Ne Pars Pas Sans Moi
PROLOGUE - Novembre 2013 – un an après
PROLOGUE
Novembre 2013 – un an après
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RACHEL
Aux yeux des autres, nous sommes rarement ce que nous croyons être.
Quand nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous avons beau
faire de notre mieux pour nous montrer sous notre meilleur jour, le risque
de donner une fausse impression de qui nous sommes existe toujours.
C’est l’un des pièges de la vie.
J’y ai beaucoup pensé depuis la disparition de mon fils et, chaque fois,
j’en arrive à cette question : si nous ne sommes pas la personne que nous
croyons être, qu’en est-il des autres ? Comment pouvons-nous être sûrs de
qui ils sont réellement ? Et qu’en est-il de nos certitudes à leur sujet
puisqu’ils peuvent se tromper aussi facilement sur notre compte ?
On voit bien où toutes ces réflexions peuvent me mener.
Devons-nous nous fier à une personne et la croire, uniquement parce qu’il
s’agit d’une figure d’autorité ou qu’elle fait partie de notre famille ? Les
amitiés, les relations que nous avons construites, l’ont-elles été sur de
bonnes bases ?
Quand je suis d’humeur pensive, je me demande dans quelle mesure ma
vie aurait été différente si je m’étais posé toutes ces questions avant la
disparition de Ben. Quand je suis déprimée, je culpabilise de ne pas l’avoir
fait, et mon cerveau tourne en rond, ces pensées me taraudent, comme une
punition, pendant plusieurs jours.
L’année dernière, le lendemain de la disparition de Ben, j’ai participé à
une conférence de presse diffusée à la télévision. Mon rôle était de
demander qu’on nous aide dans nos recherches. La police m’avait donné un
texte à lire. J’étais convaincue que les gens qui regarderaient l’émission
comprendraient immédiatement qui j’étais, qu’ils verraient que j’étais la
mère d’un enfant qui avait disparu et que je n’avais qu’une priorité : le
retrouver.
La plupart des gens, en tout cas ceux qu’on a le plus entendus, ont pensé
le contraire. On m’a accusée de choses horribles. Je n’ai pas compris
pourquoi jusqu’à ce que je visionne la conférence de presse – il était déjà
bien trop tard pour limiter les dégâts, mais les raisons en étaient évidentes.
J’avais l’air d’une proie.
Non pas une proie sur laquelle on s’attendrit, par exemple une antilope
aux yeux écarquillés de frayeur, chancelante sur ces pattes graciles. Plutôt
un gibier de chasse à courre, traqué, proche de la fin. Je donnais à voir un
visage déformé par l’émotion, le front couvert de sang à cause de ma
blessure, un corps empli de chagrin, secoué de tremblements ; j’avais une
voix éraillée, la bouche desséchée. Si j’avais pu croire, auparavant, que me
montrer telle que j’étais, sans chercher à maquiller mes émotions, aussi
brutes soient-elles, pouvait susciter de la sympathie à mon égard et
encourager les gens à m’aider à chercher Ben, je m’étais trompée.
Ils ont vu en moi un monstre de foire. Je leur faisais peur car j’étais
quelqu’un à qui le pire arrivait, et, telle une meute de chiens, ils se sont
acharnés contre moi.
J’ai, depuis, été invitée à plusieurs reprises à la télévision. Il est vrai que
l’affaire a fait beaucoup de bruit. J’ai toujours refusé. Chat échaudé craint
l’eau froide.
Ce qui ne m’empêche pas d’imaginer comment se passerait l’interview. Je
visualise un plateau d’enregistrement confortable, et un journaliste à l’air
gentil, qui dirait : « Parlez-nous un peu de vous, Rachel. » Détendu, il
s’enfonce dans son fauteuil, installé près du mien, comme si nous nous
étions rencontrés dans un pub pour simplement bavarder. L’expression de
son visage est celle de quelqu’un qui observerait la préparation d’un
cocktail concocté spécialement pour lui – ou, si vous préférez, d’une crème
glacée. Nous discutons et il prend le temps de me faire sortir de ma
coquille ; il me laisse parler et raconter ma propre version de l’histoire. J’ai
l’air sensée. Je me contrôle. Je suis conforme à l’image que l’on a d’une
mère convenable. Je réfléchis avant de répondre. Je ne cherche pas à
provoquer. À aucun moment je ne laisse échapper les pensées qui me
passent par la tête et qui pourraient éveiller de la méfiance à mon égard. Je
ne perds pas les pédales.
Ce fantasme peut parfois m’occuper pendant de longues minutes. Le
résultat est toujours le même : l’interview se déroule vraiment bien, voire parfaitement et, surtout, le journaliste ne me pose pas la question que je
déteste le plus. Cette question, un nombre surprenant de gens me la posent.
Ils l’expriment ainsi : « Juste avant que Ben disparaisse, n’avez-vous pas eu
l’intuition que quelque chose de terrible allait lui arriver ? »
Je déteste cette question car elle sous-entend une sorte de manquement à
mon devoir de mère. Elle sous-entend que si j’avais été une mère plus
sensible, une meilleure mère, j’aurais senti que mon enfant était en danger –
ou j’aurais dû le sentir. Ce que je réponds ? Je me contente de dire :
« Non ».
La réponse est simple ; et pourtant, le plus souvent, les gens me regardent
d’un air interrogateur, les sourcils froncés de cette façon particulière qui
exprime plus le désir d’obtenir des détails croustillants sur une situation
délicate que l’empathie. Des fronts plissés et des yeux inquisiteurs me
demandent : « Vraiment ? Vous êtes sûre ? Comment est-ce possible ? »
Je ne me justifie jamais. Ils n’ont pas besoin d’en savoir davantage.
Je n’en dis pas plus car ma confiance envers les autres a été minée par ce
qui s’est passé, évidemment. Le doute s’est insinué dans nombre de mes
relations, comme le feraient de petits éclats de verre brisé invisibles à l’œil
nu mais susceptibles de vous blesser alors même que vous pensiez avoir
tout bien balayé.
Il ne reste que très peu de gens sur lesquels je peux compter désormais, ils
sont mes points d’ancrage. Ils savent tout de mon histoire.
Une part de moi aimerait parler de ce qui s’est passé à d’autres personnes,
mais seulement si j’avais la certitude de pouvoir être entendue. Il faudrait
qu’elles m’écoutent jusqu’au bout, sans m’interrompre ou me juger, et
qu’elles soient capables de comprendre que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait
pour Ben. J’ai parfois agi avec imprudence, ou de manière inconsidérée et
dangereuse, mais toujours pour mon fils, parce que mes sentiments à son
égard étaient ma seule conviction.
Si quelqu’un avait le courage d’être le convive du mariage pour le vieux
marin 1 que je suis, alors, en retour, pour le remercier du temps, et de la
patience qu’il m’aurait consacrés et de la compréhension dont il aurait fait
preuve, je lui raconterais tous les détails. Un échange de bons procédés,
selon moi. Après tout, on éprouve tous un certain plaisir à vivre par
procuration les expériences horribles que les autres ont connues.
Je ne comprendrai jamais pourquoi nous n’avons pas de mot en anglais
pour Schadenfreude, la joie maligne suscitée par le malheur d’autrui. Peut-
être avons-nous honte d’éprouver un tel sentiment. Mieux vaut maintenir
l’illusion selon laquelle il serait possible de nous donner à tous le bon Dieu
sans confession.
Celui qui aurait la générosité de m’écouter serait sans nul doute surpris.
En effet, la plupart des faits ont été passés sous silence. Ce serait donc une
exclusivité. Quand je me vois raconter mon histoire à cet auditeur
imaginaire, je pense que, tout d’abord, je répondrais correctement, et pour
la première fois, à la fameuse question détestée, car elle est pertinente. Et
c’est ainsi que je commencerais mon récit :
Je n’ai pas eu le moindre pressentiment concernant la disparition de Ben.
Absolument aucun. J’étais préoccupée par tout autre chose : la nouvelle
femme de mon ex-mari.
1. La Complainte du vieux marin (titre original The Rime of the Ancient Mariner) est un poème de
l’auteur britannique Samuel Taylor Coleridge, composé entre 1797 et 1799. De style romantique, ce très long poème décrit les aventures surnaturelles d’un capitaine de bateau qui fit naufrage. Le vieux marin invite le convive d’un mariage à écouter sa complainte. D’abord agacé, puis amusé, le convive de la noce se laisse littéralement hypnotiser par le récit extraordinaire du marin. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
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