Opération Scorpion
Il faut tirer la plogue
La preuve sur David Moïse
L’écoute de cette ligne permet de bonifier ce que l’on entend sur celle de Lovinsky et de Pierrin. David Moïse est un proche de Lovinsky et le booker des filles. Son frère, Vladimir, alias Vlad, est l’un des chauffeurs. David perçoit aussi l’argent et surveille les filles, tout comme Vladimir. Plusieurs bars miteux et motels où les filles sont envoyées pour se prostituer sont identifiés, en l’occurrence à La Pocatière, à Roberval, à Saint-Jérôme, à Thetford Mines, en Beauce, à Montréal, à Toronto, etc. La preuve récoltée sur David Moïse permet également de découvrir l’argent que la clique de Lovinsky gagne avec les filles qui dansent ou se prostituent par le biais de l’agence de placement. On en apprend aussi sur le fonctionnement du réseau et le roulement des filles. Par exemple, dans une conversation entre David Moïse et son frère, le 15 novembre, on comprend que les filles les moins belles sont envoyées dans les régions éloignées, où les bars à gaffe sont plus payants.
IL FAUT TIRER LA PLOGUE
Cela fait maintenant 30 jours que l’écoute électronique roule à plein régime, le tout jumelé avec des filatures et le travail des agents doubles. Nous sommes maintenant capables de démontrer la présence hors de tout doute raisonnable de réseaux de prostitution juvénile à Québec. Nous pouvons même procéder à l’arrestation de plusieurs proxénètes et clients. Notre enquête nous a également permis d’entendre des menaces voilées entre certains proxénètes, du trafic de drogue à mots couverts, de la fraude bancaire et de la contrefaçon, des collectes d’argent, de la circulation de filles, de la collaboration d’agences de placement liées au crime organisé. À cela s’ajoute la présence de jeunes filles dans la boutique de Radwanli et chez Karmouche, confirmée par la filature et la caméra du clocher. Nous avions assez d’éléments en main pour porter des accusations contre certains suspects.
À mon sens, nous étions prêts pour une première vague d’arrestations
qui permettrait, d’une part, de sortir les filles de ce bourbier et, d’autre part, de perturber les activités de ces réseaux. Christian et moi estimions que nous avions atteint un point limite entre l’accumulation des preuves et la protection des jeunes filles. Nous étions allés jusqu’au bout de ce que nous pouvions faire. Par ailleurs, Marc-Denis Quintin, le procureur, avait déjà fait plusieurs analyses et était prêt à porter des accusations et à émettre des mandats d’arrestation. Par conséquent, deux semaines avant la vague du 16 et 17 décembre, toute l’équipe s’affairait aux derniers préparatifs. Nous n’écartions alors pas la possibilité d’une deuxième vague d’arrestations, puisque ces premières arrestations pourraient nous permettre d’avoir d’autres suspects et des nouveaux éléments de preuve.
Le 12 décembre, Christian informatise officiellement Scorpion dans le
système. Nous existons enfin, avec tout ce que cela comporte, en l’occurrence les fuites. Sylvain prépare les équipes d’enquêteurs et la logistique pour les interrogatoires des suspects et les rencontres avec les victimes. Il planifie également les perquisitions, les remisages et les saisies des véhicules. Une présentation est faite sur le déroulement des arrestations. La divulgation de la preuve à la Chambre de la jeunesse pour obtenir les mandats d’amener pour les victimes est prise en charge par Nathalie le 13 décembre. Nous coordonnons nos efforts avec la DPJ. Stratégiquement, il est décidé que les victimes seront retirées des réseaux le 16 décembre et que les agresseurs seront arrêtés le 17 décembre. Dix-huit jeunes filles sont identifiées, dont cinq sont entre-temps devenues majeures.
Cependant, on tente encore de faire «bouger» les lignes d’écoute
électronique et de faire paniquer quelques suspects pour qu’ils se compromettent davantage. La stratégie qui fonctionne toujours est celle de faire des arrestations. Le premier à être arrêté est Jacques Racine avant qu’il parte pour le Sud. Il est appréhendé le 12 décembre par Jacques Janvier et Jean-François Bernier au moment où il arrive à l’un de ses commerces. Il est ensuite amené au poste de police. Je procède à son interrogatoire en compagnie de Nathalie. Je lui lis ses droits. Son avocat en droit civil est présent. On lui demande de nous donner son passeport, car une source nous avait informés qu’il partait le lendemain dans le Sud. Quelques minutes plus tard, je reçois l’appel d’un avocat criminaliste qui veut me parler. C’est l’avocat de Racine, un ancien procureur de la Couronne. Il m’informe que nous ne pouvons pas confisquer le passeport de son client, à moins d’être en mesure de présenter des preuves qu’il a l’intention de fuir le pays. Nous n’avons pas ces preuves hors de tout doute. Nous avons donc dû le laisser partir avec son passeport et des conditions usuelles de remise en liberté, à savoir de ne pas entrer en contact avec les victimes et leurs familles, de garder la paix et d’avoir une bonne conduite. Finalement, il est parti en voyage le lendemain.
Drôle de monsieur, ce Racine! Un millionnaire qui a réussi à faire
fortune dans les espaces commerciaux, mais qui demeure tout recroquevillé sur lui-même lorsqu’on parle de sexualité, de prostitution et d’attouchements sur des mineures. Durant l’interrogatoire, Racine a tout nié. Il a dit rencontrer des filles dans les bars, mais qu’elles étaient toutes adultes et qu’il n’avait jamais eu à payer pour des services sexuels. On réussira à porter des accusations supplémentaires contre lui à la suite d’autres interrogatoires de victimes.
On avait aussi une preuve suffisante contre Fandal. Le 13 novembre, il
avait vendu sept grammes de marijuana pour 60$ et un demi-gramme de cocaïne pour 40$ à nos agents doubles. Ces mêmes agents doubles ont aussi fait plusieurs autres achats de drogue et de services sexuels. Le 28 novembre, Fandal recontacte notre agent double pour lui vendre deux quarts de gramme de cocaïne. Cette transaction confirme qu’il n’est pas un vendeur occasionnel, mais bien un régulier. Durant la conversation, il propose aussi «ses filles»: «Es-tu intéressé par une de mes filles? Si tu la veux, elle est à toi, 100$ pour une heure.» Il pointe alors des jeunes filles dans l’entrée du 201 rue du Roi. Notre agent acquiesce et Fandal revient avec une jeune fille. Il la présente.
Fandal: La veux-tu?
Agent double: Oui.
Fandal: Alors, tu peux partir avec elle, mais ramène-la avant 23 h. Agent double: Combien vont à la fille?
Fandal: 50$ à moi, 50$ à elle.
Devant l’agent double, Fandal remet 50$ à la fille. Puis, l’agent quitte le
salon avec la jeune fille en voiture et se fait intercepter sous de fausses raisons par une auto-patrouille. La jeune fille sera identifiée par la suite comme Pénélope, 16 ans.
Le 13 décembre en matinée, munis d’un mandat de perquisition, nous
nous présentons au faux salon de coiffure de Fandal et y découvrons de la marchandise volée, ce qui nous permet de lui ajouter des charges de recel. Je procède à son interrogatoire en compagnie de Nathalie, qui se trouve derrière la vitre teintée de la salle d’interrogatoire. Fandal me sort le grand jeu. Il ne connaît personne, ne trempe dans rien, et surtout, il ne touche pas aux mineures. Il se décrit comme un homme d’une grande popularité auprès des femmes. Fandal raconte être d’origine haïtienne et avoir vécu à Montréal depuis 20 ans. Il est venu à Québec pour suivre la mère de ses deux enfants. Il a aussi vécu à Shawinigan. Il dit avoir toujours tenu des salons de coiffure et espère en ouvrir un sous peu à Québec. Il se décrit comme un artiste connu de Montréal et soutient avoir un fan-club, «L’Unique Fandal». Il nie toute implication dans le trafic de drogue, la prostitution, le recel et les agressions sexuelles. Il est prêt à jurer la main sur la Bible.
Fandal dément également connaître personnellement Lovinsky et sa
clique, mais en même temps mentionne qu’une certaine Marianne est prise dans les filets de ce dernier. Il le connaît seulement de nom, comme «un Haïtien qui est un big boss». Il dénonce toutefois Kandula comme un «Africain dangereux» qu’il faut arrêter. Pendant son interrogatoire, Fandal ment et se contredit, tout en effectuant un rituel vaudou.
Il se frotte continuellement les mains pour conjurer le mauvais sort.
Fandal nous dit aussi ne pas connaître Kayishema. D’abord, il ne le connaît pas, puis il le connaît un peu. Il affirme que Kayishema et ses amis viennent le voir, mais il ne sait pas le nom de son gang! Il se contredit à nouveau en mentionnant que Kandula, les frères Karera, Guy Guy, Christian Ruyange (chauffeur des filles et trafiquant de drogue), Christian Dionne (trafiquant de drogue) et Pierre-De Bellefeuille sont tous des soldats de Kayishema, le leader d’un gang appelé le Wolf-Pack. Fandal semble en savoir beaucoup plus qu’il ne le dit. Il soutient que Lovinsky serait plutôt un indépendant.
Je vois bien qu’il n’y a rien à retirer de ce gars-là. Il nie même les achats
de drogues et de services sexuels faits par les agents doubles. Alors, je lui lance, un peu pour le titiller, avoir rencontré Lovinsky, qui m’aurait dit qu’il n’est rien sans lui. Fandal rit jaune et s’énerve un peu. Peu à peu sa langue se délie. Lovinsky est violent avec les filles. Kayishema et Lovinsky font danser des filles. Pierrin est dans la clique de Lovinsky. Un rigolo, ce Fandal! C’est vrai qu’il est «Unique» en son genre. Il sera incarcéré jusqu’au prononcé de sa sentence.
Comme de fait, après ces arrestations, les gars commencent à paniquer.
Les cliques de Lovinsky et de Kayishema sont sur le gros nerf. Ils sont convaincus que la police est sur leur dos. Fandal semble avoir passé le message à tout le monde, même à Radwanli. Ce dernier est non seulement inquiet d’être dans la mire de la police, il craint aussi que Pierre-De Bellefeuille découvre qu’il lui vole des filles. Les gars se menacent et s’invectivent pour les filles. Leurs propos sont explicites et la tension monte d’un cran. On ne pouvait vraiment plus ignorer la pression qu’ils mettaient sur les filles. Il nous fallait tirer la plogue.
Travail préparatoire pour les arrestations Pendant la période d’écoute électronique, notre équipe immédiate s’agrandit. Deux patrouilleurs du GRIPP, Sylvain Laforest et Dominique Lambert, grossissent ainsi les rangs de notre groupe. Ces patrouilleurs travaillent habituellement dans les bars et les secteurs achalandés. Leur spécialité est de repérer et de vérifier les gars du crime organisé et des gangs. Comme on manquait aussi d’effectifs pour l’analyse des informations qui n’arrêtaient pas d’affluer, je vais voir Gaétan Labbé, le directeur adjoint de la gendarmerie (patrouille), pour qu’il m’en fournisse davantage. Yves Huard, Richard Gamache et Christian Lachance s’ajoutent donc à l’équipe de validation des infos. D’autres enquêteurs vont également se joindre à l’équipe, dont Camille Vanhoutte, Claude St-Pierre, Paul Malouin, Nathalie Lord, Denis P. Turcotte et Jacques Germain, du bureau de l’identité judiciaire. Ces ajouts à l’équipe se poursuivront jusqu’en janvier 2003 avec l’embauche de deux secrétaires, une employée de la Ville de Québec et l’autre en provenance du BLACO, qui opère dans nos bureaux pour la numérisation et l’échange des documents entre procureurs et policiers. Ce sera aussi à ce moment que les demandes des procureurs se multiplieront.
Déjà, en septembre, j’avais commencé à classer les informations avec
l’aide de Christian, mais l’heure fatidique approchait et il fallait maintenant tout préparer pour divulguer la preuve efficacement. J’ai donc demandé à Christian de mettre en place un système de numérisation pour toute la preuve, une pratique développée aux escouades régionales mixtes. J’ai suggéré à Sylvain Gagné de faire de même pour tous nos documents. On allait pour la première fois rendre disponible la preuve dans un système de classement uniforme et chronologique. Pour accomplir cette tâche colossale, Christian est assisté de deux secrétaires au fil des mois. Cette numérisation de la preuve est ensuite placée sur un disque dur non connecté au réseau informatique de la ville, pour protéger sa confidentialité. Encore une fois, le need to know! Par contre, le 12 décembre, lorsque viendra le jour de l’inscription du dossier dans le système informatique, le GIP (Gestion informatisée policière), il n’y aura plus de retour en arrière. À partir de ce moment, les fuites débuteront et nous n’aurons plus le choix de fermer nos lignes d’écoute et de procéder à la première vague d’arrestations. Sylvain Gagné préparera même un plan d’opérations, avec le soutien du service des communications du SPVQ.
Tout ce travail de préparation aux arrestations se fait en même temps
que l’écoute électronique et les rencontres avec M e Marc-Denis Quintin
pour intenter des procédures (DIP 39). Celui-ci nous suggère d’ailleurs de procéder autrement qu’à l’habitude. En effet, il demande que le procureur décide des accusations à la suite de l’analyse des preuves et procède à des dénonciations et à des autorisations de plainte, sans la procédure habituellement policière. Cette façon de faire me convenait parfaitement. Nous étions prêts.
24. André Arthur est décédé le 8 mai 2022.
25. Une cause «articulable», ou la détention aux fins d’enquête, est un pouvoir de détention sur une
courte période dans le but d’éclaircir une situation potentiellement criminelle. Elle se différencie du pouvoir d’arrestation, car il faut des soupçons raisonnables pour procéder à cette détention. Dans le cas d’une arrestation, le policier doit avoir des motifs raisonnables et probables de croire que la personne a commis un crime.
26. Les Rock Machine prennent le nom de Bandidos le 1er décembre 2000. Cette bande de motards
criminalisés n’existe plus au Québec depuis leur élimination par les Hells Angels dans les années 2000.
27. Un affidavit est une déclaration écrite sous serment, attestée par un mandataire autorisé par la
loi, habituellement un procureur, qui présente des faits soutenant une demande d’autorisation judiciaire, à savoir d’obtenir la permission de poser des actes juridiques tels que l’écoute électronique, la vidéosurveillance, une perquisition, etc. Cette autorisation est octroyée par un juge, dont le document porte le nom de mandat.
28. La charge du Directeur des poursuites criminelles et pénales est créée en 2007 à la suite de
l’entrée en vigueur, le 15 mars, de la Loi sur le Directeur des poursuites criminelles et pénales (LDPCP). Elle distingue alors les fonctions du procureur général, assumées par le ministre de la Justice, de celles des poursuites en matière criminelle et pénale. La Loi sur le Directeur des poursuites publiques est son pendant fédéral.
29. UPAC: Unité permanente anticorruption.
30. Une requête pour un changement de venue est une demande pour qu’une cause soit entendue
devant un autre tribunal ou district judicaire. Les raisons invoquées sont la tenue d’un procès équitable et efficace.
31. La Maison Dauphine, ou La Dauphine, est un centre qui offre des services essentiels et
d’appoint aux 12 à 35 ans.
32. L’unité GRIPP avait fait une descente dans ce bar à cause de la présence de mineurs.
33. L’opération BMW a été menée par l’Escouade régionale mixte de Québec sur trois membres
des Rock Machine: Bérubé, Max et Williamson.
34. L’opération ZIPLOC a été menée par l’Escouade régionale mixte de Montréal. Le nom faisait
référence aux petits sacs utilisés pour la vente de cocaïne.
35. Des 39 épisodes de surveillance (filatures), dont 27 durant la période d’écoute électronique, 11
ont concerné Lovinsky.
36. Le contenu preuve regroupe la filature, l’écoute électronique, les témoignages de policiers,
d’enquêteurs et d’agents doubles. Tous les extraits d’écoute électronique auxquels nous faisons référence ont été auditionnés et rendus publics dans les procédures judiciaires.
37. Bars à gaffe: bars de danseuses nues où il y a de la prostitution. Ce sont des bordels déguisés en
bars de danseuses.
38. Les Crack Down Posse (CDP) et les Krazz Brizz (KB) sont des gangs de Montréal d’allégeance
de couleur bleue, des Crips. Ils ont été identifiés vers le milieu des années 1990.
39. DIP: Demande d’intenter les procédures.
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