Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 19 sur 86

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Ne Pars Pas Sans Moi

Jim

 

L’école primaire de Ben Finch m’a rappelé des souvenirs : une école de

quartier, des classes en préfabriqué, disparates, regroupées autour d’un

bâtiment victorien sur un tout petit site.

Fraser m’avait demandé d’emmener l’agent Woodley, ce qui, d’une

certaine manière, était embarrassant, car il avait tendance à se comporter

comme s’il y avait écrit « débutant » sur son front alors qu’il faisait partie

de la brigade depuis plus d’un an. D’un autre côté, si quelqu’un devait être

le témoin de mon humiliation, relégué, même temporairement, au rôle

d’agent de liaison avec l’école, je suppose que Woodley était le bon choix.

En effet, il était trop peu sûr de lui pour en faire des gorges chaudes. « Rien

dans les tripes » comme aurait dit mon père – et probablement pire encore.

La secrétaire de l’école s’affairait autour de nous ; elle a mis de l’eau à

bouillir, et a été très déçue quand nous avons refusé de boire du thé ou du

café. Elle voulait parler. Rien d’étonnant : lors d’un événement traumatique,

les personnes plus ou moins concernées ont tendance à vouloir donner leur

version de l’histoire. C’est la raison pour laquelle la presse n’a aucun mal à

alimenter les journaux. Presque tout le monde a envie d’avoir ses quelques

minutes de gloire.

Elle nous a dit qu’elle avait tout de suite su que quelque chose n’allait pas

quand Rachel Jenner avait téléphoné le lundi matin, car ce n’était pas dans

ses habitudes. C’est l’école qui, normalement, téléphone quand un élève

n’est pas présent lors de l’appel et que les parents n’ont pas prévenu. Elle

tenait dans ses mains une tasse sur laquelle était écrit : « Ne me parlez pas

avant que cette tasse soit vide. » Sur l’un des côtés de son ordinateur était

collée une photo de l’Ayers Rock, en Australie, sous un coucher de soleil

rose orangé, et une citation de la Bible disant que la foi peut soulever des

montagnes. Ce qui m’a agacé.

— Ben Finch est-il souvent absent ? lui ai-je demandé.

— Presque jamais ! C’est un petit garçon adorable, toujours très poli, très

bien élevé. Je ne sais pas ce qu’il en est de ses résultats scolaires, il vous

faudra demander à Mlle May ou au directeur, mais je peux vous affirmer

qu’il est adorable. C’est lui qui m’apporte le cahier d’appel le matin et il le

fait toujours avec le sourire. Et, chaque fois, je lui dis : « Ben Finch, tu iras

loin avec d’aussi bonnes manières. »

Elle était émue aux larmes et a enlevé ses lunettes pour s’essuyer les yeux.

— Excusez-moi, a-t-elle dit.

C’était comme si elle manquait d’air, et une bouffée d’angoisse s’est

répandue dans la pièce.

— Vous allez le retrouver, n’est-ce pas, inspecteur ?

— Nous ferons tout ce que nous pouvons, ai-je répondu.

Le bureau du directeur était exigu. Nous avons pris place sur des chaises

en plastique inadaptées à ma morphologie.

— Je suis désolé, inspecteur, a-t-il dit. J’étais en pleine réunion quand

vous êtes arrivés et je n’ai pas voulu alarmer les enfants en sortant

précipitamment. Ils sont déjà assez secoués comme ça. Au fait, je me

présente : Damien Allen.

Il avait l’air endormi, avec des yeux aux paupières lourdes, des joues

flasques, des cheveux qui auraient eu besoin d’une bonne coupe, et une

voix atone qui, en réunion, m’aurait donné envie de dormir. Même sa

poignée de main était molle.

— Je suis nouveau, a-t-il dit. Ce n’est pas l’idéal.

J’imagine qu’il parlait de la situation et non de son poste.

La poignée de main de la maîtresse de Ben était plus ferme, une sorte

d’étau, presque ; elle faisait partie de ces gens qui vous serrent la main plus

longtemps qu’il ne le faudrait. C’est souvent un signe d’angoisse. Comme

s’ils avaient peur que vous disparaissiez au moment où ils ont besoin de

vous.

De même que le directeur, elle tenait le coup, mais la manière dont elle se

tordait les mains et le fait qu’elle était au bord des larmes trahissait une

grande détresse. C’était une belle femme : élégante, une silhouette bien

dessinée qui laissait supposer qu’elle fréquentait assidûment une salle de

sport, de fins cheveux blonds qui lui arrivaient aux épaules et de jolis yeux.

Tous deux nous ont dit que depuis quarante-huit heures, ils étaient

débordés : ils devaient s’occuper des enfants qui, on le comprend, étaient

terrifiés et perturbés par ce qui était arrivé à Ben. Mais, en plus, ils étaient

submergés de coups de téléphone et d’e-mails des parents qui voulaient être

informés et rassurés et qui remettaient en cause les procédures de sécurité à

l’école.

— C’est la panique, a dit le directeur d’un air fatigué. Comme si la

disparition d’un enfant n’était que le début d’une vague d’enlèvements.

J’ai fait ce que j’étais supposé faire. Je leur ai promis de les tenir au

courant et de leur envoyer quelqu’un pour organiser une réunion

d’information avec les parents. Nous avons parlé de l’éventualité de la mise

en place d’une cellule de soutien psychologique pour les enfants, mais je

leur ai expliqué que, selon la police, c’était trop tôt, qu’il fallait tenir

compte de la progression de l’enquête et que tout dépendrait de l’issue de

l’affaire en cours.

— Nous aurons besoin de la liste du personnel scolaire, ai-je dit au

directeur. Et plus particulièrement des personnes qui sont en contact direct

avec Ben.

— Nous y avons pensé, a-t-il répondu. Nous avons donc commencé à

faire cette liste et nous vous l’enverrons dès qu’elle sera complète.

— Il nous la faudrait le plus vite possible.

— Je comprends bien, inspecteur, et j’en fais une priorité, bien sûr.

Cependant, l’école emploie beaucoup de gens et nous voulons être sûrs de

n’oublier personne susceptible d’avoir été en relation avec Ben.

— Il ne s’agit pas seulement du personnel enseignant, a ajouté Mlle May.

Il y a les auxiliaires d’éducation, les membres de l’équipe de soutien

scolaire, le personnel de la cantine…

— … le personnel d’entretien, les parents qui s’occupent des clubs dédiés

à des activités diverses, a continué le directeur.

— Très bien, ai-je dit. Avoir une liste exhaustive serait parfait, mais vous

pourriez d’ores et déjà m’envoyer ce que vous avez afin que nous puissions

commencer. Vous nous communiquerez les autres noms au fur et à mesure.

— D’accord, a dit le directeur. D’accord. Je vais demander à Anthea de

s’en charger.

Il a fait un signe de sa main potelée en direction de la porte vitrée de son

bureau. De l’autre côté, la secrétaire – qui espionnait la conversation – s’est empressée de s’asseoir à son poste, de remettre ses lunettes sur son nez,

visiblement gênée, tout en prenant un air très occupé. Je me suis demandé

ce qu’elle avait bien pu entendre de notre échange.

J’ai commencé à avoir un mal de tête. Avec l’école, on avançait en terrain

miné. Nous allions passer des heures, toutes les heures que Dieu fait, rien

que pour vérifier les antécédents judiciaires de toutes les personnes ayant

été en contact avec Ben.

— Avant de recevoir cette liste, j’ai une question : y a-t-il quelqu’un,

récemment, qui, de par son comportement ou ses propos, vous a causé des

soucis ? ai-je demandé au directeur.

Il a secoué la tête. Les rides sur son front se creusaient au fil des minutes.

— Bien évidemment, je me suis creusé les méninges depuis la disparition

de Ben. Mais je dois dire que j’insiste auprès des parents pour leur faire

remarquer que la disparition n’avait eu lieu ni à l’école ni dans ses environs.

Je pense qu’il faut que vous gardiez ça à l’esprit, inspecteur, lorsque vous

établirez la liste des suspects.

— De même qu’il ne faut pas oublier que c’est ici que Ben est susceptible

d’avoir été en contact avec le plus d’adultes.

— Tous ont fait l’objet d’une enquête de moralité. Aucun d’entre eux n’a

de casier judiciaire.

— Il n’y a pas lieu d’être sur la défensive, monsieur Allen. Vous savez

aussi bien que moi qu’un casier reflète fidèlement des antécédents

criminels, et non pas d’éventuelles intentions ou pulsions.

— Je tiens seulement à ce que l’école ne fasse pas l’objet d’une publicité

particulière au cours de cette enquête.

Sa remarque ne méritait aucune réponse. C’était le genre de commentaire

mesquin qui me donnait envie de lui passer les menottes. J’ai ravalé mon

agacement car j’avais besoin de lui pour en savoir plus à propos des

personnes avec qui Ben avait pu être en contact.

— Selon vous, y a-t-il une personne adulte à laquelle Ben se serait

particulièrement attaché ?

Le directeur s’est adressé à Mlle May.

— Vous saurez mieux répondre que moi, lui a-t-il dit.

— Eh bien, il y a moi, a-t-elle répondu.

La main posée sur sa poitrine montait et descendait au même rythme que

sa respiration.

— Je suis sa maîtresse depuis l’année dernière déjà, et je suis assistée par

un étudiant, Lucas Grantham, qui fait un temps partiel. Il est nouveau. Les

enfants l’aiment beaucoup, Ben l’aime beaucoup. Nous sommes les deux

personnes avec qui Ben est le plus en contact.

— Il faut absolument que nous parlions à M. Grantham, ai-je dit.

— Il est ici aujourd’hui, si vous voulez le rencontrer.

— Ce serait bien. Personne d’autre ?

Elle a secoué la tête.

— Personne d’autre ne me vient à l’esprit mais, au quotidien, Ben voit

beaucoup de gens.

— Puis-je vous demander si vous avez remarqué quelque chose

d’inhabituel dans le comportement de Ben, ces derniers temps ?

— Non. Il a bien commencé l’année. L’année dernière a été plus difficile

pour lui, avec le divorce de ses parents.

— Comment ça ?

— Il ne savait pas comment réagir à la séparation. Nous en avons parlé,

quelquefois, à l’école. Il n’est pas le seul dans ma classe à qui c’est arrivé,

bien sûr ; mais il s’agit d’une situation triste et perturbante pour tous les

enfants qui sont dans ce cas de figure. Et je crois que, parfois, les parents ne

comprennent pas à quel point c’est dur pour les enfants.

— Et, dans ce genre de situation, c’est souvent l’école qui doit gérer la

fragilité émotionnelle des enfants, a dit le directeur.

— Diriez-vous que Ben a été plus affecté que vous ne vous y attendiez ?

— Je ne saurais dire, a répondu le directeur. Je mentirais si je disais que je

le connaissais bien. Je ne suis là que depuis quelques semaines, comme

vous le savez.

Ce n’était pas à lui que j’avais posé la question. Malgré tout, je l’ai laissé

parler. Cet homme avait un certain ego. Mlle May a répondu.

— Non. Il a été très affecté, mais c’est un petit garçon très sensible, donc

ce n’est pas surprenant quand vous le connaissez.

Le directeur s’est raclé la gorge.

— Nous avons dans nos dossiers quelque chose que nous devrions

mentionner. Au printemps dernier, quand Ben était au CP, il est tombé dans

la cour de récréation en arrivant avec sa mère. C’était juste avant le début

des cours. Il est tombé de sa trottinette et s’est fait très mal au bras. Mlle May, voulez-vous raconter ce qui s’est ensuite passé, puisque vous

étiez là ?

— Je n’étais pas là au moment de la chute. C’est une autre maîtresse qui

l’a vu tomber. Apparemment, Mme Jenner a aidé Ben à se relever et l’a

épousseté. Il pleurait un peu, car son bras lui faisait mal : elle lui a parlé et il

s’est calmé.

Elle s’est arrêtée en jetant un regard inquiet au directeur.

— Et ? ai-je demandé.

C’est lui qui a continué.

— Et dans le dossier, il est écrit que Mme Jenner a laissé Ben à l’école

quand bien même il se plaignait d’avoir très mal. Il s’est avéré qu’il avait

une fracture au bras.

— Vous l’aviez donc déjà comme élève ? ai-je demandé à Mlle May.

Elle a acquiescé.

— Je suis allée le voir au moment de l’appel et je me suis aperçu que

quelque chose n’allait pas. Il était blanc comme un linge. Et tout de suite

après qu’il m’a raconté ce qui s’était passé, j’ai appelé une ambulance.

— À ce moment-là, montrait-il qu’il souffrait ? Ou bien était-ce déjà le

cas quand sa mère est partie ?

— Pas vraiment. Il a été très courageux.

— Était-il évident que son bras était cassé ?

— Ce n’était pas une fracture ouverte, l’os n’était pas cassé, son bras

n’était pas enflé et il pouvait bouger la main. Sa mère avait déjà vérifié,

mais elle n’avait pas remarqué à quel point il avait mal.

— Mme Jenner est-elle revenue à l’école quand vous vous êtes aperçue

qu’il avait besoin d’être soigné ?

— Oui, bien sûr, et elle est allée à l’hôpital avec lui.

— Il est donc possible qu’elle n’ait tout simplement pas compris à quel

point il s’était fait mal.

— En effet. Elle ne s’est pas rendu compte.

Elle paraissait agacée.

— Et vous pensez qu’elle aurait dû s’en rendre compte ?

— Oui. Oui, vraiment. Et je ne peux pas m’empêcher de ruminer à ce

sujet : car pourquoi Ben s’est-il senti obligé d’être aussi stoïque, aussi

courageux devant elle ? Il n’avait que sept ans. Et pourquoi sa mère ne lui a-t-elle pas prêté plus attention ? Pourquoi n’a-t-elle pas vu ce que moi j’ai

vu ?

— Il s’est passé la même chose dans l’école où j’étais avant, a dit le

directeur. Il n’est pas rare que les fractures mineures passent inaperçues.

— Je sais, a rétorqué l’institutrice. Mais elle semblait toujours si déprimée

à l’époque, comme si elle était incapable de tenir le coup. Elle n’arrivait pas

à faire face. C’était après la séparation. Et je me suis demandé si ce n’était

pas trop compliqué pour elle. Ben semblait toujours très inquiet à l’idée de

la contrarier.

— Autre chose à ajouter ? ai-je demandé

Mlle May a pris une grande inspiration.

— Non, a-t-elle dit. Non, je peux le jurer, rien d’autre.

— Dans le dossier, il est mentionné qu’un jour elle avait oublié de venir le

chercher, a ajouté le directeur en brandissant un papier qu’il avait sorti du

dossier de Ben.

— Oh ! En effet. J’avais oublié, a dit Mlle May. Oui, c’est vrai. C’était le

dernier jour du deuxième trimestre, l’année dernière, et les parents devaient

venir chercher les enfants en fin de matinée au lieu de l’heure habituelle ;

on peut donc comprendre.

— C’était dans ses habitudes d’oublier ?

— Non, non. C’est arrivé une seule fois, mais Ben en a été très affecté. À

vrai dire, il était inconsolable. Il s’en serait bien passé à l’époque. Ils

venaient juste de déménager et Ben venait à peine de s’installer avec sa

maman dans une nouvelle maison. Il se sentait fragilisé par cette nouvelle

organisation, et, pendant cette période, il était important pour lui de se sentir

désiré, de savoir qu’il était la priorité pour ses parents.

— Donc, vous confirmez que ce n’était pas dans les habitudes de la mère

de Ben de l’oublier ?

— Non. En effet. Mais quand c’est arrivé, j’ai pensé que l’incident devait

être révélateur de ce qui se passait à la maison.

— C’était donc l’année dernière. Pensez-vous que les choses se sont

améliorées depuis ? D’autres incidents à mentionner ? ai-je demandé.

— Non. Rien d’autre. Dans l’ensemble, il va beaucoup mieux cette année.

Je crois qu’il a trouvé ses marques dans sa nouvelle maison avec sa maman

et que la situation est un peu plus sereine.

L’inflexion à la fin de sa phrase sonnait comme une interrogation.

J’ai regardé le directeur.

— Qu’en pensez-vous ?

— Je fais confiance à Mlle May car, comme je l’ai expliqué, je ne connais

pas encore très bien Ben, et je n’ai jamais rencontré sa mère, je ne peux

donc rien en dire. De ce que j’ai cru comprendre, ça a été un moment

difficile pour Ben et sa maman, mais c’est formidable qu’il ait pu avoir

Mlle May comme maîtresse deux années de suite.

Elle lui a souri.

— Bien, merci à vous deux, ai-je dit. Et si jamais vous pensez à quelque

chose d’autre que vous jugez utile de nous communiquer, prévenez-nous,

s’il vous plaît.

Je me suis levé, heureux de m’extirper enfin de ma chaise.

— Nous n’y manquerons pas, a dit le directeur.

Debout, il paraissait encore plus las, et, malgré son comportement

agaçant, j’étais désolé pour eux deux : ils allaient devoir sortir de ce bureau

et se replonger dans un climat de peur et de confusion dans une école pleine

d’enfants traumatisés. Il a réajusté sa cravate et, comme à l’arrivée, m’a

donné une poignée de main molle.

— Pourrions-nous voir l’assistant d’éducation de Ben un instant, avant

que nous partions ? Monsieur… ? ai-je demandé.

— Lucas Grantham, a dit le directeur. Mademoiselle May, pouvez-vous

leur montrer le chemin ?

Elle nous a accompagnés dans le couloir dont les murs étaient recouverts

de dessins d’enfants.

— Lucas est dans la classe, a-t-elle précisé. Juste là.

Avant que j’aie pu lui demander d’être discrète, elle a ouvert la porte en

grand. Les élèves travaillaient à des tables basses, par groupes de quatre,

assis sur des chaises si petites que les adultes oublient s’y être un jour assis.

Tout devant, un jeune homme les surveillait. À vue d’œil, il ne devait pas

avoir plus de vingt ans. Il avait d’épais cheveux roux, touffus, et son visage

ressemblait à une immense tache de rousseur ponctuée de petits points de

peau blanche. Il était assis, perché sur le bureau.

Les regards se sont tournés vers nous et tous les enfants se sont levés

précipitamment, faisant racler leurs chaises et tomber les feuilles de papier

qui étaient sur leurs bureaux.

— Je vous présente monsieur Clemo et monsieur Woodley, a dit

Mlle May avant de me chuchoter à l’oreille : Je préfère ne pas leur dire que

vous êtes de la police.

Puis elle s’est de nouveau adressée à eux.

— Qu’est-ce qu’on dit, les enfants ?

— Bonjour monsieur Clemo, bonjour monsieur Woodley, ont-ils clamé en

chœur.

— C’est bien, a dit Mlle May en les gratifiant d’un grand sourire. Vous

pouvez vous rasseoir et continuer.

Leur devoir accompli, ils se sont assis dans un même élan. Le jeune

homme nous a rejoints.

— Je vous présente Lucas, a dit Mlle May. Ou, plus exactement,

M. Grantham, comme l’appellent les enfants. Il est notre assistant

d’éducation pour cette classe.

— Enchanté, a-t-il dit.

À la place d’une habituelle poignée de main, il a fait un geste, comme

pour égrener un chapelet, des deux mains, devant lui, les doigts entrelacés.

— C’est tout simplement affreux. Je n’arrive pas à y croire.

Ses mains aussi étaient couvertes de taches de rousseur.

— Dans les jours qui viennent, nous souhaiterions nous entretenir avec

vous, ai-je dit.

— D’accord. Bien sûr, quand vous voudrez, a-t-il répliqué.

De près, il avait l’air fatigué, un peu benêt. Il avait le menton fuyant et ne

s’était pas rasé depuis plusieurs jours.

— Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel dans le comportement

de Ben ces derniers temps ? ai-je demandé à voix basse pour ne pas être

entendu par les gosses.

— Non. Rien de particulier.

J’ai aperçu, par-dessus son épaule, une chaise vide à l’une des petites

tables : il s’agissait probablement de la place à laquelle Ben aurait dû être

assis, entouré par ses petits camarades de classe, un jour de semaine normal.

— Rien ? Vous êtes sûr ? ai-je insisté.

Il commençait à m’énerver.

— Non, a-t-il répété, en secouant lentement la tête, la langue pointant

entre ses dents.

Mon téléphone a vibré dans ma poche.

— Nous devons y aller, ai-je dit. Mais nous aurons besoin de vous

interroger dès que possible. Quelqu’un va vous contacter pour organiser un

rendez-vous.

Les enfants avaient commencé à s’agiter et à bavarder. Mlle May leur a

gentiment demandé de se taire.

— Quand vous voudrez, a dit Lucas Grantham. Bien sûr. Si ça peut être

utile.

 

Dans la voiture, Woodley a dit :

— Quel cauchemar, quand on pense au nombre de gens avec lesquels Ben

a pu être en contact.

— Je sais, et nous allons devoir vérifier les antécédents judiciaires et les

alibis de chacun d’entre eux. Sans compter qu’il va falloir aussi aller se

renseigner à l’hôpital pour cette histoire de bras cassé.

— Vous pensez que ça cache quelque chose ?

— Non. Il semble parfaitement clair que Rachel Jenner n’est pour rien

dans cette blessure. C’était un accident. Mais il faut quand même vérifier et

je pense que nous devons sérieusement prendre en compte la possibilité

qu’elle soit profondément déprimée. Il faudra en parler à Fraser et Zhang

sans attendre.

— Que pensez-vous de l’assistant ?

— À surveiller, sans aucun doute.

— Oui, je le trouve un peu louche.

Il n’a rien dit pendant un moment, puis il a ajouté :

— Bizarre, non ? De retourner à l’école ?

J’avais mis le clignotant, j’étais prêt à démarrer.

— Comment ça ?

— On oublie qu’on a été petit. N’est-ce pas ?

— Oui, je suppose. Et toi, quand est-ce que tu as quitté l’école primaire ?

La semaine dernière ? Tu as la mémoire courte, dis donc. C’est la raison

pour laquelle tu as été renvoyé ? Tu ne te souvenais pas de tes tables de

multiplication ?

Au bureau, taquiner Woodley était l’un de nos passe-temps préférés tant il

avait l’air jeune et qu’il était simple de le désarçonner.

— Très drôle, chef.

Et il s’est tu. Ce dont j’étais content parce que j’étais justement en train de

penser à quel point mes souvenirs d’école primaire étaient vivaces ; et

j’avais peur pour Benedict Finch car je savais qu’il était facile de faire du

mal à un enfant de cet âge.

 

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