Ne Pars Pas Sans Moi

GILLY MACMILLAN · Chapitre 85 sur 86

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Ne Pars Pas Sans Moi

Jim

 

Addendum au compte rendu de l’inspecteur James Clemo pour le

Dr Francesca Manelli

 

Retranscription faite par le Dr Francesca Manelli

Inspecteur James Clemo en consultation avec le Dr Francesca

Manelli

Les notes évoquant l’état d’esprit et le comportement de l’inspecteur

Clemo, quand les siennes seules ne sont pas suffisantes, sont en italique.

 

F.M. : J’ai lu le compte rendu de ce qui s’est passé le dernier jour de

l’enquête.

Il se contente de hocher la tête.

F.M. : Je suis désolée que les choses aient mal tourné pour vous ce jour-là.

J.C. : C’est le moins qu’on puisse dire.

F.M. : Comment vous sentez-vous ces derniers temps ?

Il s’agite beaucoup sur sa chaise, il est incapable de rester calme. Il

détourne sans cesse le regard. Chacun de ses gestes trahit l’évitement. Il ne

me répond pas.

F.M. : Je peux être franche avec vous ?

J.C. : Je vous en prie.

F.M. : Nous avons presque épuisé les moyens qui vous ont été alloués

pour ces séances de thérapie. La dernière fois que nous nous sommes vus,

vous êtes arrivé en retard et, la semaine dernière, vous n’êtes pas venu. Je

ne suis pas sûre que vous soyez vraiment impliqué dans ce processus.

J.C. : Tout va bien. Je me sens mieux, c’est-à-dire que je me sens mieux

dans ma tête.

F.M. : Ça ne suffit pas, inspecteur Clemo. C’est à moi de décider ce qu’il

en est.

J.C. : Je viens de dire que j’allais mieux.

F.M. : Vous voulez savoir ce que j’en pense ?

Il est pris de court. Et il répond avec agacement.

J.C. : Ne s’agit-il pas ici de ce que moi je pense ?

F.M. : Mon évaluation professionnelle de la situation est que vous n’êtes

pas venu à la dernière séance parce que parler de ce qui s’est passé est

douloureux pour vous. Ce qui est précisément la raison pour laquelle vous

avez besoin de cette thérapie.

Il se frotte le front. Des signes de profonde fatigue se lisent sur son visage

et dans chacun de ses mouvements. Pas besoin d’être psychothérapeute

pour s’en rendre compte.

F.M. : Depuis quand n’avez-vous pas eu une vraie nuit de sommeil ?

J.C. : Je ne m’en souviens pas.

F.M. : Est-ce que vous faites moins d’insomnies depuis que nous avons

commencé ces séances ?

Clemo secoue la tête, lentement, résigné.

F.M. : Savez-vous pourquoi ?

Je n’attends pas qu’il me réponde.

F.M. : Parce que vous ne jouez pas le jeu. Et si vous ne jouez pas le jeu,

nous ne pouvons pas progresser dans la thérapie et vous aider à améliorer

votre vie quotidienne, notamment les insomnies et les crises de panique. Si

je fais le point, ce qui ressort de toutes nos séances est que vous avez

toujours évité de répondre honnêtement à mes questions. Ce doit être

fatigant pour vous, non ? Éluder mes questions doit être épuisant, faire un

pas de côté à chaque fois afin de préserver les apparences et avoir l’air

solide. Ma question est la suivante : pourquoi vouloir dépenser autant

d’énergie à éviter les règles du jeu quand il serait tellement plus facile que

vous les acceptiez et que vous soyez d’accord pour vous livrer sans

retenue ? Je ne suis pas un charlatan, inspecteur Clemo, j’ai travaillé avec

beaucoup de personnes dans la même situation que vous, et j’ai pu les aider.

J.C. : Et selon vous, quelle est cette situation dans laquelle je me trouve ?

F.M. : Vous souffrez d’une grave dépression, qui vous affaiblit, et qui

entraîne des insomnies et ces crises de panique qui affectent vos

compétences professionnelles. D’après nos discussions, je dirais que plusieurs facteurs entrent en jeu, et ils ont été mis en évidence au moment

de l’affaire Benedict Finch.

J.C. : Et quels sont ces facteurs ?

F.M. : C’est à vous de me le dire. Qu’en pensez-vous ?

Il a le visage fermé.

J.C. : Je croyais que c’était votre boulot.

F.M. : Mon travail est de vous venir en aide. Laissez-moi faire. Parlez-

moi.

Clemo reste silencieux, parfaitement immobile pendant un moment, puis il

se prend la tête dans les mains. Il pleure ; des sanglots déchirants, que

j’attendais depuis longtemps. Je saisis l’opportunité.

F.M. : Jouez avec moi.

J.C. : Quoi ?

F.M. : Je vais dire un mot, et je veux que vous me disiez ce que vous

ressentez. Non ! Ne discutez pas, faites-le. D’accord ?

Il essaie de retenir ses larmes.

F.M. : Emma.

Il se ressaisit et le silence qui suit semble ne jamais finir. Mais au moment

où je pense l’avoir perdu, il parle.

J.C. : Je l’aimais.

F.M. : Je sais que vous l’aimiez.

J.C. : Je l’aimais tellement.

F.M. : L’aimez-vous encore ?

J.C. : Oui.

F.M. : L’avez-vous revue ?

J.C. : Non.

F.M. : Vous manque-t-elle ?

Il me regarde, et ses yeux lancent des éclairs.

J.C. : Elle me manque à chaque instant. Les mois que nous n’avons pas

passés ensemble me manquent, le futur que je pensais que nous

partagerions me manque car, sans elle, le futur n’a pas de sens, et m’ennuie.

Putain !

C’est la réponse franche, sincère que j’attendais. Je retiens ma

respiration et j’attends, car il a besoin de se ressaisir à nouveau avant de

continuer. J’avance prudemment.

F.M. : Je vais évoquer un autre nom.

Il me regarde avec, dans ses yeux gonflés et fatigués, une expression de

défaite. Il joue le jeu. Il a l’impression d’avoir perdu mais ce n’est pas le

cas.

F.M. : Joanna May.

J.C. : J’aurais dû comprendre quand je l’ai interrogée. Je ne me

pardonnerai jamais. Jamais.

F.M. : Vous n’êtes pas responsable de ce que Joanna May a fait subir à cet

enfant.

J.C. : J’aurais pu y mettre fin plus tôt et tout aurait été différent ; je lui

aurais au moins épargné la nuit dans la forêt.

F.M. : Vous n’êtes pas responsable.

J.C. : Mais je suis responsable d’avoir pris la mauvaise décision en

poursuivant Nicky Forbes. C’est moi qui suis à l’origine de cette décision.

F.M. : Si j’ai bien compris, ça s’est fait en accord avec l’inspecteur

principal Fraser.

J.C. : C’est moi qui ne voulais pas lâcher le morceau. Je pensais que

c’était elle, la coupable. Je l’ai poursuivie. C’était une mauvaise décision. Je

me suis ridiculisé ; c’est humiliant.

F.M. : Je vais vous donner un autre nom. C’est très bien.

Il tressaille comme s’il savait ce que j’allais dire.

F.M. : Benedict Finch.

J.C. : J’aurais dû être là pour lui. Dans la forêt. À la fin. C’est moi qui

aurais dû être là.

F.M. : Pourquoi est-ce si important pour vous ?

J.C. : Parce que c’était de lui qu’il s’agissait dans toute cette affaire. Je

savais qu’il souffrait. Et j’ai raté l’occasion de lui épargner ça, d’autant plus

que j’ai raté la possibilité d’être là avec lui, à la fin.

F.M. : Pensez-vous que, si vous aviez été là, vous auriez pu l’aider ?

J.C. : Je voulais être avec lui et le réconforter, le consoler.

Ses mots me touchent beaucoup. Ce sont des mots humbles, émouvants. Je

dois faire un effort pour ne pas le montrer.

F.M. : Est-ce là la raison pour laquelle vous ne dormez pas, inspecteur

Clemo ?

J.C. : Toute cette affaire m’empêche de dormir. Ça m’obsède. Mon esprit

repasse en boucle toute l’histoire. Sans jamais me laisser de répit. J’ai commis des erreurs. J’ai brisé une famille et j’ai laissé s’éteindre l’étincelle

dans le regard de cet enfant.

F.M. : Êtes-vous en contact avec la famille ?

J.C. : Je les ai vus une fois depuis.

F.M. : Que s’est-il passé ?

Il se met de nouveau à pleurer mais, cette fois, ce ne sont que quelques

larmes qui glissent le long de ses joues et qui mouillent le tissu de sa

chemise. Il ne répond pas.

F.M. : Me croirez-vous si je vous dis qu’il est possible de tourner la

page et de continuer à avancer ? Il ne s’agit évidemment pas d’oublier, mais

juste d’aller de l’avant et de faire en sorte que cette partie de votre vie

devienne gérable.

J.C. : Je ne le mérite pas.

F.M. : Bien sûr que si. Il n’y a pas de raison pour que ce soit la fin de

votre carrière, inspecteur Clemo. Cette affaire, et tout ce qui s’est passé y

ayant trait, représente un moment très important de votre vie, évidemment,

il n’y a pas à discuter, mais il n’y a pas de raison pour que ce soit définitif et

que vous ne puissiez pas vous relever. Ne vous infligez pas une chose

pareille. Essayez plutôt de vivre avec, de dépasser cette épreuve et, peut-

être même, d’en tirer des leçons. Benedict et sa famille vont devoir faire la

même chose. Pensez-y comme un chemin sur lequel vous avancez et non

pas un endroit où vous êtes enlisé. Vous pouvez vous en sortir

convenablement, et honorablement. Et c’est alors qu’il vous sera possible

de tourner la page. Et si vous me faites confiance, je pourrais vous aider à

franchir cette étape.

Honnêtement, en cet instant, je ne suis pas du tout certaine que

l’inspecteur Clemo ait envie de s’en sortir.

F.M. : Jim ? Vous me ferez confiance ?

Le temps est suspendu ; j’attends sa réponse. C’est un homme bon. Je

veux qu’il guérisse. Finalement, il souffle lentement, posément mais, même

quand il ouvre la bouche pour parler, je ne sais toujours pas si c’est le

début ou la fin de sa tentative de guérison.

J.C. : J’essaierai.

 

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