancêtre, Paden ! me récrié-je. C’est bizarre… et même malsain…

— Parce que tu connais une vérité dont Skye ignore tout. Tu as assez de raisons pour te prendre la tête, ne t’en rajoutes pas, Una. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent à notre sujet, ce n’est pas très important.

— Tout ce que j’ai découvert ces derniers temps devrait m’aider à relativiser, c’est sûr !

— Bien sûr, mon trésor. Pense d’abord à toi, à ton enfant. Le reste est très secondaire.

J’acquiesce dans un sourire entendu.

— Je peux aussi me réjouir d’être loin de sa mère. Je me sentais si mal en sa présence.

— Je n’ai pas grand-chose à t’apprendre à propos d’Hedda, car tu as eu un échantillon bien suffisant pour analyser le personnage. C’est surréaliste de dire cela, mais elle est pire que son fils.

— Tu dis qu’elle est sa mère, mais il ne s’agit pas véritablement de sa mère, n’est-ce pas ?

— C’est tout à fait cela. Hedda est sa mère dans le sens où c’est elle qui l’a engendré. Souvent cela crée un lien…

— Ce qui n’est pas ton cas, non ?

— Exactement ! Ma transformation est un geste calculé. J’ai payé pour me faire mordre et le vampire en question n’avait rien de très… prestigieux. Ce n’était personne.

— Mais tu voulais que ton secret demeure intact.

Paden confirme d’un hochement de tête.

— Je devrais sûrement avoir honte de l’avouer, mais j’ai tué ce vampire pour cacher toutes les traces de ma transformation.

J’écarquille les yeux, choquée par ses propos.

— Comprends-moi, Una. Je devais protéger ma fille. Rien ne comptait plus à mes yeux que cela.

Il est ému en parlant d’Effie. Se remémorer cet épisode doit être très éprouvant.

— J’avais perdu ma femme et l’idée que je ne puisse pas sauver notre enfant m’avait déjà transformé en un véritable tueur. Je devais masquer mon statut de banni et acquérir la force nécessaire pour protéger Effie au cas où sa vraie identité soit découverte.

— Et tu as pris la bonne décision vu ce qui s’est produit ensuite.

— Ils les ont tués, Una ! Les uns après les autres. Rares sont ceux qui ont réussi à se cacher.

— Mais qui a commis ce massacre ?

— Il y a eu les mages et les vampires ainsi que les mêmes idéalistes qui ont fondé la confrérie des gardiennes.

— Celles-là mêmes qui se vantent d’être si « neutres » ?

— Ce n’est que bien plus tard qu’elles ont adopté cette ligne de conduite. Se vantant de vouloir retenir les leçons du passé, elles ont hiérarchisé leur mouvement, l’ont rendu pacifiste et choisi la neutralité pour maintenir l’équilibre.

— Entre le bien et le mal ?

— C’est un peu plus complexe que cela. C’est comme s’il y avait une balance avec d’un côté la magie noire et de l’autre la magie blanche. Chacune de ces magies détient son lot d’adeptes, mais l’essence de la magie est possédée par les mages. Ils l’utilisent, l’étudient. Ils peuvent la renforcer et l’affaiblir. Pour les mages, la magie est innée. Il y a bien des gens pour l’apprendre et la mettre en pratique, mais ils ne seront jamais aussi forts que les mages.

— C’est un peu comme un don.

Il acquiesce.

— C’est un héritage. Tu l’as reçu toi aussi et, au contact d’une magie aussi intense que celle que possèdent les gardiennes, elle s’est réveillée.

— Les bannis ont opté pour la magie noire, c’est ça ?

— Il y a toujours eu deux sortes de mages : ceux qui étaient adeptes de magie blanche et ceux adeptes de magie noire. Les bannis sont d’anciens mages blancs qui se sont tournés vers la magie noire.

Paden se lève et fait quelques pas dans la pièce.

— En ce temps-là, nous vivions une drôle d’époque. Des choses sombres se sont produites : des tueries, des maladies, des gens qui perdaient l’esprit.

— Ce sont des choses qui arrivent tous les jours.

— C’était différent, Una. Le changement était significatif. Le mal se répandait à une vitesse inquiétante.

— À cause des bannis ?

— C’est ce qu’ils ont essayé de nous faire croire, mais je m’y refuse. Les bannis voulaient exercer leur magie, mais leurs intentions n’ont jamais été de nuire au reste du monde. Oui, nous pratiquions une magie très sombre, je ne vais pas le nier, mais nous ne faisions rien de mal pour le reste de nos contemporains. Nous vivions paisiblement et nous ne cherchions pas à provoquer quiconque.

— Les autres mages ne l’ont pas vu ça de cet œil-là, je présume…

— La vérité est que nous étions plus puissants qu’eux et notre pouvoir leur faisait peur.

— Et tout le monde s’est rallié à leur cause sans chercher à comprendre…

— Mais tout le monde avait intérêt à ce que nous ne devenions pas aussi puissants. Notre pacifisme leur importait peu, finalement.

— Comment peut-on faire de telles choses, Paden ? Ils ont tué des innocents.

— Ce passé fait que je ne suis pas très enthousiaste à l’idée que tu apprennes la magie sous le conseil des gardiennes. Mais pour leur prouver qu’elles se trompent sur notre compte et que tu en es la preuve vivante, je te demande de les laisser faire ton enseignement. Et puis il y a si longtemps que je ne pratique plus que mon savoir a perdu de sa qualité.

Je lui souris.

— Je le ferai si tu le souhaites, mais tu auras toi aussi des choses à m’enseigner, j’en suis sûre.

— Je ferai de mon mieux pour faire de toi la plus redoutée des magiciennes, Una, me dit-il dans un sourire satisfait.

 

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