Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 59 sur 86

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Ne Pars Pas Sans Moi

Jim

 

 

Sur le chemin du retour, c’est à Emma que je pensais. J’aurais aimé

pouvoir lui parler de la caméra de surveillance et de l’image floue de Lucas

Grantham en train de traverser le pont dans sa Peugeot 305 bleue, avec son

vélo accroché à l’arrière. J’aurais voulu aller la rejoindre, la prendre dans

mes bras et essayer de trouver comment s’en sortir. La fatigue m’intoxiquait

comme une drogue, émoussant mes sens et ralentissant mes réactions,

embrouillant mon esprit ; mes idées étaient confuses. C’était comme si une

part de moi manquait.

Je suis allé me coucher à minuit passé. Je m’étais offert un paquet de

cigarettes, une sorte de lot de consolation pour affronter la fin de la plus

belle des relations que j’avais jamais vécue, et je les ai fumées à la chaîne,

en aspirant si profondément que mes poumons cognaient à chaque bouffée.

J’ai bu presque tout le contenu d’une cafetière alors qu’il était déjà très tard.

J’aurais dû repartir travailler, et vérifier les antécédents judiciaires de Lucas

Grantham, mais j’étais incapable de me concentrer ; je me suis donc glissé

sous les draps avec, sur la langue, le goût amer du tabac mélangé à celui du

dentifrice. Je pensais à la vidéo de la caméra de surveillance et à ce que cela

pouvait signifier, et je me demandais ce qu’Emma était en train de faire.

Cependant, elle n’était pas au centre de mes préoccupations.

Quand j’ai finalement fermé les yeux pour essayer de dormir, mon

cerveau, lui, en avait décidé autrement.

J’ai été ramené en arrière, à toute vitesse, comme entraîné par la force

d’un courant impitoyable. J’ai été rattrapé par mon enfance, des souvenirs

qui remontaient à la surface et défilaient dans ma tête, comme une cassette

vidéo de mon passé que j’aurais retrouvée au fond d’un tiroir après l’y avoir

enfouie depuis longtemps, dans l’espoir de l’oublier. Quand le film

commence, je suis chez mes parents, sur le palier, et je regarde à travers les barreaux de la rampe d’escalier. J’ai huit ans, exactement le même âge que

Benedict Finch. Je suis à la maison et l’heure d’aller se coucher est passée

depuis longtemps.

En bas, l’entrée est dans le noir, c’est la nuit, et il est difficile de voir ce

qui se passe, mais quand la porte s’ouvre je sais que c’est ma sœur Becky à

la manière qu’elle a de la refermer tout doucement pour ne pas faire de

bruit. Elle porte une robe de soirée, qui était très jolie quand elle était sortie

quelques heures plus tôt mais qui, maintenant, est dans un sale état et l’un

de ses bas est déchiré. Du noir avait coulé autour de ses yeux, comme si elle

avait pleuré.

Elle pousse un cri en voyant mon père debout en face d’elle dans le

couloir. Il n’est pas encore en pyjama et l’on voit le bout rougeoyant de la

cigarette qu’il fume. Ma sœur s’est immobilisée.

— Qu’est-ce que tu as vu ? lui demande-t-il, le visage dans l’ombre.

— Rien, répond-elle en secouant la tête.

— Te fous pas de moi, Rebecca.

Elle laisse échapper un sanglot.

— J’ai vu la fille, et je t’ai vu, toi, dit-elle.

— Tu n’avais pas à être là.

— Elle était blessée, mais tu n’as rien fait.

Becky trébuche sur les mots.

— Tu l’as jetée dans les bras de cet homme, je t’ai vu, elle suppliait, elle

pleurait et tu n’as pas réagi, tu as laissé faire les choses. Ils l’ont embarquée

dans la voiture. Je ne suis pas née de la dernière pluie, papa !

Elle essaie de relever la tête et de le regarder fièrement, droit dans les

yeux, comme à son habitude, au lieu de quoi elle se laisse glisser le long du

mur et se retrouve par terre. Mon père s’accroupit en face d’elle.

— Parle moins fort, tu vas réveiller ta mère, lui dit-il.

Il lui prend le menton entre ses doigts et lui relève la tête pour qu’elle le

regarde.

Je ne sais pas quoi faire. Je veux détourner les yeux mais je ne peux pas

m’empêcher de les regarder. Je voudrais pouvoir intervenir pour qu’ils

arrêtent de se disputer. Je ne veux pas qu’il lui fasse du mal.

J’aperçois un gros chien en porcelaine sur l’étagère à côté de moi. Il

appartient à ma mère. Je l’attrape. Je ne veux pas briser le chien en

porcelaine de ma mère et je ne veux faire du mal à personne, mais je veux attirer l’attention de papa et de Becky, et arrêter ce qui est en train d’arriver.

Je le lance de toutes mes forces, mais il s’écrase sur la rampe d’escalier et

explose près de moi, des morceaux de porcelaine retombent à mes pieds et

sur mon père et Becky en bas. Tout se passe comme au ralenti.

Becky hurle, moi aussi, et ma mère sort de sa chambre et allume la

lumière du palier. Nous nous immobilisons tous : Becky, mon père et moi.

Ma mère porte sa chemise de nuit, à manches longues, dont le bas balaye la

moquette et elle reste là, silencieuse pendant une seconde, puis elle dit à

Becky :

— Va te coucher, ma chérie.

Becky monte l’escalier en courant et passe devant nous. Mon père se

lance à sa poursuite, il grimpe les marches deux à deux et, avant que je

comprenne ce qui se passe, il m’attrape par le bras. Sa poigne paraît si

ferme et mes os si fragiles, telles des brindilles ; mais ma mère reste calme

et dit :

— Mick, lâche-le, je vais m’en occuper. Il est blessé. Regarde, il s’est

coupé avec un morceau de porcelaine. Mick, je t’en prie…

 

Je ne me souviens pas du reste. Comme si ma mémoire avait fait un arrêt

sur image au moment où le stress provoqué par cet incident avait été trop

violent. Et l’action s’est répétée, même si je cherchais désespérément le

sommeil. La fatigue m’envahissait comme une drogue injectée dans mes

veines.

Et je savais ce que ce souvenir voulait me faire comprendre : que les gens

ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent être et aussi que je devais avoir

peur pour Benedict.

J’étais en sueur même si la nuit était fraîche et la couette trop peu épaisse

pour me protéger du froid qui s’insinuait tout autour de moi ; je n’avais

personne dans mon lit pour me réchauffer.

Mais le pire de tout était que ce souvenir aggravait ma culpabilité de ne

pas avoir encore retrouvé Benedict et la peur de ce qui pouvait lui arriver en

ce moment même.

Au petit matin, je me sentais complètement défait.

 

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