Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 76 sur 86

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Ne Pars Pas Sans Moi

Rachel

 

Il m’a fallu vingt-cinq bonnes minutes pour retourner là-bas.

Je suis restée devant la maison de Mlle May, essoufflée, trempée. Seules

les poches de mon manteau étaient au sec, celle dans laquelle mes doigts

serraient le manche du couteau et celle où les arêtes des clés s’enfonçaient

dans la paume de ma main.

La rue était vide et, devant moi, le ciel, d’un gris ardoise, se reflétait dans

les vitres étincelantes sur lesquelles glissaient des gouttes de pluie. Les

grilles en fer forgé peintes en noir, qui séparaient la maison du trottoir,

paraissaient menaçantes et dissuasives.

Je me suis approchée et ai lu les noms accolés aux sonnettes sur le côté de

la porte d’entrée. Celui de Mlle May n’était pas indiqué. J’ai jeté un œil

par-dessus la grille qui formait un petit enclos autour d’une cour humide, en

dessous du niveau du trottoir.

Essayer ne coûtait rien.

J’ai descendu les marches une par une, doucement, car la pierre était

glissante et traître. Il n’y avait pas de nom sur la porte. J’ai sonné. Pas de

réponse.

J’ai sorti ses clés et essayé la plus longue dans l’une des serrures. Elle s’y

est enfoncée facilement, de même que la clé de sûreté, un déclic tout en

douceur ; j’ai dû pousser légèrement la porte pour qu’elle s’ouvre et me suis

retrouvée à l’entrée d’un hall plongé dans le noir qui me défiait d’avancer.

— Il y a quelqu’un ? ai-je demandé.

Il n’était pas trop tard pour prétendre rapporter les clés, mais personne n’a

répondu.

— Ben ? ai-je appelé.

Rien. La peur me paralysait presque mais je me suis fait violence et j’ai

avancé dans le couloir sombre et étroit. À l’autre bout, la lumière filtrée du jour m’adressait comme un signe d’encouragement.

J’ai jeté un œil par une porte ouverte sur ma gauche. C’était une salle de

bains, immaculée : la robinetterie étincelait, des articles de toilette luxueux

étaient bien rangés sur les étagères. Une porte, en vis-à-vis, menait à sa

chambre ; une valise grande ouverte, remplie de vêtements soigneusement

pliés, était posée sur le lit.

Le couloir débouchait sur la pièce principale : grande, rectangulaire, qui

occupait toute la largeur à l’arrière de la maison, divisée en un coin-cuisine

avec une petite table d’un côté et, de l’autre, un coin-salon. Le sol était

recouvert de parquet brut, nu, et l’endroit était éclairé par trois belles et

grandes fenêtres, avec des volets intérieurs en bois rabattus, et des rebords

suffisamment bas et larges pour qu’on puisse s’y asseoir. Elles donnaient

sur une petite cour qui n’était guère plus qu’un puits de lumière mais

aménagée avec goût, de manière ingénieuse, avec de très jolis meubles de

jardin. En d’autres circonstances, j’aurais pu être envieuse.

Je me suis vue, debout au milieu de la pièce, dans le miroir au-dessus de

la cheminée. J’étais si pâle qu’on aurait dit un fantôme. Mes cheveux,

rendus plus foncés par la pluie, pendaient en mèches mouillées autour de

mon visage, et des cernes noirs dessinaient comme des nuages sombres

sous mes yeux. Ma peau semblait flétrie, mal hydratée, et ma blessure au

front, bien que cicatrisée, laissait apparaître une boursouflure. Mes yeux

reflétaient ma peur mais il y avait aussi autre chose : on y lisait le désespoir,

un regard presque sauvage.

J’avais l’air d’une folle.

Le doute s’est glissé en moi.

Ce devait être les signes d’une vraie dépression nerveuse, ai-je pensé.

Vous vous retrouvez debout quelque part où vous n’êtes pas censée être, en

train de faire une chose qui vous ressemble si peu que vous vous demandez

si vous n’êtes pas devenue quelqu’un d’autre. La situation vous échappe,

vous avez pris la mauvaise bifurcation, vous êtes montée dans un train dont

la destination n’est que pure folie.

Je dois partir, ai-je pensé. Je dois rentrer chez moi.

Et c’est ce que je m’apprêtais à faire ; mais, en me retournant pour quitter

les lieux, j’ai remarqué une porte. Elle était dans un coin de la pièce, cachée

en partie par les éléments de cuisine. Un tablier, des maniques et des

torchons y étaient accrochés. Des couches de peinture successives en avaient effacé les moulures. Je me suis dit qu’il ne s’agissait probablement

que d’un garde-manger ou d’un placard à balais et qu’il était temps que je

parte.

Mais j’en étais incapable. J’étais comme entraînée irrésistiblement vers

cette porte : je m’en suis approchée en entendant un gémissement, avant de

m’apercevoir que c’était le mien.

Je me suis arrêtée devant. Je serrais le manche du couteau de ma main

gauche et j’ai posé le bout de mon index sur le tranchant de la lame en

appuyant légèrement jusqu’à avoir mal au point de tressaillir. Tout était

silencieux, si ce n’était le bruit de la pluie. Même les aiguilles de la pendule

de la cuisine bougeaient sans bruit.

Avec un sentiment d’horreur, j’ai tendu ma main vers la porte pour

attraper fermement la poignée, que j’ai tournée ; mais elle résistait.

En haut, un loquet qui était poussé en bloquait l’ouverture. De mes doigts

gourds et tremblants, j’ai réussi à le tirer.

J’ai ouvert la porte et j’ai avancé, en la repoussant, avant d’entendre un

léger déclic.

Je ne voyais rien. Il faisait noir comme dans un four, et j’ai dû me servir

de mon téléphone pour m’apercevoir que j’étais en haut d’un escalier au

pied duquel se trouvait une autre porte, elle aussi fermée par un loquet.

J’ai commencé à descendre. L’obscurité était telle que je devais m’aider

de mes mains en suivant les murs qui longeaient l’escalier étroit.

Encore deux marches, et j’étais arrivée. Là encore, j’ai tiré le loquet de

mes doigts tremblants et ai poussé la porte.

En tâtonnant le long d’un mur, j’ai trouvé l’interrupteur. L’ampoule a

clignoté, diffusant une pâle lumière orange comme celle d’un coucher de

soleil voilé par la pollution, avant d’éclairer pleinement la pièce où je me

trouvais : j’ai sursauté.

Il m’a fallu un moment pour comprendre ce que je voyais.

C’était une chambre de petit garçon : des murs fraîchement peints en

jaune vif, une moquette bleue épaisse au sol. Un poster de rugby, une

écharpe de supporter au nom d’un club de rugby, des livres, un ours en

peluche sur le lit avec une petite écharpe autour du cou. Quelques

vêtements, une paire de chaussons, un peignoir en tissu éponge blanc. Un lit

en bois recouvert d’une couette représentant des personnages de dessin animé, une pile de DVD, une petite télévision dans un coin, et une

commode décorée d’autocollants de pirates.

Pas de Ben. Pas de lumière naturelle.

J’ai attrapé l’un des vêtements : c’était un haut de pyjama de petit garçon,

au col crasseux, en coton rouge, avec un dinosaure dessiné sur le devant.

Une étiquette indiquait « 8 ans ». J’ai enfoui mon visage dans le tissu et j’ai

reconnu l’odeur ; j’ai tout de suite su que Ben l’avait porté.

Il avait été ici.

Mes doigts ont fouillé le coton doux et j’ai tenu le haut de pyjama comme

s’il s’agissait d’une chose vivante qui respirait comme mon fils.

— Ben, ai-je murmuré. Ben.

J’ai de nouveau parcouru la pièce des yeux pour trouver d’autres signes de

la présence de Ben.

Et j’ai été frappée en découvrant que rien, absolument rien, pas le moindre

détail, dans cette pièce, n’était approprié.

Si Mlle May avait aménagé cet espace pour mon fils, et j’étais convaincue

que c’était le cas, elle avait tout faux. Ben ne s’intéressait pas au rugby. Il

n’aurait jamais choisi une peinture jaune pour les murs, ou une couette de

bébé, ou les livres qu’elle avait mis à sa disposition, et il n’aurait pas aimé

les autocollants de pirates sur la commode car il préférait les dinosaures.

L’ourson sur le lit était une pâle copie de Baggy Bear mais ce n’était pas lui.

Ses oreilles n’avaient pas été tétées.

C’était une chambre pour un petit garçon imaginaire, pas pour le mien qui

ne se serait jamais senti ici chez lui.

Et c’est alors que j’ai remarqué autre chose.

Les composants d’un ordinateur portable étaient éparpillés sur le dessus

du lit, sous une trace récente d’impact faite dans le mur : des morceaux de

plastique, des petites unités électroniques, des touches de clavier, dispersés

sous la force d’un geste violent.

Ben aurait aimé avoir un ordinateur ici. Il aurait pu jouer avec.

Mais il n’aurait probablement pas eu le droit de se connecter en ligne pour

jouer à son jeu préféré. Quelqu’un lui aurait alors arraché l’ordinateur des

mains en le lançant contre le mur avec colère.

Et cette colère avait pu se retourner contre lui.

J’ai fouillé ma poche pour prendre mon téléphone. Le réseau était faible

mais suffisant. J’ai composé le numéro de la police.

Après avoir raccroché, je suis restée là, au milieu de cette pièce, si

inappropriée que j’en étais peinée, avec les composants désassemblés de

l’ordinateur comme une preuve de violence ; d’une voix suppliante j’ai crié

le nom de mon fils et mes gémissements se sont transformés en un

hurlement, comme la semaine dernière dans les bois.

Je suis tombée à genoux, tous mes espoirs envolés.

 

RETRANSCRIPTION

APPEL D’URGENCE – 29/10/2012 à 10 heures 17 minutes et 6

secondes

 

Opérateur : Service ambulancier des Urgences. Bonjour, quelle est

l’urgence ?

Appel entrant : J’ai trouvé un petit garçon.

Opérateur : O.K., où l’avez-vous trouvé ?

Appel entrant : Dans la forêt de Leigh Woods, de l’autre côté du pont

suspendu. C’est mon chien qui l’a trouvé. Il est allongé par terre. Il est

recouvert d’un sac-poubelle.

Opérateur : Peut-il vous parler ?

Appel entrant : Il est en boule. Il ne se réveille pas.

Opérateur : Il est donc inconscient ?

Appel entrant : Oui, il est inconscient.

Opérateur : Est-ce qu’il respire ?

Appel entrant : Je ne sais pas.

Opérateur : D’accord. Pensez-vous être capable de vérifier s’il respire ?

Appel entrant : Il est complètement recroquevillé sur lui-même, je ne vois

pas son visage. Attendez.

Opérateur : Quel âge a-t-il ?

Appel entrant : Je ne sais pas, peut-être sept ou huit ans. Il est petit. Il est

tout blanc, il est vraiment très pâle. Oh, mon Dieu, il faut vite envoyer une

ambulance.

Opérateur : Les secours sont déjà en route. Ils sont partis, avant même que

je vous pose toutes ces questions. Ne vous inquiétez pas pour ça. Il faut que

vous regardiez pour voir s’il respire, d’accord ?

Appel entrant : Je viens de le toucher, il est glacé. Il est dans un drôle

d’état. Oh mon Dieu ! Il est presque nu, à part ses sous-vêtements. Mon Dieu !

Opérateur : Bon. C’est très bien, les secours arrivent, ils ne vont pas

tarder. Pouvez-vous me préciser où vous êtes exactement dans les bois ?

Appel entrant : Je suis à l’écart de l’allée principale, près d’une corde pour

se balancer. Au secours, vite, à l’aide !

Opérateur : Pendant que nous parlons, les secours arrivent, ne vous

inquiétez pas. Avez-vous réussi à savoir s’il respirait ?

Appel entrant : Oh, mon Dieu, c’est lui, n’est-ce pas ? Je crois que c’est

Ben Finch, c’est le… [la communication est interrompue]

Opérateur : [rappelle mais tombe sur la boîte vocale]

 

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