Lipstick Poison: La malédictions des Oakens (French Edition)
Chapitre C
C hapitre deux
U na
Ma To-do list du jour :
Faire la grasse matinée
Prendre le temps de boire mon café
Me faire couler un bain
M’épiler (la totale)
Me faire un masque
Mater Netflix
Et ne rien faire de chiant tout court !!!
Un programme au top pour un jour de repos ! Après cinq soirs à bosser au Lann, je suis bien décidée à m’en référer à ce que j’ai griffonné sur ce bout de papier.
Assise à cette table bancale dans la cuisine, je sirote mon premier café de la journée. Il y a des jours que je rêve de ce moment. Entre une météo peu engageante et le fait que je n’ai pas eu un véritable jour de congé depuis bientôt deux mois, je suis heureuse de ne pas avoir à quitter mon appartement pendant les vingt-quatre prochaines heures. Skye est de service et l’appartement sera vide. Ces occasions sont plutôt rares et je compte en profiter. Après ma séance cocooning, je vais me glisser sous ma couette et mater quelques nouveautés sur Netflix. Skye m’a parlé d’un film sur la mafia sicilienne. D’après elle, il est chaud bouillant, et l’acteur beau à tomber par terre. Mon vibromasseur est chargé au max alors, je dirais que je suis parée !
Mais avant cela, direction la salle de bains ! Un trajet très court vu la taille ridicule de notre appart. D’ailleurs, il n’est pas beau non plus. La décoration est vraiment le cadet de nos soucis et on se contente de peu. Presque tout ici est de la récupération. Par exemple, cette table branlante où je prenais mon café est une vieille table prise au Lachlann au moment où Paden a changé le mobilier. Ici, la plomberie est vieillissante ; le lavabo en céramique est abîmé, la baignoire a jauni avec le temps, le carrelage au mur est ébréché et le miroir est cassé. Le plus important est que nous soyons chez nous et que nous ne nous ruinions pas avec le loyer. Je fais couler l’eau et balance une bonne dose de bain moussant. Skye va gueuler, mais tant pis ! J’adore les bulles…
Je fais un saut par ma chambre et y récupère des fringues propres : un bas de jogging piqué à l’un de mes ex – si lui, je l’ai viré, je ne me suis pas gênée de garder son froc hyper confortable – et un t-shirt bien large à l’effigie de mon groupe favori : Bring me the horizon. Je me le suis offert lors d’un concert à Édimbourg, il y a plusieurs années de cela. Je ramasse un élastique sur ma commode où traîne un véritable foutoir et remonte ma tignasse noire pour la nouer au-dessus de ma tête. Prête, je peux retourner dans la salle de bains et entrer dans mon bain. Je me délecte de me plonger dans l’eau chaude et de sentir cette odeur de fleurs qui s’en dégage. Allongée, je ferme les yeux dans un soupir satisfait. Voilà ce que j’appelle un véritable moment de détente…
— Hé ! On se la coule douce, ma pétasse…
J’ouvre un œil. Skye est plantée devant le miroir où elle s’active à tresser ses cheveux blonds.
— C’est l’ordre de mission, aujourd’hui ! Je vais même mater ce film dont tu m’as parlé.
— Hmm… Si un mec aussi torride que Massimo pouvait me retenir prisonnière… dit-elle rêveuse.
— Tu as de l’ambition dans la vie, ça fait peur, me moqué-je.
Elle brandit sa main vers moi et me pointe du doigt.
— Tu émettras un avis lorsque tu auras visionné le film.
Son regard devient plus espiègle.
— Mais dis-moi ! T’as un mec ou au moins un plan cul, en ce moment ?
Je secoue la tête.
— Alors, je préfère te prévenir : tu vas être une vraie folasse de la chatte après.
— Charly a sa batterie chargée à 100 %, t’inquiète !
— Bien joué ! se marre-t-elle. Mais ça ne vaut pas un bon gros chibre en chair et en os.
Elle me fait un clin d’œil.
— « Genre » celui de Paden !
J’ouvre mes yeux en grand.
— Excuse-moi ?!
— Non, mais tu débarques de Mars, ma vieille !? Ce mec passe son temps à te reluquer ! Sois moins occupée à paraître débile quand il cause et tu comprendras peut-être où je veux en venir.
— T’es à la masse, ma parole ! Paden, c’est juste… Paden !
— Ouais, ouais, dit-elle en fouettant l’air avec sa main. Je te laisse dans ton monde.
Elle se met une touche de mascara avant de pivoter vers moi.
— Et si on jouait à un petit jeu…
— Non, non, dis-je en secouant la tête.
Je connais les « petits jeux » de Skye et ce sont toujours de très mauvais plans. Elle ignore mon objection et poursuit :
— Ce soir, tu vas te pointer au Lann en mode bombasse…
— Tu oublies ! Hors de questions que je bouge d’ici !
Le sourcil levé, elle me demande :
— Attends, tu déconnes ?
— Pour une fois, j’aimerais un jour sans rien faire, Skye.
— Mais c’est l’anniversaire de Bonnie, meuf !
Eh merde ! J’avais oublié ce détail !
— Y’a des jours qu’on a prévu de boire un coup ensemble. T’avais zappé ?
— Un peu ouais, râlé-je. Ça me prend la tête, Skye !
— Je ne voulais pas foutre tes plans en l’air, ma belle…
— Tu crois que je peux passer mon tour cette fois ?
— Bonnie ne t’en voudra pas, bien sûr. En revanche, toi, tu vas culpabiliser un max, donc…
Skye me connaît trop bien. Je grogne.
— C’est bon, je vais venir…
— Cool, s’amuse Skye en se dandinant. On va profiter de cette soirée pour vérifier ma théorie !
Hein ?
— Ce soir, je veux que tu te pointes au Lann en mode nana hyper sexy.
— Alors ça, c’est mort !
— Mais arrête… ça va être fun !
— Fun ?! Et pour qui ?
— Pour moi bien sûr ! glousse-t-elle. Je vais te préparer une robe, et toi, tu lui sors le grand jeu.
— Oublie ça !
— Je te mets au défi, Una !
Zut ! Par expérience, je sais que je relève tous les défis que me lance ma meilleure amie. Sa technique est de m’appâter avec une offre que je ne peux pas refuser.
— Je te file mes pourboires de la soirée si tu enfiles la robe que je te réserve et que tu passes en mode « Je vais faire vriller mon boss ».
Mes yeux s’ouvrent comme des soucoupes.
— Parce que je dois le draguer ?
— Contente-toi d’être canon et il va te courir après. J’en mets ma main à couper.
J’hésite. J’ai toujours besoin de fric, mais on parle de Paden là, de mon patron.
— L’intégralité de tes pourboires ?
— Jusqu’au moindre penny.
— OK ! J’accepte le défi.
Si je ne suis pas vraiment convaincue de prendre la bonne décision, Skye, elle, fait la danse de la joie.
— Que les choses soient claires : je ne drague pas Paden, insisté-je.
— Marché conclu !
Nous nous tapons dans la main pour signer notre accord.
— À ce soir, ma pétasse, chantonne-t-elle en sortant de la salle de bains.
Je plonge sous l’eau. Faire vriller Paden, pensé-je. Y’a que Skye pour avoir une idée aussi débile ! Voyons le côté positif : je vais me faire un peu de blé facilement…
***
– 20 heures 55 – je jure en voyant l’heure. Mon taxi sera là dans cinq minutes et je me trimballe encore en sous-vêtements. Sautillant sur un pied, je termine de passer mon collant et manque de justesse de me rétamer sur le parquet.
— Eh merde ! rouspété-je, en enfilant la robe de Skye.
J’étais si bien sous ma couette à regarder film après film que j’ai repoussé l’heure de me préparer le plus longtemps possible. Conséquence ? Ben, je suis à la bourre !
– 20 h 57 – face au miroir dans la chambre de Skye, je n’ai plus d’autres solutions que de laisser mes cheveux défaits. Je leur donne un aspect légèrement désordonné et décide, par la force des choses, de faire l’impasse sur le maquillage. Je me contente d’un peu de mascara et d’une touche de rouge à lèvres, tous deux empruntés à ma coloc. Je ne le regrette pas, car cette couleur rouge contraste à merveille avec la blancheur de ma peau.
— Rouge diabolique, dis-je en lisant l’inscription sur le tube. Comme sa propriétaire quoi…
J’enfile les chaussures de Skye, ramasse mon sac et mon manteau avant de quitter l’appartement sur le klaxon du taxi.
En voiture, le trajet entre mon appartement et le Lann dure une dizaine de minutes. Un temps que je passe à essayer de discipliner mes cheveux rebelles. Je mate une dernière fois mon reflet dans l’écran de mon téléphone pour m’assurer d’avoir un minimum d’allure. J’ai déjà vu pire ! Ce qui veut dire que j’ai déjà vu mieux aussi. Hein… Je paie sa course au chauffeur et sors du véhicule en me précipitant vers l’entrée du pub. Il fait un froid de tous les diables, ce soir. Je frissonne en retrouvant la chaleur du Lann.
Nous sommes mercredi soir, un jour de la semaine qui est relativement calme. Il y a nos habitués et l’ambiance est très bonne. Un groupe de jeunes étudiants jouent aux fléchettes en buvant de la bière. Ils sont bruyants, mais pas agités. Le billard est pris d’assaut par six joueurs ; des hommes dans la quarantaine. Eux, je les connais bien. Tous mariés et pères de famille, ils sortent ensemble environ une fois par mois histoire de relâcher la pression du quotidien. Leur rituel est souvent le même : un resto, un ciné ou un match de rugby avant de finir la soirée ici à s’envoyer des pintes de bière. Je vais les saluer.
— Les beaux mecs sont de sortie à ce que je vois.
— Salut, Una ! me répondent-ils d’un même élan.
J’échange quelques broutilles avec eux avant d’aller rejoindre Kenneth. C’est lui qui est de service ce soir. Il siffle en me voyant.
— Oh, la ferme ! râlé-je.
— Ben quoi ? Je remarque seulement que t’es sensas.
Je rougis lorsque Kenneth me fait ce compliment.
— C’est tranquille on dirait…
Pratique pour changer de sujet, non ?
— Ouais, c’est un peu mort. Qu’est-ce que je te sers ?
— Je vais prendre une pression, s’il te plaît.
— À tes ordres.
Il me fait un clin d’œil.
— Beauté fatale.
Je lui jette une poignée de cacahuètes qui sont à disposition des clients. Kenneth se marre.
— Si tu as besoin qu’on te ramène, je suis ton homme.
Hein ? C’est une proposition ou…
— C’est gentil, mais je vais prendre un taxi, bafouillé-je, gênée par le soudain intérêt que me porte Kenneth.
Il pose une pinte de bière devant moi et je récolte un nouveau clin d’œil.
— Tu sais où me trouver si tu changes d’avis.
— Tu viens trinquer avec nous ?
— Dans deux minutes.
Je fais un tour des environs et remarque la table où est assis le reste de l’équipe. Je vais les retrouver et Skye est la première à me voir arriver. Je n’ai qu’à croiser son regard pour savoir qu’elle va me coller la honte.
— Putain de merde ! s’exclame-t-elle avant de partir dans un fou rire.
La bande se tourne en voyant la réaction de Skye. S’ensuit une salve d’applaudissements et autres sifflets d’admiration. Je vire à l’écarlate et plonge mon visage dans mes mains.
— Ce n’est pas vrai, soupiré-je en m’asseyant près de mon amie.
Elle dépose un baiser sur ma joue.
— Je savais que cette robe serait canon sur toi. Il va devenir dingue en te voyant.
Une remarque qui réveille la curiosité de Rhona et Bonnie.
— De qui parles-tu ?
— Personne ! rebondis-je sans laisser l’occasion à Skye d’en placer une.
Pour rien au monde, je ne voudrais que mes collègues soient au courant des spéculations de ma meilleure amie à propos de l’hypothétique attirance de Paden aurait pour moi.
— Ouais, ce n’est rien de très palpitant, leur assure Skye. Je la charrie un peu…
Il n’en faut pas davantage pour que mes collègues passent à autre chose et retournent à leurs bavardages. Skye plonge dans son verre de bière en me murmurant :
— On aura du mal à déterminer si j’ai raison tant que ton beau ténébreux restera caché dans son bureau. Silas est avec lui.
Elle semble ravie que ce soit le cas. J’imagine qu’elle envisage de mettre son plan à exécution et de se jeter à l’eau à ce crétin. Son regard s’arrête sur mes lèvres.
— Il est top ton rouge à lèvres !
— C’est le tien.
— Ah ouais ? Je ne me rappelle pas avoir déjà mis cette teinte, mais je te le donne parce qu’il te va trop bien.
Je la remercie d’un sourire.
— J’espère qu’ils vont descendre en vitesse. En priant pour que Paden soit de meilleure humeur.
— Il était en pétard ?
— Tout allait bien jusqu’à l’arrivée de Silas. J’ignore ce qu’il lui a dit, mais ton Paden avait la tête des mauvais jours.
— Dans son cas, tous les jours sont merdiques alors, parce qu’il a toujours la même tronche.
— Ce n’est pas faux ! ricane Skye.
Je mets de côté cette affaire avec Paden et prends une gorgée de ma bière. Je préfère m’intéresser à la conversation entre mes voisines. Kenneth se joint à nous le temps de trinquer, de boire une bière et de manger une part de gâteau acheté pour l’occasion. Bonnie souffle ses vingt-trois bougies et nous lui offrons cette paire de bottes sur laquelle elle lorgne depuis des semaines.
Ces moments où nous sommes tous réunis sont malheureusement trop rares. Pourtant, nous aimons passer du temps ensemble. Ce qui n’est pas toujours évident avec notre travail. Alors ces instants, nous les savourons comme il se doit. Jusqu’à ce qu’une présence vienne nous déranger. Immédiatement, les rires cessent et la légèreté qui véhiculait entre nous disparaît.
— Il y a du monde au bar, annonce notre patron qui vient de se pointer.
Kenneth enjambe la banquette.
— Je suis sur le coup, boss ! dit celui-ci en disparaissant à toute vitesse.
Et je ne serais pas contre le fait de l’aider alors que Paden me dévisage comme une bête curieuse. Je commence à avoir la trouille : et si Skye avait vu juste…
— Je peux savoir ce qu’on célèbre ici ? se renseigne-t-il sans cesser de m’observer.
— C’est… euh… bah…
Une nouvelle fois, je remarque cette étrangeté dans le fond ses yeux. Ses pupilles changent de couleur, bordel de merde ! Rien de surprenant à ce que je perde mes moyens dès qu’il s’adresse à moi.
— C’est l’anniversaire de Bonnie.
Skye a volé à mon secours et répondu pour moi, mais ce n’est pas pour cette raison que Paden cesse de me fixer.
— Tu n’es pas de service ce soir, constate-t-il.
Je secoue la tête.
— Je suis venue pour Bonnie, dis-je comme si je m’excusais d’être là.
Et le voilà parti à loucher sur ma bouche ! Déboussolée par son comportement ainsi que par le silence qui s’est abattu sur les occupants de cette table, je ne sais plus quoi faire. Je crois que je vais me lever et partir en courant quand Paden se fait bousculer par Silas.
— Paden ! dit-il furieux. On n’a pas terminé. Qu’est-ce que tu fais ici ?
Silas observe autour de lui, détaille chaque personne assise autour de la table pour finir par moi. Pour la première fois depuis que j’ai rencontré ce type, je suis traversée par un frisson d’effroi quand je rencontre ses iris bleus.
— Una, articule-t-il dans un grognement.
WOW ! L’espace d’une seconde, j’ai cru voir sa canine tenter de se barrer de sa bouche…
— Je… euh…
Silas a les yeux rivés sur moi. Ils me fixent avec une insistance qui arrive même à m’étourdir. Comme je ne sais plus où me mettre, je préfère me lever et m’éloigner de ces deux psychopathes.
— Je vais me chercher à boire, annoncé-je, bien heureuse de pouvoir me tirer de là.
Je ramasse ma pinte vide en priant pour ne pas me ridiculiser avec ces maudites chaussures aux pieds. Mais lorsque je veux passer devant eux pour me rendre au bar, ces deux idiots restent plantés comme des piquets.
— Excusez-moi, dis-je poliment de plus en plus troublée par leur attitude.
Ils ne remuent même pas le petit doigt et se contentent de me reluquer. Je rêve ! Ils ont bien conscience d’être sur ma trajectoire, non ? Je n’ai jamais fait preuve d’effronterie envers mon boss, mais ce soir, je dis « stop » ! Je force le passage en les bousculant. Je vais peut-être le regretter, mais tant pis.
— Bon ! m’impatienté-je. On dégage de là, Dumb et Dumber !
Enfin débarrassée d’eux, je fuis vers le bar. Le plan est simple : je reste près de Kenneth aussi longtemps que les deux pignoufs traîneront dans le coin.
— Tu m’en sers une autre, s’il te plaît Kenneth ?
— Bien sûr, ma belle.
Kenneth me sert et je m’installe sur une chaise du bar pour y siroter ma pinte en paix. Je veux seulement bavarder avec Kenneth et oublier l’incident avec Paden et son abruti de cousin. Ce qui n’est pas gagné vu qu’il vient de s’adosser au comptoir. Non, mais sérieux ! Ils me font quoi, ce soir ?! Je remarque que Paden s’est rapproché lui aussi. Appuyé contre un mur, les bras croisés sur son torse, il semble garder Silas à l’œil. Pour le moment, je dois m’occuper de « boulet numéro un ».
— Qu’est-ce que tu veux ? sifflé-je entre mes dents.
— J’aimerais qu’on sorte tous les deux. Tu veux bien me suivre, Una ?
J’écarquille les yeux en grand.
— Tu veux qu’on sorte du Lann « genre » toi plus moi ?
— Effectivement, dit-il en posant sa main sur mon poignet. On pourrait… bavarder…
— Ou je pourrais te péter les doigts ! Parce que c’est ce qui te pend au nez si tu ne vires pas ta main prestement.
Sa main abandonne mon bras, mais ce retrait n’est pas de sa volonté. C’est Paden qui vient de le repousser violemment.
— Elle vient de te dire de ne pas la toucher ! rugit Paden.
Je sursaute quand il le fait reculer brusquement de quelques pas en arrière pour finir par se dresser entre Silas et moi.
— Una, monte immédiatement ! m’ordonne Paden.
Choquée par la tournure que prend ma soirée, je ne bouge pas d’un pouce.
— Fais ce que je te dis, bon sang !
Dans le pub, le temps s’est figé. Tout le monde s’est tu et les regards sont rivés sur moi. Je n’étais pas motivée à sortir et voilà que je me paie la honte de ma vie ! Ce nouvel ordre de Paden me fait sortir de mes gonds.
— Mais allez-vous faire foutre ! m’emporté-je en prenant ma pinte de bière. Et oubliez-moi en chemin !
Je rejoins mes collègues, furieuse comme je ne l’ai jamais été. Eux aussi sont stupéfaits par la scène entre Paden et Silas.
***
Il est minuit passé lorsque je décide de reprendre la route de mon appartement. J’ai tenté de passer un bon moment en compagnie de mes collègues après le cirque entre mon boss et son cousin, sans succès. Mon avertissement a suffi à les tenir à bonne distance, mais les choses étaient étranges entre eux.
Ils sont restés près du bar à s’observer en chien de fusil pendant un peu plus d’une heure avant que Silas décide de s’en aller. Comme si cette soirée n’était pas assez merdique, Skye en a rajouté une couche en me faisant la tête. Qu’est-ce qu’elle s’imagine ? Que la situation m’a amusée ? D’ailleurs, si nous en sommes là, c’est en partie sa faute. C’est elle qui a eu la brillante idée de m’inciter à enfiler cette robe. En ce qui concerne l’attitude de Silas, je n’ai rien compris.
Par chance, je ne croise pas Paden en quittant le Lann. D’ailleurs, je ne suis pas pressée que ce soit le cas après lui avoir dit d’aller se faire foutre. Pressée de rentrer chez moi, je saute dans le premier taxi et m’empresse d’ôter ces chaussures qui me torturent les pieds. Comme pour clôturer cette soirée déjà pourrie, il pleut à seaux dehors. Il n’y a qu’une chose pour me motiver : la pensée d’être bientôt sous ma couette. Mais retirer mes escarpins n’était pas une bonne idée, car mes pieds ont légèrement gonflé et j’ai bien du mal à les glisser dans ces satanées chaussures. J’y parviens, mais ma démarche ressemble à celle d’une nana bourrée. Décidément, j’aurais passé la soirée à me ridiculiser…
L’alcool que j’ai bu arrive à m’étourdir légèrement, mais sans que mes sens soient altérés. Ce qui fait que je remarque très vite une présence dans les arbustes qui longent le chemin menant à mon immeuble. Le doute n’est plus permis lorsque je vois les branchages bouger : quelqu’un se cache là. Je devrais sûrement courir et me cacher chez moi, au lieu de cela je lance :
— Qui est là ?
Paralysée par la peur, je guette l’endroit d’où je crois qu’on m’observe. Sentant la menace planée sur moi, je fouille dans mon sac à la recherche d’un moyen de défense. Je vais aller loin avec un trousseau de clefs, mon téléphone et un déodorant. Je le sors et le pointe vers l’endroit que je surveille.
— J’ai un spray aux poivres, attention ! lancé-je d’une voix hasardeuse.
Eh merde ! J’ai l’air totalement débile en proférant cette menace. Un ricanement puissant fait suite à mon mensonge. Ce n’est pas un rire moqueur ou méprisant, mais un rire amusé. Tu m’étonnes qu’il se marre après mon « attention » !
— Ce que tu tiens là, ce n’est rien d’autre qu’un déodorant, Una.
Il est marrant, lui ! Je suis bien obligée de faire avec ce que j’ai sous la main… Ce qui me perturbe davantage que de n’avoir qu’un simple déodorant pour me défendre, c’est que cette voix m’est familière et son propriétaire sait qui je suis.
— Tu as l’air de me connaître, alors pourquoi te caches-tu dans le noir ?
L’arbuste bouge et une ombre massive avance d’un pas lent, assuré et conquérant. L’éclairage de la ruelle lève progressivement le voile sur l’identité de mon visiteur nocturne. Et je n’en reviens pas…
— Silas ?
Mais qu’est-ce qu’il fiche ici celui-ci ? Il doit lire dans mes pensées, car il dit :
— Je veux vraiment un moment avec toi, Una.
— C’est pour ça que tu te caches dans la pénombre ?
J’essaie de garder mon sang-froid, mais la vérité, c’est que je n’arrive plus à bouger. Silas est en bas de chez moi ! Il est venu jusqu’ici pour se tapir dans le noir et attendre mon retour. Un tel comportement ne peut que m’inquiéter.
— Je n’ai pas dû être assez clair tout à l’heure, mais va au diable, Silas !
— Le diable, rigole-t-il à gorge déployée. Mais le diable, c’est moi, Una…
Sans avoir le temps de dire ouf, Silas est à mes pieds. Il s’est déplacé à une vitesse surréaliste.
— Mais comment as-tu ? bredouillé-je stupéfaite.
Ce qui est encore plus étrange, c’est la manière dont il repousse mes cheveux dans mon dos pour dégager ma nuque. Il est tendre et son regard est charmeur, comme plus tôt au Lann.
— Il n’y a qu’une question que tu devrais te poser à cet instant…
Ses yeux noirs s’enfoncent dans les miens et mes poils se dressent sur mon corps.
— Et laquelle ? bafouillé-je sans réussir à me détourner des deux abysses qui me considèrent si intensément.
Mon sang bat la mesure dans mes tempes.
— Au lieu de te préoccuper de savoir comment je suis arrivé jusqu’à toi, tu devrais te demander pourquoi je suis devant toi.
Sans comprendre ce qui me prend alors qu’il semble m’avoir hypnotisé, je me blottis contre lui.
— Et pourquoi es-tu là, Silas ? articulé-je alors que nous nous fixons droit dans les yeux.
Son pouce froid et doux à la fois redessine les contours de ma bouche.
— Pour tes lèvres, Una. Je suis là pour tes lèvres…
Et il m’embrasse.
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