Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)
Chapitre C
C hapitre un
S ilas
difficile à maîtriser lorsque je m’emporte. La porte du Lann vibre lorsqu’elle se referme derrière moi. Deux cent dix-sept années se sont écoulées depuis ma transformation et ma force est toujours Cette chose… cette vermine s’est permis de poser la main sur moi !
Notre monde se porterait mieux si nous le dominions, si nous asservissions la race humaine. Vivre cachés, à l’ombre des hommes, est une insulte, un affront à notre supériorité. Que sont-ils en comparaison de nous ? Cupides, stupides et incapables ! Leur seule utilité est de nous nourrir, de nous abreuver de leur sang ! Et je boirais jusqu’à la dernière goutte de celui d’Una en représailles de ses multiples offenses si Paden ne la protégeait pas. Race inférieure, elle devrait se prosterner devant moi, me craindre et trembler en entendant le nom de Silas Oaken.
Je suis puissance et légitimité dans un monde qui a trop longtemps été le leur. Et qu’en ont-ils fait, ces êtres insipides ? Nous avons vendu notre âme au diable, paraît-il, mais il n’y a pas plus corrompu que l’espèce humaine ! Au nom de pouvoirs futiles, de vaines richesses, ils mènent des guerres vides de sens. Peuple inculte et irrespectueux de l’ordre des choses, ils cherchent à prouver leur suprématie et, pourtant, ils se ridiculisent chaque jour davantage. Je les hais, je les exècre. Ils me feraient vomir si j’en étais physiquement capable. La servitude est tout ce à quoi peuvent prétendre ces mécréants. Leur sang, seul, a de la valeur !
— Quoi ? ricane Paden qui patiente en haut des marches, les mains dans ses poches.
— Ce n’est qu’une humaine ! Pourquoi sa vie t’importe-t-elle ? Et depuis quand es-tu devenu un protecteur de leur espèce ?
— Ce n’est absolument pas le cas.
Il s’exprime avec son flegme devenu légendaire au fil des décennies. D’ordinaire, j’admire sa capacité à tant d’impassibilité, mais ce soir, son attitude me fait enrager.
— Dans ce cas, accorde-moi le plaisir de la tuer !
— Je pense avant tout à mes affaires, Silas.
Il m’indique le pub derrière nous.
— Le Lachlann, c’est un projet auquel je tiens. J’aime cet endroit.
— Où est le rapport avec cette mortelle ?
— Elle fait bien son job et les clients l’apprécient.
— Aucun humain n’est irremplaçable.
— Ce qui n’est pas notre cas, je me trompe ?
— Comment expliques-tu que nous sommes immortels et pas eux ?
— Nous ne sommes pas invincibles pour autant. Si je peux me permettre un conseil : ne l’oublie pas. Ton arrogance pourrait te coûter cher.
Occultant son avertissement, je reprends la direction de ma voiture.
— Chasser en ville risquerait d’attirer les regards sur nous, poursuit Paden. Nous nourrir si près de mon bar nous exposerait.
— Nous sommes à la merci de ces êtres abjects ! Comment peux-tu éprouver de la sympathie pour eux ?
— Le fait que je n’arrache pas la tête du premier humain qui me fiche en rogne ne signifie pas que j’ai de la sympathie pour eux. Cela s’appelle avoir du self-control, tout simplement…
J’attrape le bras de cet hypocrite et le fais reculer d’un bon mètre derrière moi.
— Ne me prends pas pour un con, Paden ! J’ai vu la manière dont tu la regardes : tu la désires !
Paden fronce le nez, comme si je venais de l’insulter.
— Elle travaille pour moi, comme tous les autres. J’apprécie les efforts qu’ils fournissent pour mon business. Un point de détail que tu ne peux pas comprendre puisque tu passes tes journées à te prélasser dans ton manoir.
Sa remarque me fait grogner. Pas un grognement ridicule dont se servent les humains pour démontrer leur mécontentement. Non, c’est un rugissement bestial. Le préambule d’une attaque imminente si Paden continue de me défier. Son côté rebelle entame dangereusement ma patience et piétine doucement mon autorité.
— N’oublie pas à qui tu t’adresses, Paden !
— Comment cela serait-il possible ? Tu passes ton temps à me le rappeler.
— Ton commerce, comme tout ce que tu possèdes, tu me le dois !
— Et tu ne négliges jamais de me le jeter au visage !
Je le pointe du doigt avec fermeté.
— Fais attention !
— Je crois que tu ferais mieux de rentrer chez toi, Silas !
Je tournoie sur mes pieds en direction de ma voiture avant de me raviser. Il est temps qu’il apprenne à m’obéir !!! Je ne suis pas seulement son ami, je suis le chef de cette famille !!!
— Lorsque je reviendrai, cette humaine ne sera plus là où je la viderai de son sang ! Vire-la ou je la tuerai. À toi de voir quel sort tu préfères lui réserver…
Sans attendre sa réponse, je monte dans ma voiture et démarre en trombe. Pour la première fois, j’aimerais qu’il me défie. J’aurais ainsi le plaisir de tuer cette vermine…
***
Endless est certainement l’endroit que je préfère le plus au monde. Et j’en ai vu du pays au cours des cent cinquante années qui viennent de s’écouler. J’ai fait le tour du monde pour apprendre, agrandir mon savoir, découvrir d’autres civilisations et pas un des lieux que j’ai visités ne m’a apporté cette sensation de liberté que je trouve sur notre île. Ici, nous sommes en paix, loin des hommes. De loin, l’île ne semble pas destinée à être habitée, car les lieux paraissent impraticables.
Depuis la rive, seul un amas de rochers plus pointus les uns que les autres se dessine. Les humains les voient comme un chemin infranchissable. Moi, je la vois comme une forteresse naturelle. Seules notre force et notre dextérité nous permettent de grimper ces rochers hauts de plus cinq mètres pour atteindre le sommet où est dissimulé le manoir. Ici, rien n’est visible, tout est caché dans la roche, même notre demeure. Ainsi, nous restons à l’abri du reste du monde.
Une situation de moins en moins acceptable ! Pourquoi sommes-nous contraints de vivre en reclus ? Nous avons plus à apporter à ce monde que ces humains ! J’attends avec envie et impatience ce jour où les créatures de la nuit prendront le pouvoir et jouiront enfin de cette prééminence légitime.
Sur le sable, face à cet immense caillou, je m’enfonce dans le sol pour y prendre de l’appui et me propulser à trois mètres au-dessus de ma tête. En moins d’une seconde, je suis suspendu au sommet du rocher à la seule force de mon bras. Avec aisance, je mets de la puissance dans ma main et me jette en direction du rocher suivant. Et ainsi de suite… Arrivé au sommet, je fais quelques pas le long de cette étendue d’herbe arborée de très nombreux arbres jusqu’à finir au pied d’un bloc rocheux de forme rectangulaire et dont les bords sont irréguliers.
— Fuil malsach, chuchoté-je face à lui.
À ces deux mots, la pierre se met en mouvement et se déforme jusqu’à devenir un escalier d’une dizaine de marches. Je les descends une à une. Une série de torches s’embrasent tour à tour, ce qui révèle progressivement ce grand couloir creusé dans la roche. Le vent s’engouffre et je l’entends siffler dans ce tunnel en déclinaison. Encore quelques mètres à franchir avant de rencontrer une majestueuse porte en bois où a été taillé un chêne de la hauteur d’un homme : le symbole des Oakens. Je la pousse et pénètre dans une entrée en pierres.
— Maître Silas !
Aurora, notre servante, une jeune femme d’une vingtaine d’années, s’est empressée de venir m’accueillir. Les femmes de sa famille travaillent pour nous depuis des générations. Payez gracieusement les gens et ils garderont vos secrets les plus douteux. Une raison parmi tant d’autres d’affirmer que les humains sont cupides.
J’ôte mon manteau et le lui remets.
— Où se trouve ma mère ?
Nous sommes aux premières lueurs du jour, heure à laquelle elle aime se retirer dans ses appartements.
— Dans le grand salon, maître !
Je me lance dans ce couloir en colimaçon et qui plonge au plus profond de la roche. Ne cherchez pas de niveaux, de paliers où tout ce que vous avez pour habitude de voir dans une construction basique. Ici, il n’y a que cette galerie allant au bon vouloir de la pierre avec ici et là, à droite ou à gauche, un salon, des chambres, une bibliothèque, une salle à manger. L’usage de cette pièce est d’ailleurs moins traditionnel que pour les hommes. À Endless, la salle à manger fait office de salle de réunion lorsque nous traitons des affaires du clan. Dans cet immense couloir, fil conducteur du manoir, sont suspendus d’immenses portraits des membres les plus prestigieux, les plus marquants de notre dynastie.
Et je compte bien voir mon propre portrait orner les murs de cette maison et à une place de choix bien sûr : celle du plus grand, du plus redouté des vampires du clan : Silas Oaken.
Notre nom est aussi ancien que l’apparition de ces êtres morts-vivants que dépeint la littérature. Notre arbre généalogique prend racine au début du XIIe siècle. De nombreuses épidémies ont ravagé l’Europe orientale : des maladies mortelles, des maux étranges et inexplicables. C’est dans ce capharnaüm que les premiers vampires sont nés. Depuis, ils sont devenus une curiosité qui alimente les contes et les légendes.
Je dois passer devant trois portes avant de rejoindre celle qui m’intéresse. Je franchis le seuil de ce grand salon et comme me l’a annoncé Aurora, ma mère, Hedda Oaken, est bien présente. Assise dans l’un des grands canapés en cuir noir capitonné, elle observe les flammes danser dans la cheminée.
— Bonsoir, mère.
Je viens lui baiser la main.
— Bonsoir, Silas. Je ne pensais pas te voir avant demain.
Je m’affale dans le canapé voisin et déboutonne mon gilet de costume.
— Il est vrai que j’envisageais de rester à Aberdeen avec Paden. Finalement, j’ai changé mes projets. Sa sympathie pour les humains a toujours le même effet sur moi.
— Ton cousin a passé sa vie à se fondre dans ce monde au lieu d’œuvrer pour le changer ! dit ma mère, courroucée.
Si je ne supporte pas bien l’attitude de Paden, ma mère le rejette complètement.
— Il n’a aucune ambition ! me lamenté-je. Si ce n’est de faire tourner ce pub grotesque.
— Paden ne comprend rien aux avantages que nous pourrions trouver à reprendre le pouvoir. Les mages gagnent du terrain…
— Les Deloraines ont fait parler d’eux à Glasgow en début de semaine.
— Encore !
— Ils ont tué cinq des nôtres.
— Quelle famille ?
— Les Irvine.
— Il faut leur montrer notre soutien. Ne perdons pas nos alliés maintenant. Nous ne devons pas nous rendre vulnérables. Ta responsabilité est de protéger nos amis ainsi que notre famille.
— Et je ne l’oublie pas, mère. J’ai déjà envoyé Droken pour enquêter. Dès que j’en saurai davantage, j’organiserai des représailles.
— Ces petites vendettas ne mènent à rien. Il faut frapper plus fort !
— Je suis d’accord, mais nous ne sommes pas assez nombreux pour le moment.
— Alors, passe des alliances avec les familles du Nord. Nous devons nous renforcer et serrer les rangs. Quant à Paden, il doit nous rejoindre dans cette lutte. Rappelle-le ici !
— J’irai en Norvège dans quelques jours et je vais m’occuper de Paden. Il se plaît un peu trop à défier mon autorité, ces derniers temps.
Surtout quand il est question de cette sale humaine !
— J’avertirai mon amie Brede de ta visite. Elle arrangera une rencontre avec Viggo Solberg.
Ma mère se lève.
— En ce qui concerne Paden, reprends-lui ce que nous lui avons donné. Il le récupérera lorsqu’il aura servi sa famille !
— Oui, mère.
— À demain, mon fils !
— À demain…
Ma mère partie, je me mets en quête d’un verre à boire. Un verre de scotch pur malt à la main, je reprends ma place face à la cheminée. Tout en faisant tournoyer mon verre entre mes doigts, je réfléchis à la meilleure façon de rallier Paden à mon combat.
L’idée de me montrer autoritaire avec lui ne m’enchante pas. Il y a presque un siècle que nous sommes amis et je tiens à ce lien qui nous unit. Ensemble, nous avons fait les quatre cents coups. Cela remonte à l’époque où je n’étais pas encore le chef de cette famille. J’étais plus insouciant, car je n’avais pas le poids des responsabilités sur mes épaules. Cette tâche est plus ardue que je ne me l’imaginais alors.
Lorsque ma route a croisé celle de Paden, ma seule préoccupation était de chasser pour me nourrir. Aujourd’hui, je dois assurer la sécurité du clan, mais pas seulement. Notre famille étant la plus ancienne, la plus fortunée et la plus puissante, c’est à nous que revient la charge de veiller sur nos congénères en Écosse. En échange, ils nous offrent leur allégeance et répondent présents au besoin de notre cause.
Mais l’imminence d’une guerre avec les mages se concrétise jour après jour. Notre cohabitation a toujours eu des hauts et des bas, mais aujourd’hui nous sommes à un moment charnier de notre histoire. Angus Deloraine n’a plus d’autre but que de nous détruire en réparation de la mort de son jeune fils que j’ai tué, il y a un peu plus de trois ans.
La porte du salon s’ouvre et mes souvenirs s’envolent à l’entrée d’Éline. Appuyée contre le mur, son pied caresse sa jambe tandis qu’elle fait tournoyer la ceinture de son peignoir en soie. Elle a un sourire charmeur en coin.
Hmm…
— Bonsoir… Maître.
J’esquisse un bref sourire alors qu’elle m’aguiche.
— Que fais-tu là ?
— Mais je t’attendais bien sûr…
Telle une lionne en chasse, elle avance dans ma direction. Je parcours des yeux ses jambes interminables. Jambes qui finissent de part et d’autre de mon corps lorsqu’elle s’assied sur moi.
— Je peux te détendre aussi bien que ce whisky, dit-elle en me prenant mon verre pour poser mes mains sur ses fesses.
Je les empoigne.
— Je ne t’ai pas avertie de mon retour…
Sa langue remonte le long de mon cou.
— Je sais obtenir les informations qui m’intéressent, mon beau chéri.
Avec Éline, comme avec toutes les personnes de mon entourage, je dois sans cesse montrer mon autorité pour renforcer leur respect. Une main fermée sur son menton, j’enfonce mon regard dans le sien.
— Ne me dis pas que tu me fais suivre par l’un des sbires de ton père ou je risque de très mal le prendre ! sifflé-je entre mes dents.
Au fil du temps, mon rôle de chef m’a rendu parano et la méfiance est une seconde nature chez moi.
— Non ! Bien sûr que non ! J’ai seulement demandé à Eirik de me prévenir au cas où tu rentrerais à la maison cette nuit, se justifie-t-elle.
— Fais attention, Éline, ne joue pas avec moi ! Dans ton intérêt ainsi que dans celui de ta famille, reste bien à ta place ! l’avertis-je en la relâchant.
— Mais je t’aime, Silas, se défend-elle. Quand auras-tu enfin confiance en mes sentiments ?
— Lorsque tu m’auras prouvé ta dévotion envers cette famille !
— Parce que mon père m’a offerte à toi ?
— Pour se faire pardonner de sa trahison ! lui rappelé-je.
— Je n’ai joué aucun rôle dans cette affaire. Pour moi, ce n’est pas uniquement une alliance, Silas. Je suis tombée amoureuse de toi. Devenir ta femme me comble de bonheur.
Je profite qu’elle parle du mariage pour changer de sujet et clore ce débat. Elle peut me dire ce qu’elle veut, seul le temps me prouvera son amour, car pour le moment, je n’y crois pas.
— Avez-vous enfin fixé une date pour le mariage ?
— Nous avons pensé le célébrer le jour de Noël. J’ai trouvé que cela pourrait être romantique.
Romantique, pensé-je en moi-même. Moi, Silas Oaken, je vais faire un mariage romantique ! Ridicule !
— Comme tu voudras.
Je la soulève par la taille et me lève. Elle enroule ses jambes autour de moi.
— En attendant que ce jour arrive, répétons la lune de miel.
Le sexe ! Voilà bien ma seule compensation dans cette union que ma mère a organisée pour moi. Pour le reste, Éline m’ennuie mortellement…
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