Mémoires de Aimée de Coigny
MÉMOIRES Écrits en l'année 1817.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
d'Orléans, qui n'a pas un de ces avantages, serait le choix le plus
absurde qui pourrait venir à la pensée; ce serait couronner les plates
intrigues de son père, établir une guerre civile, retremper les faulx de
la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et reprendre enfin les
querelles violentes et sanglantes du commencement de la
Révolution. Bonaparte ou le frère de Louis XVI, voilà où est la
question, car c'est là seulement que se trouve la différence. Le
premier a été maître du monde et tentera toujours de le redevenir.
Le second peut prendre, sans humiliation pour les Français, le
sceptre du roi de France dans le territoire qui composait le royaume
de ses pères: les Français peuvent le redemander sans honte pour
remplir la place assignée par une loi que des assemblées nationales
sanctionneront.
—Je crois que je vais être de votre avis, dis-je un jour à M. de
Boisgelin, et que je laisse glisser M. le duc d'Orléans parmi les
usurpateurs. Alors, je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il a
le malheur d'avoir un père qui a désavoué le sien, qui a condamné
son parent à mort et il porte comme livrée de ses laquais les trois
couleurs dont nous avons fait depuis tant d'années la livrée de la
gloire. Le pauvre usurpateur que cela fait et dans quelle fausse
position, pour monter sur un trône, se trouve l'homme que les uns appelleraient parce qu'il est le fils de l'assassin d'un Bourbon et les
autres parce qu'il est parent d'un Bourbon! Vous avez raison: ou
Bonaparte, ou le frère de Louis XVI. Eh bien, vive le roi! puisque
vous le voulez. Mon Dieu, que ce premier cri va étonner! On dit qu'il
n'y a que le premier pas qui coûte: le premier mot à dire sur ce texte-
là est bien autrement difficile.
—Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes embarrassée de tout
maintenant. Rappelez-vous donc ce que Monsieur a été dire à la
ville, au commencement de la Révolution; vous tournerez encore
quelques bonnes têtes avec cela.
—Vous avez raison, lui répondis-je, il faut faire des recherches
sur les torts de Monsieur envers sa famille quand son ambition lui
faisait prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas fait pendre
le marquis de Favras? ce sera peut-être excellent. Allons «vive le
roi»!…
M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris
au nez en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son
parti une seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les
liens qui l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant
jamais voulu former d'autres et étant restée seule au monde ou à
peu près.
—Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est
comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin
pris d'assaut un château-fort abandonné au milieu d'un désert!
—Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce
fort-là nous sera utile; j'en nomme M. de Talleyrand commandant; et
je suis bien trompé si l'ennemi commun, succombant sous ses
propres folies, le pays ne peut se sauver par la sagesse de M. de
Talleyrand.
J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion que Bruno
montrait de M. de Talleyrand me flattait beaucoup parce qu'elle était
mon ouvrage. En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que les
émigrés conservaient contre l'évêque d'Autun, prenant sa conduite
par le côté des petites considérations, lui reprochant ses changements de forme, même de fortune, sans songer que le terrain
sur lequel il s'était trouvé avait changé bien plus souvent que lui et
que, ayant toujours été actif dans les événements, il s'était servi de
son influence pour en modérer l'action et pour les diriger autant que
possible vers un ordre de choses où l'espérance d'une amélioration
devient probable. «Si le roi veut se perdre, je ne me perdrai pas»,
avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte d'Artois, après lui avoir remis
un plan pour arracher Louis XVI aux mains des révolutionnaires,
lorsque les assemblées étaient à Versailles. Ce plan, qui avait
effrayé le faible et malheureux monarque, ne fut point accepté.
L'abandon que fit alors l'évêque d'Autun de sa robe de prêtre a été
l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires. Cette action, dans
laquelle eut peut-être plus de part la répugnance qu'il avait ressentie
pour l'état ecclésiastique que la prudence, lui a donné le droit de dire
nous aux faiseurs de révolution et lui a laissé quelquefois jusqu'à un
certain point la faculté de les diriger. S'étant enfui de France au
moment où la démagogie furieuse la dépeuplait, il y revint et rentra
dans les affaires sous le Directoire. Uniquement occupé, comme je
viens de le dire, d'apaiser les violences, il ralentissait autant qu'il le
pouvait la marche du démon populaire auquel était attaché le char
de l'État, qu'il tâchait de faire verser le plus doucement possible à
chaque chute causée par son allure irrégulière et convulsive.
Essayant de faire toujours reculer dans la carrière de la révolution, il
se liait avec ceux qui ne juraient que par une lettre, tandis qu'on
jurait par une autre [45] , comme il le disait alors . Voyant avec joie le
centre de l'autorité se restreindre et se fortifier des cinq Directeurs
jusqu'à un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur, il espérait
qu'un chef militaire ferait sortir le peuple des habitudes
d'insubordination et qu'il l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par
le respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons d'obéissance
profitèrent plus qu'il ne voulait; les farouches républicains devinrent
tout à coup les esclaves d'un despote et la gloire enchaîna
l'indépendance nationale! Le passage fut si rapide qu'il ne laissa pas
le temps à la prévoyance, car, entre la France maîtresse reconnue du pays enclavé entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire
français engloutissant le monde, l'intervalle fut à peine aperçu.
[45] Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé
ministre sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, où étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit: «Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre secrétaire, cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en expliquiez les motifs.—Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f…, Lagarde ne dit que sacr…..»—Note d'Aimée de Coigny.
M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les républicains de
vouloir soumettre l'État à un maître, fut accusé, sous l'empereur, de
ne point être soumis au maître, et l'empereur fut indigné de la
résistance qu'il fit paraître dans le Conseil quand il fut question de
l'envahissement d'Espagne. Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand
chambellan et lorsque, au retour de Moscou, il crut en avoir besoin,
aucune cajolerie, aucun ordre ne purent le ramener. Napoléon,
convaincu que la considération dont M. de Talleyrand jouissait dans
les pays étrangers pouvait lui être utile, lui offrit de reprendre le
portefeuille des affaires étrangères. L'ancien ministre, en le refusant,
lui dit:
—Je ne connais point vos affaires.
—Vous les connaissez! reprit Napoléon en courroux, mais vous
voulez me trahir.
—Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne veux pas m'en
charger, parce que je les crois en contradiction avec ma manière
d'envisager la gloire et le bonheur de mon pays.
Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand. Pourquoi
s'est-il mêlé des affaires publiques dans les temps révolutionnaires?
dira-t-on peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là; que ses
talents, son esprit le poussaient aux premiers emplois; que son
amour pour son pays trouvait à s'exercer plus utilement en mettant
la main à la manœuvre pendant la tempête qu'en les levant au ciel
pour l'implorer comme ont pu faire les purs, c'est-à-dire les fainéants du siècle. Ces bras élevés au ciel pendant le danger n'ont été
secourables que sous Moïse et qu'une seule fois; il est excusable
d'essayer à s'en servir différemment dans le péril. Il était en butte à
la malveillance de tous les esclaves du maître, épié jusque dans la
chambre la plus intérieure de sa maison, toutes ses paroles
commentées par les flatteurs de Maret et répétées par celui-ci à
Bonaparte, qui était combattu entre le désir de le perdre et la crainte
d'avoir l'air de le croire trop considérable en s'en défaisant. C'est à
cette hésitation que M. de Talleyrand doit la vie et aux sentiments
d'amitié que lui portaient plusieurs de ceux qui entouraient
Napoléon: MM. de Caulaincourt, Flahaut, et même à la modération
du duc de Rovigo.
—Si M. de Talleyrand est comme vous me l'avez dépeint,
continua M. de Boisgelin, dans la conversation que j'ai indiquée ci-
dessus, pourquoi n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, doit
produire le bien de la France?
—C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il déteste l'empereur
par les mêmes raisons que vous le haïssez, il n'a pas la même
manière de voir sur les Bourbons.
—N'importe, reprit Bruno, allez chez lui souvent.
Le temps était beau, presque tous les matins je faisais des
courses à pied à la fin desquelles j'entrais chez M. de Talleyrand. Je
le trouvais souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens qui
aimaient ou cultivaient les lettres. Personne ne sait causer dans une
bibliothèque comme M. de Talleyrand: il prend les livres, les quitte,
les contrarie, les laisse pour les reprendre, les interroge comme s'ils
étaient vivants, et cet exercice, en donnant à son esprit la
profondeur de l'expérience des siècles, communique aux écrits une
grâce dont leurs auteurs étaient souvent privés. Je me rappelle avoir
alors entendu lire par M. de Talleyrand le «Dialogue du maréchal
d'Hocquincourt et du Père Canaye» par Saint-Evremont, devant M.
Molé. La figure sérieuse de ce dernier lui donnait l'air d'un sot malgré
ses grands yeux noirs, qu'il a chargés tout seuls,—parce qu'il a les
dents gâtées,—de donner du mouvement et de l'esprit à sa
physionomie. L'introduction de Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta celui qui s'était arrangé pour ne jamais rire et qui,
pour s'en dispenser, écouta la chose en pédant et en me montrant
sa surprise que je ne connaissais pas ce morceau. Je ne sais
pourquoi je m'amuse à glisser ici ce burlesque souvenir, mais il y
restera.
Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la maison et moi,
nous nous laissions aller à notre indignation contre la tyrannie et
l'avide ambition de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux
imprécations, car je n'osais hasarder mes vœux.
Après les horreurs de 1793, avant que les rangs de la société se
fussent reformés, le nom d'artiste étant le seul dont la vanité pût se
parer, était devenu à la mode et finit par devenir aussi commun et
aussi ridicule que celui de marquis sous Louis XIV. Les porteurs de
palettes et de toges théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et
suivantes, auraient pu fournir à Molière d'aussi bons modèles pour
peindre les mêmes vices, que les porteurs de talons rouges de son
époque. Car les passions des hommes de tous les temps sont les
mêmes et le moule seul où elles sont jetées diffère selon les siècles.
Ce petit préambule est nécessaire pour arriver à la société de
mesdames de Bellegarde, où je me trouvais fréquemment et dans
laquelle fut amené M. de Talleyrand.
Mesdames de Bellegarde [46] , nées aux Marches, château situé
en Savoie, vinrent à Paris en 1793, année de la réunion de leur pays
à la France. Elles étaient contentes de devenir Françaises, et ce que
cette époque avait de désastreux frappait à peine des étrangères
sans parents, sans habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse
plaisaient à tous les yeux, et qui, réfléchissant peu sur les mesures
publiques, n'avaient personne ni aucune chose à regretter. M.
Hérault, le député avec lequel elles étaient venues en France, périt
bientôt après; mais elles le voyaient depuis si peu de temps que,
malgré le vif attachement qu'il leur avait inspiré, le regret, très vif
aussi, qu'elles en ressentirent fut bientôt calmé. Elles ont passé
quelques mois en prison, mais ont été traitées avec douceur, et c'est
même là où elles ont commencé des liaisons de société. Rien ne
leur faisait donc partager le deuil commun, et cette première indifférence, quand tout le monde dans le pays répandait des
larmes, a imprimé sur elles une singularité qui ne manque pas d'un
certain attrait piquant, mais qui repousse l'attachement et la
confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées qu'on ressent
contre ses persécuteurs, leur porte était ouverte à tout le monde, et
leur curiosité pour voir les personnes célèbres de cette époque
n'étant arrêtée par aucune répugnance, on peut se figurer les gens
qui sont entrés dans leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont
du petit nombre des personnes qui, en 1794, ont eu le courage de
tirer les matériaux de l'ancienne société du chaos sanglant où ils
étaient tombés et qui ont contribué à édifier la nouvelle. On doit
même ajouter que ces matériaux se sont nettoyés chez elles,
quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à les ranger en ordre. En effet,
on a rencontré dans leur maison, séparément et ensemble, les
éléments les plus opposés. Mais le fond de leur société est resté le
même, composé d'artistes et de gens de lettres.
[46] Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont
un exemple des déchéances où la philosophie du XVIIIe siècle
entraînait la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames
sceptiques par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter
leur vie. Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était
des premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin
de 1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la
langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le
sentiment de cette solidarité était dans la conscience populaire;
comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à
l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une œuvre
historique et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les
idées nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus
toutes les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de
tous les peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres
envoyés par la Convention pour prêcher l'évangile des
philosophes était Hérault de Séchelles, beau, élégant, et qui
mettait toute la grâce de l'ancien régime à coiffer le bonnet rouge.
Adélaïde de Bellegarde abandonna mari et enfants pour suivre en
France le député.
Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde
de Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les
événements, d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices
prenaient le pas sur les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui, dix ans après le Ça ira des sans-culottes, chantait les romances des Incroyables. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui excitait le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses ridicules infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et tomba d'Hérault en Garat.
A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente,
mais elle servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures de sa sœur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et son mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure. L'affection d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa compagne. Pourvu qu'elle fût près de sa sœur, elle ne s'inquiétait pas de ce que sa sœur faisait: elle semblait considérer les légèretés comme si naturelles que la correction de sa propre vie prenait des airs non de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le langage des mœurs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans ses Mémoires, du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait la duchesse de Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, qui n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de conversation.»
M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les
trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il prépare ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge.
Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque
princesses. Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, un fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat. Ils s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert, dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en 1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari, se fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom dans un petit appartement où elle console la médiocrité de ses revenus par la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil filial les amis de son père le chanteur, et après ce long effort pour conquérir un rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes ses relations pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers jours en compagnie d'un infirmier.
La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à
connaître mesdames de Bellegarde et elle en fit aussitôt ses
esclaves, ce qui n'étonnera personne de ceux qui connaissent la
vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux
conservent encore un charme plein de jeunesse. Elle a tourné
quelques têtes, ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans
le temps où il y avait des couvents pour donner un éclat convenu à
la honte des maris, et n'a évité cette retraite que parce que son
beau-frère, le duc de Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui
de la punir par ce moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation des
femmes repousse comme les cheveux, la sienne en est la preuve.
Maltraitée par les femmes considérables de son temps parce qu'elle
traitait trop favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce,
qu'elle a subi et non demandé, l'a réconciliée avec les plus prudes.
Changeant d'amant presque autant que d'année, cette habitude
s'est établie en droit et celui de prescription à cet égard était dans
toute sa vigueur lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le
comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus
sévères vont chez elle parce que le souvenir des torts de sa
jeunesse est effacé; elle était flattée des faveurs que l'empereur
Napoléon répandait sur M. de Narbonne, son aide de camp, parce
que les sourires de la fortune sont toujours agréables; sa chambre
était remplie de la bonne compagnie d'autrefois, parce qu'elle
déteste la Révolution; elle est difficile sur la conduite des femmes,
parce qu'une certaine sévérité sied bien à son âge; et, avec ces
motifs pour chacune de ses actions et cette inconséquence générale
pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue, la
plus aimable et la moins bonne des femmes. Maîtresse de M. de
Talleyrand quand elle était jolie, actuellement son amie très
exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui [47] .
[47] Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un
trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle
épousa, le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de
Montmorency-Laval, qui était de son âge. Présentée à la cour le
25 février 1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait
plus, se faire, par l'éclat de ses désordres, une réputation, et tous
les contemporains confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est l'ordinaire, le mari avait été le premier artisan de ses malheurs. Agité de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du désordre et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix qui était un ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre ses droits respectables à sa compagne par la sainteté du lien conjugal. Mais le vicomte mettait une élégance à être «philosophe». Sa femme apprit de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva bientôt qu'il ne suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet d'être philosophe plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par avancement d'hoirie, transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à ses deux fils, Mathieu de Montmorency, le plus chrétien, le plus exemplaire des laïques, et Hippolyte, le plus régulier des abbés: ses comptes ainsi réglés avec le bien, elle prit, la conscience légère, du bon temps. D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus passionnées ne sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était attaché M. de Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de Staël. Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux efforts pour disputer tout ce qu'elle put de suspects à la guillotine. Elle ne réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut exécuté à Paris. Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de Suisse, elle sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit à la Rive. Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France grâce à elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative. En 1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il dit:
«Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père. M.
de Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de Laval. Après l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour ne plus l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse de Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain de la Révolution, qui avait dispersé la société française et même les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. M. de Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle sans nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour, racontés d'une manière piquante. M.
Mathieu de Montmorency se trouvait habituellement chez sa
mère.
»Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval,
madame de Staël tenait le premier rang. Le roman de Delphine
venait de paraître, de sorte que la critique du livre et les
épigrammes contre l'auteur étaient un thème de conversation. Je
ne connaissais pas encore madame de Staël. Un an après,
lorsque je revins de Coppet, où elle m'avait reçu avec bonté, où
j'avais vécu dans sa société, où je m'étais lié avec ses amis, je
pensais que je ne devais pas l'entendre ainsi déchirer. Il ne
pouvait m'appartenir, à mon âge, de la défendre et d'élever une
contradiction, mais il me semblait que M. de Narbonne manquait
un peu à la perfection de son bon goût en admettant cet
épanchement de haine. Petit à petit je cessai d'aller chez
madame de Laval.»— er Souvenirs , t. I, pp. 88-89.
Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval,
la complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance
universelle pour la publique immoralité de leur double adultère.
Car, à la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise.
Le chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le
monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de
nombreux scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré
dans le monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement
chez les femmes légitimes et chez les maîtresses de mes
parents, des amis de ma famille, passant la soirée du lundi chez
l'une, celle du mardi chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et
j'étais d'une famille magistrale!»— er Mémoires , t. I, p. 48.
Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de
résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette
corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de mœurs.
L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses
vices et se fît des changements révolutionnaires autant de
ressources pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne
vie. Les débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne
reconstituent pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les
doctrines du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui
ont permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre
sa femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de
Laval ne trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un
toit conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien
amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la
sécurité revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher
de sa femme, mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris avec
la femme d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils d'une
des plus illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien que son père et sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait le respect qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était donc le père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît à vivre entre elle et M. de Narbonne?
Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite
destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au cours du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais, tandis qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord par elle descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, devenue à son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois, contre le mariage et la famille, les anciennes mœurs des hautes classes.
La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces
changements, survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections, légitimes ou non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours, puisqu'elle dépassa quatre-vingt-dix ans.
L'intérieur de cette petite chambre de madame de Laval, donnant
à M. de Talleyrand l'assurance que le lien qui le tenait à la bonne
compagnie n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant point
de crime à se reprocher, ses fautes lui semblaient plus légères
quand il acquerrait la preuve qu'elles ne l'avaient point détaché de
ceux qui, seuls, pouvaient les trouver choquantes.
La cour de Bonaparte n'offrait point de repos ni d'agrément,
remplie comme elle était de gens occupés de leurs affaires, les
faisant bien, prenant tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne
sachant point en rire et employant tous leurs moments parce qu'ils
ignoraient comment on peut les perdre. Cette manière de vivre
positive est insupportable pour ceux qui ont goûté du savoir-vivre
d'autrefois, composé de nuances, d'à peu près, et d'un doux laisser-
aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la
moitié de la vie. Laisser couler le temps était une façon de parler
habituelle et familière qui est presque bannie de la langue. M. de
Talleyrand avait besoin de dire et d'écouter quelques paroles sans
suite et sans conséquence pour se reposer de celles toujours
écoutées et comptées qui se prononçaient à la cour. Ce fut, je crois,
ce qui éveilla en lui la curiosité de connaître la société de gens de lettres et d'artistes qui se trouvait chez mesdames de Bellegarde,
qu'il connaissait depuis quelques années. Madame de Laval convint
avec elles qu'on se réunirait, une fois la semaine, à un dîner où se
trouveraient MM. Lemercier, Gérard, Duval [48] .
[48] Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces
auteurs dramatiques traités par la fortune un peu comme les
acteurs, et pour lesquels une exagération de succès éphémères
précède un excès d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le
seuil de l'Académie française où il entra en 1816, et certes ne
prévoyait guère, car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses
pièces, la plus durable, la seule survivante serait Joseph, grâce à
la musique de Méhul.
Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq années. Je m'y
rendais: le ton froid de M. de Talleyrand avait commencé par y
répandre une telle contrainte que je formai le projet de m'en retirer,
mais, petit à petit, on s'accoutuma ensemble et on finit par se
convenir.
M. Lemercier animait la conversation par la brillante légèreté de
son esprit. Son caractère noble et ferme sied à ses discours comme
à ses actions et rend ses sentiments communicatifs; aussi
l'empereur redoutait-il jusqu'à sa gaieté, car elle captive la confiance,
quoiqu'elle soit pleine de sel.
M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais son esprit,
comme son talent, est brillant et plein de finesse. Il abonde en
saillies ingénieuses et force à un exercice d'esprit à la fois agréable
et amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour se mettre en
garde contre les railleries, on fait sortir de son propre fonds le
mouvement et l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation
ne manque pas d'un certain charme.
Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques opéras-
comiques fort gais, deux ou trois comédies où le dialogue ne
manque pas d'esprit, il se croit quitte envers la postérité, le temps
présent, la gaieté et l'esprit; il est, en conséquence, le plus
insignifiant et le plus muet des hommes [49] .
[49] «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de
la Manie des Grandeurs, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la lecture sous celui de l'Ambitieux. Il n'y a de comique dans cette pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce. Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la police d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait peut-être dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en viendrait un où il se ferait prendre pour un gentilhomme.»—Note d'Aimée de Coigny.
Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite réunion où il avait trop
l'air de l'imbécile sultan devant lequel viennent en vain, pour
l'émouvoir, se prosterner le talent, le savoir et la gaieté. Délivrés de
lui, nous restâmes fort bien partagés entre la grâce piquante de
madame de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames
de Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de m'amuser, et le
charme inexprimable que M. de Talleyrand sait répandre quand il
n'enveloppe point cette qualité dans un dédaigneux silence. Ce fut
dans ces réunions que je contractai l'habitude de M. de Talleyrand et
la familiarité nécessaire pour pouvoir lui parler de tout sans
conséquence et sans embarras.
Dans les vieilles monarchies, il y a une manière d'être, un ton de
société, plus ou moins nuancé par la distance où l'on se trouve de la
cour, que l'on cherche à imiter dans tous les états. Après notre
Révolution où rien n'a d'ensemble, où aucune habitude n'est
enracinée, tout est encore dans le désordre et l'on rencontre encore
d'anciens grands débris près d'édifices naissants. Ce qu'on appelait
le ton du monde se ressentait de cette situation: les manières de la
cour, celles de quelques vieux salons, restes de l'ancienne bonne
compagnie, et les lieux où l'on prodiguait les égards en raison de
l'esprit et du talent étaient aussi éloignés que s'ils avaient appartenu
à trois peuples différents. Ils ne tendaient même point à se réunir,
car il semblait qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher, comme il
manquait d'un empire, d'une force pour confondre en un seul tous les vastes territoires qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux
placé qu'un autre pour juger ces distances singulières qu'il
franchissait souvent en un jour, pouvait sentir combien l'acquisition
de nouvelles provinces servait peu pour le bonheur public; quel abus
étrange de la victoire on faisait en imposant le nom de Français à
des gens si loin d'être réunis par le même intérêt et de former un
même peuple, puisque, au sein de Paris, tant de fractions de société
divisaient cette ville en autant de petits mondes souvent contraires
de principes, de vœux et de positions. Tout ce qui portait aux yeux
de M. de Talleyrand l'évidence de ce fait me faisait plaisir et c'est
une des raisons qui me rendaient agréable notre réunion chez
mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille différences qui
existaient dans la ville.
Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances de caractère qui
existent entre les hommes se manifestaient par des plans
d'organisation publique; on rêvait république, royaume, état fédératif,
etc., et chaque homme, comptant pour rien le lien social du moment,
portait dans ses vœux, avait en ses desseins l'ordre quelconque
d'un changement total. Ceci est un des malheurs les plus fatals et
les moins aperçus qu'entraînent les révolutions. Manquant de cette
assurance intérieure que ce qui existe peut s'améliorer ou s'altérer,
mais ne peut être détruit, les hommes cessent d'être favorables à la
société et font servir leurs qualités personnelles à des règles isolées
qui ne tendraient qu'à la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États
comme l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on peut envisager ce fait
sans reculer comme devant le plus énorme forfait, quand on ne sert
le gouvernement que lorsqu'il entre dans la fantaisie, le lien social, il
me semble, est détruit. Si l'on avait pu rêver sans crime à autre
chose qu'à l'ordre actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire de
France aurait à citer les hommes publics qui l'ont honorée? Croit-on
que l'Hôpital, que Sully, que Montausier même, que Colbert
n'auraient pas préféré d'attendre tranquillement un renversement
pour arranger à leur fantaisie, au lieu de braver pour le bien public
l'humeur, la colère, les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés
de blesser et au milieu desquels il fallait qu'ils vécussent? L'idée d'améliorer est la seule dans laquelle le courage et la force de
caractère aient un emploi utile. Les plans entiers de bons
gouvernements peuvent partir de têtes saines et de cœurs droits,
mais leur application est toujours funeste parce qu'elle ne peut avoir
lieu que sur des terrains nus, c'est-à-dire après des renversements.
Ces rêves-là ne sont pas faits pour les temps où il y a des mœurs,
autrement dit des habitudes, et sans elles il n'y a pas d'avenir. On
peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne chose toute seule et
sans précédents, c'est rêver le bien et faire le mal. Vingt-huit ans de
convulsions politiques ont produit ce mal moral de faire dire aux plus
honnêtes gens sans répugnance en parlant de l'État: «Ceci ne
durera pas.» Et le régime de fer et de gloire imposé par Bonaparte
n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce doute.
Mais revenons à mon récit. Attaquée comme tant d'autres de la
maladie que je viens de décrire, je faisais cas de tout ce qui pouvait
nuire à Bonaparte comme d'un moyen de plus pour hâter sa chute,
recueillant avec empressement chaque démonstration qui pouvait
persuader M. de Talleyrand de l'impossibilité que la France pût
jamais jouir d'un noble repos sous un homme, qu'il ne fallait point
croire que les événements corrigeraient, parce qu'il faisait les
événements et ne voulait les faire que tels qu'ils étaient alors,
puisque la victoire n'avait point encore déserté ses drapeaux.
Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de l'intimité qui existait
entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus,
passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je n'osais
pas parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré en homme d'État
les maux que l'empereur causait à la France, je m'écriais:
—Mais, monsieur, en savez-vous le remède? pouvez-vous le
trouver? existe-t-il?
Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y répondre.
—Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe le moyen.
—C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.
—Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de
bien qu'il pouvait faire, son temps de force contre la révolution est passé; les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles
n'ont plus de danger et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a
détruit l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous reste; il
nous faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici le moment de le
renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette liberté,
Garat, quelques autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des
moyens pour cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de
leur jeunesse: c'est une puissance, et puis, l'empereur étant en
retraite de Moscou, il est bien loin. Leur amour pour la liberté peut
renaître!
—L'espérez-vous? lui dis-je.
—Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut le tenter.
Je le lui promis de bon cœur et effectivement je causai avec un
homme qui, lui-même fort révolutionnaire, se trouvait intimement lié
avec ceux qui l'avaient été davantage et les sénateurs qui passaient
pour avoir du talent et des idées libérales. J'excitai facilement sa bile
contre l'empereur et son désir de le voir remplacé par un
gouvernement où la liberté fut respectée. Il communiqua même
bientôt ces impressions dans sa société, une des plus étendues de
celles qui forment à Paris la haute bourgeoisie. On était encouragé
par la tentative que venait de faire Mallet, tentative qui, bien que
suivie par la mort violente des coupables, avait répandu une certaine
idée de faiblesse sur le gouvernement déconsidéré. L'enlèvement du
ministre et du préfet de police, la fuite surtout de ce dernier chez son
apothicaire avaient imprimé sur lui un vernis de ridicule qui se
répandait jusque sur la puissance, quoiqu'il fût un de ses moindres
agents. Il n'a manqué à Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a
remplacé, il ne s'agissait que de déplacer, c'est peu de chose: le
plus difficile était fait. Sa République est une idée de prisonnier,
personne n'en veut plus, mais enfin il a réussi à surprendre la police.
Ainsi le gouvernement de l'empereur n'est point inébranlable, son
armée est battue et sa police peut être enlevée: on peut donc mettre
sa puissance civile et militaire en déroute!
On se sentait plus à l'aise et on regardait Mallet comme un
homme qui avait ouvert une porte à l'espérance.
Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer l'indignation
contre son auteur qui faisait la froide énumération des maux dont les
Français étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque, moitié
rhéteur qu'on appelait son style. La description entre autres de
l'incendie de Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan, était
révoltante. L'indignation qu'on en ressentit dans le moment fit croire
à la chute prochaine d'un despote militaire qui cessait d'être
conquérant. Mais son retour subit arrêta tout autre sentiment que
l'étonnement: il sauta de sa chaise de poste sur son trône et
ressaisit le sceptre aux Tuileries, tandis que son armée délaissée
couvrait de malades et de morts le vaste territoire qui est entre la
Bérésina et le Rhin.
Qui gurges aut quæ flumina lugubris
Ignara belli? Quod mare Dauniæ
Non decoloravere cædes?
Quæ caret ora cruore nostro?
Frappés comme tout le monde de l'adresse hardie et
aventureuse de cet homme et de la manière dont il venait encore de
subjuguer les imaginations, nous désespérâmes un moment. Je
cessai mes fréquentes visites chez M. de Talleyrand dans la crainte
de le compromettre et parlai moins vivement à ceux dont j'excitais le
mécontentement. Nous montâmes plus souvent chez madame de
Vaudemont pour prendre le thé et apprendre des nouvelles.
Nous nous félicitions de ne pas nous être ouverts à M. de
Talleyrand par la simple réflexion qu'il est plus facile de garder un
ressentiment qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre que,
plutôt de consentir à le changer dans la moindre partie, nous
préférions conserver Bonaparte.
Quelques paroles de l'empereur venaient de produire une
espèce d'enthousiasme factice qui n'était au fond que l'habitude
d'une obéissance qu'il avait suspendue et qui reprenait sa force,
mais qui lui valut des hommes et de l'argent avec lesquels il conçut
l'idée de recommencer une campagne, comme un joueur recommence une partie avec la petite émotion de perdre l'enjeu ou
de se racquitter.
Nous allions, comme je viens de le dire, chez madame de
Vaudemont, le soir, où vivaient dans l'intimité MM. de Saint-Aignan,
beau-frère de M. de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette;
Montliveau, alors intendant de l'impératrice Joséphine; le duc
d'Alberg; Vitroles, son complaisant, faufilé par sa protection jusque
chez des ministres, adroit, dévoué, courageux pour la cause qu'il
embrassa, alors intrigant subalterne; puis un comte de S… ancien
envoyé de Perse à la cour de France, Piémontais par son père,
Polonais par sa mère, cocu allemand par sa femme, Anglais par ses
alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et espion
par goût, état et habitude. Tel était à peu près le corps d'armée
napoléonienne qui, tous les soirs, siégeait autour de la table
d'acajou du petit salon bleu de madame de Vaudemont, où leurs
espérances, où leurs inquiétudes se manifestaient sans contrainte.
De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le comte de La
Valette. Je m'amusais à disputer contre lui; resté seul après les
autres, il perdait toute réserve, excité par la contradiction de mon
discours et par le petit morceau de sucre continuellement arrosé de
rhum qu'il faisait entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait
de la mienne. Cet exercice, prolongé quelquefois bien avant dans la
nuit, nous a révélé plus de choses, fait pressentir plus d'événements
qu'il n'en savait peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés. La
conversation aussi de S… avait fini par nous amuser. Ce vieux
espion de Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec
nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait le mettre
de côté passé minuit et, resté seul dans le petit cercle de trois ou
quatre personnes dont nous faisons nombre jusqu'à une ou deux
heures du matin, il nous racontait des anecdotes curieuses de tous
les temps et, par entraînement de causerie, il finissait par nous dire
ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous mettait ainsi au fait de
ce que nous voulions savoir.
Il était aisé de conclure que le lien de la peur qui attachait la
France à Bonaparte était indissoluble, en sa présence au moins, et qu'alors il n'existait plus de sentiment public. L'indignation était
éteinte, la campagne de Russie était déjà presque complètement