Ne Pars Pas Sans Moi
Rachel
Il m’a fallu vingt-cinq bonnes minutes pour retourner là-bas.
Je suis restée devant la maison de Mlle May, essoufflée, trempée. Seules
les poches de mon manteau étaient au sec, celle dans laquelle mes doigts
serraient le manche du couteau et celle où les arêtes des clés s’enfonçaient
dans la paume de ma main.
La rue était vide et, devant moi, le ciel, d’un gris ardoise, se reflétait dans
les vitres étincelantes sur lesquelles glissaient des gouttes de pluie. Les
grilles en fer forgé peintes en noir, qui séparaient la maison du trottoir,
paraissaient menaçantes et dissuasives.
Je me suis approchée et ai lu les noms accolés aux sonnettes sur le côté de
la porte d’entrée. Celui de Mlle May n’était pas indiqué. J’ai jeté un œil
par-dessus la grille qui formait un petit enclos autour d’une cour humide, en
dessous du niveau du trottoir.
Essayer ne coûtait rien.
J’ai descendu les marches une par une, doucement, car la pierre était
glissante et traître. Il n’y avait pas de nom sur la porte. J’ai sonné. Pas de
réponse.
J’ai sorti ses clés et essayé la plus longue dans l’une des serrures. Elle s’y
est enfoncée facilement, de même que la clé de sûreté, un déclic tout en
douceur ; j’ai dû pousser légèrement la porte pour qu’elle s’ouvre et me suis
retrouvée à l’entrée d’un hall plongé dans le noir qui me défiait d’avancer.
— Il y a quelqu’un ? ai-je demandé.
Il n’était pas trop tard pour prétendre rapporter les clés, mais personne n’a
répondu.
— Ben ? ai-je appelé.
Rien. La peur me paralysait presque mais je me suis fait violence et j’ai
avancé dans le couloir sombre et étroit. À l’autre bout, la lumière filtrée du jour m’adressait comme un signe d’encouragement.
J’ai jeté un œil par une porte ouverte sur ma gauche. C’était une salle de
bains, immaculée : la robinetterie étincelait, des articles de toilette luxueux
étaient bien rangés sur les étagères. Une porte, en vis-à-vis, menait à sa
chambre ; une valise grande ouverte, remplie de vêtements soigneusement
pliés, était posée sur le lit.
Le couloir débouchait sur la pièce principale : grande, rectangulaire, qui
occupait toute la largeur à l’arrière de la maison, divisée en un coin-cuisine
avec une petite table d’un côté et, de l’autre, un coin-salon. Le sol était
recouvert de parquet brut, nu, et l’endroit était éclairé par trois belles et
grandes fenêtres, avec des volets intérieurs en bois rabattus, et des rebords
suffisamment bas et larges pour qu’on puisse s’y asseoir. Elles donnaient
sur une petite cour qui n’était guère plus qu’un puits de lumière mais
aménagée avec goût, de manière ingénieuse, avec de très jolis meubles de
jardin. En d’autres circonstances, j’aurais pu être envieuse.
Je me suis vue, debout au milieu de la pièce, dans le miroir au-dessus de
la cheminée. J’étais si pâle qu’on aurait dit un fantôme. Mes cheveux,
rendus plus foncés par la pluie, pendaient en mèches mouillées autour de
mon visage, et des cernes noirs dessinaient comme des nuages sombres
sous mes yeux. Ma peau semblait flétrie, mal hydratée, et ma blessure au
front, bien que cicatrisée, laissait apparaître une boursouflure. Mes yeux
reflétaient ma peur mais il y avait aussi autre chose : on y lisait le désespoir,
un regard presque sauvage.
J’avais l’air d’une folle.
Le doute s’est glissé en moi.
Ce devait être les signes d’une vraie dépression nerveuse, ai-je pensé.
Vous vous retrouvez debout quelque part où vous n’êtes pas censée être, en
train de faire une chose qui vous ressemble si peu que vous vous demandez
si vous n’êtes pas devenue quelqu’un d’autre. La situation vous échappe,
vous avez pris la mauvaise bifurcation, vous êtes montée dans un train dont
la destination n’est que pure folie.
Je dois partir, ai-je pensé. Je dois rentrer chez moi.
Et c’est ce que je m’apprêtais à faire ; mais, en me retournant pour quitter
les lieux, j’ai remarqué une porte. Elle était dans un coin de la pièce, cachée
en partie par les éléments de cuisine. Un tablier, des maniques et des
torchons y étaient accrochés. Des couches de peinture successives en avaient effacé les moulures. Je me suis dit qu’il ne s’agissait probablement
que d’un garde-manger ou d’un placard à balais et qu’il était temps que je
parte.
Mais j’en étais incapable. J’étais comme entraînée irrésistiblement vers
cette porte : je m’en suis approchée en entendant un gémissement, avant de
m’apercevoir que c’était le mien.
Je me suis arrêtée devant. Je serrais le manche du couteau de ma main
gauche et j’ai posé le bout de mon index sur le tranchant de la lame en
appuyant légèrement jusqu’à avoir mal au point de tressaillir. Tout était
silencieux, si ce n’était le bruit de la pluie. Même les aiguilles de la pendule
de la cuisine bougeaient sans bruit.
Avec un sentiment d’horreur, j’ai tendu ma main vers la porte pour
attraper fermement la poignée, que j’ai tournée ; mais elle résistait.
En haut, un loquet qui était poussé en bloquait l’ouverture. De mes doigts
gourds et tremblants, j’ai réussi à le tirer.
J’ai ouvert la porte et j’ai avancé, en la repoussant, avant d’entendre un
léger déclic.
Je ne voyais rien. Il faisait noir comme dans un four, et j’ai dû me servir
de mon téléphone pour m’apercevoir que j’étais en haut d’un escalier au
pied duquel se trouvait une autre porte, elle aussi fermée par un loquet.
J’ai commencé à descendre. L’obscurité était telle que je devais m’aider
de mes mains en suivant les murs qui longeaient l’escalier étroit.
Encore deux marches, et j’étais arrivée. Là encore, j’ai tiré le loquet de
mes doigts tremblants et ai poussé la porte.
En tâtonnant le long d’un mur, j’ai trouvé l’interrupteur. L’ampoule a
clignoté, diffusant une pâle lumière orange comme celle d’un coucher de
soleil voilé par la pollution, avant d’éclairer pleinement la pièce où je me
trouvais : j’ai sursauté.
Il m’a fallu un moment pour comprendre ce que je voyais.
C’était une chambre de petit garçon : des murs fraîchement peints en
jaune vif, une moquette bleue épaisse au sol. Un poster de rugby, une
écharpe de supporter au nom d’un club de rugby, des livres, un ours en
peluche sur le lit avec une petite écharpe autour du cou. Quelques
vêtements, une paire de chaussons, un peignoir en tissu éponge blanc. Un lit
en bois recouvert d’une couette représentant des personnages de dessin animé, une pile de DVD, une petite télévision dans un coin, et une
commode décorée d’autocollants de pirates.
Pas de Ben. Pas de lumière naturelle.
J’ai attrapé l’un des vêtements : c’était un haut de pyjama de petit garçon,
au col crasseux, en coton rouge, avec un dinosaure dessiné sur le devant.
Une étiquette indiquait « 8 ans ». J’ai enfoui mon visage dans le tissu et j’ai
reconnu l’odeur ; j’ai tout de suite su que Ben l’avait porté.
Il avait été ici.
Mes doigts ont fouillé le coton doux et j’ai tenu le haut de pyjama comme
s’il s’agissait d’une chose vivante qui respirait comme mon fils.
— Ben, ai-je murmuré. Ben.
J’ai de nouveau parcouru la pièce des yeux pour trouver d’autres signes de
la présence de Ben.
Et j’ai été frappée en découvrant que rien, absolument rien, pas le moindre
détail, dans cette pièce, n’était approprié.
Si Mlle May avait aménagé cet espace pour mon fils, et j’étais convaincue
que c’était le cas, elle avait tout faux. Ben ne s’intéressait pas au rugby. Il
n’aurait jamais choisi une peinture jaune pour les murs, ou une couette de
bébé, ou les livres qu’elle avait mis à sa disposition, et il n’aurait pas aimé
les autocollants de pirates sur la commode car il préférait les dinosaures.
L’ourson sur le lit était une pâle copie de Baggy Bear mais ce n’était pas lui.
Ses oreilles n’avaient pas été tétées.
C’était une chambre pour un petit garçon imaginaire, pas pour le mien qui
ne se serait jamais senti ici chez lui.
Et c’est alors que j’ai remarqué autre chose.
Les composants d’un ordinateur portable étaient éparpillés sur le dessus
du lit, sous une trace récente d’impact faite dans le mur : des morceaux de
plastique, des petites unités électroniques, des touches de clavier, dispersés
sous la force d’un geste violent.
Ben aurait aimé avoir un ordinateur ici. Il aurait pu jouer avec.
Mais il n’aurait probablement pas eu le droit de se connecter en ligne pour
jouer à son jeu préféré. Quelqu’un lui aurait alors arraché l’ordinateur des
mains en le lançant contre le mur avec colère.
Et cette colère avait pu se retourner contre lui.
J’ai fouillé ma poche pour prendre mon téléphone. Le réseau était faible
mais suffisant. J’ai composé le numéro de la police.
Après avoir raccroché, je suis restée là, au milieu de cette pièce, si
inappropriée que j’en étais peinée, avec les composants désassemblés de
l’ordinateur comme une preuve de violence ; d’une voix suppliante j’ai crié
le nom de mon fils et mes gémissements se sont transformés en un
hurlement, comme la semaine dernière dans les bois.
Je suis tombée à genoux, tous mes espoirs envolés.
RETRANSCRIPTION
APPEL D’URGENCE – 29/10/2012 à 10 heures 17 minutes et 6
secondes
Opérateur : Service ambulancier des Urgences. Bonjour, quelle est
l’urgence ?
Appel entrant : J’ai trouvé un petit garçon.
Opérateur : O.K., où l’avez-vous trouvé ?
Appel entrant : Dans la forêt de Leigh Woods, de l’autre côté du pont
suspendu. C’est mon chien qui l’a trouvé. Il est allongé par terre. Il est
recouvert d’un sac-poubelle.
Opérateur : Peut-il vous parler ?
Appel entrant : Il est en boule. Il ne se réveille pas.
Opérateur : Il est donc inconscient ?
Appel entrant : Oui, il est inconscient.
Opérateur : Est-ce qu’il respire ?
Appel entrant : Je ne sais pas.
Opérateur : D’accord. Pensez-vous être capable de vérifier s’il respire ?
Appel entrant : Il est complètement recroquevillé sur lui-même, je ne vois
pas son visage. Attendez.
Opérateur : Quel âge a-t-il ?
Appel entrant : Je ne sais pas, peut-être sept ou huit ans. Il est petit. Il est
tout blanc, il est vraiment très pâle. Oh, mon Dieu, il faut vite envoyer une
ambulance.
Opérateur : Les secours sont déjà en route. Ils sont partis, avant même que
je vous pose toutes ces questions. Ne vous inquiétez pas pour ça. Il faut que
vous regardiez pour voir s’il respire, d’accord ?
Appel entrant : Je viens de le toucher, il est glacé. Il est dans un drôle
d’état. Oh mon Dieu ! Il est presque nu, à part ses sous-vêtements. Mon Dieu !
Opérateur : Bon. C’est très bien, les secours arrivent, ils ne vont pas
tarder. Pouvez-vous me préciser où vous êtes exactement dans les bois ?
Appel entrant : Je suis à l’écart de l’allée principale, près d’une corde pour
se balancer. Au secours, vite, à l’aide !
Opérateur : Pendant que nous parlons, les secours arrivent, ne vous
inquiétez pas. Avez-vous réussi à savoir s’il respirait ?
Appel entrant : Oh, mon Dieu, c’est lui, n’est-ce pas ? Je crois que c’est
Ben Finch, c’est le… [la communication est interrompue]
Opérateur : [rappelle mais tombe sur la boîte vocale]
OceanofPDF.com