Ne Pars Pas Sans Moi
Rachel
Nicky est allée ouvrir. Nous étions en milieu de matinée, et l’inspecteur
Clemo se tenait derrière la porte, en compagnie de Zhang.
— Vous avez du nouveau ? a demandé Nicky.
C’était comme si nous n’avions rien d’autre à nous dire les uns aux autres,
ce qui, me semblait-il devenait pathétique ; comme si nous allions être
punis un petit peu plus chaque fois que nous posions la question, comme si
un dieu vengeur, quelque part là-haut, comptait chaque fois que nous
faisions preuve d’un optimisme déplacé.
Il n’y avait rien de nouveau. Clemo a déclaré qu’ils étaient venus pour
« bavarder » ; cependant, au ton de sa voix, j’ai deviné qu’il s’agissait
d’autre chose. J’étais méfiante mais Nicky a eu l’air de ne s’apercevoir de
rien.
— J’aurais préféré qu’on me prévienne, a-t-elle dit, pour pouvoir me
préparer à la discussion, mais je suis ravie que vous preniez le temps de
venir parler avec nous. Nous vous sommes très reconnaissantes. Nous
avons tellement de questions à vous poser.
Elle a rassemblé ses papiers et a ouvert son ordinateur.
— Ah, voilà mon fichier. J’ai fait une liste des sujets que nous devrions
évoquer ensemble. En gros, nous avons deux catégories de questions :
d’une part, celles qui concernent l’enquête et, d’autre part, celles qui ont
trait à des suggestions pour faire avancer les recherches. Par quoi souhaitez-
vous commencer ? Vous prendrez du thé ? À moins que vous ne préfériez
du café ?
Je regardais les deux policiers. Clemo attendait que Nicky ait fini. Zhang
avait les yeux baissés sur son carnet de notes, qu’elle avait soigneusement
posé sur la table devant elle, et elle jetait des regards en biais vers Clemo. Quoi qu’ils aient à dire, c’était lui qui le ferait, et j’ai commencé à
comprendre que cela n’avait rien à voir avec la liste de Nicky.
— Du café, s’il vous plaît, a demandé Clemo.
Ce à quoi Zhang a acquiescé.
Tandis que Nicky remplissait la cafetière d’eau bouillante avant de la
poser devant nous sur la table, je me suis aperçue que Clemo l’observait
d’un air qui m’a fait froid dans le dos.
— De notre point de vue, c’est très précieux, a-t-elle continué. Comme
vous pouvez le voir – elle leur a adressé un sourire – j’ai effectué des
recherches sur Internet. Partout il est dit que plus les relations entre la
police et la famille sont étroites, plus les chances de retrouver un enfant
sont grandes. Alors, je vous remercie. Merci beaucoup. Servez-vous en
sucre et en lait.
Elle a posé sur la table un sucrier et un petit pot en porcelaine d’où
s’échappait de la vapeur ; elle avait pensé à faire chauffer le lait.
L’inspecteur Clemo a ouvert son carnet et a jeté un œil à ses notes, avant
de le refermer. Nicky a finalement pris conscience du silence qui
l’entourait.
— Je suis désolée, a-t-elle dit. Je jacasse, n’est-ce pas ? Désolée.
Elle s’est assise et a porté son attention sur Clemo et Zhang.
Clemo s’est éclairci la voix avant de parler :
— L’une de vous deux connaîtrait-elle Andrew et Naomi Bowness ?
J’ai secoué la tête.
— Non.
— Nicky ? a-t-il demandé.
Elle est devenue livide. C’était incroyable.
— Oh, mon Dieu, non, a-t-elle répondu.
Les tendons de son cou étaient saillants ; elle m’a d’abord regardée puis
s’est tournée de nouveau vers Clemo, comme si elle cherchait une réponse
sur nos visages. Elle s’est levée brusquement mais sans avoir l’air de savoir
quoi faire.
— Ce serait plus simple que vous vous asseyiez et que nous en parlions, a
dit Clemo.
— Non, a répliqué Nicky. Ne faites pas ça.
Elle serrait les mains, et le bout de ses doigts blanchissait sous la pression.
— S’il vous plaît, asseyez-vous, a insisté Clemo.
Elle ne s’est pas assise : elle s’est recroquevillée sur sa chaise comme s’il
lui avait donné un coup dans le ventre.
— Et leur fils, Charlie Bowness ? a demandé Clemo en contrôlant le ton
de sa voix pour que la question paraisse anodine.
Il a rapproché sa chaise de celle de Nicky. Elle refusait de le regarder.
— Nicky ? Vous les connaissez, n’est-ce pas ? a-t-il demandé.
— Vous savez bien que oui, a-t-elle répondu dans un murmure.
— Et vous ? m’a-t-il demandé. Vous les connaissez ?
— Je n’ai jamais entendu parler de ces gens, ai-je dit.
Voir ma sœur si vulnérable, tout à coup sans défense, me sidérait. J’avais
conscience que j’aurais dû intervenir, aller vers elle, mais quelque chose
d’horrible s’était mis en route, que rien ne pouvait plus arrêter.
— Elle ne sait rien, a dit ma sœur. Elle n’est pas au courant, et c’est mieux
ainsi.
La haine s’était insinuée dans sa voix et était destinée à Clemo.
Il a insisté.
— Et qu’en est-il d’Alice et Katy Bowness ? Savez-vous de qui il s’agit ?
Furieuse, Nicky a secoué la tête.
— Alice et Katy Bowness, a-t-il répété. Vous savez qui elles sont ?
Il parlait lentement, distinctement, en insistant sur chaque mot qui
devenait comme une pierre jetée dans l’eau.
Elle l’a regardé droit dans les yeux, ce qui a semblé lui coûter un gros
effort. Son visage exprimait tout à la fois du défi et un sentiment de défaite.
Elle a répondu, calmement :
— Je les connais.
— En avez-vous entendu parler ? m’a demandé Clemo.
— Non ! Merde, c’est qui ? Elles détiennent Ben ?
— Êtes-vous sûre de n’en avoir jamais entendu parler ?
— Non ! Elle dit la vérité, a répliqué ma sœur.
Clemo restait de marbre. Il m’a regardée attentivement, avant de poser ses
yeux sur ma sœur. J’ai senti ma poitrine se serrer.
— Vous allez lui dire, ou faut-il que ce soit moi ? a demandé Clemo à
Nicky.
— Espèce de salaud !
Zhang s’apprêtait à parler mais Clemo l’a arrêtée.
— Faites attention, a-t-il dit à Nicky.
— Vous me faites peur. Je ne comprends rien, ai-je dit.
Nicky s’est tournée vers moi. J’étais assise au bout de la table. Elle a
voulu me prendre la main et je l’ai laissée faire.
— Qui sont ces gens ? ai-je demandé.
— Andrew et Naomi Bowness…, a commencé Nicky.
Elle avait du mal à parler. Un sanglot lui a échappé.
— Je suis désolée Rachel, a-t-elle dit.
Elle a lancé un regard à Clemo qui lui a fait un petit signe de tête pour
l’encourager à continuer. Elle a posé ses mains tremblantes l’une sur l’autre,
emprisonnant la mienne. J’ai vu dans ses yeux qu’elle avait perdu la
bataille.
— Rachel, a-t-elle dit. Andrew et Naomi Bowness sont nos parents. Notre
père et notre mère.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Non, ce ne sont pas nos parents. Ils ne
s’appelaient pas comme ça.
J’ai essayé de retirer ma main, mais Nicky s’y agrippait.
— Si. C’est leur vrai nom, a dit ma sœur.
Ses yeux me suppliaient de comprendre, mais j’en étais incapable.
— Et Charlie Bowness ? ai-je demandé.
— C’était…
Les larmes lui sont de nouveau montées aux yeux, mais elle s’est
contrôlée.
— C’était notre frère.
— Notre frère ?
Je n’avais jamais eu de frère.
— Et les deux autres ? Je suppose que c’étaient nos sœurs, n’est-ce pas ?
— Racontez-lui toute l’histoire, a insisté Clemo.
Il avait eu raison de Nicky, et lui avait ôté toute volonté de se battre. À
son expression, j’ai vu qu’elle souffrait énormément, qu’elle était des plus
vulnérables. Et le plus terrifiant était qu’elle semblait implorer qu’on la
pardonne.
— Nous sommes Alice et Katy Bowness. C’étaient nos noms avant qu’ils
aient été changés. Nous étions, nous sommes, Alice et Katy Bowness.
Clemo a brusquement sorti un papier de son carnet de notes. C’était un
article de journal.
S’il ne me l’avait pas montré, à cet instant, je ne suis pas sûre que je les
aurais crus. J’avais toujours entendu dire que nos parents étaient morts dans
un accident de voiture. Cela tenait en quelques mots, et c’est ce que j’avais
raconté pendant des années : nos parents sont morts des suites d’une
collision frontale avec un camion. Ce n’était la faute de personne, rien
d’autre qu’un accident tragique. Un défaut dans la direction du camion en
fut la cause. Mes parents furent incinérés et leurs cendres dispersées. Il n’y
avait pas de pierre tombale. Fin de l’histoire.
Sauf que, apparemment, ce n’était pas le cas.
Je n’étais pas la personne que je croyais être, et Nicky n’était pas non plus
celle que je croyais.
Clemo m’a tendu une photocopie de l’article daté du 30 mars 1982, il y
avait vingt-huit ans de cela. On y voyait la photo d’un couple que j’ai
reconnu comme étant mes parents. Ma tante Esther en avait une encadrée
sur sa cheminée et cette image floue était la même. La seule différence était
que, sur la photo de l’article, on les voyait avec trois enfants.
J’ai reconnu ma sœur. Elle était debout, à côté de notre mère. Je pouvais
aussi y voir un bébé, une petite chose potelée d’un an environ, habillée
d’une robe à smocks, et j’ai supposé que c’était moi. Mais je n’ai pas
reconnu le petit garçon assis au milieu. Il paraissait avoir quatre ans, et la
ressemblance avec Ben, qui était frappante, m’a laissée sans voix. Il avait
les mêmes cheveux ébouriffés, le même visage symétrique, la même allure,
le même sourire capable d’illuminer toute votre journée, et les mêmes
petites taches de rousseur éparpillées sur le nez. Il était niché entre mes
deux parents. Le tableau était charmant, il donnait à voir la famille parfaite.
Le gros titre qui l’accompagnait racontait une tout autre histoire.
LA MALADIE DE BATTEN : UNE FAMILLE SE DONNE LA MORT
J’ai parcouru l’article, dont des bribes me sautaient aux yeux : « Un
couple de la région, Andrew et Naomi Bowness ont choisi de mourir… ils
ont été conduits au suicide par manque de soutien dans leur combat pour
sauver leur fils malade en phase terminale… pas de grands-parents
survivants… les amis et les voisins ont exprimé leur surprise… s’en
sortaient si bien… sont désolés pour leurs deux filles… ils voulaient
abréger ses souffrances. »
Effondrée, j’ai levé les yeux vers Nicky, qui me regardait.
— Ils se sont tués ?
— Et Charlie avec eux.
La manière dont elle a prononcé son prénom, la tendresse, le chagrin dans
sa voix, m’ont fait comprendre que, avant tout, c’était Charlie qu’elle
pleurait.
— Mais nous ?
Nicky a regardé ailleurs.
— Pourquoi nous ont-ils laissées ?
— Tu crois que je ne me suis pas posé la question, au cours de toutes ces
années ?
— Et pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Elle n’a pas répondu.
J’ai de nouveau baissé les yeux sur l’article, en fixant la photo.
Clemo s’est raclé la gorge.
— Il y avait un rapport du médecin légiste. Voulez-vous en prendre
connaissance ?
— Je l’ai lu, a dit Nicky.
— Je veux savoir, ai-je dit.
Il a sorti une autre feuille de son carnet de notes et l’a parcourue du
regard.
— Il y est dit que votre frère Charlie, à l’âge de cinq ans, a été
diagnostiqué comme ayant la maladie de Batten, et que très vite son état de
santé s’est dégradé. Le diagnostic a été établi environ un an après votre
naissance, Rachel, à peu près au moment où la photo a été prise ; mais les
symptômes étaient déjà là.
— Il a l’air d’aller bien, sur la photo, ai-je fait remarquer.
Et c’était vrai. Il était adorable : radieux, plein d’énergie, chouchouté par
sa famille.
— Non, a dit Nicky. Il commençait déjà à perdre la vue. Observe bien la
photo. Tu verras qu’il ne regarde pas directement l’appareil. Il regarde au-
dessus. À ce moment-là, il n’avait déjà plus qu’une vision périphérique des
choses. Il devait forcer pour voir vraiment.
Elle avait raison. Le petit garçon fixait un point au-dessus de l’appareil.
— Peu de temps après, il est devenu aveugle, a expliqué Nicky. Puis il n’a
plus été capable de marcher, ni de parler, et il était nourri par un tube car il était incapable d’avaler. Il avait des crises d’épilepsie. La maladie l’a
emporté petit à petit.
— Tu l’aimais beaucoup.
— Je l’adorais.
Ses mots sont restés suspendus entre nous, pendant un instant. Et quand
elle s’est remise à parler, elle chuchotait.
— Il ne méritait pas ça. J’aurais pu les aider. Je les aurais aidés à s’en
occuper, jusqu’au bout, mais ils n’ont pas pu supporter de le voir souffrir.
Maman s’en voulait.
— Pourquoi ?
— C’est une maladie génétique.
— Mais nous ne l’avons pas.
J’essayais de comprendre.
— Les enfants ne sont pas tous atteints. C’est une question de chance.
— Et donc, ils ont sauté d’une falaise avec lui ? C’est un geste radical…
Nicky s’est contentée de hocher la tête. Elle regardait ailleurs, et je ne
voyais que son profil ; elle avait les yeux perdus dans le lointain, tournés
vers la faible lumière d’hiver dispensée par la fenêtre de la cuisine, qui
teintait de gris son visage.
— Mais pourquoi faire une chose pareille quand il vous reste deux autres
enfants ? ai-je demandé.
C’est Clemo qui a répondu.
— Le rapport du médecin légiste nous éclaire un peu à ce sujet.
Apparemment, étant donné que cette maladie est génétique, on vous a fait
des examens. Ils attendaient les résultats quand ils se sont suicidés.
— Mais je vais bien. Pourquoi n’ont-ils pas attendu d’avoir ces résultats ?
— Votre mère était persuadée, et avait convaincu votre père, que vous
seriez malade. À cette époque-là, pour autant qu’on puisse le savoir, elle
était très déprimée et imprévisible. Elle a dit à sa sœur, votre tante Esther,
qu’elle ne pourrait pas le supporter si vous étiez, vous aussi, diagnostiquée
avec la maladie de Batten ; quant à votre père, il n’avait jamais bien su
comment faire face à tout ça. Le rapport dit qu’elle se sentait très seule. À
cette époque-là, le handicap mental et physique était stigmatisé et votre
mère n’était pas très solide, émotionnellement parlant. Le médecin légiste
en a conclu que la tension nerveuse qui résultait des soins à apporter à Charlie avait profondément affecté vos parents. Ils ont eu le sentiment de ne
pas avoir le choix.
— Ça n’a aucun sens.
— Les choses ne font pas toujours sens, a dit Clemo. Surtout quand les
gens agissent sous la contrainte. On voit des réactions que vous ne pouvez
même pas imaginer.
La manière dont il essayait de me rassurer, alors qu’il venait juste de
bouleverser l’univers qui était le mien, m’a déplu. Et je ne voulais pas que
ses paroles distraient mon attention car j’avais une autre question.
— Pourquoi nos noms ont-ils été changés ?
Nicky a répondu :
— Tante Esther pensait que c’était mieux. Elle ne voulait pas que les
rumeurs nous poursuivent. Elle croyait que les gens allaient nous juger, et
qu’ils diraient que c’était honteux. Heureusement pour nous, la guerre des
Malouines a éclaté quatre jours plus tard, et cet article est le seul qui a attiré
l’attention sur notre petite famille. Après ça, les journaux ne parlaient que
de batailles et de sous-marins. Cependant, deux précautions valent mieux
qu’une, disait notre tante Esther, et les services sociaux ont approuvé l’idée
du changement de noms. C’est moi qui les ai choisis, tu sais ! Je nous ai
rebaptisées !
Elle a fait montre, dans sa voix, d’un enthousiasme sarcastique mais, sur
son visage, rien ne donnait à penser qu’elle en tirait une quelconque
satisfaction.
J’ai repris l’article et regardé attentivement la photo. Je ne m’étais jamais
vue bébé. J’étais joufflue, et je n’avais jamais su que mes cheveux étaient
bouclés. J’étais assise en équilibre sur l’un des genoux de mon père, mes
petits bras potelés dépassant des manches de ma robe. Mes mains étaient
floues, comme si j’étais en train d’applaudir. Ma sœur était debout, à côté
de ma mère. Elle était vêtue d’un short et d’un T-shirt et une de ses mains
était posée, de manière décontractée, sur l’épaule de ma mère. Elle était
pieds nus et avait les jambes maigres des filles prépubères. Elle arborait un
large sourire. En observant de près le visage de mes parents, j’ai ressenti
une nouvelle émotion : un violent sentiment de trahison. Ils m’avaient
laissée, volontairement. Que j’aie été malade ou non, ils avaient renoncé à
s’occuper de moi. Ils m’avaient abandonnée et ils avaient aussi abandonné
Nicky, de manière on ne peut plus définitive.
J’ai dégluti et ce petit réflexe physique m’a demandé un gros effort.
J’avais l’impression que j’étais vidée de tout mon sang, comme ce fut le cas
pour ma sœur quelques minutes plus tôt. Je n’avais plus aucune force,
aucune envie de lutter. J’étais comme une cosse vide, dépouillée de tout ce
qui avait été moi, de toutes les choses qui me tenaient en vie.
— Je suis Alice ou Katy ? ai-je demandé.
— Katy, a répondu Nicky dans un murmure, le visage déformé par les
larmes, comme l’était le mien.
Sur la photo, l’expression sur le visage de mes parents était indéchiffrable.
Ils souriaient tous deux à l’appareil et j’ai essayé, en vain, d’imaginer les
pensées qui étaient les leurs. J’ai regardé mon frère. Il était assis au milieu,
protégé par leurs corps : un petit garçon malade, en phase terminale, qui ne
vivrait jamais une vie normale. Je me suis alors demandé s’ils l’avaient su
avant que la photo soit prise ou si, à ce stade, ils ne se préoccupaient que de
ses problèmes de vue, trouvant que c’était déjà assez affreux, sans se douter
de l’horreur qui attendait leur petit garçon. Un petit garçon qui était la copie
conforme de Ben.
— Pourquoi me racontez-vous tout ça maintenant ? ai-je demandé à
Clemo.
Il s’est adressé à Nicky.
— Nous avons parlé à l’ex-mari de votre sœur, ce matin.
Elle l’a regardé d’un air méfiant et a relevé légèrement la tête, avec une
pointe de défi. Elle a lâché ma main. La lumière, dans la cuisine, changeait ;
la pièce était devenue de plus en plus sombre au fur et à mesure que les
nuages s’amoncelaient dans le ciel.
Elle est intervenue :
— Je sais ce que vous allez dire, et ce sont des conneries.
— Qu’est-ce qui vous le laisse entendre ?
— Je sais ce que vous essayez de faire, mais vous avez tort.
— Et qu’est-ce que j’essaie de faire ?
— Je ne veux rien entendre de tout ça.
— Je pense que nous le savons tous les deux.
Elle a croisé les bras en baissant les yeux.
J’étais tout simplement en état de choc. Désormais, je savais
malheureusement que vous pouviez perdre votre enfant en quelques
minutes, mais découvrir que vous pouviez gagner pour le perdre aussitôt un frère qui était le portrait craché de votre fils, et des parents qui étaient aussi
loin que possible de l’image même la plus imparfaite que vous aviez pu
forger, me rendait muette.
Clemo s’est de nouveau adressé à Nicky :
— John Finch nous a dit que, lorsque Ben est né, il s’était inquiété de ce
que nous pourrions appeler un intérêt malsain de votre part à son égard.
Voulez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
— Vous êtes répugnant, a dit ma sœur. Vous n’avez aucune idée de qui a
pu enlever Ben, et donc vous avez décidé que c’était moi. C’est plus facile
de s’en prendre à un proche, n’est-ce pas ? Ça vous évite d’avoir à trop
travailler.
Clemo ne la quittait pas des yeux.
— Souhaitez-vous en parler ? a-t-il demandé. Je serais très intéressé
d’entendre ce que vous avez à dire.
— Je n’en doute pas, a-t-elle répliqué.
— Je suis sûr que votre sœur serait, elle aussi, intéressée, a-t-il ajouté.
Nicky m’a regardée.
— J’ai fait de mon mieux, et pendant très longtemps, pour essayer de te
protéger. Je voulais juste que tu ne te sentes pas rejetée. Je voulais que tout
se passe bien pour toi, que tu aies une vie normale. Mais tu étais si…
Elle cherchait le bon mot, frustrée de ne pas le trouver.
— Quoi ?
— Difficile, ingrate.
— En quoi ? En quoi étais-je ingrate ?
— Et irresponsable ! Tu ne comprenais jamais rien. Tu prenais tout pour
argent comptant. Tu n’en faisais qu’à ta tête. Tu étais insouciante. Tu
n’avais aucun deuil à porter.
— J’avais celui de nos parents, ai-je répliqué, doucement.
Et j’ai compris qu’elle avait eu à affronter beaucoup de choses, mais que
maintenant, elle était en colère ; et moi aussi je l’étais.
— Tu ne savais rien ! Absolument rien !
— Et comment aurait-il pu en être autrement, puisque tu ne m’avais rien
dit ? Ce n’est pas ma faute.
Elle n’a rien répondu. Elle en avait gros sur le cœur.
— Tu ne m’as jamais remerciée.
— De quoi ?
— De t’avoir protégée.
— Comment pouvais-je le savoir ?
— Ils ne m’ont jamais remerciée non plus.
Brusquement, elle s’est effondrée, comme si cette déclaration résumait
tout son désespoir.
Clemo s’est penché vers elle.
— Qui ne vous a jamais remerciée ?
— Ma mère et mon père.
— De quoi ne vous ont-ils jamais remerciée ? a-t-il demandé.
— D’aimer Charlie, de m’occuper de lui quand ils n’en pouvaient plus, de
le faire sourire quand ils étaient fatigués et qu’ils ne pouvaient plus faire
face.
Le chagrin voilait son regard. Il l’observait attentivement.
— Nicky. Avez-vous été jalouse quand Rachel a eu Ben ?
Elle lui a répondu du tac au tac, comme s’il s’agissait d’un questionnaire.
— Oui, j’étais jalouse, oui, en effet.
— Mais tu avais les filles, ai-je dit.
— Je ne m’attendais pas à ce que tu comprennes.
— Pourquoi étiez-vous jalouse ? a demandé Clemo.
— Parce qu’il ressemblait à Charlie, tout bébé déjà. Quand je le regardais,
je voyais Charlie.
— Pensiez-vous que Rachel n’était pas capable de s’occuper de Ben
comme il le fallait ?
— J’étais inquiète, a-t-elle simplement répondu.
Elle s’est retournée pour me faire face.
— Tu avais l’air si jeune, si irresponsable, incapable.
Ma sœur parlait comme si elle avait répété toutes ces phrases depuis des
années. Son discours s’accélérait, comme si elle se confessait enfin.
— Tu déconnais depuis des années, tu faisais n’importe quoi à l’école,
même si tout le monde s’accordait à dire que tu aurais pu réussir
brillamment si tu t’en étais donné la peine. Tu te fichais de tout et, soudain,
tu as rencontré John. On se demande bien comment car, à l’époque, tu
foutais ta vie en l’air, tu faisais tout le temps la fête. Mais, soudain, tout est
devenu parfait : et qu’as-tu fait pour mériter ça ? Rien.
— Nous sommes tombés amoureux, ai-je dit.
Mais elle ne m’a pas entendue. Elle ne pouvait plus s’arrêter.
— J’ai tout de suite su que tu aurais un garçon quand tu m’as dit que tu
étais enceinte. Et quand il est né et que je suis venue le voir et que je l’ai
tenu dans mes bras, j’ai vu Charlie. On aurait dit Charlie. Comme si Charlie
renaissait. Il était si précieux et je n’étais pas sûre que tu puisses t’en
occuper.
— Alors, vous avez appelé John Finch, a dit Clemo.
— Oui, juste pour vérifier qu’elle s’en sortait et qu’elle faisait ce qu’il
fallait.
— M. Finch nous a dit que vous appeliez souvent.
— Eh bien, oui, mais il ne voulait rien me dire !
Je les ai interrompus.
— John ne m’en a jamais parlé.
Ils ont ignoré ma remarque. Ils se regardaient droit dans les yeux. Ceux de
Nicky, qui était furieuse, lançaient des éclairs, ceux de Clemo étaient de
glace ; leur horrible dialogue faisait sauter toutes les coutures qui tenaient
encore ma vie. J’étais reléguée au rôle de spectatrice.
— Nicky, a-t-il dit. Aviez-vous envie d’avoir Ben avec vous ? Afin de
pouvoir vous en occuper correctement ?
— Eh bien, c’est ça le truc : non, ce n’est pas ce que je voulais. Je ne
voulais pas qu’elle ait Ben, mais je ne voulais pas non plus l’avoir pour
moi. Il m’aurait rappelé, chaque jour, ce que j’avais perdu. Et c’est en ça
que vous vous trompez.
— En quoi je me trompe ?
— Par pitié !
Elle a ri. Un son strident, dérangeant.
— Arrêtez d’essayer de jouer au plus fin avec moi ! Qu’est-ce que je
ferais de lui ? Où croyez-vous que je puisse l’avoir caché ?
— Je pense que vous aimeriez l’avoir pour vous. Je pense que vous avez
toujours eu envie de l’avoir avec vous.
Les mots crus qu’il venait d’employer, sa façon de les dire, calmement,
lentement, ont fait taire ma sœur. Il lui a fallu se ressaisir avant de
continuer, comme si elle venait de prendre conscience que les émotions
seules ne pouvaient l’aider à contrer les accusations.
— Bien, mais vous n’êtes pas sûr de ce que vous avancez, n’est-ce pas ?
Si vous aviez la moindre preuve, vous m’arrêteriez. C’est donc une
tentative pitoyable de me faire avouer une chose que je n’ai pas commise.
Elle se penchait désormais vers lui.
— Vous m’avez obligée à raconter à ma sœur l’histoire de notre famille.
C’était un coup bas. Mais vous n’aurez rien d’autre. Je vous ai dit que je
n’avais rien à voir avec la disparition de Ben et c’est tout ce que vous avez
besoin de savoir. Le reste est privé. Pourquoi ne partez-vous pas d’ici pour
aller à sa recherche avant qu’il soit trop tard ?
Elle s’est levée et est sortie dans le jardin en claquant la porte de la
cuisine derrière elle. Zhang l’a suivie.
J’étais seule avec Clemo.
Il s’est éclairci la gorge.
— Je suis désolé de vous avoir accablée avec ça, et de cette façon-là.
J’espère que vous comprenez que nous devons creuser toutes les pistes que
nous avons.
Je l’ai simplement regardé, en me demandant comment quelqu’un pouvait
être capable de faire ce genre de travail et, pour la première fois, j’ai
vraiment pensé qu’il mettrait tout en œuvre pour retrouver Ben.
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