Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 15 sur 19 · partie 3/3

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Mémoires de Aimée de Coigny

MÉMOIRES Écrits en l'année 1817.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

oubliée et, quoique les débris de l'armée qui l'avait entraînée

errassent encore mutilés loin de leur pays, on en reformait une à la

hâte pour recommencer de nouvelles entreprises et l'on donnait

partout les hommes et l'argent demandés, sans plainte et sans

regret!

Malgré ces preuves de soumission sans borne données à

Napoléon, je ne sais quelle assurance de le voir renversé vivait au

fond de notre âme. M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos

espérances que nous appelions même nos projets. L'idée de rendre

à la France l'énergie nécessaire pour secouer le joug despotique qui

la courbait nous occupait jour et nuit. Cette malheureuse habitude

d'obéir que l'on avait si universellement contractée nous affligeait

parce qu'elle nous donnait la preuve qu'à moins d'opposer à

Napoléon un homme auquel on pût obéir, sa tyrannie, la haine

même qu'il pouvait inspirer ne feraient lever personne contre lui. M.

de Talleyrand nous paraissait toujours cet homme-là, mais il était

encore moitié chimérique pour nous. La seule partie qui nous fût

apparente était son mécontentement, mais la forme qu'il lui ferait

prendre nous était inconnue et nous inquiétait bien autant qu'elle

pouvait nous donner d'espérance.

Revenons à cette époque de la campagne de Dresde, où

l'indignation contre l'empereur était éteinte, ou du moins si

dissimulée qu'il était impossible de fonder sur elle aucun espoir de

délivrance. Ne voyant plus de probabilité prochaine pour la réussite

de nos projets, M. de Boisgelin et moi partîmes pour le château de

Vigny, que me prêta la princesse Charles de Rohan. Nous y

passâmes trois mois en deux fois.

Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a

fait éprouver le séjour de Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait

conservé mémoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon

nom écrit sur des murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus,

enfin là je me crois à l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché

près de moi un spectre invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon existence avec le passé et qui efface la trace de

mes pas. Je retrouve à Vigny tout ce qui, pour moi, compose le

passé et j'acquiers la certitude d'avoir été aussi entourée d'intérêt

doux dans mon enfance et de quelques espérances dans ma

jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes premiers

jours, je vois la place où je causais avec elle, où je recevais ses

leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, voilà les petits

fossés que je trouvais si grands et le saule que mon père a planté au

pied de la tour de sa maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à la distance

d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit qu'elle a si

longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur! Ah! mon

père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant et la douce idée

de sentir encore son cœur battre contre le mien embellissait pour

moi un avenir où il n'est plus!

Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui

ont reçu sous leur ombre protectrice mes parents, le duc de Fleury,

un moment même M. de Montrond [50] , après un espace de dix-huit

années je les revoyais, j'étais sous leur abri! j'habitais cette même

chambre verte où les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le

même regard! Eux seuls n'ont point changé! La belle Montbazon, la

connétable de Luynes avaient traversé intactes cet espace de temps

nommé révolution qui a attaqué, dispersé toutes les nobles races de

leurs descendances. Les rossignols de Vigny nichent dans les

mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours; moi j'ai la même

chambre, et le vieux Rolland et sa femme habitent le même pavillon!

 

[50] Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse

de son premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais

sans plus de détails, Montrond.

Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près

de Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au

dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en

France avec son maître, mais pour mourir en 1816.

M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous

la Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt

ruiné par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le 20

octobre 1844 à soixante-seize ans.

Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie, quelle

émotion me saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la

vue de ces meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande

et triste chambre à coucher, fait-elle couler les larmes de mes yeux?

O existence! tu n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que

par l'avenir! Le moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne

vaudra que par les souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet!

Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans mon cœur des

traces qui me sont chères. Mon âme, réunie à celle d'une noble

créature, se sentait relevée et mise à sa place. J'étais devancée et

soutenue dans une voie où notre guide était l'honneur. Nos projets

étaient bien purs et l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque

chose de sacré, car les vœux d'un honnête homme ont une telle

puissance qu'ils forcent presque la Divinité; pourrait-elle les rejeter

sans blesser la justice?…

Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie, coulait avec

une extrême rapidité entre la promenade, la lecture, la chasse et la

conversation.

Les campagnes étaient désertes, les champs couverts de blé

mûr paraissaient une calamité, à voir les êtres faibles occupés à

rentrer les moissons. La France n'était plus peuplée que de veuves

et d'orphelins en bas âge. Tel était l'état où la réduisait la gloire des

armes, que tous les bras qui pouvaient les porter lui manquaient et

qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de l'enfance. Les bals des

dimanches n'étaient composés que de femmes. Bonaparte avait fait

disparaître les artisans, les pères, les époux, les laboureurs; il en

avait fait des soldats qui, pour ravager les champs des étrangers,

avaient abandonné les leurs.

Nous faisions quelquefois ces remarques devant l'abbé

Desnoyelles, chapelain du château, homme fort attaché à la

princesse de Guéménée, qui l'avait recueilli dans les temps les plus

dangereux de la Révolution. Cet abbé avait été moine, par

conséquent mauvais prêtre; mais il était bon homme, dévoué à ceux

qu'il aimait, ayant la Révolution en horreur et regardant l'empereur

comme un parvenu. Il avait été lié avec M. Bouvet,—gravement compromis dans le procès de Georges,—et avait donné refuge

pendant deux jours, dans le château de Vigny, à Georges et à

Armand de Polignac, alors son aide de camp, au moment où ils

étaient le plus chaudement poursuivis. Cet événement lui paraissant

le plus important de sa vie, il était possible de lui faire faire des

entreprises dans le même sens. Courageux, brutal, adroit, l'habitude

de vivre à la campagne sans travailler lui avait conservé cette partie

d'imagination aventureuse qui se perd si vite dans l'habitation des

villes et on pouvait facilement supposer que les dangers auxquels il

s'exposerait, pour contribuer à un événement extraordinaire qui

nuirait à Napoléon, ne l'effrayeraient pas plus que les messes qu'il

avait dites quand le culte était proscrit. Il les avait dites pour narguer

l'autorité d'alors. Il n'est pas sûr qu'il n'eût préféré toute autre

manière et il est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls pour

détruire l'autorité du moment.

Nous lui fîmes envisager la possibilité que, l'empereur

n'acceptant pas la paix après la campagne de Dresde, les

conséquences très probables d'une fierté déplacée seraient sa

perte. Quand nous eûmes ajouté que peut-être alors un Bourbon

pourrait remonter sur le trône, le pauvre abbé resta interdit:

—Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, vous voulez me

tenter.

Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui devint bientôt si

familière qu'il ne pensait plus à autre chose.

—Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. Ah! que de coquins

seraient attrapés! Dame, tout le monde rentrerait chez soi et bien

d'autres en sortiraient!

—Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait et personne non

plus ne reviendrait comme il a été.

Alors l'abbé entrait en colère, car il était moine, cordelier et royal

jacobin. Il voulait que les royalistes fissent comme on leur avait fait,

qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent exiler, confisquer,

égorger et puis: «Vive le roi!» par là-dessus.

—C'est justice, disait-il. On leur en a fait autant, le talion c'est ma

loi. Pour ma part, j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi faire.

Ma foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces beaux projets, le retour seul

du roi peut ramener ici le bonheur et la paix.

—Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, lui disais-je.

M. de Boisgelin voulant entrer en explications avec lui, l'abbé

s'emporta et lui dit:

—C'est donc pour continuer la Révolution tout à votre aise que

vous voulez faire revenir le Roi? C'est pour donner force aux lois

d'usurpation et aux misérables qui ont détruit la noblesse, le clergé,

en mettant à leur place des assemblées de bavards qui, tous les

ans, au nom de la nation, voudraient fricoter dans les revenus du

Roi? Par ma foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de roi

reste où il est, je ne sais où, et gardons notre mangeur d'hommes.

Au moins croque-t-il les révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or

et les appelle comtes ou ducs, il les effraie au moins par l'idée d'un

emprunt bien onéreux sur leurs effets volés. Les acquéreurs en ont

l'inquiétude, il exile, il chasse des places les jacobins, il supprime, de

temps en temps, ces vilaines assemblées publiques,—voyez le

Tribunat,—il fait obéir les autres, enfin il sabre la Révolution comme

les ennemis et cela réjouit!

—Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin, vous êtes donc

content comme cela?

—Non, parbleu, mais…

Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur et le modèle

des ultra et il est assez comique d'avoir vu, en 1815, une Assemblée

nationale gouverner l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un pauvre

moine cordelier, libertin, ignorant, paresseux, vindicatif, sans esprit,

courageux et honnête homme que, à force de prêcher, nous ne

convertîmes pas, mais que nous réduisîmes au silence et qui

renonça à la vengeance qui lui était si chère, dans la crainte de ne

pas être employé au renversement de Bonaparte et surtout au retour

du roi dont il croyait que nous nous occupions. Il répétait souvent:

—Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je verrais le roi,

puisque vous dites qu'il est en Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire

autrefois la messe, à Nelle, chez madame la comtesse de Châlons,

devant monseigneur le comte d'Artois. C'était le bon temps, j'étais

cordelier alors, et monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père,

comment vous portez-vous?»

Ces paroles mémorables paraissaient gravées dans le cœur de

l'abbé et lui haussaient le courage au point d'éveiller le nôtre.

—Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un jour M. de

Boisgelin, pour communiquer avec le roi? Desnoyelles est presque

inconnu au monde entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, que

ne va-t-il les joindre? De là il trouvera des moyens faciles pour se

rendre en Angleterre et l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état

véritable de la situation de la France, dont il n'a aucune idée, et lui

indiquer les personnes ou plutôt l'unique personne qui peut donner à

son retour des chances favorables, si cette personne se persuade à

elle-même que le roi puisse être utile au pays.

Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé y entra avec zèle

et bonhomie. Il promit de ne point pérorer et de porter un papier écrit

par M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir au moment

jugé convenable, de lui donner l'argent nécessaire et nous partîmes

pour Paris.

Bonaparte était de retour de la campagne de Dresde dont il

s'était échappé par la fameuse trouée de Hanau. A la vue de

l'irruption des troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il conçut

l'espoir de donner au peuple français l'élan nécessaire pour les

repousser et l'aider même à de nouvelles conquêtes. Dans ce

dessein, il chercha à ramener en eux des sentiments qu'il s'était

efforcé d'anéantir depuis quinze ans, remettant à un autre temps le

soin de les comprimer de nouveau. Ainsi l'on publia des appels au

patriotisme des citoyens, signés Napoléon, des proclamations

adressées au grand peuple, des invocations au souvenir de 92,

année de la destruction des hordes étrangères sur notre territoire,

signées Napoléon, empereur des Français. Mais ce langage jacobin

impérial ne produisit que de l'étonnement. On aurait accepté le titre de citoyen avec soumission; les faubourgs eussent porté la pique, la

carmagnole et le bonnet rouge, mais par ordre du ministre de la

guerre. L'empereur put se convaincre que si, jusqu'à un certain

point, son autorité était à l'abri de la révolte, il ne pouvait pas

espérer, en sa faveur, de ces crises populaires qui, par une

convulsion généreuse, repoussent violemment du sol de la patrie

ceux qui tentent de la soumettre.

Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît peut-être nos projets

plus faciles. Tous les peuples ont trouvé pour nous repousser,

disions-nous, une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous?

Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour des longues habitudes,

de la famille, du pays et du repos? Hélas! la France n'est plus

maintenant qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui. On

défendra par obéissance cette garnison, mais les habitants ne se

mêleront point de la querelle, et la conquête de la France n'est

qu'une affaire militaire, menaçant seulement l'honneur de l'armée.

En Espagne, où aucune habitude n'était ébranlée, un changement

effrayait, depuis le noble titré jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait

dans sa vie vagabonde. Chacun était prêt à défendre l'abus auquel il

était attaché, dont il subsistait, et à se battre, sinon pour la liberté, au

moins pour sa préférence. C'est un sentiment patriotique qui

s'oppose à recevoir la loi du vainqueur: chez nous, où trouver des

sentiments qui nous défendent? Employé par la guerre, séparé de

ses enfants, loin de ses foyers, dépendant d'un gouvernement qui

change à tout moment de forme et de principe, que peut-il y avoir de

fixe dans la tête d'un Français? En 1792 même, lorsque les troupes

prussiennes furent chassées du territoire, était-ce un mouvement

national qui les repoussa? A cette époque terrible, les riches

propriétaires, renfermés dans des cachots, spoliés, égorgés au nom

de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la nation, et peut-on

appeler nation un peuple sans discipline et sans chefs?

Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous abattre. On est si

heureux d'avoir l'esprit occupé par un projet bien déterminé, qu'il

donne du courage pour envisager les plus grands maux parce qu'on

croit en posséder le remède. A la vue, par exemple, de l'obéissance passive qu'on montrait aux ordres de l'empereur et de ce regard

indifférent qu'on jetait sur les armées ennemies prêtes à fondre sur

le pays, nous disions: Quel besoin nous avons de lois sages mises

en activité et de rois nés sur le trône, ayant l'habitude d'exercer leurs

pouvoirs dans un certain espace d'où ils sortent peu et ne font

jamais sortir les peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru dans

toute une vie, se trouvant autour de soi ainsi que les moyens de

fortune et d'industrie, font aimer son pays, puisque c'est en lui et

pour lui seul que peuvent se développer tous les sentiments.

—Notre plan, notre plan! répétions-nous.

M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un mémoire adressé

au roi, dans lequel, en rendant un compte exact des événements et

de l'effet qu'avaient produit sur les opinions les changements opérés

depuis 1792, il indiquait les chances de retour que pourrait avoir la

famille des Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en

substituant franchement la forme monarchique constitutionnelle au

sceptre absolu qu'avaient porté ses ancêtres. Il faisait envisager,

dans cette supposition, l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne

famille comme un intermédiaire tutélaire qui, s'interposant entre les

ennemis attirés par Bonaparte et le pays, pourrait le garantir. Les

détails donnés étaient positifs et le mémoire, un vrai chef-d'œuvre

de clarté, de patriotisme et de courage. Quand il fut écrit, nous

attendîmes quelque temps avant d'avertir l'abbé.

Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et sentant la nécessité

de rejoindre son armée, en même temps qu'il craignait Paris en son

absence, eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans l'exercice

habituel de sa puissance, entre autres à la formation d'une garde

nationale dont il se déclara général commandant. Il nomma Marie-

Louise régente, établit un Conseil de régence à la tête duquel il mit

son frère Joseph, et, voulant essayer avant son départ d'éveiller un

enthousiasme nouveau et d'un genre plus doux que celui que

produisaient ses succès, il reçut les officiers de la garde nationale en

bon mari, en bon père, en bon homme, en citoyen se préparant à

défendre ses foyers, et il remit sa femme et son fils entre les bras

des Parisiens, sous l'uniforme de la plus paisible des troupes. Il faut savoir que ceux qui étaient venus vers lui étaient mécontents de ses

projets, de sa conduite et montaient en murmurant l'escalier qui

conduit à la salle où ils furent reçus. Comme ils ne s'attendaient pas

au petit drame bourgeois qui leur fut donné, ils en furent étonnés et

se retirèrent agités par une certaine émotion. Pendant qu'ils

redescendaient l'escalier avec des impressions si différentes de

celles qu'ils venaient d'éprouver, Napoléon, rentré dans sa chambre,

sautait de joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade.

—J'ai bien joué mon rôle! disait-il.

Mais il se trompait lui-même par cette fourberie, comme font, de

notre temps, tous les fourbes. Le lendemain, même le soir de cette

comédie, l'impression qu'elle avait causée était effacée, et ceux pour

lesquels on l'avait jouée, ne se croyant engagés que par le serment

qu'ils avaient prêté à l'impératrice et à son fils, rirent de la scène

dont ils avaient été témoins.

Une chose que les gens dans le pouvoir ne savent jamais et que

ceux qui désirent le pouvoir ne veulent pas savoir, c'est que la ruse,

une adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point illusion et

les privent de la faculté de bien faire, en accoutumant à regarder

leurs actions comme le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus

où l'on admirait l'incompréhensible. L'intrigue est un moyen arriéré

qui donne des entraves à ceux qui s'en servent et abreuve les

premiers personnages, lorsqu'ils y ont recours, de tous les dégoûts

que méritent les baladins et les histrions. Plus d'une fois Napoléon a

éprouvé cette vérité.

Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà avancé bien au delà

de nos frontières. Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de

la campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale, dont

la France était l'enjeu, fut admirablement bien jouée par l'empereur,

et si tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur

destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer.

Comme athlète, il est tombé de bonne grâce, son honneur de soldat

est à couvert, sa vie comme homme a été conservée, il n'y a eu que

notre pays et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui

faire: tels sont les raisonnements de certaines gens. Mais enfin, je le répète, je n'écris point de mémoires militaires et je ne m'occupe que

des mouvements dont j'ai été témoin et auxquels nous avons pu le

voir participer.

Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise générale se

faisait sentir au travers du trouble dont les esprits étaient agités; on

respirait mieux et l'on se plaignait ensemble.

—Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un.

—Mes amis sont dispersés, s'écriaient les autres. Il ne veut pas

que les femmes soient jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il

trouve que cela distrait du respect et de l'occupation continuelle

qu'on lui doit. Voyez madame Récamier, voyez M. de Montrond!

Madame de Staël, M. Benjamin de Constant paient par l'exil la peine

de savoir écrire et, s'il avait le temps, il remonterait jusqu'à Tacite

pour infliger des punitions aux écrivains et livrerait aux flammes

toutes les bibliothèques, afin de persuader la postérité que le monde

commence à lui. Il veut servir de modèle en échappant aux

comparaisons.

Ces propos et mille autres semblables couraient de bouche en

bouche.

Au milieu de ce mouvement des esprits, les fréquents bulletins

de l'armée qui, sous les noms de batailles gagnées, nous

déguisaient des revers, donnaient de la probabilité à nos espérances

et de l'activité à nos démarches. M. de Boisgelin se rapprocha, dès

cette époque, de M. Édouard de Fitzjames et de Mathieu de

Montmorency, désirant, comme lui, revoir les Bourbons sur le trône

de France, mais ayant moins combiné la manière de les y maintenir.

Sans regarder au véritable état du pays et aux concessions à faire

au peuple, ils ne songeaient qu'à la bonne occurrence qui se

présentait pour le renversement de l'empereur.

Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors chez madame de

Catelan, où se rendait souvent M. de Boisgelin, était un homme

d'imagination, de probité, qui avait toujours l'air d'avoir quelque

chose à dire à Bruno et cependant en laissait fuir l'occasion d'une

manière affectée. Il fut un jour chez lui et lui dit que, membre d'une société étendue dont les lois, formées sur la plus pure morale,

étaient ensevelies dans la conscience de ceux qui la composaient, il

était chargé de lui faire la proposition d'y entrer, que le serment

exigé ne devait point alarmer l'âme la plus religieuse et la plus

délicate.

—Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que, ce que vous

voulez, nous le voulons; le retour de la famille des Bourbons est

notre but, et je crois que nous avons quelques moyens pour le voir

accomplir.

M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait pas d'engager

sa liberté par aucun serment, mais que, si on voulait se contenter

d'une simple promesse du secret et le mener dans ces réunions, il y

consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le conduisit, le soir même,

rue de la Paix, où, dans une assez mauvaise chambre, il trouva

beaucoup de monde, entre autres MM*** [51] . M. de Boisgelin, qui

n'était entré là que pour s'assurer des forces qu'on en pourrait tirer,

après avoir reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se

bornait à un désir vague, plus ou moins fortement exprimé, de

profiter des circonstances pour rappeler les Bourbons, eut l'idée de

tirer des liens secrets de cette association qui, dans toutes les

provinces, avait de petits groupes correspondants, une apparence

d'unanimité dans de certains vœux et de montrer une surface de

royalisme qui pût imposer en cas de besoin. Il se mit, en

conséquence, à parler de Constitution royale et de conditions

nationales, d'après lesquelles on appellerait un Bourbon. Il ne

persuada personne pour le fond du principe, mais beaucoup crurent

que c'était le seul moyen pour le moment de retourner sous les rois

légitimes.

[51] Les noms ne sont point donnés par les Mémoires.

 

—Pour redonner à la légitimité la place naturelle qu'elle doit

occuper dans les idées, il faut la purger de ce vernis de soumission

sans bornes des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin; c'est

là ce qui, la faisant confondre avec l'esclavage de peuples dévolus

de maître en maître par droit de succession, la fait repousser par les

âmes indépendantes et généreuses. Il faut, ajoutait-il, la faire entrer

dans les libertés des peuples et la placer parmi leurs droits.

Ces excellents principes ne germaient pas dans les esprits peu

exercés à la méditation, mais ces messieurs engagèrent M. de

Boisgelin à profiter de leurs moyens de correspondance pour

propager les doctrines propres à concilier ces divers intérêts.

Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, de leur

côté, des sentiments royalistes-Bourbon. La police savait tout ou à

peu près et ne remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument du

plus fort, elle sentait que l'empereur n'était plus son maître et,

voulant néanmoins lui prouver sa fidélité dans un moment où tout le

monde conspirait, elle conspirait en faveur du roi de Rome,

prévoyant bien que ce petit usurpateur ne donnerait pas beaucoup

de soucis à M. son père, puisqu'il n'aurait d'armée que celle dévouée

à Napoléon et de ministres que ses serviteurs. C'est un

raisonnement qui a commencé alors et qui s'est continué depuis, car

c'est le sens de presque tous les troubles. Nous avons su qu'un

espion de police était dans la pièce attenante à celle où se tenait

l'assemblée de ces messieurs, rue de la Paix, mais on s'en mettait

peu en peine.

Un jour, M. de Boisgelin me dit:

—Il y a bien longtemps que vous n'avez été voir M. de

Talleyrand; il faut cependant s'expliquer avec lui.

Comme les fées dont on nous a entretenues dans notre enfance,

et qui, pendant un certain temps, étaient obligées de perdre les

formes brillantes dont elles étaient revêtues pour en prendre de

repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors

la vue des honnêtes gens le gêne et il leur devient odieux. Je

craignais, je ne sais pourquoi, de le trouver dans cet état que je

nomme sa peau de serpent et je fus agréablement surprise de le voir

gracieux et ouvert. Tout Paris venait le voir en secret et tête à tête.

Chaque personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait

dire: «Je vous ai devancée; c'est moi qui l'ai pour chef.»

Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès

des ennemis en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était

de voir la paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le

sceptre d'un guerrier battu.

—Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.

—A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire?

—N'avons-nous pas son fils? reprit-il.

—Pas autre chose? m'écriai-je.

—Il ne peut être question que de la régence, répondit-il en

baissant les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas

être contrarié.

Cependant je le contrariai, car je croyais que le temps était

précieux et je lui dis contre la régence tout ce que j'ai noté plus haut.

Il m'écouta longtemps en silence et me dit, d'un air suspect, de

revenir le lendemain. Je n'avais pas beaucoup d'espérance, j'y

revins cependant. Il me parla de cent mille choses incohérentes,

comme c'est son habitude quand il veut causer et retenir près de lui

les gens. Il me raconta les propositions de paix que les monarques

étrangers faisaient à Bonaparte, propositions qu'il refusait.

—Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus d'espoir que dans

son orgueilleuse folie et nous perdons ici le temps sans nous

entendre? La guerre nous détruit, la paix nous menace et nous

tergiverserions, Dieu sait pourquoi!

—Mais non, me dit-il alors, nous sommes assez près l'un de

l'autre et, pour nous délivrer tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions peut-être faire des idées patriotiques et un trône national

avec M. le duc d'Orléans.

—Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion royale légitime,

M. le duc d'Orléans est un usurpateur de meilleure maison qu'un

autre, mais c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère de Louis XVI?

Nous nous revîmes trois ou quatre jours de suite, le matin; je lui

parlais sur ce sujet sans qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse

et je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je craignais surtout

cette muserie qui est dans son caractère, qui le fait profiter de

l'événement, n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir prévu,

arrangé secrètement, quand il n'a fait que l'attendre dans le silence.

Comme l'événement que je voulais avait besoin d'être fait et qu'il ne

serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de Talleyrand

m'était insupportable. J'étais bien certaine qu'elle lui était

personnellement utile, mais je sentais qu'elle tuait l'ordre de choses

pour lequel je faisais des vœux. Je m'épuisais en raisonnements,

même en plaisanteries, car je savais de quelle importance il était de

ne point l'ennuyer, et je faisais valoir assez adroitement la monotonie

insipide de la cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du goût.

Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux, et,

après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi levant les bras

en me disant:

—Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais…

Je ne lui laissai point motiver son mais et, lui sautant au cou, je

lui dis:

—Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous sauvez la liberté de

notre pauvre pays, en lui donnant le seul moyen pour lui d'être

heureux avec un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et

d'exécuter de bonnes lois.

Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me dit:

—Oui, je le veux bien; mais il faut vous faire connaître comment

je suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien

avec M. le comte d'Artois parce qu'il y a quelque chose entre lui et

moi qui lui expliquerait beaucoup de ma conduite; mais son frère ne me connaît pas du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un

remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à me justifier. Je n'ai

aucun moyen d'aboutir à lui et…

—J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de Boisgelin est en

correspondance avec lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à

lui être envoyée. Voulez-vous la voir?

—Oui, certes, revenez demain me l'apporter, je meurs d'envie de

la lire, me répondit-il assez vivement.

Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que

j'éprouvai au moment où je crus voir l'accomplissement du vœu le

plus vif et le plus pur que j'aie jamais formé. Je me rendis

rapidement chez moi, où M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en

entrant:

—Il est à nous, il veut lire votre lettre au roi!

Rien n'égale le transport de joie de Bruno.

Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant très fort le

paragraphe dans lequel il était question de M. de Talleyrand.

L'explication abrégée quoique générale de sa conduite, sa haute

position politique et l'impossibilité que, sans lui, le roi pût jamais

parvenir au trône, tout cela fut tracé d'une main assez habile. Le

lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin avec mon papier dans

mon sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à coucher que,

fermant la porte avec précaution, M. de Talleyrand me dit:

—Asseyez-vous là et lisons.

Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença

à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait, en

s'interrompant: «C'est cela!—A merveille!—C'est parfait!—C'est

expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui

le regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le

relut encore. Lorsqu'il eut achevé toute la lecture, il la recommença

plus lentement, pesant et approuvant tous les termes, ensuite il me

dit:

—Je veux garder cela et le serrer.

—Mais cela va vous compromettre inutilement.

—Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-là me

plaît.

J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant alors une bougie à

un reste de feu presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier

en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la cheminée et

croisa dessus la pelle et la pincette pour empêcher que les cendres

ne s'envolassent par le tuyau.

—On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir

un secret bien secrètement.

Après cette petite opération, M. de Talleyrand se tourna de mon

côté et me dit:

—Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci et, dès ce

moment, vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin

entretienne cette correspondance, et travaillons à délivrer le pays de

ce furieux. Moi, j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement

ce qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus,

par lesquels il m'avertira, par exemple, si l'empereur accepte ou non

des propositions de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de

son manque de foi à tous les engagements qu'il avait pris pour

régner sur les Français. On ne doit pas craindre de prononcer

encore les mots de nation, droits du peuple, il s'agit de marcher et

l'expérience a resserré dans de justes bornes l'expression de ces

mots-là.

Je revins chez moi enchantée et jamais, je crois, M. de Boisgelin

n'a ressenti une joie plus pure. Si je voulais me borner à rappeler la

part nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je devrais

m'arrêter ici, car la détermination que prit à cet égard M. de

Talleyrand et qui, je dois le croire, est le fruit de la conviction que

mes raisonnements et nos conversations lui inspirèrent, est l'unique

chose importante dans cette conjuration et la seule force qui ait

changé l'état des choses. Notre but a donc été rempli à ce moment.

Mais comme ces feuilles sont destinées à me rappeler les

sensations que j'éprouvai alors, je vais continuer doucement ces mémoires, regardant ce qui nous est personnel comme indiqué et

même terminé.

M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude aux réunions

dont j'ai déjà parlé et se convainquit d'une chose qui, depuis, est

devenue évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien connue par le

gouvernement du roi, a pensé lui devenir funeste, parce qu'il a

pensé y trouver une force qui n'y était pas. Il n'en existe que dans

des intérêts communs et les rapports qui lient ensemble les gens

dans les positions les plus distantes. Or, dans cette association

royaliste, comme il n'était question que de fidélité à un être

imaginaire et de pureté de conduite, elle formait une chose isolée,

abstraite, sans poids et ne représentant rien qui répondît à l'intérêt

réel de personne. Ses moyens de police intérieure et de

correspondance pouvaient être utiles cependant. Étendus sur la

surface des choses, comme un léger nuage ils pouvaient les voiler,

mais ils ne donnaient ni force d'action ni résistance. L'amour

mystique pour un roi que personne ne connaissait, la fidélité à des

devoirs dont on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne pouvaient

donner que des moments bien courts d'illusion. M. de Boisgelin

chercha seulement à inspirer assez de confiance pour qu'on lui

permît de choisir ces moments.

—Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher de parler à des

sénateurs, à des gens qui en remuent d'autres.

—Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces hommes-là, disais-

je. Ils me paraissent de grosses pierres que nous portons au col et

avec lesquelles on nous jette à l'eau.

Cependant nous fîmes des démarches près de quelques-uns.

Mais Tacite a dit, sur le Sénat romain, ce qui est applicable aux

corps de l'État quand la fortune de ceux qui les composent est

dépendante du maître.

Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles pour n'être point

affligés par les maux publics, ni tentés d'en délivrer. Seulement, en

vrais chanoines ne s'occupant que de l'essentiel, qui était la recette et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de chaque mois, une assemblée

en forme de chapitre, pour régler l'affaire de leurs revenus.

Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me dit:

—Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et

sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau,

son petit succès lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne. On

a fait, à Châtillon, une assemblée en forme de Congrès, où se

rendra lord Castlereagh et les ministres des différents souverains de

l'Europe, pour discuter sur quelles bases doit reposer la paix qu'on

est encore décidé d'offrir à Napoléon. Si elle se fait, tout est perdu et

notre pays est livré à l'effervescence d'une domination militaire qui,

changeant les idées reçues de morale et de politique, n'accorde le

nom de vertu qu'à l'asservissement ou l'obéissance sans

contestation, et de gloire qu'à l'esprit de conquête. Il faut que,

lorsque le Sénat s'assemblera, il nous tire d'affaire, qu'il efface sans

danger l'ignominie dont il est couvert et qu'il assure notre existence

en travaillant à la sienne. Voici ce que, par son droit naturel de

conservateur des lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses

membres monte à la tribune pour dénoncer Napoléon en disant que,

ayant été élu empereur aux conditions qu'il n'a pas tenues, de faire

voter l'impôt par l'organe des représentants de la nation, de rendre

compte de l'emploi du revenu et de faire jouir les citoyens de la

liberté de leur personne et de leur pensée, il n'a aucun droit, aux

termes d'un contrat qu'il a violé, puisque l'impôt a été levé à sa

fantaisie, la liberté des citoyens a été attaquée dans leur pensée et

dans leurs actions, et le droit de lever des armées exagéré au point

d'épuiser la population; que les familles sont en deuil et réduites à

des vieillards et à des enfants; que l'Europe est jonchée de nos

morts pendant que la France est couverte d'ennemis dont il ne sait

pas nous affranchir par la guerre et dont il ne veut point nous délivrer

par la paix; que, en conséquence, n'ayant pas tenu les conditions du

contrat qui fondait son autorité, on le répète, le contrat est annulé et

il est déclaré perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le

Sénat, ensuite, se constitue en Assemblée nationale, qu'il envoie

aux députés l'ordre de s'assembler et de délibérer, en reconnaissant leur mandat comme suffisant. Qu'il déclare la France monarchie

constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui indiquent

clairement les libertés du peuple et prendront le nom de charte ou de

lois constitutionnelles, comme il voudra. Alors, qu'il appelle le frère

de Louis XVI sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce vœu,

en faisant ouvrir des registres où chaque citoyen sera invité à écrire

son nom. Qu'il fasse un appel aux armées et qu'il envoie une

députation aux princes coalisés pour leur faire part de cet

événement, en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les

préliminaires de la paix.—Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi

remuer une âme patriotique et faire les plus belles phrases du

monde sans danger. C'est là ce qu'il faut répéter souvent, cette

persuasion peut encore faire des héros. Qu'on voie Lambrechts [52] ,

Lenoir-Laroche [53] , je ne sais qui, ces patriarches de révolution qui

savent si bien démolir les trônes avec les mots de patrie, tyrannie,

liberté. S'ils les prononcent, nous sommes sauvés; je vais faire, de

mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir que, en s'y prenant

ainsi, ils passent un véritable contrat entre le monarque et le peuple,

et que les droits de naissance que peut apporter celui qu'ils

appellent ne l'empêchent point d'être lié par des conditions, et que

l'existence du sine qua non qu'ils cherchent tant se trouve assuré

par cette manière d'agir.

 

[52] Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre

1753 dans les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit et était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et philosophe, il approuvait à ce double titre les réformes tentées par Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la Belgique se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines gouvernementales qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il restait d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de la République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de la Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de commissaire près le Directoire exécutif du département de la Dyle et y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor il fût appelé à

Paris et nommé ministre de la justice. Les coups d'État

continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui valut le

Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la Légion

d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la liberté, il

tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le

gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une

opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement

moindre, n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part

avec le duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à

Talleyrand. En effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé

de rédiger les considérants. Il travailla aussi à la préparation de la

charte; mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à

l'intransigeance royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui

coûtèrent la pairie. Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à

Napoléon lors des Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit,

comme les anciens impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix

avec les légitimistes. En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea

à l'extrême gauche. Il mourut en 1823.

 

[53] Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat

dans cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa.

En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à

suivre par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès de

cette brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers État

par la prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut de

ceux qui rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur, il fut

des suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain, et

toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la faveur et il devint

préfet de police. Mais, à la veille du 18 fructidor, ce n'était pas la

modération qu'on voulait de la police, et il redevint journaliste,

soigneux de se tenir à égale distance des anarchistes et des

clichiens. Cette impartialité trouva sa place dans une chaire de

législation qu'on lui donna à «l'École centrale du Panthéon» et

son républicanisme lui valut un siège au Conseil des Anciens. Au

18 brumaire, sa modération l'emporta sur son républicanisme et

lui obtint le Sénat, puis le titre de comte et la cravate de

commandant. Sa fortune faite, et même pour qu'elle durât, il revint

à l'équilibre naturel de ses préférences politiques, au désir d'une

liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le courage ni

l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses griefs à

mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, avec

quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à

renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils

n'avaient jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par

l'Empereur, rétabli par la seconde Restauration, il continua à

défendre, dans la mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et mourut le 17 février 1825.