Ne Pars Pas Sans Moi
Jim
Addendum au compte rendu de l’inspecteur James Clemo pour le
Dr Francesca Manelli
Retranscription faite par le Dr Francesca Manelli
Inspecteur James Clemo en consultation avec le Dr Francesca
Manelli
Les notes évoquant l’état d’esprit et le comportement de l’inspecteur
Clemo, quand les siennes seules ne sont pas suffisantes, sont en italique.
F.M. : Aujourd’hui, j’aimerais que nous commencions par parler de votre
relation avec Emma Zhang.
J.C. : Il n’y a pas grand-chose à en dire.
F.M. : Vous vous fréquentiez quand l’affaire Benedict Finch a
commencé ?
J.C. : Oui.
F.M. : Depuis combien de temps ?
J.C. : À peu près quatre mois.
F.M. : Et tout se passait bien ?
J.C. : Oui, en effet. C’est ce que je croyais.
F.M. : Mais votre relation n’était pas officielle ?
J.C. : Je ne voulais pas de commérages.
F.M. : Vous étiez embarrassé ?
J.C. : Non. Oh, non. Tout le monde aurait été fier de sortir avec Emma.
F.M. : Pourquoi ?
J.C. : Elle est très intelligente et c’est une femme magnifique. Et drôle,
aussi, quand vous la connaissez bien.
F.M. : Elle a l’air charmante.
J.C. : Elle était plus que ça encore ; je n’en parle pas très bien. Elle était
différente des autres filles avec lesquelles j’étais sorti.
F.M. : En quoi était-elle différente ?
J.C. : Elle était… Ce n’était pas quelqu’un d’ordinaire ; elle n’était pas
quelconque comme l’étaient les autres. C’était comme si elle vivait
différemment ; et rien de ce qu’elle ne connaissait pas ne lui faisait peur :
elle voulait toujours apprendre, et devenir meilleure. Enfant, elle était
sportive de haut niveau et elle avait les meilleures notes. Elle a gardé cette
motivation. Pour elle, que la vie soit intéressante, excitante était une
évidence. Vivre ne se résumait pas aux emprunts immobiliers, aux vacances
organisées ou encore à savoir où sortir le vendredi soir. Je ne veux pas avoir
l’air de dire que la réussite l’obsédait ou la rendait maniaque, car elle n’était
pas comme ça, non. Elle prenait les choses calmement. C’est juste qu’elle
aspirait toujours à rendre la vie meilleure qu’elle n’était.
F.M. : Elle était donc très ambitieuse ?
J.C. : Oui, mais dans le bon sens du terme. Elle avait quelque chose de
revigorant. C’était le mot que je cherchais. Elle était pleine de vie. Elle
avait une autre manière de penser et, pour être honnête, c’était contagieux.
J’avais l’impression de sortir de moi-même, c’était comme si elle me
révélait, si je puis dire.
F.M. : On dirait que votre relation avec Emma mettait du piment dans
votre vie, un appétit de vivre que vous n’aviez jamais connu avant.
J.C. : Oui, c’est ça. C’était excitant. Être avec elle me donnait de la force.
F.M. : Vous êtes-vous rencontrés dans le cadre du travail ?
J.C. : Oui.
F.M. : Vous vous voyiez souvent en dehors ?
J.C. : Autant que possible. D’une certaine façon, au moment où l’affaire a
commencé, elle vivait plus ou moins chez moi.
F.M. : C’était donc une relation que vous preniez au sérieux ?
J.C. : Elle avait gardé son appartement mais elle passait la plupart des
nuits chez moi. Ça s’est fait tout seul, sans qu’on en discute vraiment.
F.M. : Avez-vous présenté Emma à votre famille ?
J.C. : Oui. Elle a rencontré mes parents deux fois, quand ils sont venus à
Bristol. Nous sommes allés dîner ensemble.
F.M. : Comment ça s’est passé ?
J.C. : Très bien. Ils l’ont vraiment appréciée. Même mon père est tombé
sous le charme.
F.M. : Avez-vous rencontré les parents d’Emma ?
J.C. : Non.
F.M. : Y a-t-il une raison à ça ?
J.C. : Pas particulièrement. À cette époque-là, je pensais probablement
que le moment viendrait de les rencontrer quand elle serait prête. Je savais
qu’elle n’était pas proche d’eux. Elle n’allait jamais les voir et ils ne
venaient jamais lui rendre visite, pour autant que je sache, bien sûr.
F.M. : Vous êtes-vous demandé quelle en était la raison ?
J.C. : Elle m’avait dit qu’ils s’étaient brouillés.
F.M. : Vous a-t-elle expliqué pourquoi ?
J.C. : Elle n’a pas vraiment donné d’explication. J’avais l’impression que
son père était plutôt strict, l’image même du gars qui travaille dans l’armée,
un homme pas facile mais, en vérité, je n’en sais rien. C’était l’un de ses
traits de caractère : elle était très secrète au sujet de sa famille.
F.M. : Vous n’étiez pas curieux ? Vous n’aviez pas envie d’en savoir
plus ?
J.C. : Si, un peu. Mais elle n’en faisait pas grand cas et nous étions assez
occupés, donc je n’y pensais pas vraiment.
F.M. : Et vous l’avez recommandée pour être agent de liaison avec la
famille ?
J.C. : Oui, en effet.
F.M. : Était-ce risqué ?
J.C. : Non, je ne crois pas. J’ai pensé qu’elle ferait un super boulot. Emma
était l’un des meilleurs enquêteurs que nous ayons eu depuis des années,
tout le monde le disait.
F.M. : Étant donné la relation que vous aviez avec elle, était-ce
professionnel de la recommander ?
J.C. : Ce n’était pas un manque de professionnalisme.
F.M. : Vous en êtes sûr ?
J.C. : Oui, j’en suis sûr. Écoutez, j’ai dérogé à mes principes en sortant
avec Emma. Je n’avais jamais voulu avoir de relation avec quelqu’un de la
même équipe que moi. Mais, quand c’est arrivé, cela m’a semblé… si juste.
J’ai donc laissé faire. Et quand cette opportunité s’est présentée, j’ai pensé qu’elle serait parfaite pour ce rôle. Sincèrement. Sinon, pourquoi aurais-je
mis ma réputation en jeu ?
F.M. : D’accord. Je comprends. Il est évident, d’après votre compte rendu,
que cette affaire était un moment clé dans votre carrière. « Vas-y. Montre-
leur ce dont tu es capable. » Ce sont les mots que vous avez utilisés, je
crois.
J.C. : C’est comme ça que je le sentais.
F.M. : C’était excitant.
J.C. : C’était un défi, un gros enjeu, la possibilité…
F.M. : … de briller ?
J.C. : Oui, je suppose. Mais je ne l’aurais pas formulé ainsi. C’était la
première fois que j’avais la chance d’être impliqué dans une affaire
importante, très médiatisée.
F.M. : Vous vouliez faire vos preuves ?
J.C. : C’était l’occasion.
F.M. : Et votre première tâche importante a été de préparer la conférence
de presse.
J.C. : Oui, après avoir mené les premiers interrogatoires.
F.M. : J’ai vu l’enregistrement de cette conférence de presse.
J.C. : Je crois que tout le monde l’a vue. Impossible de l’oublier.
F.M. : En effet. Vous y étiez. Je vous ai vu.
J.C. : Oui, c’est moi qui ai supervisé la conférence.
F.M. : Pourquoi pas Fraser ?
J.C. : Selon elle, chacun mérite d’avoir sa chance. Elle m’a donc confié la
responsabilité du déroulement de la conférence, et de la rédaction du
communiqué qu’elle voulait que Rachel Jenner lise. Pour ce faire, j’ai
travaillé avec le psychologue expert judiciaire. C’était une grosse
responsabilité.
F.M. : Votre but était donc de séduire le ravisseur de Ben, en utilisant la
mère, pour obtenir sa sympathie en espérant pouvoir le convaincre d’entrer
en contact avec la police ?
J.C. : Avec nous ou encore avec quelqu’un de son entourage, quelqu’un en
qui il aurait eu confiance. C’était important qu’il comprenne que Ben était
une personne et pas seulement une acquisition ou un moyen pour arriver à
ses propres fins. Nous voulions lui donner l’image d’une famille aimante. Il
était important de ne pas s’aliéner le ravisseur. Nous voulions qu’il prenne conscience qu’il n’était pas trop tard pour rendre l’enfant, s’il était encore
en vie, qu’il n’est jamais trop tard pour ça, même s’il avait peur des
conséquences. Nous voulions avoir l’air sympathiques. À ce moment-là, il
n’était pas encore évident de savoir s’il s’agissait d’un enlèvement ou d’un
meurtre.
F.M. : Vous avez donc demandé à Rachel de lire quelque chose qui
recouvrait toutes ces intentions ?
J.C. : Oui. En tout cas, c’était ça l’idée.
F.M. : Comment avez-vous su que vous pouviez lui faire confiance pour
utiliser le ton qu’il fallait ?
J.C. : Je ne le savais pas.
F.M. : Avez-vous envisagé de filmer le père ?
J.C. : Nous y avons pensé. Mais il y avait chez lui un petit quelque chose
qui faisait que nous n’étions pas sûrs qu’il passerait bien à la télévision. En
tant que chirurgien, il était habitué à être une figure d’autorité. Nous
craignions qu’il ne paraisse arrogant. Ce qu’il fallait, c’était une mère, la
douceur d’une mère.
F.M. : Et vous pensiez qu’elle pourrait donner cette image-là ?
J.C. : Nous n’avions pas le temps de mener une étude psychologique
poussée. C’était sa mère. Nous pensions qu’elle le ferait car, à ce moment-
là, nous n’avions aucune raison d’en douter.
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