Ne Pars Pas Sans Moi
Rachel
Les conséquences immédiates de ce que je venais d’apprendre
inauguraient une longue série de coups durs.
Nicky a ramassé tout ce qu’il y avait sur la table, tous ses papiers, et les a
rassemblés à la hâte en essayant de les fourrer dans son sac. Ses gestes
étaient brusques et maladroits.
— Arrête, ai-je dit. Ne pars pas.
J’avais l’impression qu’elle s’effondrait là, sous mes yeux, brisée. Et je
me suis demandé si elle avait été dans le même état lorsqu’elle était arrivée
la première fois chez tante Esther, pour y vivre, tout de suite après la mort
de nos parents et de notre frère, quand je n’étais encore qu’un bébé, et que
son chagrin devait être insupportable.
Et j’ai compris que, désormais, je me poserais des questions sur tout.
À partir de cet instant, il me serait impossible de démêler chaque détail de
mon histoire, chaque présomption qui m’avait amenée à comprendre le sens
de mon existence et de celle de Ben. Mon passé n’était plus qu’une boule de
papier froissé qui avait été jetée au feu et j’allais devoir fouiller les cendres,
sans autre guide que Nicky. Nicky, qui m’avait menti depuis si longtemps ;
Nicky qui avait dit avoir menti pour me protéger ; Nicky dont j’avais
besoin.
— Je vais te laisser, a-t-elle dit. Tu seras mieux sans moi. Tu sais, jamais,
au grand jamais, je ne ferais de mal à Ben. Tu permets que je te dise au
moins ça ? Je ne ferais jamais de mal à Ben, a-t-elle dit, d’une voix que le
désespoir rendait perçante.
Je suis allée la réconforter.
— Je sais.
Elle a laissé tomber son sac, l’a jeté sur la table, et tous les papiers s’en
sont échappés. Elle a posé sa tête sur mon épaule : son corps était secoué de sanglots.
Êtes-vous surpris de ma réaction ? De mon désir d’accepter ce que je
venais d’entendre et de lui offrir ma consolation ?
Ce n’était pas fini. Bien sûr que non. Quand j’y repense, je peux me
rappeler chacune des étapes que j’ai traversées. J’imagine que c’est comme
les phases d’un deuil, bien que ce soit autre chose. Il s’agissait d’une
trahison, et de la perte insidieuse de toute confiance.
Après que la porte s’était refermée sur un Clemo gonflé à bloc et une
Zhang, pour la première fois incapable de croiser mon regard, ce geste
envers Nicky, cette réaction à son égard, n’ont été rien d’autre qu’un
réflexe, comme une urgence, pour la garder près de moi, et faire comme si
de rien n’était. Elle avait été mon point d’ancrage, le rocher auquel me
raccrocher, depuis toujours, et je ne pouvais pas envisager qu’il en soit
autrement. Ce n’était pas dans mes gènes. Ou, tout au moins, je ne pensais
pas que c’était possible.
C’était la première étape.
Après cette étreinte, nous nous sommes séparées. Nicky a défait son sac,
avec des gestes automatiques, puisant dans cette profonde réserve d’énergie
qui la clouait à la table de la cuisine : ce qui lui permettait de tenir, c’était
de se plonger dans ses recherches sur Internet.
Je suis partie me réfugier dans la chambre de Ben, comme pour
m’immerger en lui, ce qui devenait une habitude. C’était le seul endroit où
je me sentais en sécurité. Comme dans un ventre maternel.
J’en arrivais à la deuxième étape.
Je me suis laissée tomber sur le pouf, et j’ai eu l’impression d’être
emportée au loin sur une petite coque de noix, perdue dans une brume grise
et humide. Et chacune de ces millions de fines gouttelettes suspendues dans
l’air contenait des bribes de ce que je venais d’entendre, des éclats de la
bombe qui avait explosé. À ce stade, j’en étais juste enveloppée, j’en
percevais l’existence mais sans en comprendre la signification. J’étais sans
attache, désorientée, perdue.
Bien évidemment, la troisième étape était celle, inévitable, des pensées
qui tournaient en rond dans ma tête, un mécanisme et ses conséquences, que
j’avais appris à connaître. Ce fut le moment où les gouttelettes ont
commencé à me mouiller et l’humidité à me transpercer. Je ne pouvais plus nier ce que j’avais appris, c’était une partie de moi et c’était irréversible. Je
devais y faire face.
Et, enfin, j’ai atteint la quatrième étape.
Quand ma confiance a commencé à s’éroder. C’est le moment où les
gouttelettes sont devenues acides et se sont mises à me brûler, une sensation
violente et douloureuse, comme des fourmis dans la tête et le corps : une
impression si sinistre et dérangeante que je ne pouvais rester en place.
Je me suis relevée pour regarder par la fenêtre et j’ai vu Nicky dans le
jardin, en bas, avec le chien ; elle le caressait et l’encourageait à faire ses
besoins. Elle est restée là, sur la pelouse trempée, en mauvais état, à côté du
mini but de Ben, abandonné comme une relique, avec son filet déchiré en
certains endroits, et l’herbe labourée là où il avait l’habitude de jouer. Je me
suis reculée, non pas pour ne pas être vue des journalistes mais de ma sœur.
Et comme la nuit, de nouveau, tombait, éteignant les dernières lueurs du
jour, j’ai repensé à tout ce qui s’était passé jusqu’à ce que j’en arrive à ce
matin : le photographe dans mon jardin, ma sœur en colère contre lui, son
éclat dans la rue, sa fidélité.
Puis je me suis souvenue de la veille : j’avais fait des recherches sur
Internet, avec l’ordinateur de Nicky, qui requérait un mot de passe : le
prénom de Ben.
Chacune de mes respirations m’arrachait les poumons et mon esprit
tournait en boucle. J’ai pensé à Nicky qui n’était pas heureuse avec ses
filles, et à ce que Clemo avait dit sur son désir d’avoir un fils. Puis j’ai
repensé à ses mots à elle : « On aurait dit Charlie. Comme si Charlie
renaissait. »
Et de chaudes larmes, silencieuses, ont commencé à rouler sur mes joues,
mordantes comme l’était ma respiration : la nunny de Ben, que je pressais
contre mon visage, était trempée.
Quand j’ai entendu Nicky monter l’escalier, je me suis couchée dans le lit
de Ben, me suis cachée sous la couette et j’ai essayé de respirer lentement
pour qu’elle croie que je m’étais endormie.
Quand elle a passé sa tête dans l’embrasure de la porte pour me demander
si je voulais manger, je n’ai pas répondu.
Quand elle est revenue quelques minutes plus tard, avec un plateau, je
n’étais toujours pas capable de la regarder ni de lui parler.
— Je ne voulais rien d’autre que te protéger, a-t-elle dit.
Elle a refermé doucement la porte derrière elle, respectant mon besoin
d’intimité ; je ne ressentais rien d’autre que ce qui ressemblait à des
palpitations : les pulsations du temps passé depuis la disparition de Ben. Et
c’était comme si, à partir de maintenant, le temps s’accélérait.
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