Ne Pars Pas Sans Moi
Jim
Addendum au compte rendu de l’inspecteur James Clemo pour le
Dr Francesca Manelli
Retranscription faite par le Dr Francesca Manelli
Inspecteur James Clemo en consultation avec le Dr Francesca
Manelli
Les notes faisant allusion à l’état d’esprit et au comportement de
l’inspecteur Clemo, quand les siennes seules ne sont pas suffisantes, sont en
italique.
F.M. : Si vous le permettez, j’aimerais parler de l’entretien que vous avez
eu avec la mère de Ben et sa tante.
J.C. : Allez-y.
J’ai du mal à déchiffrer son comportement, aujourd’hui. Il semble plus
coopératif, plus enclin à parler que d’habitude mais, en même temps, il a
gardé son masque professionnel, il contrôle ses émotions.
F.M. : Quel extraordinaire coup de théâtre ! Je trouve ça à peine croyable
que Nicky Forbes ait pu cacher la vérité à sa sœur pendant toutes ses
années.
J.C. : Elle n’était pas la seule. Sa tante aussi.
F.M. : Comment Rachel Jenner a-t-elle réagi ?
J.C. : Elle était sous le choc, de toute évidence. Je ne sais pas ce qui s’est
passé après notre départ, mais ça n’a pas dû être joli.
F.M. : Ai-je tort de penser que, pour vous, à cette étape de l’enquête, ce
fut un moment de triomphe ?
J.C. : Fraser était contente. Oui. D’autant plus que, ce matin-là, Edward
Fount, le participant au jeu de rôle, venait d’être écarté de la liste des
suspects.
F.M. : Vous aviez donc raison à son sujet ?
J.C. : Oui. Quand Woodley est allé le chercher – pendant que j’étais avec
Nicky Forbes –, il l’a trouvé qui l’attendait en compagnie d’une femme, un
autre membre du jeu de rôle, qui lui a fourni un alibi. Ce dimanche-là, après
avoir passé l’après-midi dans les bois, ils étaient rentrés ensemble à
l’appartement de Fount, pour baiser sauvagement, vous excuserez mon
langage, et ce, bien qu’elle ait à peu près deux fois son âge.
F.M. : Et pourquoi aucun des deux n’en avait parlé avant ?
J.C. : Pour une raison vieille comme le monde : elle était mariée, et avec
le « Grand Magicien », apparemment.
F.M. : Bigre !
J.C. : Oui. Ça sentait l’embrouille. Un sacré bordel. Je ne répéterai pas ce
que Fraser a dit en l’apprenant.
Il sourit presque.
F.M. : Vous avez donc pu laisser tomber cette piste et poursuivre votre
enquête en vous focalisant sur Nicky Forbes.
J.C. : Absolument. Fraser se réjouissait de la manière dont les choses
s’étaient passées, mais elle s’inquiétait de savoir comment s’y prendre avec
Nicky Forbes. Elle pensait que la meilleure des choses à faire était de
l’interroger de nouveau le lendemain. Ce qui leur laissait, à Rachel Jenner
et à elle, le temps de se calmer.
F.M. : Nicky Forbes avait-elle un alibi pour le dimanche après-midi ?
J.C. : Elle nous a dit qu’elle était à un salon culinaire. Un gros événement,
beaucoup de stands, beaucoup de monde. Elle y était pour les besoins de
son blog. Nous avons envoyé certains de nos enquêteurs pour interroger
toutes les personnes qu’elle aurait été susceptible d’avoir rencontré là-bas
mais, comme vous pouvez l’imaginer, c’étaient des gens qui venaient des
quatre coins du pays ; il nous faudrait un certain temps pour arriver à
reconstituer son emploi du temps et ses déplacements.
F.M. : Avez-vous parlé à son mari ?
J.C. : Là aussi, Fraser pensait qu’il valait mieux attendre un peu. Sa
stratégie était de vérifier d’abord l’alibi et de laisser la famille tranquille pendant que nous avancions dans notre enquête pour savoir si Nicky Forbes
était un suspect ou non.
F.M. : Et vous étiez d’accord ?
J.C. : Absolument. Il fallait assembler les pièces du puzzle dans le bon
ordre. Rassembler les preuves est l’objectif le plus important quand vous
avez un suspect. Ça, et éviter d’être poursuivi en justice par la famille de la
victime. Vous ne pouvez pas continuer à exercer une pression sur le suspect
tant que vous n’avez pas de preuve.
F.M. : Sous peine de vous mettre à dos la famille ?
J.C. : Exactement. Sans compter qu’elles auraient pu parler à des
journalistes. On ne pouvait l’exclure ; ce qui n’aurait pas été bon pour nous.
À ce moment-là, la presse s’était emparée de l’affaire et ils auraient bien
aimé pouvoir s’en prendre à nous aussi. Et, d’un point de vue pratique, nous
étions loin de comprendre comment Nicky Forbes aurait procédé à
l’enlèvement. Sa famille était à Salisbury et, par conséquent, son
environnement ne paraissait pas idéal pour enlever un enfant.
F.M. : À moins qu’elle n’ait voulu retirer Ben à sa sœur et qu’elle l’ait tué.
J.C. : C’était l’une de mes hypothèses, et les ravisseurs n’ont pas toujours
de mobile pour tuer ; parfois les choses se passent mal et c’est ce qui finit
par arriver. De toute façon, il nous fallait monter un dossier solide avant
d’aller plus loin. J’ai demandé à Chris Fellowes, le psychologue expert
judiciaire, de me faire un rapport sur ce qu’il pensait de Nicky Forbes.
F.M. : Mais le profil que le psychologue avait esquissé pour vous, celui
qui collait parfaitement à Fount, ne vous avait pas été très utile.
J.C. : Je ne suis pas d’accord – nous n’avions pas renoncé à l’hypothèse
d’un ravisseur extérieur à la famille et, dans ce cas, un grand nombre de
suspects auraient pu correspondre au profil. Le problème des profils
psychologiques est que vous ne pouvez pas les rattacher à un seul suspect.
En tant que policier, il vous faut utiliser d’autres moyens qui sont à votre
disposition. Les profils psychologiques ne suffisent pas à résoudre des
enquêtes mais, parfois, ils peuvent vous aider à réfléchir différemment, ou à
regarder les gens sous un jour nouveau. Et c’est toujours bien d’avoir une
autre expertise, surtout quand tous ceux qui sont étroitement impliqués dans
l’enquête commencent à être fatigués et qu’il est difficile d’avoir du recul.
F.M. : Que pensait Emma de Nicky Forbes ?
J.C. : En vérité, cet après-midi-là, je l’ai à peine vue. J’étais trop occupé à
mettre en place une stratégie, terré dans le bureau de Fraser.
F.M. : Et ce soir-là, l’avez-vous vue ?
J.C. : Elle m’a dit qu’elle était crevée et qu’elle préférait rentrer chez elle
pour avoir une bonne nuit de sommeil et je ne lui en ai pas voulu. J’étais
dans le même état. J’aurais pu m’endormir sur mon bureau.
F.M. : Mais j’ai l’impression qu’en même temps vous étiez gonflé à bloc.
J.C. : Oui. Nous l’étions tous. Sans aucun doute. J’avais le sentiment que
les choses commençaient à se mettre en route.
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