Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 63 sur 86

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Ne Pars Pas Sans Moi

Rachel

 

 

À l’hôpital, la réceptionniste m’a envoyée dans une salle située dans l’aile

la plus ancienne du bâtiment. J’ai suivi un long couloir carré, une

construction remarquable en termes de perspective, qui aboutissait à une

double porte. Des néons rectangulaires pendaient du plafond à intervalles

réguliers, chacun diffusant une pâle lumière fluorescente, comme si les

lampes étaient sous-alimentées.

Un vieux linoléum de couleur rouge foncé recouvrait le sol et, de chaque

côté, étaient alignées de petites chambres individuelles dans lesquelles se

trouvaient des patients. Certains, assis bien droit dans leur lit, lisaient ou

regardaient la télévision. D’autres n’étaient que des formes recouvertes de

draps, aussi immobiles qu’une nature morte, dans des chambres à peine

éclairées, comme pour signaler qu’ils n’étaient là que de passage, un lieu de

transition entre la maladie et la guérison, ou entre la vie et la mort.

J’ai vu Katrina sortir de l’une de ces chambres tout au fond du couloir.

Elle s’est retournée pour refermer la porte derrière elle, sans un bruit. Elle

est restée là, une seconde ou deux, jetant un dernier regard à l’intérieur de la

chambre, sa main posée sur la vitre en haut de la porte. Elle ne m’avait pas

vue.

— Katrina, ai-je dit.

Je n’osais même pas regarder dans la chambre et, quand je me suis

décidée à le faire, j’ai vu que John avait à peine l’air d’être vivant. Il était

allongé sur le dos, sa tête entièrement enveloppée d’un épais bandage, un

masque à oxygène sur la bouche, et ce que je pouvais apercevoir de son

visage était gonflé et défiguré par des hématomes. Il était relié à des

dizaines de tubes. Deux infirmières lui prodiguaient des soins.

— Bonjour, a répondu Katrina d’une toute petite voix.

Son humilité et sa vulnérabilité m’ont désarmée. Elle avait les traits tirés

par la fatigue et le choc. Elle paraissait très jeune, comme l’autre jour,

quand je l’avais vue chez elle.

— Ils veulent lui faire des examens, a-t-elle expliqué. J’allais partir.

— Comment va-t-il ?

— Il a été victime d’une hémorragie cérébrale et a un œdème au cerveau.

Ils espèrent que l’œdème va se résorber. Ils disent que son état est stable.

— Ça va durer combien de temps ?

— Ils n’en savent rien. Pas plus qu’ils ne savent quelles seront les

séquelles.

J’ai posé ma main sur la vitre, ma paume pressée contre le verre.

— Tu as vu ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.

— Quelqu’un a jeté une brique dans la fenêtre et il a couru dans la rue

pour rattraper le coupable. Il l’a pris en chasse. Mais je n’ai pas vu ce qui

s’est passé ensuite. Nous l’avons retrouvé au coin de la rue. Il gisait au sol,

blessé.

— Le médecin suppose qu’on lui a assené plusieurs coups sur la tête.

Sa voix s’est brisée.

— Qui peut vouloir faire une chose pareille ?

— Je ne sais pas.

Nous étions debout, l’une à côté de l’autre, telles des sentinelles, et nous

sommes restées longtemps à le regarder avant d’être interrompues par des

bruits de pas rapides. C’était une infirmière, et la semelle de ses chaussures

couinait sur le linoléum.

Elle a donné des brochures à Katrina.

— J’ai récupéré ce que j’ai pu, a-t-elle dit. Le service est à l’autre bout et,

à peine arrivée, j’ai été bipée. J’espère que c’est ce dont vous avez besoin.

Katrina l’a remerciée en s’emparant, en hâte, des brochures qu’elle a

plaquées contre son ventre. Elle essayait de faire en sorte que je ne les voie

pas, mais c’était trop tard. Ce que j’avais aperçu me suffisait à comprendre.

« Acide folique, une vitamine essentielle pour avoir un bébé en bonne

santé. »

— Vous devez vous reposer, a dit l’infirmière et garder toutes vos forces.

Ce serait bien que vous rentriez chez vous pour dormir un peu. Nous ne

pensons pas que son état évoluera aujourd’hui.

Katrina a acquiescé d’un signe de tête, ce qui a paru satisfaire l’infirmière.

— Je vous verrai plus tard, certainement, a-t-elle ajouté.

Et elle est repartie d’où elle venait, avec ses semelles qui couinaient.

— Tu es enceinte, ai-je dit.

Mes mots étaient étouffés, lointains, comme s’ils arrivaient d’ailleurs, et

elle ne m’a pas entendue.

— Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Je suis désolée.

Je me suis retournée pour regarder John. Les infirmières faisaient le point,

debout au pied de son lit, prenant des notes. Il était parfaitement immobile,

si ce n’est le mouvement de sa poitrine qui se levait et s’abaissait à chaque

respiration.

— Il est au courant ? ai-je demandé.

— Non.

J’ai posé doucement mon front sur la vitre. Je voulais sentir le froid et la

solidité du verre pour contrebalancer l’engourdissement de mon cerveau.

— Félicitations, ai-je dit, sans enthousiasme.

Et même si je ne voulais pas paraître blessante, je crains que ma voix ne

l’ait été.

— Il n’arrive pas à faire face, a-t-elle dit, en faisant un geste en direction

de John. Ça. Ben. Tout. Il est effondré. Il pense que rien ne serait arrivé si

vous étiez restés ensemble.

Je devais déployer d’immenses efforts pour ne pas rester insensible.

J’étais complètement engourdie. Pourtant, elle me touchait : je ne sais pas si

c’était parce que je la sentais vulnérable ou parce qu’elle attendait un

enfant.

— John est un bon père, ai-je dit.

J’ai tendu une main vers elle mais, avant de terminer mon geste, j’ai

freiné mon élan et mon bras est retombé.

Je me suis retournée pour partir, et, ce faisant, j’ai remarqué que, cette

fois-ci, ce n’était pas un couinement de chaussures que j’entendais, mais le

bruit sec de mes talons qui avançaient très lentement. Et j’ai compté le

nombre de mes pas.

C’était tout ce dont j’étais capable.

 

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