Ne Pars Pas Sans Moi
Jim
Sur le chemin du retour, c’est à Emma que je pensais. J’aurais aimé
pouvoir lui parler de la caméra de surveillance et de l’image floue de Lucas
Grantham en train de traverser le pont dans sa Peugeot 305 bleue, avec son
vélo accroché à l’arrière. J’aurais voulu aller la rejoindre, la prendre dans
mes bras et essayer de trouver comment s’en sortir. La fatigue m’intoxiquait
comme une drogue, émoussant mes sens et ralentissant mes réactions,
embrouillant mon esprit ; mes idées étaient confuses. C’était comme si une
part de moi manquait.
Je suis allé me coucher à minuit passé. Je m’étais offert un paquet de
cigarettes, une sorte de lot de consolation pour affronter la fin de la plus
belle des relations que j’avais jamais vécue, et je les ai fumées à la chaîne,
en aspirant si profondément que mes poumons cognaient à chaque bouffée.
J’ai bu presque tout le contenu d’une cafetière alors qu’il était déjà très tard.
J’aurais dû repartir travailler, et vérifier les antécédents judiciaires de Lucas
Grantham, mais j’étais incapable de me concentrer ; je me suis donc glissé
sous les draps avec, sur la langue, le goût amer du tabac mélangé à celui du
dentifrice. Je pensais à la vidéo de la caméra de surveillance et à ce que cela
pouvait signifier, et je me demandais ce qu’Emma était en train de faire.
Cependant, elle n’était pas au centre de mes préoccupations.
Quand j’ai finalement fermé les yeux pour essayer de dormir, mon
cerveau, lui, en avait décidé autrement.
J’ai été ramené en arrière, à toute vitesse, comme entraîné par la force
d’un courant impitoyable. J’ai été rattrapé par mon enfance, des souvenirs
qui remontaient à la surface et défilaient dans ma tête, comme une cassette
vidéo de mon passé que j’aurais retrouvée au fond d’un tiroir après l’y avoir
enfouie depuis longtemps, dans l’espoir de l’oublier. Quand le film
commence, je suis chez mes parents, sur le palier, et je regarde à travers les barreaux de la rampe d’escalier. J’ai huit ans, exactement le même âge que
Benedict Finch. Je suis à la maison et l’heure d’aller se coucher est passée
depuis longtemps.
En bas, l’entrée est dans le noir, c’est la nuit, et il est difficile de voir ce
qui se passe, mais quand la porte s’ouvre je sais que c’est ma sœur Becky à
la manière qu’elle a de la refermer tout doucement pour ne pas faire de
bruit. Elle porte une robe de soirée, qui était très jolie quand elle était sortie
quelques heures plus tôt mais qui, maintenant, est dans un sale état et l’un
de ses bas est déchiré. Du noir avait coulé autour de ses yeux, comme si elle
avait pleuré.
Elle pousse un cri en voyant mon père debout en face d’elle dans le
couloir. Il n’est pas encore en pyjama et l’on voit le bout rougeoyant de la
cigarette qu’il fume. Ma sœur s’est immobilisée.
— Qu’est-ce que tu as vu ? lui demande-t-il, le visage dans l’ombre.
— Rien, répond-elle en secouant la tête.
— Te fous pas de moi, Rebecca.
Elle laisse échapper un sanglot.
— J’ai vu la fille, et je t’ai vu, toi, dit-elle.
— Tu n’avais pas à être là.
— Elle était blessée, mais tu n’as rien fait.
Becky trébuche sur les mots.
— Tu l’as jetée dans les bras de cet homme, je t’ai vu, elle suppliait, elle
pleurait et tu n’as pas réagi, tu as laissé faire les choses. Ils l’ont embarquée
dans la voiture. Je ne suis pas née de la dernière pluie, papa !
Elle essaie de relever la tête et de le regarder fièrement, droit dans les
yeux, comme à son habitude, au lieu de quoi elle se laisse glisser le long du
mur et se retrouve par terre. Mon père s’accroupit en face d’elle.
— Parle moins fort, tu vas réveiller ta mère, lui dit-il.
Il lui prend le menton entre ses doigts et lui relève la tête pour qu’elle le
regarde.
Je ne sais pas quoi faire. Je veux détourner les yeux mais je ne peux pas
m’empêcher de les regarder. Je voudrais pouvoir intervenir pour qu’ils
arrêtent de se disputer. Je ne veux pas qu’il lui fasse du mal.
J’aperçois un gros chien en porcelaine sur l’étagère à côté de moi. Il
appartient à ma mère. Je l’attrape. Je ne veux pas briser le chien en
porcelaine de ma mère et je ne veux faire du mal à personne, mais je veux attirer l’attention de papa et de Becky, et arrêter ce qui est en train d’arriver.
Je le lance de toutes mes forces, mais il s’écrase sur la rampe d’escalier et
explose près de moi, des morceaux de porcelaine retombent à mes pieds et
sur mon père et Becky en bas. Tout se passe comme au ralenti.
Becky hurle, moi aussi, et ma mère sort de sa chambre et allume la
lumière du palier. Nous nous immobilisons tous : Becky, mon père et moi.
Ma mère porte sa chemise de nuit, à manches longues, dont le bas balaye la
moquette et elle reste là, silencieuse pendant une seconde, puis elle dit à
Becky :
— Va te coucher, ma chérie.
Becky monte l’escalier en courant et passe devant nous. Mon père se
lance à sa poursuite, il grimpe les marches deux à deux et, avant que je
comprenne ce qui se passe, il m’attrape par le bras. Sa poigne paraît si
ferme et mes os si fragiles, telles des brindilles ; mais ma mère reste calme
et dit :
— Mick, lâche-le, je vais m’en occuper. Il est blessé. Regarde, il s’est
coupé avec un morceau de porcelaine. Mick, je t’en prie…
Je ne me souviens pas du reste. Comme si ma mémoire avait fait un arrêt
sur image au moment où le stress provoqué par cet incident avait été trop
violent. Et l’action s’est répétée, même si je cherchais désespérément le
sommeil. La fatigue m’envahissait comme une drogue injectée dans mes
veines.
Et je savais ce que ce souvenir voulait me faire comprendre : que les gens
ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent être et aussi que je devais avoir
peur pour Benedict.
J’étais en sueur même si la nuit était fraîche et la couette trop peu épaisse
pour me protéger du froid qui s’insinuait tout autour de moi ; je n’avais
personne dans mon lit pour me réchauffer.
Mais le pire de tout était que ce souvenir aggravait ma culpabilité de ne
pas avoir encore retrouvé Benedict et la peur de ce qui pouvait lui arriver en
ce moment même.
Au petit matin, je me sentais complètement défait.
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