Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 7 sur 86

Pages du PDF

Ne Pars Pas Sans Moi

Rachel

 

John ne supportait pas l’attente. Il ne voulait pas rester sans rien faire : il a

donc passé une grande partie de la nuit sur les routes aux alentours des bois,

puis à refaire le trajet jusqu’à Bristol, au cas où.

À chaque fois qu’il revenait au parking, il s’asseyait dans ma voiture et

me demandait de lui raconter encore ce qu’il s’était passé.

— Je te l’ai déjà dit, ai-je répondu quand il m’a posé la question pour la

troisième fois.

— Dis-le-moi encore une fois.

— À quoi ça sert ?

— On ne sait jamais.

— J’ai si peur qu’on lui ait fait du mal.

À ces mots, John a grimacé, mais j’avais besoin d’aller plus loin.

— Il doit avoir tellement peur.

— Je sais, a-t-il répondu sèchement, d’une voix tendue.

— Il doit se demander pourquoi nous ne l’avons pas encore retrouvé.

— Arrête ! Raconte-moi encore une fois. Depuis le début.

Ce que j’ai fait. Je lui ai dit tout ce dont je pouvais me souvenir, encore et

encore. C’était simple : Ben était là, il courait devant moi et, soudain, il

avait disparu. Aucun indice, sauf une corde pour se balancer, qui bougeait

doucement.

— Tu crois qu’il y est vraiment allé ? a demandé John. La corde bougeait

comment ?

— D’avant en arrière, me semble-t-il, ou de gauche à droite. Doucement.

— Ça pouvait être le vent, non ?

— En effet.

— Tu en as parlé à la police ?

— Oui.

— Et tu n’as rien entendu ?

— Non. Rien que les bruits de la forêt.

— Et tu l’as appelé ?

— Évidemment.

Et ainsi de suite. Les heures s’écoulaient avec une lenteur désespérante. À

intervalles réguliers, la police nous faisait un compte rendu qui ne nous

apprenait rien de plus. J’ai téléphoné à Nicky à de nombreuses reprises, lui

faisant part du manque d’information. J’entendais, en écho dans ses

réponses, le désespoir grandissant que ma voix trahissait.

 

L’inspecteur Miller est arrivé avant minuit, dans une tenue imperméable

complète, pour superviser les recherches. Deux équipes de chiens policiers

se sont relayées. Les bêtes, trempées et épuisées, ont passé le relais à des

créatures aux yeux brillants, qui tiraient d’impatience sur leurs laisses. Je

leur ai donné le pull de Ben à renifler afin qu’elles puissent reconnaître son

odeur. La nuit était notre principale ennemie : elle rendait impossible des

recherches à grande échelle.

À cinq heures du matin, l’inspecteur Miller nous a appelés, John et moi,

pour nous dire ce qui se passait. Ils se préparaient à être opérationnels pour

le lever du jour, à 7 h 37. Il a énuméré une liste d’actions prévues, utilisant

un vocabulaire propre à la police et que je n’ai compris qu’à moitié.

D’autres chiens, des chevaux, un fourgon grillagé et une équipe de

sauvetage devaient arriver ; et une patrouille d’hélicoptères se tenait prête à

décoller à leur signal.

J’ai passé les quelques heures qui restaient avant le lever du jour dans ma

voiture, à regarder, hébétée, le parking se transformer. Je me sentais inutile,

dans la position du voyeur.

Sept hommes prêts à entreprendre des recherches à pied sont descendus

du fourgon grillagé. Un autre camion est arrivé avec un générateur, des

lampes, une tente, des cartes et une équipe de sauvetage de quatre hommes.

L’inspecteur Miller et l’agent Banks planifiaient ensemble l’organisation.

Tous deux fonctionnaient déjà à l’énergie contenue et intense de ceux qui

détiennent un lourd secret qu’ils ne sont pas autorisés à divulguer.

Le jour s’est levé par à-coups. Le voile opaque de la nuit se dissipait

comme à regret. On a découvert que l’aire de stationnement avait été

complètement labourée par les nombreuses allées et venues qui avaient eu lieu pendant la nuit. La seule bonne nouvelle était que les trombes d’eau

avaient fait place à un crachin persistant et le vent s’était calmé, même si

des bourrasques glacées soufflaient par intermittence.

Quatre agents de la police montée se sont réunis à l’entrée du chemin. Les

chevaux étaient immenses et très beaux, leurs robes lustrées et, dans l’air

humide et froid, des jets de vapeur s’échappaient de leurs naseaux. Ben les

aurait adorés. L’un d’entre eux fut effrayé par le bruit sourd d’un

hélicoptère qui se rapprochait en vrombissant au-dessus de nos têtes avant

de descendre à hauteur de la cime des arbres puis de disparaître à nouveau.

Katrina est arrivée peu de temps après. John est sorti de sa voiture pour

l’accueillir et l’a prise dans ses bras dans un élan d’affection évident, tel

qu’il n’y en avait jamais eu entre nous. Il a enfoui son visage dans ses

cheveux. J’ai baissé les yeux.

Elle a tapé à la portière de ma voiture, ce qui m’a fait sursauter. J’ai

descendu la vitre.

— Du nouveau ? a-t-elle demandé.

J’ai secoué la tête en signe de dénégation.

— Je t’ai apporté ça, au cas où tu en aurais besoin.

Elle m’a tendu une thermos et un sac en papier.

— Du thé et des viennoiseries. Je ne sais pas ce que tu aimes, alors j’ai

fait comme pour moi.

Elle parlait d’une voix sourde. Elle était habillée avec élégance et se tenait

là, devant moi, comme une surveillante d’école à l’allure soignée qui aurait

eu envie de faire plaisir. Sans maquillage. C’était la première fois que je la

voyais non maquillée. Je n’ai pas su quoi dire.

— Merci, ai-je fini par articuler.

— Si je peux faire quoi que ce soit…

— D’accord. Merci.

— John m’a demandé de rentrer à la maison au cas où Ben viendrait.

— C’est une bonne idée.

Cette situation était embarrassante et étrange. Il n’existait aucune règle de

bienséance pour une rencontre avec la nouvelle femme de votre mari à

l’endroit même où votre fils a disparu.

— Bon, je ferais mieux de retourner là-bas, a-t-elle dit.

Elle est allée retrouver John.

Après qu’elle a été partie, j’ai ouvert le sac en papier. Deux croissants.

J’ai essayé d’en grignoter un ; il avait un goût de poussière. J’ai réussi à

avaler quelques gouttes de thé. Il n’était pas sucré mais chaud, et ça m’a fait

du bien.

 

La radio de l’inspecteur Miller s’est mise brusquement en marche juste

après le départ de Katrina.

Ils avaient trouvé quelque chose. C’était difficile d’entendre le détail de ce

qui était dit. La radio crépitait et crachotait, les informations n’étaient que

partiellement audibles, à cause des interférences. « Que se passe-t-il ? » ai-

je articulé silencieusement tandis que l’inspecteur me faisait signe de me

taire. Il a appelé l’agent Banks pour qu’elle le rejoigne, et ils se sont

éloignés pour faire le point. John a remarqué l’agitation et est apparu à mes

côtés. L’espoir autant que la peur m’électrisait. Un hélicoptère a de nouveau

vrombi au-dessus de nos têtes et il est devenu encore plus difficile de

comprendre ce qu’il en était. L’inspecteur s’est tourné vers nous :

— Pouvez-vous nous repréciser comment Ben est habillé, s’il vous plaît ?

— Un anorak rouge, un T-shirt blanc avec un dessin de guitare, un jean

bleu, déchiré au genou, et une paire de baskets bleues qui clignotent.

Il a transmis ce que je venais de dire. En retour, une voix a grésillé dans sa

radio pour demander la pointure et la marque des chaussures.

— Geox, pointure 30, ai-je ajouté.

L’inspecteur s’est de nouveau éloigné. Il m’a fallu faire preuve de sang-

froid pour ne pas m’agripper à lui et le secouer pour lui faire cracher le

morceau. John se tenait à mes côtés, tout raide, les bras serrés autour de sa

poitrine.

Quand l’inspecteur Miller est revenu vers nous, le tic nerveux qui

contractait bizarrement sa bouche l’a trahi. Ce qu’ils avaient trouvé ne lui

plaisait pas.

— Bien.

Il a pris une grande inspiration, puisant du courage au plus profond de lui-

même.

— Les gars ont trouvé quelque chose qu’ils pensent être important. Et ce

n’est pas Ben – il avait anticipé ma question –, mais ce pourrait être ses

vêtements.

— Où ? a demandé John.

— Près de l’étang, à Paradise Bottom.

Je le savais. C’était tout près. Je suis partie en courant. Je les ai entendus

me crier quelque chose, et je me suis rendu compte que quelqu’un s’était

précipité derrière moi, en une lourde foulée. Mais je ne me suis pas arrêtée ;

j’ai foncé dans les bois aussi vite que j’ai pu.

Avant même que je n’arrive près de l’étang, je les ai vus : trois hommes

regroupés au milieu du chemin. Ils m’ont regardée approcher. L’un d’entre

eux tenait un paquet entre ses mains, un sac en plastique transparent avec

quelque chose à l’intérieur.

— Je suis venue voir, ai-je expliqué.

L’homme avec le paquet m’a dit :

— Ce serait bien si vous pouviez nous confirmer qu’il s’agit des

vêtements de Ben, mais sans les sortir du sac, s’il vous plaît.

Il me l’a alors tendu, comme une offrande.

John est arrivé derrière moi, il respirait bruyamment, le souffle court.

J’ai pris le sac qui était lesté par quelque chose de lourd. Le plastique était

recouvert de petites gouttes d’eau à l’extérieur comme à l’intérieur. Le

contenu était mouillé. J’ai aperçu un reflet rouge, et un morceau de jean

roulé en boule avec un vêtement en coton blanc. J’ai retourné le sac et, sous

le tissu, j’ai vu deux chaussures : des baskets Geox bleues. Elles étaient

éraflées et, pour l’une d’elles, la semelle était légèrement décollée au bout,

comme je m’y attendais. J’ai secoué le sac. Déclenchées par le mouvement,

les lumières bleues ont clignoté tout autour de la semelle.

— Les chaussures sont marquées avec ses initiales, sous la languette, ai-je

précisé.

J’ai réussi, à travers le plastique, à soulever la languette. J’ai lu : « BF. »

L’encre avait bavé sur le tissu autour.

— Merci, m’a dit le policier.

Il avait des cheveux blancs, une moustache et des sourcils gris foncé, et

une peau rougeaude, grêlée. Il m’a repris le sac des mains, bien que je n’aie

pas eu envie de lui rendre.

– Où est Ben ?

— Nous faisons de notre mieux pour le retrouver, a-t-il répondu.

Le ton de sa voix, empreint de compassion, a balayé le peu de sang-froid

qui aurait pu me rester.

Une vilaine peur grossissait en moi comme une tumeur ; une idée que je

n’avais pas voulu envisager. John m’a serrée fort dans ses bras. Il savait à

quoi je pensais, car il pensait à la même chose.

— Non ! ai-je hurlé : un cri, le hurlement d’un animal sauvage, que seule

une mère peut pousser quand elle voit sa progéniture lui être enlevée par un

prédateur.

 

OceanofPDF.com