Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 68 sur 86

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Ne Pars Pas Sans Moi

Jim

 

Fraser et moi nous étions retranchés dans la salle de réunion où nous nous

retrouvions habituellement tous pour les briefings. Des feuilles de papier

avec des listes de gens à interroger et des notes prises pendant les

interrogatoires jonchaient la table entre nous. Nous mettions en place un

plan d’action.

Woodley a passé sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

— Rachel Jenner vient d’appeler, elle dit qu’elle a vu Ben participer à un

jeu en ligne.

— Quel jeu ? a demandé Fraser

— Furry Football. Elle dit qu’elle s’est connectée sous le nom de l’un de

ses avatars.

— Vous pourriez être plus clair ?

— Vous avez des personnages et, pour jouer, vous choisissez d’être l’un

d’eux. Elle s’est identifiée sous le nom de l’un des deux personnages qui

servent d’avatars à Ben et a rencontré l’autre en jouant. Elle pense donc que

Ben était connecté.

— Et était-ce le cas ? C’est vous l’expert en informatique.

— C’est possible, évidemment ; s’il a accès à Internet, ce qui me semble

peu probable. Mais n’importe qui ayant accès aux détails de son compte

aurait pu participer au jeu.

— Pensez-vous que ce soit vraiment possible ?

— Difficile à dire, mais il est vrai que les gens savent souvent quel est le

mot de passe utilisé par leurs amis ; ce pouvait tout aussi bien être l’un de

ses copains ou quelqu’un qui le connaît bien.

— Rachel Jenner a-t-elle une idée là-dessus ?

— Non. Pour tout vous avouer, c’est difficile de comprendre ses propos,

chef. Elle est au bord de l’hystérie.

— Il nous faut découvrir au plus vite qui était au courant. Pouvez-vous

vous mettre en contact avec l’homme qui était dans les bois, le père du

meilleur ami de Ben ? Demandez-lui s’il sait de quoi il s’agit et si nous

pouvons interroger son fils demain matin.

— Ce sera fait.

Après qu’il a quitté la pièce, Fraser s’est tournée vers moi.

— Qu’en pensez-vous Jim ?

— C’est peut-être une piste, ou peut-être pas. Comme le cahier de Ben.

— Je vais demander aux gars de l’informatique de s’y mettre. Bon, Lucas

Grantham ou Nicky Forbes ? Je veux que nous mettions en place un plan

d’action dès ce soir afin de ne pas perdre de temps demain matin. Pas une

seule seconde. Comment voyez-vous l’organisation des opérations au vu de

nos ressources en hommes ?

J’ai pris mon temps avant de répondre. Nous avions un suspect en

détention provisoire qui semblait être le coupable parfait, et pourtant il

m’était difficile de renoncer à nourrir des soupçons à l’égard de Nicky

Forbes.

— Selon moi, Nicky Forbes est très intelligente et, potentiellement,

manipulatrice, ai-je dit à Fraser. Chris a été parfaitement clair : le genre de

trauma dont Nicky a souffert peut être à l’origine de certaines psychoses,

voire de délires. Si même son mari est venu pour nous en avertir, je pense

qu’il faut prendre son cas au sérieux.

— Vous privilégieriez donc son cas ?

— Si je devais prendre un pari, oui.

Et, alors que j’exprimais mes impressions à voix haute, ma conviction se

renforçait.

— J’ai peur que Lucas Grantham ne soit un autre Edward Fount. Il nous

semble être le coupable idéal car c’est un petit con, menteur de surcroît, qui

vit avec sa mère, mais il est possible qu’il dise la vérité sur les raisons de sa

présence dans la forêt.

— La vérité après avoir menti ?

— Oui.

— Dans ce cas, je vais quand même le coincer pour avoir fait perdre du

temps à la police.

— Entièrement d’accord.

Fraser a soupiré, en se massant le front. Tout à coup, elle avait pris

comme un coup de vieux.

— Mais je ne suis pas sûre que ce soit le cas, et je veux que vous restiez

ici pour vous occuper de Grantham. Le temps presse ; le compte à rebours a

commencé.

J’en étais conscient. Je n’ai rien ajouté ; je l’ai laissée réfléchir. Je savais

qu’il était inutile de la brusquer. Elle savait prendre des décisions

rapidement.

— Bien. Je vous libère pour que vous puissiez l’interroger demain matin,

mais pas ce soir. Il est beaucoup trop tard.

J’ai senti une montée d’adrénaline, comme si je m’étais fait un shoot.

— Merci, chef.

Je me suis levé.

— Je vais aller examiner attentivement son dossier.

Je voulais connaître chaque détail par cœur ; il fallait que ce soit

l’interrogatoire de ma vie. Nicky Forbes m’obsédait depuis le début.

— Bon, maintenant, écoutez-moi, Jim. N’en faites rien pour le moment.

Rentrez chez vous et dormez. Vous avez l’air d’une loque.

Elle s’est tue un instant, le temps que je digère l’insulte, puis m’a

demandé :

— Comment vous sentez-vous par rapport à Emma ?

La question m’a désarçonné. Il m’a fallu un moment avant de pouvoir

rassembler mes esprits et lui répondre.

— Je suis déçu. Bien sûr. Mais je reste concentré et j’avance, chef.

— Ne vous foutez pas de moi, Jim. Vous savez de quoi je parle, je ne suis

pas aveugle.

— C’est la vérité, chef. Je suis déterminé à passer à autre chose mais il est

vrai que je suis dégoûté. Évidemment.

— Je vais vous poser une question une bonne fois pour toutes et nous n’en

parlerons plus : pensez-vous que votre jugement s’en trouve affecté ou

faussé ?

— Absolument pas. Pas le moins du monde.

Elle s’est laissée aller contre le dossier de sa chaise, enregistrant ce que je

venais de dire, avant de poursuivre.

— D’accord. Vous irez interroger Nicky Forbes demain matin à la

première heure. Je ne veux écarter aucune piste, je suis prête à remuer ciel et terre. Après ça, revenez ici le plus vite possible. On manque de

personnel, c’est le moins qu’on puisse dire ; il est donc hors de question que

je me passe de mon adjoint.

— Chef…

— Je cède à votre requête, Jim. N’en demandez pas trop. J’ai une liste de

gens à interroger, en lien avec Lucas Grantham, plus longue que le bras.

— Je voulais juste savoir si j’irai seul ou non.

— Je ne peux pas me permettre d’envoyer quelqu’un d’autre pour vous

accompagner. J’ai besoin de tout le monde.

Elle a enlevé ses lunettes, ce qui lui a donné un air vulnérable, et a frotté

ses yeux rougis par la fatigue. Il était déjà tard, et elle semblait avoir baissé

la garde, suffisamment pour que je lui pose une question :

— Chef, pensez-vous qu’il est toujours vivant ?

— Vous connaissez les statistiques aussi bien que moi. Nous devons faire

notre possible, c’est tout.

 

De retour chez moi, j’ai épluché tous les dossiers, en examinant très

attentivement chaque détail, mémorisant tout ce qui concernait l’enfance de

Nicky Forbes, relisant toutes les notes que j’avais prises après que Simon

Forbes était venu me voir.

En appelant Fraser à minuit, je jubilais.

— J’ai trouvé une faille dans l’alibi de Nicky Forbes. Elle nous a dit que

dimanche dernier, elle avait participé à un salon culinaire. Elle était là-bas

dans la matinée, sans aucun doute, mais personne ne peut affirmer l’avoir

vue entre 13 h 30 et 22 heures, l’heure à laquelle son mari soutient qu’elle

lui a parlé par Skype après être rentrée au cottage.

— Je croyais que son alibi avait été vérifié.

— Des gens ont dit qu’ils pensaient l’avoir aperçue. Mais c’est un

événement important qui draine beaucoup de monde. Il y des tas de stands

de vente de produits, des démonstrations culinaires, ce genre de choses, et

des centaines de visiteurs se rendent à ce salon. Et même si elle est connue,

personne ne peut affirmer avec certitude l’avoir vue dans l’après-midi. Tout

le monde s’accorde pour dire qu’elle a participé à cet événement, certes, et

l’une de ses amies affirme avoir déjeuné avec elle mais, après 13 h 30, nous

n’avons aucune preuve solide.

— Bon boulot, Jim, a dit Fraser. Emmenez Woodley avec vous, demain

matin.

— Je croyais que vous n’aviez pas assez de personnel sur place.

— J’ai changé d’avis.

 

Je n’avais même pas la force de me traîner jusqu’au lit. Je suis resté

allongé sur mon canapé, la fenêtre entrouverte bien qu’il gèle dehors ; j’ai

fumé en essayant de refouler les souvenirs que j’avais d’Emma et qui

auraient pu perturber l’état d’équilibre parfait dans lequel je me trouvais :

cet instant, en suspens, quand une enquête est sur le point de se dénouer

d’une manière ou d’une autre, et que vous êtes en plein dedans.

J’ai vérifié que je n’avais pas de nouveau message sur mon téléphone

portable. Woodley et moi n’avions cessé de nous envoyer des SMS et des e-

mails, pour finaliser le plan d’action de demain matin.

Ce à quoi je ne m’attendais pas était de trouver un e-mail d’Emma dans

ma boîte de réception. L’objet : « Désolée »

 

Email

28 octobre 2012 à 23 h 39

 

Désolée

 

Cher Jim,

J’espère que tu liras cet e-mail car je te dois une explication. Si tu le lis : merci.

Je n’aurais jamais dû faire ce que j’ai fait. C’est impardonnable. Je n’aurais jamais dû contribuer à ce blog et je n’aurais jamais dû m’attendre à ce que tu veuilles bien m’aider. Je t’ai mis dans une position insupportable.

Quand je suis passée devant toi ce matin dans la salle de commandement, ce fut le moment le plus dur de ma vie parce que la seule chose que j’avais envie de faire était de revenir en arrière, et que nous puissions ainsi être toujours ensemble. Quand j’étais avec toi, j’étais heureuse, je me sentais protégée, et j’ai tout fait voler en éclats pour des raisons on ne peut plus mauvaises et stupides.

Il faut que je t’explique pourquoi j’ai agi ainsi. Même si ce n’est pas une excuse :

Quand j’avais six ans, mon père m’a demandé de surveiller ma petite sœur, pendant qu’il était dehors à tondre la pelouse. Elle s’appelait Celia, elle avait deux ans. Nous jouions dans ma chambre. Je l’ai laissée seule quelques minutes pour aller aux toilettes. Quand je suis revenue, elle n’était plus là. J’ai appelé mon père. Il l’a retrouvée par terre derrière mon lit. Elle était restée coincée et avait suffoqué. Elle est morte avant que nous puissions la sortir de là.

Mon père m’a tenue pour responsable alors que je n’étais qu’une enfant. En revanche, ce que lui avait fait était irresponsable, car c’était un adulte, et c’est lui qui était normalement chargé de nous surveiller. Il n’aurait pas dû me laisser seule prendre soin d’elle. Je ne savais pas qu’on pouvait mourir comme ça.

Mais il était dur, il l’a toujours été ; tu n’imagines pas à quel point. Il ne m’a jamais laissée être une enfant. Celia me manque tous les jours.

Quand j’ai appris ce que Rachel Jenner avait fait avec Ben, et comment il était parti seul en courant dans la forêt, j’ai voulu la punir, car on ne doit pas laisser les enfants sans surveillance. Ils peuvent se blesser. J’ai pensé qu’elle ne méritait pas d’avoir un enfant, qu’elle ne l’aimait pas comme elle aurait dû. J’ai pensé qu’elle était comme mon père. J’ai compris que je m’étais trompée quand j’ai vu les photos de Ben qu’elle avait prises. Elles étaient si belles que j’ai bien cru que mon cœur allait se briser sur-le-champ.

Je n’avais pas prémédité ma réaction. Le blog m’a complètement hantée ; c’était devenu compulsif, j’étais incapable de résister.

Je ne sais pas si c’est parce que je n’avais pas les épaules assez larges pour endosser le rôle d’agent de liaison. Peut-être que je suis incapable de supporter les problèmes des autres. J’étais complètement déboussolée. J’aurais dû être plus solide, plus professionnelle, et me retirer de l’enquête. Mais je ne l’ai pas fait. C’était devenu presque impossible de ne plus intervenir sur le blog, car j’étais très en colère. J’essaie de me contrôler mais je suis pleine de rage depuis ce qui nous est arrivé à Celia et à moi. Et j’ai confondu mon histoire passée et ma colère contre mon père avec l’histoire de Rachel ; j’ai voulu la punir de ses péchés.

J’essaie de ne pas le montrer car, généralement, je suis douée pour m’attirer la sympathie des autres et pour faire en sorte que tout aille bien, mais j’ai ma part d’ombre. Et même quand j’essaie de le canaliser, mon passé me joue des tours.

Je me suis comportée d’une manière arrogante et abjecte ; il va me falloir vivre avec ça sur la conscience, de même qu’il va me falloir accepter d’avoir fichu ma carrière en l’air, et de perdre mon travail, mais je l’ai mérité.

Je sais que nous ne pouvons plus être ensemble, mais j’espère que tu auras suffisamment de cœur pour me pardonner, ne serait-ce qu’un peu, ou pour essayer de me comprendre.

J’ai tout raconté au Bureau des Affaires internes. La procédure est en cours. Ils m’ont suspendue de mes fonctions et je suis soumise à une enquête. S’il te plaît, efface ce message après l’avoir lu car je ne suis pas autorisée à communiquer avec toi.

Cependant, il faut que tu saches une chose, Jim : je t’aime. Tout ce temps que nous avons passé ensemble était merveilleux. Tu me manqueras à jamais. Merci.

Emma x

 

Quand j’ai eu fini de lire, j’ai appuyé sur l’icône « supprimer ». Mais je

suis immédiatement allé dans le dossier « corbeille » et j’ai déplacé le

message afin de le remettre dans ma boîte de réception.

Dans l’un des placards de la cuisine, j’ai trouvé une bouteille de whisky

que mes parents m’avaient offerte quand j’avais emménagé ici ; jusqu’à

maintenant, je n’y avais pas touché. Normalement, je ne bois pas mais, cette

nuit-là, j’ai ouvert la bouteille. Je n’ai pas pris la peine d’ajouter de l’eau,

j’en ai bu une bonne quantité, plus vite qu’il n’aurait fallu. Ce fut suffisant

pour que la pièce se mette à tanguer et que je perde conscience.

 

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